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En quarantaine

Je vous adresse ces récits de nos grèves, recueillis çà et là et racontés avec mes impressions. Le titre vous prouve que je les destine à distraire les claustrations forcées de nos marins, sur les rades ou dans les lazarets, au retour de leurs lointaines pérégrinations; — mais qui n'a dans sa vie quelques quarantaines volontaires ou forcées pendant lesquelles il aime a entendre, au fond de sa solitude, la voix d'un conteur? — quand l'heure en sera venue pour vous, prenez ce volume et puisse-t-il abréger les heures de votre isolement.

Etiiik SOUVESTBE.

La large presqu'île comprise entre l'embouchure de la Loire el celle de la Vilaine est découpée par plusieurs baies, autour desquelles se groupent des populations distinctes que le temps ni le voisinage n'ont pu confondre. Mais c'est vers le nord-ouest surtout, là où l'ancien comté de Nantes touche à celui de Vannes, que la différence devient frappante. A Piriac, par exemple, vous trouvez d'un côté du chemin le paisible sang namnète mêlé au riche sang des Saxons, tandis que de l'autre côté vit la race turbulente et batailleuse des Venètes. Là les visages sont calmes, les mœurs douces, le langage lent et chanteur; ici les traits paraissent chagrins, les habitudes agressives, l'accent

précipité par l'impatience. Vers le sud de la baie, le riverain répondra à un reproche en s'excusant ; vers le nord, par l'injure ou par les coups. Du reste, au nord et au sud vous trouverez même absence d'industrie. Content de sa pêche ou de quelques sillons qu'il cultive, le Piriaçais accepte dans le monde la place que le hasard lui a faite, non qu'elle lui plaise, mais parce qu'il y est. N'exigez de lui aucun effort inaccoutumé, ou résignez-vous à le payer au centuple, car il dirait volontiers, comme l'Indien du Pérou : — Pour du cuivre j'ouvre les yeux, pour de l'argent je me retourne j mais, pour que je me lève, il faut de l'or.

Ceci était vrai surtout il y a quelques années, avant que les baigneurs paisibles, chassés de Pornic, du Pouliguen et du Croisic par la mode, fussent allés chercher un peu de solitude et de liberté dans les rochers de Piriac. Depuis qu'une route praticable a été ouverte, les visiteurs ne sont plus contraints de prendre, pour y arriver, des trains de mulets, comme dans les sierras de l'Espagne, ou un de ces chariots à bœufs en forme de nef, tels qu'en devait monter Gang-Roll, lorsqu'il parcourait les défrichements de son nouveau domaine de Neustrie. Aujourd'hui les pataches et les coucous se disputent à Guérande les voyageurs. Aussi

les plus hardis touristes de la Loire-Inférieure et de l'IIle-et-Vilaine commencent-ils à s'aventurer jusqu'à ce vieux repaire de protestants, catéchisés au xvie siècle par le fameux pasteur François Baron, et à propos duquel les bourgs catholiques voisins avaient coutume de demander : Pire y a-t-il ? d'où est venu, au dire des savants du pays, le nom de Piriac.

Grâce à ces visiteurs, la population convertie de l'ancien village calviniste commence à prendre des habitudes plus civilisées : les maisons s'arrangent pour recevoir leurs hôtes de passage, une sorte de marché s'établit, des cabanes de baigneurs se dressent çà et là sur le rivage. Mais, vers la fin de la restauration, rien de pareil n'existait. Piriac n'était alors connu que des antiquaires de Nantes , qui ne l'avaient jamais visité, bien qu'ils en publiassent la description dans le Lycée armoricain. Grâce à eux, un rocher, non loin duquel avait été enterré un des officiers de la garnison espagnole établie sur cette côte en 4590, et désigné depuis sous le nom de tombeau tfAlmanzor (corruption à'Almanzury le victorieux), était transformé en un autel druidique que sillonnaient des rigoles creusées jjour le sang des victimes; les épaves de minerai d'étain recueillies sur la grève devenaient des mines autrefois

fréquentées par les Carthaginois, et le village de Penhareng, ainsi nommé en souvenir des bancs de harengs qui fréquentent ces parages, se changeait poétiquement en promontoire des harangues. Ces curieuses découvertes étaient d'autant mieux accueillies, que nul ne s'avisait de les vérifier. A peine si quelque étranger amoureux du désert étonnait de temps en temps la bourgade isolée ; encore celle-ci ne faisait-elle nul effort pour le retenir. S'il voulait demeurer, il devait se contenter de la vie commune, sans espérer aucun empressement ni aucun secours. Inoffensive, mais nonchalante, la popupation ne changeait pour lui rien à ses habitudes. Nulle offre de service, aucune facilité accordée à son ignorance : il devait aller chercher le poisson du pêcheur, le lait de la fermière, le pain du fournier ; le tout lui était accordé avec une sorte de surprise, comme si l'on eût eu peine à comprendre ce recours forcé aux ressources étrangères. Pourquoi venir, en effet, boire le vin des autres et manger leur froment , quand on avait ailleurs sa vigne et ses sillons ?

Un seul homme dans le village n'en jugeait point ainsi et était prêt à se faire le serviteur des nouveaux venus ; c'était Louis Marzou. Né d'un père inconnu et

d'une mère chez qui la tendresse ne rachetait pas les vices, il s'était élevé lui-même jusqu'à l'âge de dixhuit ans, où il resta orphelin et chargé d'un jeune frère dont l'origine était aussi obscure que la sienne. Il n'avait ni bateau, ni terre, partant point de profession possible, et ne vécut d'abord que de grapillages faits sur la mer : goémons recueillis au fond des anses, pêches à la ligne dormante dans les remous, coquillages détachés des récifs ! Tandis que les autres moissonnaient sur l'Océan, lui glanait les traînes du rivage; ce qui lui avait fait donner par dédain, le nom de traîneur de grèves.

Ce fut plus tard seulement que l'arrivée de quelques visiteurs lui devint une ressource. Fallait-il un messager pour Guérande, un baigneur dont l'expérience prévînt tout danger, un guide connaissant les moindres curiosités de la baie, Marzou était toujours prêt. Cependant ce zèle, dont on eût dû lui savoir gré, sembla le faire déchoir dans l'opinion. Aux veux d'hommes qui ne pouvaient comprendre qu'une chose et suivre qu'une route, cette multiplicité d'aptitudes parut de l'inconstance, et cet entregent de l'intrigue. Représentant grossier de la mobilité moderne, Marzou avait

pour instinctive ennemie la tradition, toujours bornée

et immuable; il le sentait vaguement sans le comprendre, et ce mépris malveillant dont il était entouré lui inspirait une timidité qui faisait encore mieux ressortir les chétifs dehors de sa personne.

Cependant, au milieu de la mauvaise volonté générale, Marzou avait su gagner l'amitié d'un étranger établi dans la petite île du Met, à environ deux lieues marines de Piriac. Personne ne savait comment ni pourquoi Luz Marillas, né vers l'embouchure de l'Adour, dans les Basses-Pyrénées, se trouvait transporté sur ce rocher sauvage de l'Océan. Arrivé au Croisic à bord d'une bisquine de Bayonne, il s'y était établi et y avait vécu quelques années d'un petit commerce de bestiaux. C'était un homme d'humeur triste, facile à irriter, croyant aisément le mal et visiblement dégoûté de la société des autres hommes. Lorsqu'on mit en adjudication le pacage de l'île du Met, restée déserte depuis que les croiseurs anglais en avaient chassé les habitants, Luz Marillas alla visiter les lieux ; il se laissa séduire par l'aspect sauvage de cet îlot, dont il obtint sans peine le fermage. Il y vivait seul depuis dix ans, cultivant un coin de l'île et laissant le reste au bétail que les riverains lui amenaient au printemps, et pour lesquels il percevait un droit qui formait le plus clair

de son revenu. C'était seulement vers le mois de juillet, quand les herbages jaunissaient sur pied et quand l'eau douce commençait à manquer, que les paysans venaient reprendre leurs poulains et leurs génisses.

On se trouvait précisément à cette époque, et plusieurs d'entre eux s'occupaient de réembarquer les bestiaux pour le continent dans les deux chaloupes habituellement employées à ce service. Toutes deux étaient conduites par Goron et Lubert, dit le grand Luc, qui, bien que différents d'âge et de caractère, se quittaient rarement dans leurs expéditions. Le premier avait été embarqué très-jeune sur les navires de guerre, qu'il n'avait quittés que pour devenir pêcheur. La vie errante et aventureuse de la mer lui était devenue non-seulement une habitude, mais une nécessité, et la terre ne lui paraissait, en réalité, qu'un ancrage égayé par le cabaret. Aussi joignait-il à l'humeur violente du comté de Vannes, où il était né, un mépris brutal pour ceux qui ne vivaient pas comme lui de la lutte contre les flots. Quant à Lubert, c'était une espèce de sauvage , fort comme une baleine, féroce comme un requin, mais incapable de suivre jusqu'au bout la plus courte idée. Aussi Goron s'était-il habitué, selon son expression favorite, à le conduire à V aviron.

Tandis que les deux patrons embarquaient le bétail, Louis Maizou , qui servait toujours d'intermédiaire entre le fermier de l'île et les laboureurs du continent, réglait avec ces derniers les droits de pâture. Il revint bientôt vers la cabane de Marillas, apportant l'argent qu'il avait reçu pour lui.

Cette cabane était construite à l'une des extrémités de l'île, avec les débris de l'ancienne ferme incendiée par les Anglais. Elle ne se composait que d'un rez-dechaussée recouvert d'un toit de chaume qu'on avait chargé de galets, afin de le défendre contre le vent. A quelques pas, vers la gauche, on voyait la mare destinée à abreuver le bétail, mais que la chaleur avait presque mise à sec; plus loin, un puits dont la margelle était formée par quatre fragments de granit apportés là tels qu'ils avaient été détachés du roc, et, sur le monticule qui regardait Piriac, un mât de pavillon destiné aux signaux. Le reste de l'île était une savane encadrée d'une bordure de récifs au delà desquels grondait la mer. Le regard en mesurait facilement toute l'étendue, et n'y rencontrait aucun arbre, aucun buisson, pas même une touffe d'ajoncs épineux ou de bruyères. Çà et là seulement se dressaient de hauts chardons tellement couverts d'escargots grisa-

très, qu'ils ressemblaient à des rameaux pétrifiés. Le champ cultivé par Marillas eût pu montrer une végétation plus riche et plus verte; mais, placé à l'autre extrémité de l'îlot, il était caché par la clôture dont il avait fallu l'entourer afin de le mettre à l'abri du troupeau.

Marzou trouva le Béarnais devant, le seuil de sa cabane, et assis sur une moitié de cabestan, débris de naufrage jeté à la côte par les flots. Malgré la chaleur du jour, il portait un large pantalon de drap, un noroît (1) croisé sur une chemise de laine rayée, et un béret blanc qui descendait au-dessous des oreilles. A ses épaules pendait, en guise de manteau, une peau de génisse garnie de son poil, et dont la tête formait une sorte de capuchon. Cependant le premier frisson de la fièvre faisait trembler Marillas sous tous ces vêtements; il 'étendait au soleil ses mains glacées, et son visage terreux était agité de tressaillements convulsifs.

Après lui avoir remis l'argent qui lui était dû, le tratneur de grèves lui demanda comment il se trouvait.

%1) Nom donné à une jaquette très-chaude destinée à se défendre contre le vent du nord-ouest.

— Ta vois, répondit Luz avec son accent bref et dur, j'ai de la neige dans les veines ! Si c' Mait au pays, je croirais qu'un bronche (1) a enlevé, pendant que je dormais, tout le feu de mon sang pour redonner des forces à quelque vieux richard de la ville ; mais ici il n'y a pas de faiseurs de maléfices, et c'est un franc mal.

— Ne vaudrait-il pas mieux alors venir au bourg et appeler le médecin? demanda Marzou.

— Au diable! répliqua brusquement le Béarnais; puisque je vis comme les loups, je veux guérir comme eux, sans autre docteur que sainte patience.

— A la bonne heure, dit le traîneur de grèves ; mais vous pouvez avoir besoin (Tun peu d'aide, et vous êtes bien seul ici, maître Luz.

. — Seul! répéta Marillas; ne vois-tu pas les milliers de goélands qui tourbillonnent au-dessus de la cabane, et qui, dès que vous serez partis, viendront manger à mes pieds et causer avec moi? Puis, j'ai Debrua (2).... Mais, Dieu me sauve ! je ne le vois plus.... Où donc est-il ?

(1) Jlronchc, nom donné aux sorciers dans le Béarn.

(2) Vebrua est le nom que les Béarnais donnent à Satan; ils le donnent souvent par plaisanterie aux animaux de couleur noire.

LE TRA1JNEUH DE GRÈVES. il

— Votre cobriau (1) apprivoisé? reprit Marzou;je l'ai laissé là-bas, du côté des chaloupes. C'est un méchant animal, savez-vous, maître Luz ? il veut mordre tout le monde.

— Excepté moi, dit le malade avec un sourire de satisfaction ; mais je vous trouve encore plaisants, vous autres, de vous plaindre; est-ce que Debrua ne vous imite point, par hasard Y II vous rend en coups de bec les coups de fusil que vous tirez à ses pareils. Tu appelles cela méchanceté; moi je dis que c'est justice. L'homme est une bête féroce; il ne sait pas encore se tenir debout, qu'il lance déjà des pierres aux chiens et aux moineaux ; dès qu'il aperçoit une chose vivante, il court dessus pour en faire une chose morte : c'est son instinct.

— Et vous l'avez suivi comme tout le monde, maître Luz, dit Marzou en souriant-, car, si je me rappelle bien, vous m'avez dit que vous étiez bon chasseur.

— Quand je demeurais sur la grande terre... Oui, je me croyais dans ce temps-là droit de vie et de mort sur tout ce qui ne portait pas face humaine. En venant

(4) Espèce de corbeau marin.

12 EN UUA1UNTAINE.

ici. j'avais même acheté un fusil. Tu peux le voir encore là suspendu près de la porte.

— Et vous ne vous en êtes jamais servi ? demanda le (raîneur de grèves.

— Une seule fois, le premier jour , dit Marillas. La barque était repartie; je me trouvais seul, et je faisais le tour de mon domaine le fusil sur l'épaule comme Robinson; les mouettes, les goélands, les cobriaux, qui n'avaient jamais été épouvantes par les chasseurs, descendaient presque sur ma tête et voletaient devant moi ; on eût dit qu'ils me faisaient les honneurs de l'île et qu'ils voulaient me la montrer. Je ne pensai d'abord à rien qu'au plaisir de les voir et de les entendre, c'était pour moi une société; mais voilà qu'en arrivant près des rochers de la coire espagnole, je me rappelai que j'avais un fusil; machinalement je mis en joue, et trois des oiseaux tombèrent en tourbillonnant dans la mer. Au coup de feu, tous les autres s'étaient dispersés. Je les vis bientôt redescendre l'un après l'autre vers ceux que j'avais tués, raser' la vague pour les voir de plus près, puis s'envoler en jetant de grands cris. Quelques minutes après, il n'y avait pas un seul oiseau dans l'île.

LE TRAINEUR DE GREVES. 13

— Mais ils revinrent le soir? demanda le traineur de grèves»

— Ni le soir, ni les jours suivants, répondit Marillas ; mon rocher était devenu un désert où je ne voyais plus rien de vivant, où je n'entendais plus que le bruit du ressac sur la grande plage. Au premier moment, je ne m'en inquiétai pas trop ; mais peu à peu on eût dit que la solitude passait du dehors au dedans; je devins triste; j'avais beau regarder aux quatre aires du vent, rien n'arrivait que les nuées qui passaient sur l'île sans rien dire et la mer qui hurlait au-dessous. Enfin , le sixième jour, deux goélands se montrèrent du côté de la coire anglaise. Je n'osais pas m'approcher, de peur de les effaroucher ; mais, le soir, j'allai semer du grain sur le rocher. Le lendemain, il parut des mouettes, puis des cobriaux. Depuis, tous sont revenus comme tu peux voir; j'ai retrouvé ma compagnie, et que le diable me torde si je m'avise encore de la chasser !

— Je comprends cela, dit Marzou : on se contente d'oiseaux quand on n'a pas d'autre voisinage ; mais à la grande terre vous trouveriez mieux.

— Ah! tu crois? s'écria le Béarnais, et qu'est-ce que j'y trouverais, dis-moi ? Des vauriens qui se man-

gent entre eux? Je peux en voir ici; je n'ai qu'à regarder les poissons.

— Allons, allons, père Luz, vous êtes aujourd'hui dans vos humeurs noires, dit le traîneur de grèves en souriant, il y a partout de vrais chrétiens.

— Les as-tu trouvés pour ton compte, demanda Marillas ironiquement, toi qu'on méprise au bourg parce que tu ne sais pas le nom de ton père ?

— C'est une dure épreuve, dit Louis un peu ému ; mais je tâche de la supporter sans me plaindre.

— Pardieu ! je ne me plains pas de ma fièvre non plus. Ce qu'on ne peut pas empêcher, on le souffre sans rien dire ; mais à la longue cela creuse une plaie au dedans, vois-tu ! J'en sais quelque chose, moi qui te parle, vu que je suis comme toi... de la famille de ceux qui n'en ont pas.

— Vous, maître Luz?

— Oui, et on ne me l'a reproché assez souvent pour me forcer à quitter le pays; mais, bah! on s'accoutume à tout ; puis, la vie n'a qu'un temps, comme ils disent. Cela t'explique seulement pourquoi j'aime mieux demeurer avec les goélands qu'avec les hommes.

— Je comprends, mon bon père Luz, reprit Marzou, qui se rapprocha avec intérêt; oh! oui, je comprends,

car il y a eu des heures où, moi aussi, j'aurais voulu m'enfuir sur un îlot et ne plus entendre parler de rien.

Marillas le regarda.

— Vrai! dit-il brusquement; eh bien! alors, mon donzellon (1), qui t'empêche de venir ici? Il y a place pour deux dans la cabane, et tu sais qu'on ne comptera pas tes bouchées.

— Vous êtes bien bon, maître Luz, répliqua Marzou ; mais je ne suis pas seul, voyez-vous : il y a là-bas un jeune gars qui ne peut pas encore se passer de son frère.

— laumic! reprit le malade; il n'a qu'à te suivre, nous lui trouverons bien une écuelle et un escabeau. De tous ceux que j'ai vus ici et ailleurs, il n'y a que toi qui m'ait montré un peu d'amitié ; vois donc si tu veux que nous fassions un matelottage (2) à trois. Vous aurez vos parts du profit, et que saint S.equaire (3) me brûle, si je ne vous la fais meilleure qu'à moi-même !

— Dieu vous récompense pour une pareille généro-

(1) Le donZellon est, dans le Béarn , le jeune garçon qui sert de second au marié; on a fait de ce mot un terme d'amitié.

(2) Matelottage , espèce d'associaiion particulière aux marins.

(3) Saint Sequaire est celui qui fait sécher les gens.

site ! s'écria le trameur de grèves attendri ; depuis que je peux comprendre, personne ne m'avait encore dit de si bonnes paroles, et vous êtes le premier qui m'ayez parlé comme un parent et comme un ami ; aussi, maître Luz, quand je devrais vivre autant que les rochers de votre île, je ne l'oublierai jamais, et, jusqu'au jour du jugement, je vous dirai merci dans mon cœur.

— Alors, c'est convenu, tu viendras? interrompit le Béarnais.

Marzou parut éprouver quelque embarras, et répondit en hésitant :

— Je le voudrais; oui, véritablement, je le voudrais, mais on a des idées... puis il y a des choses... et quand on est habitué... si bien que, vous comprenez, je ne puis pas...

L'œil âpre du malade se fixa sur Marzou, qui rougit, baissa les yeux et s'arrêta court.

— Ce que je comprends, dit Marillas, c'est que tu t'embrouilles; mais, voyons, as-tu quelque projet plus profitable pour toi ?

— Aucun, répliqua le traîneur de grèves sans lever les yeux.

— Qui te retient donc à la grande terre ? Ce n'est ni l'intérêt, ni l'habitude, ni le plaisir?

LE TRAINEUR bE GRÈVES. 17

Louis secoua la tête.

— Alors, la chose est claire, s'écria le Béarnais, ce ne peut être qu'une femme.

Marzou tressaillit et regarda derrière lui, comme s'il eût craint qu'on pût les entendre. Le malade ramena la peau de génisse sur ses épaules avec un mouvement de dépit.

— Une femme ! répéta-t-il d'un accent ironique ; j'aurais dû le deviner. Dès que l'oiseau a des plumes, ne faut-il pas qu'il aille se prendre au gluau ? Et où en sont vos amours, dis-moi ? Encore à la fine fleur de froment, pas vrai? Ne crains rien, le son viendra plus tard. J'ai mangé aussi de ce pain-là quand j'avais mes dents de lait... J'espère que tu as bien choisi au moins, petit Louis, et que la créature est belle comme une Labina (1).

— C'est une honnête fill-e à qui maître Luz rendrait justice, s'il pouvait la voir, répondit Marzou avec une certaine fermeté.

— Tu crois ? dit le Béarnais en ricanant. Oui, oui, mon fils, tu «as trouvé un trèfle à quatre feuilles ; cela ne manque jamais à ton âge. Je voudrais seulement

(1) Labina, fée.

savoir si tu n'as pas vu double en les comptant. Tout à l'heure Goron va me le dire.

— Au nom de Dieu ! ne parlez de rien à Goron, s'écria Louis, sérieusement alarmé ; ni à Goron, ni au grand Luc !

— La créature leur est donc quelque chose? demanda Marillas.

Et comme s'il se rappelait tout à coup :

— Mort de ma vie! j'y pense, ajouta-t-il; Goron avait une fille élevée à Guérande, chez une tante qui est trépassée il y a environ un an, ce qui l'a forcée de revenir chez son père.

Le traîneur de grèves fit un signe affirmatif.

— Alors c'est elle qui Ta pris au filet? continua le malade ; mais il me semble... oui... je suis sûr d'avoir entendu dire au grand Luc qu'elle lui était promise.

— C'est une idée du père Goron, mais la Niette n'est jamais tombée d'accord de la chose.

, — Parce qu'elle te préfère, n'est-ce pas ? A la bonne heure , je vois qu'il ne manque rien à ton histoire. Un amour contrarié! cela peut durer longtemps... aussi longtemps que la contrariété ! Cours donc ta bordée, mon pauvre donzellon: je ne te propose pins de venir à l'île avec moi ; reste sur la grande terre. II faut chan-

ter tous les couplets de la romance, comme on dit. En définitive, je puis me passer de compagnon, puisque j'ai Debrua; mais il ne revient pas encore... Où peut-il donc être resté?

— Votre cobriau, le voilà, dit la voix rude du grand Luc, qui arrivait par derrière la cabane.

Et, s'approcbant de Marillas, il jeta à ses pieds l'oiseau de mer, qui tomba les ailes étendues, le bec entr'ouvert et les pattes roidies. Le Béarnais se pencha vivement et prit le cobriau, qui resta immobile.

— Mais il est mort ! s'écria-t-il.

— Pour de bon? s'écria le grand Luc tranquillement; eh bien ! je m'en doutais.

— Toi? interrompit Luz, dont les yeux s'étaient enflammés et dont la voix tremblait; alors tu sais comment la chose est arrivée? Il y a du sang sur les plumes! Debrua a été tué !

— Eh bien ! eh bien ! ne vous tournez donc pas la bile pour si peu, reprit le marin en haussant les épaules.

— Qui a fait cela? réponds, qui a fait cela? demanda le Béarnais en se levant.

Le grand Luc lui jeta un de ces regards de taureau

où la brutalité se mêlait à une sorte d'insolence féroce.

— Qui? reprit-il, pardieu ! quelqu'un que l'oiseau ennuyait. Il était toujours sur mes talons, à me picoter les jambes; pour le faire finir, je l'ai renvoyé du pied, et, ma foi ! il n'a plus bougé.

Le rire stupide dont Lubert accompagna ces mots fut interrompu par le Béarnais, qui le saisit au cou.

— Ainsi, c'est toi ! dit-il la voix étranglée par la douleur et la colère ; tu as frappé un animal qui ne pouvait se défendre; tu es venu le tuer chez moi, tu me l'apportes mort, et tu as cru, misérable, que je ne te demanderais pas raison de ta lâcheté?

— Un moment donc, un moment! balbutia le gigantesque marin, d'abord étourdi de cette violence. Lâchez-moi, maître Luz ! Ne dirait-on pas qu'on a malmené quelqu'un de votre famille?

— Dis toute ma famille , brute sauvage! reprit Marillas ; toute ma famille, entends-tu bien ! car c'était ici mon'seul ami, mon seul compagnon.

— Eh bien ! tant pis ! interrompit grossièrement le marin; je vous dis de me lâcher.

Et comme le Béarnais continuait de le secouer :

— Vous ne voulez pas? ajouta-l-il , tonnerre ! n'ai-

LE TRÀ1NEUR DE GREVES. 21

lez pas m'ennuyer comme votre oiseau, ou sinon!... Il avait détaché de son collet les deux mains du malade, qu'il repoussa si rudement, qu'il l'envoya tomber dans la cabane. Marillas se releva avec un cri de rage, saisit son fusil et mit en joue le grand Luc. Marzou eut à peine le temps de relever l'arme en se jetant devant lui ; encore n'eût-il pu le retenir, si Goron ne fût arrivé avec les paysans. Tous se réunirent pour apaiser Marillas ; mais son exaspération ne lui permettait de rien entendre. Acculé au fond de sa cabane, le cobriau mort à ses pieds, la main sur la batterie de son fusil, Luz avait quelque chose de si terrible, que tous les assistants reculèrent jusqu'au seuil.

— Allez-vous-en! bégaya-t-il. Et toi, Lubert, rappelle-toi que tôt ou tard les faibles se vengent ! Encore une fois, allez-vous-en; l'île est à moi, c'est mon champ ; embarquez, ou, par le Dieu qui nous a créés, je tirerai sur vous comme sur des voleurs et des assassins.

Il y avait dans son regard , allumé par la fièvre et la fureur, quelque chose de si égaré, qu'on lui obéit. Marzou seul voulut s'approcher, mais il lui montra l'entrée avec le canon du fusil, en répétant :

— Tous ! tous !

Et, dès qu'ils eurent franchi le seuil, il s'élança vers la porte, qu'il barricada au dedans.

Les deux patrons et les paysans tinrent un instant conseil sur ce qu'ils devaient faire. Louis appela plusieurs fois Marillas ; mais n'ayant pu obtenir pour réponse qu'une nouvelle injonction de se retirer, ses compagnons et lui durent se décider à remettre à la voile pour Piriac.

Quelques jours après la visite de Goron à l'île du Met, sa fille Annette était occupée à filer du lin près d'une porte qui donnait sur le petit jardin situé derrière leur maisonnette. Son père venait de la quitter pour rejoindre le grand Luc au cabaret de la Sardine d'argent, et Marzou, qui attendait son départ, ne l'eut pas plus tôt vu tourner du côté du port, qu'il escalada avec précaution la clôture de fétuques dont le jardinet était entouré. A sa vue, la jeune fille fit un mouvement de surprise, mais trop évidemment joué pour qu'on pût s'y méprendre.

— Jésus! vous m'avez fait peur, Loïs, dit-elle avec un sourire qui la contredisait; est-ce là une manière d'entrer chez les gens, et que diraient les voisins, s'ils allaient vous voir?

— Vous savez bien, Nietle, que les voisins sont aux

champs, répondit le traîneur de grèves, et vous ne m'aviez encore jamais défendu d'entrer par la brèche. La jeune fille, ne trouvant rien à répondre, parut très-attentive à débrouiller son fil, qu'elle se mit à mordiller de ses petites dents nacrées. Marzou profita de ce silence pour s'asseoir sur un escabeau placé à ses pieds, et y resta quelques instants dans une sorte de contemplation. Niette en parut embarrassée, et, afin de l'interrompre, elle demanda à Marzou où allait son petit frère laumic, qu'elle venait de voir passer sur la route. Le traîneur de grèves répondit qu'il l'avait envoyé à Lérat pour savoir si quelque barque ne devait pas pêcher le lendemain dans les eaux de l'île du Met.

— J'ai l'esprit tourmenté de maître Luz, ajouta-t-il; nous l'avons laissé l'autre jour bien malade, et je crains un malheur.

— N'ayez donc pas des idées pareilles, Lois, dit la jeune fille; si le Béarnais s'était senti en danger, n'aurait-il pas hissé à son mât le pavillon de détresse?

— Je n'en sais rien, répondit Marzou; quand nous sommes partis, il avait le cœur outré, rapport à son cobriau, et maître Luz n'est pas un homme qui ressemble à tout le monde. La mort le gênerait moins, voyez-vous, que de demander un service à qui lui dé-

plaît. S'il a pris les gens de la grande terre en trop sérieuse déplaisance, il est capable de se laisser mourir là-bas sans rien dire, comme un loup blessé au fond du taillis; et, pour ma part, je ne pourrais jamais m'en consoler, car aucun autre homme ne m'a montré autant de bon cœur : c'est quasiment un frère pour moi, Niette, et l'autre jour encore il me l'a bien prouvé.

— Comment cela? demanda la jeune fille.

— En m'offrant , pour laumic et pour moi , une place dans sa cabane avec une part de ses profits.

— Et vous avez refusé?

— On dirait que ça vous étonne, Niette, dit le traîneur de grèves, qui la regarda en face.

Elle rougit beaucoup et baissa les yeux.

— Chacun se conduit selon sa sagesse et sa volonté, répliqua-t-elle en affectant de filer plus vite.

— Ma volonté ! répéta Marzou ; croyez-vous donc qu'elle soit de quitter le bourg quand vous y restez? Au nom du bon Dieu, ne me dites pas de ces choseslà, Niette; vous savez bien que si mon intérêt se trouve là-bas, mon bonheur sera toujours ici.

Et comme il vit qu'elle allait l'interrompre :

— N'ayez cure que je vous reparle de mon amilié, ajouta-t-îl précipitamment. J'ai dit l'autre jour tout ce

que j'avais gardé en moi et qui m'étouffait. Vous m'avez répondu, maintenant je puis me taire et attendre un meilleur temps ; mais si vous voulez que je ne perde pas mon courage, ne parlez jamais comme si nous ne nous étions rien l'un à l'autre; jamais, Niette, entendezvous !

— Eh bien ! c'est convenu, dit la jeune fille, qui se mit à rire pour cacher son émotion, d'autant que vous ne lisez pas encore assez couramment pour que je cesse mes leçons.

— Ce n'est pas du moins faute de bonne volonté, reprit le traineur de grèves, qui tira de la poche de sa veste un Paroissien dont la reliure éraillée et les tranches déteintes prouvaient le long usage. — Bien que ce soit un saint livre et celui dont se servait ma mère (que Dieu lui pardonne) ! je n'y avais guère pensé jusqu'au jour où vous l'avez pris pour me faire lire; mais depuis il ne me quitte plus, et vous pouvez voir que j'ai marqué chaque leçon.

A ces mots, il prit le vieux volume et montra, entre presque toutes ses pages, des brins d'herbe, des feuilles ou des fleurs desséchées. Annette sourit.

— Voyons alors si vous avez étudié, pauvre Lois, dit-elle.

Elle fit signe à Marzou, qui approcha son escabeau,

et se plaça à ses pieds dans l'attitude modeste et docile

d'un enfant Le livre, posé sur les genoux de la jeune

fille, s'ouvrit, vers le milieu, à la page marquée par

une image coloriée qui représentait la Vierge mystique

avec les sept épées dans le cœur. Soit intention, soit hasard, c'était la messe du mariage. Annette posa l'extrémité de son fuseau sur le livre pour indiquer la ligne, et Marzou lut avec beaucoup d'hésitation :

« 0 Dieu ! tournez un œil favorable sur votre servante. \Près d'être unie à son époux, elle implore votre protection. Faites que son joug soit un joug de paix et d'a-

mour. Qu'elle soit aimable comme Bachely sage comme Rébecca , fidèle comme Sara... Seigneur , vous nous avez fait miséricorde, vous avez pris en pitié deux or» phelinSy afin quils vous bénissent de plus en plus. » Ici le jeune garçon releva les yeux vers Annette :

— Ce n'est pas moi qui parle, c'est le livre, dit-il avec un sourire; mais voyez vous-même, Niette, si la Providence n'a pas l'air de nous donner un encouragement.

— Taisez-vous, Lois, répliqua la jeune fille en secouant la tête, la Providence ne se met point en peine pour si peu, et notre sort dépend de gens qui n'ont

pas leur cœur tourné du même côté que le nôtre.

— Je le sais, je le sais, mon Dieu ! reprit Marzou : votre père (que Dieu lui soit miséricordieux)! m'a toujours haï comme si j'avais fait tort à sa renommée ou à son héritage ; mais on ne peut pas garder éternellement sa colère contre un garçon sans malice, qui ne demande qu'à vous aimer. Aussi, pourvu que vous me conserviez une place dans votre préférence, Niette, j'aurai bon espoir. Dieu amène chaque chose en son temps, et c'est à nous d'avoir patience : les oiseaux attendent bien la saison des nids.

— Oui, dit sourdement la paysanne en arrachant les brins de lin de sa quenouille; mais chez eux il n'y a pas de grand Luc !

Le traîneur de grèves tressaillit, et un jet de sang monta à son visage habituellement sans couleur.

— Il a donc parlé? demanda-t-il d'un accent bas et précipité.

— Non pas lui, répliqua Annette avec un mouvement d'épaules méprisant; est-ce que le grand Luc saurait parler à une femme? Mais quelqu'un parle pour lui.

Elle se mit alors à raconter avec une émotion contenue les obsessions de son père au sujet de leur voi-

sin dont il voulait à toute force faire un gendre. Bien que Marzou soupçonnât ces projets comme tout le monde, il en parut atterré, et la jeune fille, qui n'avait voulu que modérer sa confiance , s'aperçut bien vite qu'elle avait dépassé le but. Elle essaya alors de lui redonner quelque courage ; mais, comme il arrive presque toujours, une fois retombé de ses espérances, le traîneur de grèves sembla s'obstiner dans sa douleur et aller lui-même au-devant de tous les motifs d'abattement. Il opposa d'abord sa pauvreté à l'opulence relative de son rival, l'espèce de mépris sous lequel il avait grandi, au respect effrayé qu'inspirait le grand Luc; puis, animé par ce contraste douloureux, il rappela toutes les misères qu'il avait dû traverser depuis son enfance, et conclut que le bonheur et lui n'étaient pas faits pour marcher ensemble. Il ajouta, comme cela devait être, que s'il fallait renoncer à une espérance qui le soutenait seule depuis si longtemps, il ne voyait plus de raison pour vivre.

Ces lieux communs de l'amour au désespoir, éternellement répétés et éternellement sincères dans leur exagération, causèrent à la jeune fille une sérieuse épouvante. Annette commençait à les combattre par de tendres reproches et surtout par quelques espéran-

ces, lorsque la voix de son père se fit entendre au dehors : elle se leva surprise et effrayée d'un retour si prompt, et fit signe à Marzou, qui s'élança dans le jardin. La porte qui donnait sur la rue s'ouvrit presque en même temps, et Goron entra, suivi du grand Luc. Bien que leur séance à la Sardine d'argent eût été plus courte que d'habitude, ils avaient le teint échauffé, la parole haute et les mouvements incertains. Cependant l'expression de cette demi-ivresse n'était point la même pour tous deux. Chez le père d'Annette, elle avait redoublé l'humeur agressive et impérieuse ; chez Lubert, elle semblait tourner à la stupidité. La jeune fille, qui avait lu d'un coup d'œil sur leurs visages, se tint à l'écart, comme si elle eût espéré leur échapper ; mais le grand Luc l'aperçut et la montra du doigt à Goron avec un rire grossier en s'écriant :

— La voilà ! patron, la voilà !

— Alors garde-la, matelot, répondit le pêcheur, qui s'était approché du foyer pour rallumer sa pipe.

Lubert prit la recommandation au pied de la lettre et voulut saisir la jeune fille, qui lui échappa avec un cri. Il se retourna vers le marin d'un air gauchement piteux.

— Eh bien ! vous voyez, elle ne veut pas ! dit-il déconcerté.

Annette avait effectivement gagné la porte et se tenait sur le seuil prête à s'échapper.

— Si une honnête fille ne peut plus rester ici sans être tourmentée, dit-elle d'une voix qui tremblait d'indignation encore plus que de frayeur, elle trouvera ailleurs quelque maison mieux fréquentée.

— Qu'est-ce que c'est 1 s'écria Goron, dont les sourcils se rapprochèrent -, où est l'honnête fille qui cherche une autre maison que celle de son père ?

Annette voulut balbutier une réponse ; il ne lui en laissa point le temps.

— Allons, la paix, sang du diable ! interrompit-il violemment : ferme cette porte et approche ; nous avons à causer. Toi ici, matelot; un coup de fil en quatre éclaircira nos idées.

k II avait posé sur la table une bouteille d'eau-de-vie et deux verres; le grand Luc vint s'asseoir vis-àvis, tandis que la jeune fille, qui avait obéi lentement à l'injonction de son père, se tenait à quelques pas immobile et fixant sur les deux buveurs des yeux inquiets, qui se baissèrent bientôt devant le regard impérieux de Goron.

— Pour lors donc, dit-il en commençant par une transition dont il avait l'habitude et qui liait ce qu'il allait dire à ce qu'il avait pensé, il n'y a plus à remettre la chose, et il faut qu'on s'explique d'aplomb. Viens ici, cobriau, et parlons comme des gens baptisés.

Annette se sentit un peu rassurée lorsqu'elle entendit son père l'appeler de ce nom que les gens de la côte donnent au corbeau de mer et qu'elle avait dû, dans son enfance, à sa chevelure noire. Elle s'approcha avec un sourire incertain.

— Tu n'as pas oublié, reprit Goron, ce que je t'ai déjà dit des bonnes intentions du grand Luc à ton sujet? Eh bien ! le gars persévère ; il veut en finir. Aussi aujourd'hui nous avons réglé l'affaire de rigueur, et qui s'en dédirait serait un gueux. Pas vrai, grand Luc?

— Un double gueux ! répéta Lubert, enchanté d'avoir eu assez d'imagination pour trouver un pareil augmentatif.

— Ce qui veut dire, continua le marin, qu'on t'annonce la chose par amitié, mais qu'on ne veut pas de raisons, vu qu'on est pressé.

— Très-pressé, dit Lubert.

— Et pour lors, reprit Goron, je t'invite à être avenante à son égard comme c'est ton devoir, à condition

de quoi tu n'auras pas à te repentir, car celui que tu vois là pourrait remplir de pièces de six livres une poche qui lui descendrait jusqu'aux talons, et il te donnera plus de belles hardes et de bijoux que n'en a pas une du bourg. Ne l'as-tu pas dit, matelot?

— Et je le ferai ! ajouta le grand Luc, qui était décidément en veine.

— Alors c'est dit ; adieu-vat (1), et qu'on s'embrasse!

Lubert tendit les bras pour attirer à lui la jeune fille ; mais celle-ci, que le saisissement avait jusqu'alors tenue muette, recula avec un geste si expressif, que le pêcheur s'arrêta encore une fois.

— Ne vous pressez pas tant, grand Luc., dit Annette, qui était un peu pâle ; avant d'épouser une fille, il faut qu'elle ait répondu oui.

— Est-ce à dire que tu veux refuser le matelot ? s'écria Goron en fixant sur elle des yeux étincelants;

La jeune paysanne ne put supporter ce regard j ses paupières tremblèrent ; mais elle dit à demi-voix :

— Les plus pauvres créatures ont le libre choix de

(1) Terme de marine, par lequel on indique que 1 manœuvre est exécutée, et que le navire pari.

leur maître, et mon père ne me refusera pas de me donner à la Vierge, si c'est mon envie.

— Ton envie ! reprit le marin, qui s'animait; est-ce que c'est jamais l'envie d'une fille de ne pas prendre un mari? A bas les menteries ! Voyons : qu'elle raison as-tu pour refuser le grand Luc? Ne t'ai-je pas dit qu'il avait plus d'argent qu'il n'en fallait pour votre suffisance ? N'est-ce pas le plus fort gars de la paroisse, et qui connaît l'eau salée ! car je te passerais de refuser un paysan, mais un vrai matelot, que le diable me chavire si je le permets ! Tu l'épouseras, entends-tu bien ? et la preuve, c'est que tu vas venir sur le quart d'heure parler avec nous au curé.

— Je n'irai pas ! s'écria Annette, dont le sang s'échauffait, et qui retrouvait de la force dans son désespoir.

Goron saisit la jeune fille par le bras, l'attira rudedement à lui, et approcha d'elle son visage enflammé.

— Tu dis?... répéta-t-il les lèvres serrées.

— Je dis, répliqua Annette, qui se redressa sous la menace, que vous me tuerez plutôt !

Le marin se releva avec un mouvement si violent et une malédiction si furieuse, que Lubert lui-même en tressaillit; la jeune fille ferma les yeux, attendant le

LE TKA1NEUU DE GKLVES. 35

coup, mais resta droite à la même place. Soit que celle fermeté lui imposât, soit qu'il fût encore maître de luimême, Goron s'arrêta, et la main qu'il avait levée s'abaissa sans avoir frappé. Il s'en dédommagea en épuisant son vocabulaire de reproches et d'injures. Annette,

dont les forces s'étaient jusqu'alors roidies dans une

résistance désespérée, parut tout à coup fléchir. Préparée contre la violence de l'action, elle se trouva, pour ainsi dire, surprise par cet orage de paroles ; les larmes la gagnèrent, et elle cacha sa figure dans son tablier. Loin d'être apaisé, Goron parut trouver dans cet attendrissement une nouvelle excitation.

— C'est cela, pleure maintenant, méchante noiraude! s'écria-t-il, pleure comme si tu avais dans le cœur toutes les sources de la mer ; mais ce n'est que de l'eau, vois-tu, et un marin n'y prend pas garde. Ah ! tu veux résister à ton maître? Eh bien! Dieu me damne ! faudra voir ça ! Nous saurons qui est la plus forte, de ma volonté ou de ton idée ! car, il n'y a pas à dire, tu ne peux donner aucune raison, si ce n'est que tu as le goût de me braver. Est-ce la vérité ? réponds. Le matelot n'a-t-il pas tout ce qui peut rendre une femme heureuse..., à moins que sa tête ne soit tournée d'un autre côté?

Et, comme si cette dernière supposition Téclairait tout à coup :

— Gage que c'est la vraie cause ! ajouta-t-il violemment. Voyons, bon sens de Dieu ? ai-je deviné, oui ou non? Eh ! répondras-tu?

Il avait brusquement arraché le tablier qui couvrait Je visage de la jeune fille, et celle-ci parut les yeux baissés, rouge d'embarras et s'efforçant de détourner la tête. Goron frappa ses mains l'une contre l'autre.

— Ah ! voilà donc le secret! reprit-il impétueusement, il y a un amoureux sous roche ! Mais son nom, son nom ! C'est-il Moreau Graine Orge, Émon la Soif ou Richard le Glorieux ? Je ne t'ai jamais vue causer avec aucun d'eux.

— Non, c'est toujours Lois Marzou qui s'arrête à lui parler, dit Lubert sans paraître comprendre lui-même la portée de son observation.

Au nom de Marzou, la jeune fille n'avait pu réprimer un mouvement que son père remarqua.

— Le traineur de grèves I s'écria-t-il.

Et son regard alla fouiller jusqu'au cœur d'Annette.

— Ce serait le traineur de grèves! Oui, oui, à cette heure que j'y pense, le gueux est toujours par ici; c'est lui qui apporte l'eau, qui bêche le jardin, et par re-

connaissance on lui apprend à lire. Gage qu'il était dans la maison quand nous sommes entrés; j'ai entendu fermer cette porte.

Il s'était avancé vers la sortie qui menait au jardin ; son regard rencontra tout à coup le Paroissien que Marzou avait oublié sur son escabeau.

— Voilà son livre ! s'écria-t-il en le prenant, et, que Dieu me pardonne ! il est encore ouvert où il lisait... à la messe du mariage !... Ah ! malheureuse, c'est donc bien la vérité ! Voilà ton choisi ! un vagabond qui vit des aumônes de la mer ! un lâche que le matelot casserait comme une paille ! Et tu as espéré que je prendrais jamais un pareil gendre? J'aimerais mieux, vois-tu, te porter aux grandes roches et t' envoyer la tête en avant dans la houle.

— Faites ce que vous trouverez bien, dit Annette, qui avait du sang de Goron dans les veines et se redressait toujours devant la menace.

— Tais-toi! mauhardie que tu es, interrompit leparon, incapable de se posséder davantage ; tu auras ton compte plus tard, mais auparavant je veux régler l'affaire du traîneur de grèves. Viens, matelot, cela te regarde comme moi.

Lubert s'était levé ; Annette effrayée se jeta sur leur passage.

— Que voulez-vous faire? demanda-t-elle.

— Débarrasser le pays d'un méchant gars, répliqua

Goron en boutonnant sa veste comme il le faisait tou-

jours lorsqu'il se préparait aune action décisive. Tout à l'heure nous allons chercher ma barque à la Turbale, et, si nous trouvons le bâtard sur notre chemin, malheur à lui !

— Oui, malheur ! répéta sourdement le grand Luc, qui étendit ses poings gigantesques avec une expression de sombre colère.

Annette, les mains jointes, voulut arrêter son père; mais il l'écarta brusquement , et sortit suivi de son matelot.

La jeune fille resta d'abord incertaine et saisie ; elle savait par expérience tout ce que l'on pouvait craindre de l'emportement de Goron. Deux fois déjà ses violences l'avaient conduit devant les juges, et Marzou pouvait être victime de son premier mouvement. Le grand Luc lui-même, bien que sans initiative personnelle, était capable de se laisser entraîner par l'exemple : c'était une machine habituellement inerte, mais dont la force terrible, une fois mise en action, ne pou-

vait plus être arrêtée. Les deux mains croisées sur son cœur, qui battait à se rompre, les joues en feu, l'œil voilé de pleurs, Annette s'était laissé tomber sur un banc, et murmurait une prière inarticulée.

Tout à coup elle se redressa en passant la main sur ses yeux ; elle venait de se rappeler que c'était l'heure où Marzou allait tendre ses lignes dormantes aux récifs du Castelli. En ramenant sa vache de la pâture, elle pouvait passer par la côte, voir le traîneur de grèves, et l'avertir d'éviter à tout prix la rencontre du grand Luc et de Goron. Sa résolution fut aussitôt prise : elle partit en ayant soin de suivre la route qui tournait le bourg, afin d'échapper aux remarques des voisins.

Le soleil, qui arrivait alors à son déclin, incendiait l'horizon de lueurs mourantes. On touchait à Tune de ces grandes marées connues dans le pays sous le nom de reverdieSy et les flots plus retirés laissaient à sec de longs bancs de rochers habituellement cachés par la mer. Celle-ci se montrait au loin diaprée de teintes assez diverses pour tromper les regards. Tantôt ses vagues, assombries par les premières ombres du soir, semblaient un guéret fraîchement retourné sur lequel les flocons d'écume imitaient les touffes de camomille en fleurs ; tantôt elle ondulait, pareille à une prairie verte irisée par les rafales ; tantôt enfin, rougissante sous les rayons du soleil couchant, elle glissait entre les récifs comme une lave enflammée. Çà et là des goélands attardés traversaient le ciel, et quelques vaches couchées sur le sable poussaient des beuglements

de joie, en tendant leurs naseaux ouverts à la brise salée.

Annette prit par les arides sentiers bordés de talus de granit qui encadrent partout les terres labourées. Arrivée au plus haut du promontoire, elle entra dans une de ces vignes dont les ceps antiques rampent sur le sol comme autant de boas endormis, et suivit, pour se mieux cacher, une des longues tranchées destinées à défendre la vendange contre la rafale marine. Elle atteignit ainsi la pointe du Castelli, dont le nom témoigne encore de l'occupation espagnole, et regarda vers les trois immenses rochers qui se dressent à gauche, semblables aux débris informes de quelque monument inconnu. Le iraîneur de grèves n'y était pas. Elle eut beau chercher au-delà, dans les criques et les fentes des rochers ; aussi loin que son œil put distinguer, le rivage lui parut désert. Elle commençait à craindre que Marzou ne fût point venu sur la côte, lorsqu'elle aperçut une tête d'enfant qui surgissait d'une des fissures dont se servent les pêcheurs pour descendre à la grève. Elle reconnut le jeune frère de Lois et l'appela.

— Toi ici, Iaumicl dit-elle étonnée; je te croyais en message à Leyrat.

— C'était bien croire , répliqua le jeune garçon,' dont le regard se retournait vers la petite baie qu'il venait de quitter, mais je suis revenu par la côte, dans la confiance que je trouverais le frère près des Roches noires.

— Et il n'y est pas ?

— Faites excuse, reprit laumic , qui regardait toujours derrière lui, je viens de le laisser dans la grande grotte, et je ne l'ai quitté que parce qu'il l'a voulu.

— Il est dans la grotte, répéta Annette, et pourquoi faire ?

L'enfant haussa les épaules sans répondre et suivit pendant quelques instants la jeune fille. Sa figure, où brillait l'intelligence hâtive et aiguisée des orphelins dont la misère a été l'institutrice, exprimait en même temps une sorte d'inquiétude qui frappa Annette. Elle renouvela ses questions avec plus d'insistance.

— Je ne pourrais pas vous dire ce qu'il fait, dit laumic ; mais, pour sûr, il y a quelque chose qui lui étouffe le cœur.

La jeune fille fut prise de peur.

— Et tu dis qu'il est dans la grande grotte ? repritelle vivement.

— Oui, répliqua l'enfant, il m'a prié de le laisser

tout seul ; mais ce serait une vraie chance, si quelqu'un pouvait aller vers lui avec de bonnes paroles.

Annette fit machinalement un pas vers la fissure, puis s'arrêta court en regardant Iaumic. Celui-ci, qui avait compris son intention, se hâta de prendre congé.

— Excusez-moi de vous avoir retenue , la Niette, dit-il en portant la main à son chapeau; vous êtes pressée de ramener la Rougeaude ? Je l'ai vue qui vous attendait au petit pré, même qu'elle a bonne quand je passais.

Il avait repris le sentier qui serpente aux cimes des falaises en se dirigeant vers Piriac. Dès qu'il eut disparu, Annette s'assura que personne ne pouvait la voir, et se glissa dans la ravine qui descendait à la mer.

La petite grève qu'elle atteignit bientôt, était entrecoupée de flaques d'eau, au milieu desquelles s'élevait une chaussée naturelle de granit recouverte d'algues fauves. Les algues amortirent le bruit des pas de la jeune fille, qui atteignit la grotte sans que rien eût pu trahir son approche.

Le sommet du roc dans lequel les flots l'avaient creusée ne tenait à la falaise que par quelques frag-

ments déchirés ; mais sa base s'enfonçait assez avant dans le promontoire. La caverne était formée de deux compartiments réunis par une arcade allongée, et avait une double sortie sur 'deux grèves que séparait une muraille de récifs. Sur ses parois d'un schiste sombre couraient des traînées ferrugineuses et quelques veines de quartz blanc. Dans la première enceinte, une fente qui entr'ouvrait la voûte laissait glisser comme une lueur fantastique le dernier rayon du jour. Ce rayon tombait sur le front du traîneur de grèves, alors couché sur le sable humide de la grotte et la tête appuyée contre une saillie du rocher. A l'exclamation que poussa Annette, il se redressa brusquement.

— Vous ici ! s'écria-t-il stupéfait ; est-ce bien possible, et que venez-vous chercher ?

Puis, distinguant le visage troublé de la jeune fille, il ajouta :

Au nom de Dieu ! serait-il arrivé quelque malheur, pour que vous soyez si tard dans les grandes roches ?

— Dites d'abord pourquoi vous y restez vous-même! reprit Annette qui le regardait fixement. D'habitude, quand vous venez au Castelli, c'est pour tendre vos lignes, et non pour dormir dans les grottes.

— Aussi je ne dormais pas, Mette, dit le jeune homme tristement.

— Que faisiez-vous alors ?

— Je pensais à ce que nous avions dit tout à Pheure chez vous, chère fille. Tant que je vous vois, il n'y a rien de triste; mais, resté seul, j'ai réfléchi, et, en pensant combien il y avait peu d'espérance pour moi, le chagrin m'a pris, mes forces s'en sont allées; je me suis couché là, sans courage, comme un malheureux qui n'a plus de goût à rien.

— Que Dieu nous protège ! Est-ce là ce que vous m'avez promis, Lois ? reprit Annette très-émue; n'êtes-vous donc plus un homme ? Un peu de raison, mon pauvre ami; ni vous ni moi ne sommes au bout de l'épreuve.

— Ah! vous venez m'annoncer un malheur ! s'écria Marzou.

— Raison de plus pour avoir l'âme vaillante, dit la paysanne.

— Mais qu'y a-t-il enfin, qu'y a-t-il ?

— Il y a que mon père soupçonne quelque chose entre nous, que le grand Luc et lui sont comme des furieux, et qu'ils vous cherchent.

— Eh bien ! à la bonne heure, répliqua le traîneur

de grèves avec une sorte d'indifférence découragée ; ils me trouveront sans peine, et, puisqu'ils sont les plus forts, ils pourront faire de moi selon leur méchanceté.

— Par grâce, ne dites pas cela, Lois, interrompit Annette en joignant les mains; comment Dieu nous prendrait-il en pitié, si nous n'avions pas souci de nous-mêmes ? Ne tenez-vous donc plus à vivre pour ceux qui vous ont donné leur amitié ?

— Mais si cette amitié m'est [comptée à crime , dit le traîneur de grèves , si on veut me l'arracher à tout prix et quand ce serait avec la vie, (car c'est là ce que vous avez dit, Niette), comment pourrais-je échapper à la méchanceté des gens ?

— Il y a un moyen, répliqua-t-elle.

— Un moyen ? et lequel ?

La jeune fille hésita, comme s'il lui en coûtait beaucoup de continuer ; enfin elle reprit, sans lever les yeux et d'un accent mal assuré :

— Celui que vous propose maître Luz.

— Quoi ! partir ! s'écria le traîneur de grèves, vous abandonner toute seule aux mauvaisetés du patron et de son matelot ? C'est vous qui me proposez cela, Niette ? Et que voulez-vous donc que je fasse là-bas ?

Croyez-vous que j'aurai le cœur au travail, que je ne regarderai pas toujours du côté de Piriac s'il arrive quelque nouvelle ? Partir ! Ah ! vous ne le vouliez pas tantôt \ vous teniez à me garder ici. — Ici, on peut toujours se voir du moins, quand cène serait que de loin; on entend parler l'un de l'autre, on sait qu'on vit dans le même air. Vous sentiez cela comme moi, et maintenant vous avez changé ! — Ah ! Niette, voilà une affliction que je n'attendais pas.

La voix du jeune garçon tremblait, et ses paupières étaient gonflées de larmes. Annette, touchée jusqu'au fond du cœur, se laissa aller à genoux sur le sable, prit les mains de Marzou, et employa toute sorte de douces paroles pour lui démontrer la nécessité de leur séparation; mais cette dernière secousse venait d'ouvrir dans le cœur du traîneur de grèves toutes les sources douloureuses. N'ayant rien à répondre aux sages raisons de la fille du pêcheur, il se plongea luimême, comme à plaisir, dans l'amertume de ses souvenirs, et se mit à repasser, avec un acharnement désespéré, toutes les épreuves qu'il avait dû subir depuis sa naissance : abandon maternel, angoisses du froid et de la faim, élans sans cesse refoulés, mépris de tous, sauf de la chère créature qu'on voulait maintenant lui

arracher ! Ainsi ce n'était point assez d'avoir ajourné ses espérances sans leur assigner de terme, de glaner à la dérobée quelques pauvres joies et de les cacher comme un vol : l'heure était venue d'y renoncer ! Il fallait éteindre la lueur qui l'égayait et se remettre à marcher dans la nuit !

A mesure qu'il se justifiait son désespoir à lui-môme, sa plainte prenait une véhémence passionnée qui s'emparait d'Annette; elle s'efforçait en vain de résister : tandis que ses lèvres murmuraient les expressions d'un vague espoir, tout ce qui lui restait de confiance et de courage l'abandonnait insensiblement. Cette lutte se prolongea à son désavantage ; car, une fois le cœur de Marzou ouvert, les flots de douleur qu'il avait jusqu'alors contenus s'en échappèrent comme un fleuve débordé. Ils allaient toujours, plus bruyants et plus forts, emportant pêle-mêle ses illusions et celles d'Annette, jusqu'au moment où cette dernière, à bout de résistance, poussa un cri et cacha sa tête dans ses mains.

Le traîneur de grèves s'arrêta court. En voyant la jeune fille à ses pieds, repliée sur elle-même et les épaules soulevés par des sanglots, son exaltation parut tomber subitement, et son accent passa de l'amertume à une tristesse attendrie.

— Pauvre fille ! je la fais pleurer, dit-il. Comme si j'avais besoin de lui dire tout cela ! Mais aussi pourquoi me parler de ne plus vous voir, Niette? Autant me dire tout de suite que je n'ai droit à aucun contentement, que je dois vivre à la manière du bétail, rien que pour vivre et sans aucune réjouissance de cœur ! Dieu en a pourtant donné à tous les autres hommes. Voyez, il y en a qui sont heureux de compter les gerbes de leurs champs, d'autres de commander à des planches baptisées, d'autres encore de dormir sous le toit qu'ils ont acheté ; mais moi, chère créature, je n'ai ni maison, ni barque, ni sillons ; je n'ai rien au monde que le petit frère qui est à ma charge, et vous qui êtes ma récompense. Quand vous me riez de loin, quand vous m'appelez par mon nom, de votre voix qui ne ressemble à aucune autre, quand je sens le vent de votre passage, et bien ! je ne sais comment vous dire cela, Niette, mais il me semble qu'un rayon de soleil me glisse au dedans ; mon sang devient léger, j'aime tout le monde, et je remercie le bon Dieu d'être sur la terre. Mais,, sans vous, je deviens triste; je nie rappelle les mauvais jours, et je n'ai ni repos ni résignation.

— Mon Dieu ! mais que faire alors ? s'écria Annette,

qui, au milieu de sa désolation, avait été doucement émue par les tendres paroles du traîneur de grèves ; ne comprenez-vous pas que si vous restez, il arrivera quelque malheur ?

— Ne craignez point cela, chère amie, reprit Lois en pressant dans ses mains celles de la jeune fille. Je connais votre père et le grand Luc; lorsqu'ils reviennent à terre, ils vont prendre leur ancrage, comme ils disent, dans les eaux de la Sardine d'argent, et, pourvu que je me tienne de côté, ils ne perdront pas leur temps à me chercher.

— Et s'ils vous rencontrent par hasard ?

— S'ils me rencontrent, mon corbiau, je ferai comme eux quand le vent menace; je fuirai devant le temps.

— Ne parlez pas aussi légèrement, Loïs, dit la jeune fille, que le ton presque enjoué de Marzou rassurait insensiblement, et qui se sentait gagner malgré elle; songez plutôt à ce que je suis venu vous dire. Peut-être ne connaissez-vous pas tout le danger. Quand la colère aveugle mon père, rien ne lui fait, et où il aura frappé, le grand Luc ne laissera rien. Pensez, pauvre gars, qu'il peut y aller pour vous de ia vie.

— Ne craignez pas cela, Niette. On n'écrase pas un homme comme un crabe, d'un coup de talon.

— Et quand vous pourriez vous défendre, il vous faudrait donc lever la main sur mon père?

— Jamais ! s'écria vivement le traîneur de grèves. Frapper celui qui vous a donné la vie! non, non, ma Niette, vous ne pouvez le croire. Sa chair est votre chair, et ma main se lèverait plutôt contre les choses saintes.

— Je vous en remercie, cher gars, dit Annette attendrie de la chaleur que Marzou venait de mettre dans sa protestation : ceci prouve votre bon cœur et aussi votre amitié ; mais ne pas rendre le mal ne vous gardera point d'en souffrir. Que deviendrez-vous, pauvre homme, si mon père fait ce qu'il a dit?

— Ce qu'il plaira à Dieu, Niette, dit le jeune garçon avec une sérénité courageuse ; nous sommes tous sous sa volonté comme la voile sous le vent. Qui sait s'il ne parlera pas aux cœurs endurcis? Quand le patron me verra tout supporter, peut-être bien que je découragerai sa colère. S'il frappe, je baisserai la tête sans rien dire, et à moins de mal-rage, il ne voudra pas redoubler. Ne craignez rien, allez : tant que vous

vous voudrez du bien à votre serviteur, il aura assez de patience pour souffrir et assez d'esprit pour se sauver.

En prononçant ces derniers mots, Marzou avait relevé à demi la jeune fille, qu'il appuya contre son épaule avec une douce étreinte. Annette, à la fois honteuse, tremblante et ravie, résista faiblement. Elle était déjà loin de l'impression qui lui avait fait chercher le traîneur de grèves. Emportée] au cours d'un épanchement que favorisait la solitude, elle avait vu succéder à son premier effroi de plus douces émotions, et, sans y penser, elle se trouvait ramenée vers les espérances mêmes dont elle avait voulu réclamer l'abandon. Dans cette entrevue, qui devait être un adieu, elle se sentait plus fortement ressaisie que jamais ; en voulant dénouer les liens, elle les avait resserrés. Elle essaya bien de balbutier quelques timides objections; mais Marzou y opposa un de ces redoublements de tendresse qui, sans répondre à rien, dissipent tous les doutes.

Cependant le temps s'écoulait, la nuit était venue, et, dans la demi-obscurité de la grolte, aucun d'eux n'y avait pris garde. Sous prétexte de chercher quelque expédient salutaire, ils s'oubliaient à cons-

LE TRAINEUR DE GREVES. 53

truire mille châteaux en Espagne, auxquels chaque désir apportait une pierre. C'était d'abord le changement de Goron, son consentement à leur mariage, puis tous les chapitres de ce roman d'un jeune ménage, si doux à épeler d'avance. Transportés au milieu de leurs chimères, tous deux en avaient fait peu à peu des réalités. Le T mineur de grèves surtout, à qui une vie solitaire et des aspirations toujours refoulées avaient rendu plus familières les duperies du cœur, s'y laissait bercer sans résistance, tandis que la jeune fille écoutait demi-émerveillée et demi-incrédule, à la manière d'un enfant que l'on endort avec des contes de fées. Enfin pourtant elle sembla s'éveiller, et regarda autour d'elle. Lorsqu'elle aperçut à travers l'arche d'entrée le ciel obscur dans lequel commençaient à scintiller quelques étoiles, elle se releva avec une exclamation de désappointement.

— Jésus ! vous m'avez fait oublier l'heure, Lois, s'écria-t-elle; la nuit est close, et j'aurais dû partir depuis longtemps. Que diront-ils au bourg quand ils me verront rentrer si tard avec la Rougeaude?

— Ils ne vous verront pas, Niette dit Marzou ; mais au nom du Sauveur ! ne partez pas sans m'avoir redit que vous me garderez toujours votre amitié.

!tt EN QUARANTAINE.

— Taisez-vous, méchant homme! dit la jeune fille en souriant ; vous savez bien que cela ne dépend plus de ma volonté.

— Alors tout est dit, ma chère créature ! s'écria Lois en la serrant dans ses bras, et rien ne fera contre nos intentions, car ce qu'on veut plus que tout ne reste pas longtemps impossible. Aussi vrai que je vous aime, ni votre père, ni le grand Luc, ni le bon Dieu lui-même, ne pourront empêcher notre bonheur !

Ici, un clapotement sourd, qui avait déjà frappé l'oreille de la jeune fille, lui fit tourner la tête.

— Entendez-vous ? dit-elle ; le temps s'est passé, la marée monte : si vous me retenez, je ne pourrai plus arriver au sentier de la côte.

— Ne craignez rien, répliqua Marzou toujours plus enivré, le flot est encore loin.

— Voyez là-bas, dans la nuit, quelque chose qui blanchit.

— C'est le sable des grèves.

— Je sens comme la rosée des lames.

— C'est la brume du soir.

En parlant ainsi, ils s'avançaient tous deux, les bras enlacés, vers l'entrée de la caverne; mais au moment de la franchir Annette poussa un cri.

— Qu'y a-t-il? demanda Lois, dont le regard ne pouvait la quitter.

Elle ne répondit pas, mais ses deux mains s'étendirent en avant, et Marzou, qui avait suivi le geste recula épouvanté.

Aussi loin qu'il pouvait distinguer dans les ténèbres, il n'aperçut que les vagues ! la petite grève qu'il fallait traverser pour gagner la ravine avait été si complètement envahie, que la chaussée de récifs qui la partageait ne se reconnaissait plus qu'au bouillonnement écumeux du flot qui en dessinait la direction. Le grand rocher dressé en face, gagné lui-même par îa mer semblait s'enfoncer, d'instant en instant, comme la poupe gigantesque d'un vaisseau qui sombre dans la nuit !

Marzou courut à la seconde entrée ; mais là, le rivage, plus abaissé, avait entièrement disparu, et il ne vit plus qu'une baie profonde sur laquelle courait la houle.

Après le premier cri d'effroi, Annette était restée à la même place, muette, les mains jointes et le regard fixé sur Lois, attendant qu'il lui proposât quelque moyen de salut ; mais, quand elle le vit immobile à la seconde ouverture de la grotte et continuant à regarder les va-

gués qui baignaient déjà ses pieds, elle lui saisit la main et l'appela par son nom. Marzou se retourna.

— Eh bien? demanda-t-elle.

— Eh bien ! vous voyez, balbutia le jeune garçon ; de ce côté, on ne peut pas rejoindre la ravine jaune qu'on aurait essayé de monter au péril de sa vie, et, de l'autre, la chaussée est noyée : personne n'y passerait sans être emporté.

— Mais vous qui connaissez les roches du Castelli, comme je connais la maison de mon père, reprit la jeune fille avec une angoisse mortelle, ne pouvez-vous donc trouver d autre route ? n'y a-t-il enfin nul moyen de sortir d'ici ?

Marzou secoua la tête, et, pour toute réponse, il montra la mer, qui les enveloppait.

— Mon Dieu ! cria Annette avec un élan de désespoir, mon Dieu ! Lois, mais nous ne pouvons pourtant mourir ici ! Voyez, la terre est là tout proche.

— Oui, dit-il sourdement ; mais, pour l'atteindre, il faut traverser la grève à la nage.

La fille de Goron tressaillit.

— Eh bien! vous nagez, vous, s'écria-t-elle ; vous passerez la petite grève sur le flot aussi aisément que

je l'ai passée tout à l'heure sur le sable. Vite, vite, partez Lois; si vous tardez, il ne sera plus temps !

— Et je vous laisserais mourir seule, n'est-ce pas chère innocente? dit le jeune garçon qui sourit tristement.

— Non, reprit Annette, je sais que vous ne m'abandonnerez pas, mais ici vous ne pouvez rien, tandis que, si vous atteignez la côte, vous courrez au port ; là, personne ne vous refusera une barque, et vous viendrez me sauver.

Le traineur de grèves secoua la tête.

— Voyez monter la mer, dit-il en montrant la vague, qui commençait déjà à envahir la grotte; quand j'aurais les ailes d'un goéland, tout serait fini pour vous avant mon retour.

— Est-ce vrai? bégaya Annette, qui pleura d'épouvante; alors je suis perdue, vous dites; perdue sans merci! Oh! c'est impossible. Mon Dieu! mon Dieu! vous ne serez pas sans miséricorde. Sauvez-moi, vierge Marie! Saints anges gardiens, sauvez-moi!

Elle élevait au ciel ses mains tordues de désespoir; mais tout à coup l'amour surmonta l'égoïsme de la peur, et se reprenant elle-même :

— Non! s'éciia-t-elle, je suis folle: ne m'écoutez

pas, mon Dieu ! c'est Lois qui doit échapper ; moi, vous me prendrez, puisqu'il le faut. — Sauvez-vous, Lois, je le veux, entendez-vous bien ? je vous en prie. Oh! par pitié, par pitié, ôtez-moi l'affre de votre mort. Si vous êtes là, je sens que je n'aurai pas de courage ; je ne pourrai jamais pardonner à Dieu ! Lois, laissez-moi mourir seule, au nom de mon salut éternel !

Dans ce moment, une vague surmonta le reçu qui défendait l'entrée de la grotte, se dressa contre la jeune fille et l'enveloppa. Marzou n'eut que le temps de la saisir pour l'arracher au flot qui l'enlevait, et de la transporter dans la seconde enceinte : là, le sol un peu plus élevé se trouvait encore à l'abri de la mer, et vers le fond s'avançait un pan de roche qui se rattachait à la voûte par un pan incliné. Le traîneur de grèves le gravit avec peine et déposa Annette sur l'aspérité la plus élevée. Placée là, à quelques pieds delà fente par laquelle la grotte était éclairée, elle se ranima à la clarté stellaire qui glissait par l'étroite ouverture et au souffle qui lui apportait du dehors les senteurs de la campagne.

Cependant l'assaut des vagues devenait à chaque instant plus acharné; on les voyait apparaître à droite

LE TltAlNËUK DE GRÈVES. 59

et à gauche au milieu de l'obscurité de la caverne marine, grandir jusqu'au sommet des voûtes, puis s'écrouler avec un fracas formidable. Le cercle de mort allait se rétrécissant de minute en minute autour du traîneur de grèves et de la jeune fille. Étourdis déjà par les terribles retentissements qu'éveillait le flot sous ces cavités sonores et respirant avec peine au milieu de la poussière humide, il leur semblait sentir tout chanceler. Trop sûrs de ne pouvoir désormais échapper, ils se tenaient pressés l'un contre l'autre en silence, comme si tous deux avaient perdu le pouvoir et surtout la volonté de penser.

Tout à coup un son affaibli par la distance glissa à travers la fente du rocher : c'était la cloche de Piriac appelant les fidèles à la prière du soir ! Cette voix familière et inattendue produisit une secousse dans ces deux cœurs engourdis, et comme s'ils se fussent entendus dans un commun élan, Marzou se découvrit, tandis qu'Annette joignait les mains.

C'est Dieu qui nous appelle et qui nous console, dit Lois avec cette chaleur de foi que donne l'heure suprême ; faisons notre dernière prière en même temps que ceux qui ne nous reverrons plus.

Et, les genoux appuyés sur la pierre humide, le

traîneur de grèves commença à haute voix cette oraison sublime et populaire, devenue la profession de foi de la chrétienté. Au milieu des rugissements toujours plus furieux de la mer, les simples paroles du Credo s'élevaient comme une protestation de la créature qui oppose sa foi aux violences de la création. Marzou en était à l'attestation de sa croyance à l'arbitre souverain qui doit venir juger les vivants et les morts, lorsque son nom crié au milieu des hurlements de la houle l'interrompit.

— Quelle est cette voix? murmura Annette, qui, toute à l'exaltation du moment, avait cru entendre un appel surhumain.

Une ombre intercepta la lumière qui leur arrivait par l'étroite ouverture placée au-dessus de leur tête.

— Jésus! ils y sont tous deux! dit la voix.

— Iaumicl s'écrièrenUilsen même temps.

— A nous ! du secours ! reprit Annette, subitement ramenée à l'espérance.

— Impossible! murmura Lois; nous sommes perdus!

— C'est à savoir, dit précipitamment Iaumic; tout à l'heure le gros Pierre était avec sa barque à Penhareng.

— APenhareng?

— Au nom du bon Dieu! tenez ferme, je vais l'amener.

L'enfant avait disparu comme l'éclair ; la jeune fille, reprise à la vie retrouva toutes ses angoisses.

— Dieu ! si la barque... arrivait trop tard ! bégayat-elle.

Et, sentant le flot atteindre ses pieds :

— Voyez, voyez, Lois, comme la mer gagne ! Oh ! vous aviez raison, pauvre ami, tout sera inutile ; nous devons mourir ici.

— Il ne faut pas longtemps pour venir de Penhareng, fit observer le traîneur de grèves avec hésitation.

— Alors, vous croyez qu'ils nous sauveront? reprit Annette, qui se précipita sur cet espoir avec l'acharnement crédule de la peur : oh ! si vous le dites, c'est la vérité, Lois, car vous connaissez la grève mieux que pas un du pays. Regardez, regardez; n'est-ce pas la voile de la chaloupe de gros Pierre qui paraît làbas?

Elle montrait un point blanc qui s'avançait du côté de la mer en se dirigeant vers l'entrée de la grotte.

Marzou secoua la tête, et, s'affermissant sur le rocher, il serra plus fortement la jeune fille contre lui. Le point blanc se rapprocha rapidement; il s'élançait en avant comme un cheval de course, et Annettc poussa un cri en reconnaissant une vague monstrueuse qui dominait toutes les autres. La vague arriva à l'arcade, la franchit avec un rugissement, et s'élança dans la caverne qu'elle remplit jusqu'au sommet. Marzou se sentit emporté; mais ses mains, rencontrant les aspérités du roc, s'y crispèrent convulsivement; le flot retomba, et Lois resta suspendu sur l'abîme avec la jeune fille. Celle-ci, étourdie par le choc, avait détaché ses bras de l'épaule de son compagnon ; il fit un effort pour la ramener plus haut en essayant de l'encourager. L'approche du danger suprême lui avait rendu toute son énergie. Annette, animée par ses paroles, se cramponna aux parois de la grotte, afin de résister à la vague qui revenait. Pendant quelques instants, ce fut pour tous deux une lutte horrible et désespérée. Soulevés à chaque lame, suffoqués, étourdis, ils ne reprenaient haleine que pour repousser un nouvel assaut. Les forces allaient leur manquer quand la voix de laumic leur arriva de nouveau à travers la fissure du rocher.

— Courage, mes gens ! criait l'enfant, voici le gros Pierre.

La forme vague d'une chaloupe se débattant contre les flots leur apparut en effet dans la nuit; mais elle s'arrêta à quelque distance de l'entrée, et le patron leur cria des paroles qui se perdirent au milieu du fracas des eaux.

— Que dit-il? demanda la jeune fille.

— Il dit, reprit l'enfant, que l'embarcation ne peut approcher de la grotte sans être brisée.

— Au nom du Christ ! un effort pour sauver des chrétiens ! cria le traîneur de grèves.

— C'est impossible; répéta laumic, la mer est trop forte; voilà que leur grappin dérape; ils disent qu'ils ne peuvent rester.

— Alors il n'y a plus qu'une chance, s'écria Marzou, qui se redressa avec un effort suprême ; appuyez fermement votre bras à mon épaule, Niette, et recommandez votre âme à Dieu !

Comme il achevait, une vague énorme l'atteignit, il abandonna le point d'appui auquel il s'était retenu jusqu'alors ; Annette poussa un grand cri, et tous deux furent engloutis dans le tourbillon! Mais, ainsi que l'a-

vait prévu le traîneur de grèves, le mouvement de reflux les emporta hors de la grotte. Le gros Pierre crut distinguer quelque chose qui passait dans les brisants : il tendit son aviron, et, ramenant à luiMarzou, il le recueillit dans sa barque avec la jeune fille évanouie.

En reprenant ses sens, Annette se retrouva chez elle entourée de voisines, qui, sous prétexte de lui donner des soins, étaient accourues près de son lit et l'accablèrent bientôt de questions. Toutes voulaient savoir pourquoi la jeune fille se trouvait dans la grotte du Castelli avec le traîneur de grèves, et comment la marée les avait surpris. Annette ne put échapper à cet interrogatoire qu'en feignant un accablement qui l'empêchait de répondre. Quand elles virent qu'elles ne pouvaient rien apprendre, elles se retirèrent l'une après l'autre, échangeant mille conjectures qui se rapprochaient plus ou moins de la réalité.

La jeune fille en entendit assez pour comprendre que la véritable cause ne tarderait pas à être connue, si elle ne l'était déjà, et elle frémit à la pensée de ce qui pouvait en résulter. Le lendemain, à son retour

de la Turbale, son père allait tout apprendre, et après ce qui s'était passé entre eux le jour même, elle ne pouvait espérer lui donner le change. Il verrait dans cette rencontre aux roches du Castelli, qui avait failli lui être si funeste, un rendez-vous avec le traîneur de grèves , et l'audace de cette désobéissance devait le pousser infailliblement à quelque violence.

Bourrelée d'angoisses, ne sachant à quoi se résoudre et ne pouvant rester sous l'aiguillon de ces inquiétudes, la jeune paysanne se décida à se lever pour se rendre chez le recteur et lui demander conseil.

Elle trouva le vieux prêtre dans son jardin. On jouissait alors de ces belles soirées d'été où la nuit ellemême reste lumineuse, et elle l'aperçut se promenant dans la grande allée que bordait une double ligne de poiriers taillés en gobelets, et à l'extrémité de laquelle se dressait une horloge solaire dont le cadran d'ardoise était décorée de l'inscription sacramentelle : Et régit et regitur. M. Lefort venait d'apprendre l'aventure de la fille de Goron, et montra quelque surprise de la voir.

— Dieu soit loué ! je vous croyais en plus mauvais état, ma pauvre Niette, dit-il avec bonté, et il me plaît de vous trouver déjà remise d'une si rude secousse.

Vous venez, je l'espère, pour que j'en remercie celui qui vous a conservée?

— Pour cela et pour autre chose, monsieur le recteur, répondit timidement la jeune fille, car je suis en grand souci, et vous seul pouvez me secourir.

— Si ce n'était pas mon devoir, ce serait encore mon plaisir, reprit le vieux prêtre ; voyons ce que vous avez à me dire.

Annette regarda dans les allées du jardin faiblement éclairées , comme si elle craignait d'être entendue.

— Faites excuse, dit-elle en baissant la voix ; mais j'aimerais mieux parler ailleurs.

— Où donc cela, ma fille?

— Au confessionnal.

— A cette heure, l'église est fermée, vous le savez, fit observer M. Lefort, et si nous rentrons au presbytère, la vieille Cattie vous verra et pourra en parler; croyez-moi donc, enfant, restons ici ; Dieu est partout, et je vous réponds qu'il n'y aura que lui et moi à vous entendre.

En parlant ainsi, il avait conduit la jeune paysanne vers une tonnelle qui occupait l'angle du jardin; il s'y assit au coin le plus sombre et montra à sa pénitente

un escabeau de bois sur lequel elle s'agenouilla. Quelques oiseaux, réveillés par cette visite inattendue, s'agitèrent en soupirant dans les feuillées qui recouvraient la tonnelle; puis tout se tut, et l'on n'entendit plus qu'un murmure lointain apporté par la rafale, qui mêlait ses] senteurs marines aux parfums du genêt d'Espagne et de la clématite.

Annette commença alors à voix basse, sous forme de confession, le récit de ce qui s'était passé depuis le matin. Une fois la première honte surmontée, elle avoua tout sans réserve et sans rien omettre, car, à son insu, elle trouvait une joie anxieuse à parler de cet amour auquel il faudrait sans doute renoncer. Le vieux prêtre lui laissa cette dernière et cruelle jouissance. Il l'écoula patiemment jusqu'à ce qu'elle eût épuisé tous les aveux et se fût arrêtée, gagnée par les larmes. Il prit alors la parole, non sur le ton du reproche, mais avec une douceur compatissante; il lui fit comprendre les dangers d'un attachement sans issue, que réprouvaient en même temps l'opinion commune et la volonté de son père ; il lui prouva enfin sans peine l'urgence d'une séparation dont elle avait ellemême pressenti la nécessité pour sa propre réputation et pour la sûreté de Marzou.

Restait la difficulté de faire partager ce sentiment à Marzou lui-même. M. Lefort s'en chargea; il loua la jeune fille de sa démarche, l'engagea à supporter vaillamment l'épreuve, et la renvoya, sinon guérie, au moins fortifiée.

Le lendemain, qui était un dimanche, elle attendit son père avec un mélange de terreur et d'impatience ; mais l'heure de la messe arriva sans que le patron ni Lubert fussent de retour.

Annette se rendit à l'église le cœur palpitant d'angoisse. La foule endimanchée arrivait de tous les hameaux voisins, et Ton ne s'entretenait que de l'aventure du Castelli. Elle ne put se dérober à la curiosité générale qu'en se réfugiant près de l'autel. Là, son premier regard rencontra le traîneur de grèves , Annette ignorait le résultat de son entrevue avec M. Lefort, et n'osa interroger ses traits. Agenouillée devant le chœur, elle demeura les yeux fixés sur son livre, s'efforçant de retenir sa pensée dans la prière et la sentant toujours lui échapper. Ce fut seulement au milieu de l'office, quand M. Lefort monta en chaire , qu'elle osa relever la tête.

Le prédicateur avait pris pour texte ces mots de l'Écriture : « Heureux ceux qui pleurent ! » et, bien que

son sermon fut aussi simple et aussi court que d'habitude, la jeune fille ne put l'entendre sans être émue jusqu'au fond de l'âme. On eût dit que les encouragements du vieux prêtre s'adressaient particulièrement à elle et à Louis ; mais, lorsqu'au moment de quitter la chaire, il s'arrêta un instant et recommanda aux prières de ses paroissiens un des leurs qui allait partir dans quelques instants, Annette sentit tout son sang refluer vers son cœur. Elle se tourna vivement du côté de Marzou ; il était à son banc, si triste et si pâle, qu'elle ferma les yeux, et appuya son front sur le livre qu'elle tenait, afin de cacher ses larmes. La messe s'acheva sans qu'elle eût pu retrouver la force de maîtriser son émotion. Elle resta à la même place, plongée dans une amertume qui avait l'apparence du recueillement, tandis que l'église se vidait peu à peu, et que des groupes de causeurs se formaient dans le cimetière et sur le port. Un certain nombre de bateaux venaient de rentrer pour se mettre à l'abri du vent furieux qui commençait à labourer la mer. Après avoir examiné l'horizon et fait leurs remarques sur le gros temps qui se préparait, les pêcheurs et les paysans réunis à l'entrée de la jetée recommencèrent à parier de l'événement de la veille, sur lequel ne manquaient ni les versions diffé-

rentes ni les malicieux commentaires. Lubert, qui venait de débarquer, les entendit d'abord sans se rendre compte ; mais lorsque le gros Pierre, qui survint, eut expliqué comment il avait sauvé Niette et le traîneur de grèves, il courut à Goron, qui s'occupait de mettre les deux embarcations en sûreté, et lui raconta à sa manière ce qu'il venait d'apprendre. Le marin devina plutôt qu'il ne comprit. 11 laissa là sa besogne, rejoignit vivement le groupe et s'informa au juste de ce qui s'était passé. Quelques mots suffirent pour le mettre au courant. Son premier cri fut de demander où était Marzou.

— Sauvé ! te dit-on ! répéta ironiquement gros Pierre. As-tu déjà peur que ta fille soit veuve?

— Ainsi il est au bourg? reprit Goron.

— Tout à l'heure je l'ai vu à l'office.

Le patron enfonça son chapeau de toile goudronnée et boutonna sa veste.

— Grand Luc, s'écria-t-il en se tournant vers son matelot, il nous faut le traîneur de grèves mort ou vivant.

— Je cours vous le prendre, répondit Lubert, qui fit un pas vers la maison de Louis.

En ce moment, ce dernier sortait avec laumic, por^

tant un léger paquet au bout d'un bâton appuyé sur son épaule. Le patron courut à sa rencontre, le saisit par la main, et le traîna vers le groupe de paysans.

— Que voulez-vous, père Goron demanda le jeune homme d'une voix troublée.

— Que tu dises ici devant tout le monde pourquoi la Niette était hier avec toi à la grande grotte, répliqua le marin, dont le regard, rivé sur Louis, avait une expression de haine mal contenue ; mais on te demande la vérité, entends-tu bien, rien que la vérité, car, bon sens de Dieu ! si tu ne la dis pas, ce sera ton dernier mensonge !

— Je n'ai point à mentir, dit le traîneur de grèves ému, mais d'un ton libre. Vous aviez menacé, il paraît, de me faire un mauvais parti ; votre tille a eu peur, et, comme elle allait chercher la Rougeuude, elle est descendue aux roches de Castelli pour m'avertir.

— Et le gars et la fille ont causé si fort, qu'ils n'ont pas entendu la mer venir, ajouta le gros Pierre en riant; du diable si ça a besoin d'explications!

Goron se retourna vers le pêcheur les poings fermés; mais, reportant tout à coup sa colère sur le traîneur de grèves :

— Tu entends, vagabond ! s'écria-t-il, voilà, grâce à toi, la Niette diffamée. e

— Ne croyez pas cela, maître Goron, dit vivement Marzou, une gausserie n'est pas un jugement; ceux qui ont connu votre fille depuis ses premières pâques ne la condamneront pas ainsi sur un mot, et le gros Pierre lui-même, qui a sauvé son corps , ne voudrait pas tuer sa bonne renommée.

— Non, par mon baptême! reprit le pêcheur, touché de l'appel du jeune garçon à sa bienveillance ; que les crabes me mangent les yeux, si j'ai voulu faire tort à la Niette! Ce que j'en ai dit, c'est simplement pour parler, et parce que tout le monde sait que tu lui veux du bien 1

— C'est faux ! s'écria Goron en frappant du pied. Grêle et tonnerre! réponds-lui donc que c'est faux; dis que la Niette ne t'est rien , que tu la sais trop haut pour toi; dis que tu n'y as jamais pensé I dis-le tout de suite !

— Faites excuse, maître Goron, mais je ne puis mentir, répondit le traineur dégrèves avec une fermeté triste.

— Alors tu avoues ton effronterie, chien de bâtard !

s'écria le patron exaspéré. As-tu entendu , Lubert? voilà celui qui veut prendre ta place à la barre.

— C'est bon ! dit le grand Luc, qui, n'ayant pu jusqu'à ce moment mettre un mot dans la discussion, saisit l'occasion d'y mettre le poing; pour lors nous allons voir qui éreintra l'autre; voyons, vite, ôte ta veste !

— C'est inutile, dit tranquillement Louis, je sais que tu es plus fort que moi.

Les spectateurs firent entendre un murmure d'étonnement.

— Voyez-vous ça! il n'ose pas! s'écria d'un ton triomphant Lubert, qui retroussait ses manches de laine et montrait ses bras d'athlète, mais j'ai tout de même envie de le corriger.

— Non, dit Goron, cela me regarde.

Et, s'approchant du traîneur de grèves presque à le toucher, il reprit, les dents serrées : *

— Tu as peur du grand Luc, misérable couard ! Eh bien ! voyons si tu auras plus de cœur avec un autre.

Il avait levé lentement la main, et frappa le jeune garçon au visage. Celui-ci chancela ; un jet de sang rougit ses lèvres, mais il ne lit aucun mouvement.

— Quoi ! s'écria le patron, que cette immobilité

sembla mettre hors de lui, n'as-tu pas même le courage de te défendre, et faut-il redoubler?

Un second coup, puis un troisième atteignit Marzou, qui resta toujours impassible. Il s'éleva cette fois une huée parmi les pêcheurs. Les railleries et les injures assaillirent le traîneur de grèves. Sans rien répondre, il essuyait le sang qui lui couvrait le visage.

Dès le premier coup porté par le patron, Iaumic s'était élancé au secours de son frère une pierre dans chaque main; mais, en voyant qu'il n'essayait aucune défense, il était resté à quelques pas stupéfait et presque indigné. Quant à Goron, arrêté malgré lui par l'attitude passive de son adversaire, il en revenait à des menaces, lorsqu'il fut interrompu par des cris au milieu desquels retentissaient son nom et celui de Lubert. Il se retourna et aperçut plusieurs habitants du bourg qui accouraient en montrant la mer.

— Eh bien ! qu'ont-ils donc à héler ainsi? demanda gros Pierre.

— Là-bas! voyez, à l'île du Met! répondirent les voix.

— A l'île du Met? Après? qu'y a-t-il?

— Le pavillon de détresse !

Tous les yeux se fixèrent sur le point indiqué, et

l'on aperçut en effet le drapeau qui flottait éclairé par un rayon de soleil.

— Le diable me brûle si ce n'est un signe de malheur ! fit observer gros Pierre, car le Béarnais n'arbore pas son chiffon pour peu de chose.

— D'autant qu'au dernier voyage, quand nous avons ramené le bétail de l'île, il grelottait la fièvre, ajouta un paysan.

— Alors qui donc ira à son aide? demanda une femme.

— C'est affaire aux patrons de fîle, répondit gros Pierre.

Tout le monde regarda Goron et Lubert ; mais le premier, qui examinait la mer depuis un instant, haussa les épaules.

— Les patrêns de l'île ne sont pas des marsouins, répondit-il brusquement; que les marins , s'il y en a ici, regardent devant eux.

Les flots avaient en effet, dans ce moment, un aspect redoutable et sinistre. Labourés par un vent nordouest qui grandissait de minute en minute, ils s'entr'ouvraient en sombres sillons au sommet desquels courait une écume à reflets verdâtres. Une rumeur profonde, venant du large, grondait le long des côtes

comme un lugubre avertissement. A l'horizon, quelques traînées lumineuses perçaient encore les nuages; mais partout ailleurs le ciel touchait les eaux. e

— Pour dire la vérité, le temps a une mauvaise figure, répondit gros Pierre ; tout à l'heure le feu va être à la mer, et ceux qui sortiront du port n'auront qu'à se recommander de leur saint, car l'aviron ni la voile ne pourront les conduire.

— Au diable! dit Lubert, vous savez bien qu'aucun chrétien ne s'embarquera tant que cette brise carabinée chantera à ses oreilles.

— Ah ! si j'avais une chaloupe ! s'écria le traîneur de grèves, qui depuis le premier moment étudiait le ciel et la mer avec une impatience anxieuse.

Le grand Luc se retourna vers lui :

— Une chaloupe ! répéta-t-il ironiquement, et qu'estce que tu en ferais , poltron ?

— Ce que tu n'oses pas en faire! répondit Louis, dont les yeux s'étaient animés ; j'irais porter secours à celui qui en demande.

— Toi ! s'écria Lubert en éclatant de rire, ah ! bien, fameux! Entendez-vous, dites-donc, vous autres? le bâtard a déjà oublié l'affaire de tout à l'heure.

— Tout à l'heure, reprit Marzou, je t'ai dit que tu étais plus fort que moi ; maintenant prouve que tu as autant de cœur : prends ta barque, et partons ensemble pour Tîle.

Lubert parut embarrassé ; il regarda ceux qui l'entouraient, et, voyant tous les yeux fixés sur lui, il haussa les épaules.

— Comment trouvez-vous ça, patron ? dit-il en s'adressant à Goron. Le traîneur de grèves qui se croit plus de vaillantise que nous !

— Si je me trompe, embarque avec moi, dit Louis.

— Merci! répliqua le grand Luc en haussant les épaules, je ne veux pas engraisser les peaux bleues (1).

— Ainsi vous laissez là-bas un abandonné sans secours? s'écria Louis avec chaleur et en promenant un regard sur ceux qui l'entouraient. Ah ! c'est Dieu qui me venge alors. Tout à l'heure vous m'avez regardé comme un lâche parce que j'ai cédé à plus fort que moi ; mais la force, c'est le hasard qui la donne, tandis que le courage vient de notre volonté. Que ceux qui ont ri de voir mon sang couler montrent maintenant qu'ils avaient le droit de rire. Voyons, je les défie à mon

(1) Espèce de chiens de morde la famille des requins.

tour; qu'on me donne une barque, et qu'ils en prennent une ; ce sera un duel à la voile et sur la mer avec une bonne action ou la mort au bout ; n'y a-t-il donc plus maintenant que moi à avoir ici du cœur?

— Il y en a au moins un autre, s'écria le père d'Annette, qui avait écouté jusqu'alors les yeux fixés sur le traîneur de grèves ; quand ce serait l'enfer, il ne sera pas dit que Goron aura refusé d'y aller. Prends la barque à Lubert, je monterai la mienne avec lui.

— Avec moi! s'écria le grand Luc effaré.

— As-tu peur? interrompit brusquement le marin ; reste alors, j'irai seul.

— Ce n'est pas cela, patron, balbutia le géant, qui hésitait évidemment entre la crainte du péril et celle du mépris ; mais la chose est impossible, vu que le traîneur de grèves ne peut manœuvrer seul ma chaloupe.

— Eh bien ! est-ce que nous ne serons pas deux, grand lâche ? s'écria Iaumic, et ne vas-tu pas reculer à cette heure, parce que la mer est plus forte que toi ? Viens, Lois, et laissons-le dans sa honte, s'il n'ose pas faire comme nous.

L'enfant avait pris la main de son frère ; tous deux

descendirent vers le canot, dont ils se mirent sur-lechamp à dresser le mât et à préparer les voiles. Goron s'était dirigé vers la seconde embarcation, où il en faisait autant, assez mal secondé par Lubert, à qui Tinquiétude avait ôté son peu d'intelligence. Pendant ce temps, les spectateurs réunis sur le quai se communiquaient leurs craintes, et condamnaient unanimement cette téméraire entreprise. Les femmes surtout, attirées par l'annonce de l'étrange défi, répétaient tout haut que c'était une honte de laisser ainsi des chrétiens courir à la mort, et excitaient les hommes présents à s'y opposer; mais le gros Pierre secoua la tête.

— Les coiffes blanches ne peuvent pas comprendre la chose, dit-il sérieusement ; maintenant c'est une bataille entre eux, ils y ont leur honneur, et, pour Marzou et Goron, mieux vaudrait périr que s'arrêter.

Ses compagnons approuvèrent silencieusement ; mais les femmes s'écrièrent qu'un pareil combat offensait Dieu, et qu'avec le corps il exposait l'âme. Quelques-unes proposèrent d'avertir le recteur et la Niette, ce qui fut approuvé, et l'on courut les chercher. a Cependant les deux chaloupes venaient de déborder pour gagner à l'aviron l'extrémité de la jetée; elles y arrivèrent presque en même temps, et s'arrêtèrent pour

hisserlesvoiles.Lemomentfut,pourtouslesspectateurs, saisissant et solennel. Ils regardaient avec une curiosité fiévreuse ces deux barques encore en sûreté à l'abri du môle, mais que quelques brasses seulement séparaient de la mer furieuse. Aussi, lorsque les voiles, dont on avait pris tous les ris, se dressèrent le long des mâts, il y eut un mouvement général , entrecoupé de quelques cris de frayeur. Marzou et Goron, qui se tenaient à la barre, se retournèrent vers le port et saluèrent en agitant leurs chapeaux. Presqu'au même instant les canots, qui avaient dépassé la jetée et entraient dans le lit du vent, partirent comme deux chevaux de course, tellement inclinés, que le bas de leurs taille-vent trempait dans les flots.

Ils approchaient du grand chenal où le courant augmentait le danger, lorsque Niette et le curé arrivèrent sur le port. En apercevant les voiles qui fuyaient vers le sud, la jeune fille poussa un cri, joignit les mains et sentit ses jambes fléchir.

— Jésus ! trop tard ! bégaya-t-elle en s'appuyant au mur du cimetière.

Le vieux prêtre lui-même ne put retenir une exclamation de douleur; il s'informa vivement aux pêcheurs rassemblés des circonstances du défi, et, quand ils lui

eurent tout raconté, il leur demanda plus bas si le danger était véritablement grand. Les pêcheurs se regardèrent sans répondre et haussèrent les épaules. Enfin gros Pierre, qui suivait les barques de l'œil, fit un geste de mauvais augure.

— Hormis le jusant qui les aide, tout est contre eux, dit-il; le vent les hâle toujours au sud, et il leur faudra courir bord sur bord dans un courant où chaque copeau (1) peut les remplir. Sans compter que s'ils approchent de l'île, ils trouveront les rafales, et alors, gare à chavirer! — Puis, M. le recteur peut voir luimême que la mer a une mauvaise figure ; partout des vagues courtes qui scient une barque en deux morceaux; l'orage est sous l'eau, et c'est bien le pire. Regardez, ne dirait-on pas que la mer bout et fume? Le diable y a mis le feu ! A bien dire, on ne peut jamais croire des hommes perdus tant qu'ils ont une planche sous leurs pieds et un chiffon de toile sur leurs têtes ; mais aussi vrai que j'ai été baptisé, si j'étais dans leurs peaux, je n'aurais plus d'espérance que dans la miséricorde de la Trinité.

— Adressons-nous donc à elle, dit M. Lefort avec

(1) Copeau, nom donné à la lame qui embarque dans un canot.

LE TRAlNfiUli DE GKEVES. 83

ferveur, et demandons-lui ce que nous ne pouvons faire nous-mêmes, un miracle !

A ces mots, il entra dans le cimetière, et, s' arrêtant au pied de la croix, commença à haute voix la prière consacrée par l'Église aux voyageurs en péril. Les femmes, agenouillées sur les tombes, répétaient en chœur les répons, tandis que les hommes, debout et tête nue, regardaient alternativement le prêtre et l'horizon.

Annette était restée parmi eux, et, bien que ses mains se fussent jointes, bien que sa bouche répétât machinalement la prière, ses yeux ne quittaient point la mer, où se trouvait alors exposé tout ce qu'elle aimait.

Les deux barques continuaient à louvoyer à peu de distance l'une de l'autre, mais diversement dirigées. Tandis que celle du traîneur de grèves marchait à petite toile, en courant de longues bordées et en évitant le flot,eelle de Goron, comme impatiente d'être suivie, naviguait au plus près et s'efforçait de piquer dans le vent, malgré la grosseur de la mer. Plusieurs fois on la vit s'enfoncer dans la lame, y rester prise un instant, et ne se relever qu'avec peine. Les plus vieux

pêcheurs désapprouvèrent à demi-voix l'imprudence du patron.

— Il veut arriver le premier par orgueil, dit l'un d'eux ; que Dieu lui pardonne ! l'orgueil le perdra.

— Le voilà qui change de bord, reprit gros Pierre ; toujours trop court !

— Et il va entrer dans le grain, ajouta le premier interlocuteur. Sur mon salut! c'est à cette heure, mes gens, qu'il faut prier pour lui.

La barque de Goron approchait en effet d'une espèce de nuée qui rampait sur les flots et coupait la zone de lumière par une barre ténébreuse qu'il fallait traverser. Au delà apparaissait l'île du Met, éclairée par ces lueurs fauves etrougeâtres des soleils d'orage. En approchant du grain la chaloupe de Goron sembla soulevée hors de la mer et se précipita comme une flèche dans le nuage sombre; celle de Marzou, qui arriva peu après, y entra obliquement et en se glissant. La disparition des deux barques fut suivie d'un saisissement qui se trahit par un silence général. Tous les spectateurs attendaient, le cou tendu et le cœur serré ; mais les minutes se succédaient sans qu'on vît rien reparaître, et l'angoisse devenait de l'épouvante. Les plus vieux pêcheurs, qui avaient calculé le temps nécessaire pour

franchir la nuée, se regardaient et hochaient tristement la tête.

— Voilà ce que je craignais, dit tout bas celui qui avait déjà parlé. Quand ces grains mènent le vent, on dirait les soufflets du diable. Rien ne peut tenir devant eux.

— Minute! interrompit gros Pierre, qui couvrait ses yeux de sa main pour mieux distinguer. Est-ce que je ne vois pas là-bas quelque chose qui sort de la brume ?. . . au vent de l'île... ça flotte à la houle... tenez..., là, au haut de la vague ! On dirait un chiffon blanc en manière de voile.

— C'est une barque chavirée ! s'écria un jeune pêcheur dont la vue était plus perçante.

A ce cri, la prière fut interrompue; les femmes et M. Lefort lui-même accoururent. L'objet signalé par gros Pierre se montrait maintenant de manière à ne laisser aucun doute : c'était bien une chaloupe, mais remplie et roulée par les flots. Annette, qui l'avait distinguée comme tout le monde, était tombée à genoux et sanglotait les bras tendus vers la mer, tandis que les femmes groupées autour d'elle prodiguaient ces marques bruyantes de compassion qui, loin d'adoucir la douleur, l'exaltent et l'entretiennent.

Tout à coup un nouveau en retentit parmi ceux qui avaient continué à regarder, et toutes les mains désignèrent un point de l'horizon. Une seconde chaloupe sortait de la ligne, ténébreuse comme un goéland effaré, la quille presque hors de l'eau, et naviguant au plus près :

— Voyez ! la voile rouge ! c'est le traîneur de grèves ! s'écria le gros Pierre.

— Il va au secours de Goron, ajoutèrent toutes les voix.

— Pourvu qu'il arrive à temps !

— Il a largué ses ris !

Marzou semblait, en effet, avoir renoncé à sa prudence, et courait toutes voiles dehors vers la barque chavirée. 11 l'atteignit bientôt ; on vit sa voilure s'abattre, et l'on comprit qu'il travaillait au sauvetage des naufragés, mais sans pouvoir reconnaître, à cause de la distance, s'il était arrivé à temps. Chacun hasardait une conjecture presque aussitôt contredite; enfin, après une assez longue station, qui fut diversement expliquée par les spectateurs, le traîneur 'de grèves remit à la voile et tourna l'île pour aborder à la coire espagnole.

Dès qu'il eut disparu, M. Lefort s'approcha d'An-

LE TRAINEUft DE GRÈVES. 87

nette, qui était restée à genoux, dans un abattement désolé.

— Levez-vous, ma fille, dit-il, avec un accent de douce autorité; que vous ayez à remercier Dieu ou à lui demander des consolations, venez le prier !

Et, la prenant par la main, il entra avec elle à l'église.

Tandis que les habitants de Piriac, réunis sur le port, se livraient à mille suppositions contradictoires, et qu'Annette continuait à prier devant l'autel de la Vierge avec une ferveur anxieuse, le drame commencé sur la grande terre se dénouait à l'île du Met, dans la cabane même de Marillas.

Près du foyer, où pétillaient des varechs desséchés, étaient assis Goron et Lubert, tels qu'ils avaient été sauvés par le traîneur de grèves, mais dans des dispositions singulièrement différentes. Le premier n'avait eu qu'à revenir à lui pour reprendre sa fermeté sombre, et, plus humilié qu'épouvanté de son naufrage, il tordait en silence ses manches de toile rousse qui ruisselaient d'eau de mer. Le grand Luc au contraire , les yeux dilatés, les lèvres pâles, tout, le corps agité d'un mouvement convulsif, murmurait des interjections

LE TRAINEUtt DE GRÈVES. 89

confuses et n'était point encore remis de son effroi. L'agonie qu'il venait de subir, cramponné sur la barque naufragée, avait brisé sa force, et les muscles lui manquaient, faute de cœur. On eût dit un de ces chênes à robuste apparence, mais creux au dedans, et que la première tempête couche à terre.

Vers le fond de la cabane, Marillas, étendu sans mouvement sur une couchette de matelot, faisait entendre la respiration sifflante qui annonce l'approche du moment suprême. Penché vers lui, Marzou suivait avec émotion cette dernière lutte entre la vie et la mort, et aux pieds de l'agonisant, Iaumic agenouillé répétait la seule prière qu'il eût apprise dé sa mère.

Après un assez long silence, Goron se leva en se secouant d'un air iarouche comme un loup qui sort de sa reposée ; il alla regarder à l'étroite fenêtre qui donnait sur la mer, et, revenant vers le foyer :

— Allons, debout! dit-il •brusquement et à demivoix au grand Luc, voici le vent qui mollit, nous allons avoir une acalmie, faut en profiter pour repêcher la chaloupe.

— Où donc? quelle chaloupe? bégaya Lubert, qui tourna vers le marin son visage hébété.»

— Celle que tu as fait chavirer, faute de filer i'é<.

coûte! répliqua Goron avec colère; elle doit être au vent de l'île ; avec ta barque, nous pourrons la remorquer. ,

— Comment ! vous voulez réembarquer à celte heure, s'écria Lubert, quand la mer est encore en danse ! mais vous ne l'entendez donc pas sur les roches? Du diable si j'expose ma barque ni mon corps!

Le patron le couvrit d'un regard de mépris.

— Grand cadavre! dit-il en souriant amèrement; pour avoir été roulé quelques moments dans la lame, le voilà devenu plus couard qu'une fille? L'eau de mer lui a noyé le cœur.

— C'est bon, interrompit le géant avec un frisson de souvenir auquel se mêlait une sorte de colère; mais je vous conseille de ne pas revenir sur les choses, vu que vous êtes cause de tout.

— C'est donc moi qui ai manqué, par peur, à la manœuvre? demanda ironiquement Goron.

— C'est vous qui m'avez forcé à vous suivre, reprit le grand Luc d'un ton de rancune; quand le traîncur de grèves nous défiait d'embarquer, est-ce que j'avais donc besoin de répondre? Je l'aurais fait taire à volonté avec mes poings ; mais vous avez voulu accepter par fausse gloire. C'était bien la peine de venir ici, à

travers cinq cents morts, pour entendre un homme râler !

Marzou , qui était toujours au lit du mourant, se retourna et fit signe de la main.

— Plus bas, au nom de Dieu ! dit-il; maître Luz peut vous entendre.

Lubert haussa les épaules.

— Oui, oui, reprit-il entre ses dents, nous avons fait une belle campagne, et dont je conseille au patron de se vanter ! Trop heureux s'il n'y perd que sa barque!

— Ah ! je saurai bien la retrouver, répondit le marin, qui remettait sa veste, et, puisque tu n'as pas assez de nert pour m'aider, j'irai seul.

— Maître Goron ne me refuserait pas, j'espère, d'aller avec lui, dit le traîneur de grèves en s'approchant; mais je ne voudrais pas quitter le Béarnais pendant la grande angoisse, et il n'y a rien à craindre pour la barque. J'ai filé à l'avant et à l'arrière les deux grappins qui la tiennent mouillée, le nez à la vague ; dans huit jours, on la trouverait à la même place. •

" — C'est une idée, cela ! reprit le patron, qui semblait ne louer Marzou qu'avec embarras et répugnance; je ne te croyais pas l'œil si marin I

— Maître Goron aura oublié qu'autrefois il me prenait souvent pour matelot, dit Marzou, et qu'à bonne école il est facile de profiter !

Le marin jeta un regard de côté sur le jeune garçon, comme s'il se fût défié du compliment; mais l'accent avait été si simple et la physionomie si sincère, qu'il dut l'accepter comme il avait été fait , sans arrière-pensée.

— C'est bon ! dit-il sourdement; pour lors on attendra, et, quand la mer n'aura pas plus de vagues qu'un marais salant, peut-être que le grand Luc pourra retrouver assez de courage pour prendre l'aviron.

— Ah ! il faudra pourtant que ça finisse ! s'écria Lubert, qui, honteux de sa lâcheté et incapable de la vaincre, s'irritait qu'on la rappelât; vrai, patron, vous seriez capable de faire enrager un agneau ! On dirait que vous tenez à me voir noyé !

— Tu le serais maintenant sans le traîneur de grèves, fit observer ironiquement Goron, qui sentait par lui-même ce que ce souvenir devait avoir d'humiliant pour le grand Luc.

Celui-ci frappa du pied.

— Tonnerre ! je ne parle pas de ça ! reprit-il , et

d'ailleurs c'est un service qu'il vous a rendu aussi bien qu'à moi.

Marzou voulut s'entremettre, mais le patron et son matelot étaient trop animés pour accepter sa médiation.

— Remercie le bâtard d'avoir pris ta barque, dit Goron en ricanant; si tu l'avais conduite, elle serait maintenant au fond de la baie.

— J'aurais du moins pu en acheter une autre, répliqua brutalement Lubert, vu que je ne suis pas un gueux comme il y en a !

— Parles-tu pour moi? demanda le marin dont l'œil s'allumait.

— Pour vous moins que pour les autres, objecta Lubert avec un rire grossier, puisque mes écus vont entrer dans votre famille.

Goron, qui s'était rassis au foyer , se leva d'un bond.

— Mille dieux ! pas plus tes écus que toi-même, misérable brute ! s'écria-t-il en éclatant.

— Bien dit, patron ! murmura une voix faible, mais distincte.

Goron releva la tête : le visage du mourant s'était retourné vers le foyer ; sa respiration semblait plus

libre, et il y avait dans son regard une lucidité singulière. Marzou courut à lui avec une exclamation de joie.

— Dieu soit béni ! vous êtes mieux, maître Luz, dit-il en se penchant vers le malade ; ce n'était qu'une crise, et la voilà passée.

Le Béarnais fit un mouvement de paupières , un vague sourire passa sur ses lèvres crispées.

— Prépare toujours le cierge et l'eau bénite, reprit-il de cette voix lente qu'il semblait ménager ; mais, avant d'aller chercher ce qu'on trouve là-bas, j'aurai du moins le contentement de savoir que la Nietle n'épouse pas ce sauvage.

— J'aimerais mieux la voir porter au cimetière avec la couronne blanche sur son linceul! dit le marin, qui lança à Lubert un regard de colère et de dédain.

— Mieux vaut encore la conduire à l'église avec le bouquet argenté (i), dit Marillas, et cela vous est facile, patron ; car il y a ici un autre garçon épris d'amitié pour la Niette, et, si j'ai bien entendu, vous avez été content de le trouver tout à l'heure sur la mer.

(1) Le bouquet des mariées est composé de fausses (leurs ornées dé feuilles d'argent.

LE TllAUNEUlt DE GRÈVES. 95

— Je ne suis pas pour Lier les services qu'on me rend, répondit le marin d'un air sombre. a

— C'est un commencement de disposition à les payer, continua le Béarnais, et peut-être bien que la Nielte s'en chargerait sans trop de déplaisance.

Lubert frappa sur sa cuisse.

— A la bonne heure ! cria-t-il avec un rire méprisant, en voilà un gendre qui sera glorieux pour maître Goron ! Je voudrais seulement savoir ce qu'il répondra à la mairie, quand on lui demandera de qui il est tils ?

— Il répondra, dit Marillas, qu'il est fils de son courage et de son intelligence. Ce sont des parents que tu n'as pas eus, toi, grand Luc, car si tu étais né sans ressources comme Lois , au lieu de glaner honnêtement ton pain sur les rochers et les grèves, tu vagabonderais maintenant par les routes avec les voleurs ou les mendiants.

• — C'est bon, dit Lubert, qui ne se sentait pas de force à répondre ; on ne vous parle pas à vous, Béarnais ; occupez-vous de mourir, et laissez en repos ceux qui ont la force de vivre. Vous aurez beau parler d'ailleurs, le traîncur n'en restera pas moins trop

gueux pour nourrir une femme, lui qui ne sait pas seulement un métier.

— Lubert a vu que je pouvais conduire une barque, objecta Marzou.

— Quand tu trouves quelqu'un pour te prêter la sienne, acheva brutalement le grand Luc ; mais disnous un peu où est ta chaloupe ?

— Ici, interrompit Marillas vivement, je vais te la montrer.

Et, faisant signe au traîneur de grèves de l'aider, il se souleva sur son coude gauche, glissa la main droite sous sa paillasse, chercha quelque temps et en retira enfin une pochette de cuir qu'il ouvrit. Des louis d'or s'éparpillèrent sur la couverture.

— Il y a là près de quinze cents francs, reprit-il; c'est deux fois plus qu'il ne faut pour acheter une barque. Si je vis, Lois me les rendra peu à peu; si je meurs, comme vous en êtes bien sûrs , tout est pour lui. Que peux-tu dire à cela, grand Luc?

— Moi ? rien, monsieur Luz, dit le géant qui n'avait jamais vu tant d'or et se trouvait subitement intimidé devant le possesseur d'une pareille somme ; à cette heure, le patron ne peut pas manquer d'être pour

le traineur de grèves ; mais, pas moins, je me demande pourquoi vous êtes ainsi contre moi !

Un éclair passa sur les traits livides du mourant; il leva lentement la main et montra la muraille au pied de son lit : le cobriau tué par le grand Luc y était suspendu le bec entr'ouvertet les ailes pendantes. Lubert déconcerté baissa la tête.

— Je t'avais averti qu'il venait une heure où les faibles se revengeaient, dit Marillas d'un accent de rancune ; tâche de ne pas l'oublier désormais. Et vous, Goron, ne refusez pas le bonheur de votre fille par mauvaise gloire, et donnez la main à ce brave gars en signe de promesse.

Le marin parut hésiter. Il regarda For dispersé sur le lit, puis le grand Luc, qui tournait son bonnet d'un air de ressentiment sournois, enfin Marzou, dont les traits étaient épanouis par l'espérance, et, prenant son parti :

— Au diable le qu'en dira-t-on! s'écria -t-il. Après tout, je ne connaissais pas Lois; c'est un vrai matelot. La Niette et lui peuvent s'arranger , et que la fièvre m'étrangle si je les dérange !

Il avait tendu la main à Marzou, qui la serra avec

0^ EN QUAKANTAINE.

un cri de joie, puis se retourna vers le Béarnais en se laissant glisser à genoux près du lit.

— Ah ! c'est maintenant qu'il faut que vous viviez pour voir les heureux que vous aurez faits ! s'écria-t-il avec un élan de reconnaissance.

Le mourant ne put répondre sur-le-champ. Laissant une de ses mains au traîneur de grèves, qui la couvrait de baisers, il posa l'autre sur sa tête en silence; deux petites larmes coulaient le long de ses joues plombées. Enfin il tit un effort et murmura :

— Que Dieu te bénisse ! mon fils ; grâce à toi , je meurs avec la pensée que quelqu'un m'aimera après ma mort !

Marzou voulut protester contre ce dernier mot et énumérer les chances de salut qui restaient au malade ; mais Luz lui fit signe de se taire et se mit à lui expliquer ses dernières volontés. 11 désirait être enterré dans l'île, et demanda que le premier voyage de la barque achetée pour Annette et Marzou fût une vi- . site à sa tombe. 11 leur légua le bétail qu'il avait élevé, mais en exigeant la promesse qu'ils ne le livreraient jamais au couteau du boucher; enfin vinrent les explications relatives à ses affaires.

Jusqu'au soir, il s'occupa ainsi de tout régler, s'in-

terrompant de loin en loin pour tomber dans une courte somnolence ; vers le milieu de la nuit, son agonie commença, et il mourut aux premières lueurs de l'aube, la tête appuyée sur l'épaule de Louis.

Tous ses vœux furent accomplis. La Niette et le traîneur de grèves , heureusement mariés grâce à lui, vinrent tous les ans, à l'anniversaire de sa mort, prier à la place où il reposait, jusqu'à ce que la construction du fort élevé au milieu de l'île eut nécessité le transport des restes de Luz Marillas au cimetière de Piriac, sous une pierre grossièrement gravée, qui indique encore sa sépulture.

• La côte qui s'étend de l'embouchure delà Loire à celle de la Gironde a pour avant-garde une ligne de petites îles qui commence à Noirmoutiers, se termine à Oléron,etque semblent relier entre elles des milliers de brisants. Ces sommets inégaux d'une chaîne de montagnes submergées multiplient d'autant plus les dangers de la navigation côtière, que les courants y portent les navires, et que dans les nuits d'orage le plus habile pilote ne peut reconnaître les écueils qu'au moment où il n'est plus temps de les éviter. De là l'érection de phares qui éclairent la course des caboteurs en leur

révélant de loin le danger.

A l'époque, déjà un peu éloignée, qui nous a fourni les éléments de cette histoire, la plus ancienne des tours à feux indicateurs situées entre la Loire et la Gironde, connue sous le nom de vieux phare, était confiée à un seul gardien. Simon Lavan vivait là depuis neuf années, sans autre compagnie que les flots qui passaient en murmurant au pied de son îlot et les oiseaux de mer qui voletaient alentour en poussant leurs cris aigus. La petite chambre ronde qui lui avait été ménagée vers le sommet de la tour, au-dessous même de l'appareil à réflecteur, n'était guère plus spacieuse que la cabine du moindre navire côtier; mais, si étroite qu'elle fût, elle lui suffisait. Simon avait là son cadre, son coffre de matelot, un table de sapin, quelques planches pour poser ses ustensiles de ménage, un portrait de Jean Bart et un crucifix. Chaque samedi, une barque sortait du petit port situé presque en face, et distant d'environ trois lieues marines, pour lui apporteras provisions de la semaine. S'il avait besoin, dans l'intervalle, de quelque secours pressant, un pavillon hissé au sommet de la tour avertissait le patron, qui devait mettre aussitôt à la voile pour le vieux phare.

Un jour cependant le patron arriva de lui-même et sans £tre averti, amenant à Simon Lavau un remplaçant tem-

poraire. Il venait avertir le vieux gardien que sa sœur mourante le réclamait.

La barque cingla aussitôt vers le port, qui se dessinait au loin dans la brume du soir. A l'arrière, près du patron qui tenait la barre, était assis le gardien du vieux phare. Lavau pouvait avoir au plus soixante ans; mais son front chauve, ses joues hâves et sa bouche édentée accusaient les longues fatigues de la mer. Rien n'eût frappé dans son costume de simple matelot, s'il n'eût porté, sur sa veste de drap bleu, un ruban déteint auquel pendait une croix d'honneur noircie par le temps. Simon la devait à un acte héroïque dans lequel se révélait tout son caractère. Resté seul à bord d'une canonnière que deux bricks anglais avaient forcée à faire côte, il s'était enveloppé du pavillon tricolore et avait sombré à son poste, sans vouloir ni fuir ni se rendre. Une vague le rejeta au rivage, enseveli dans son glorieux linceul, et un hasard providentiel amena des paysans qui le rappelèrent à la vie. L'aventure fut heureusement connue, l'histoire répétée, et elle lui valut cette décoration qu'il portait comme un témoignage de son culte pour le devoir.

C'était par là surtout, par là seulement, que Simon pouvait être offert en exemple. De courte intelligence

et sans force contre les tentations de la cambuse, il n'avait mérité l'attention de ses chefs que par sa stoïque obstination dans l'exécution de l'ordre accepté. Vrai fils de Sparte, il était toujours prêt, comme les trois cents, à mourir aux Thermopyles pour obéir aux saintes lois. Tantôt héroïque, tantôt bouffon, ce fanatisme du devoir s'exprimait du reste sans mesure. Mettant son honneur à l'accomplissement de sa tâche, quelle qu'elle fût, Simon pouvait devenir également, selon l'occurrence, un Vatel ou un Léonidas.

Les bras croisés sur sa poitrine et un de ses pieds appuyé au premier banc de la chaloupe, il écoutait les détails que lui donnait le patron, Jacques Merlet, sur la maladie de sa sœur Madeleine. Ses seules réponses étaient des interjections inarticulées dont il entrecoupait, de loin en loin, le discours de son interlocuteur. Tout au plus allait-il jusqu'au monosyllabe, lorsque ce dernier lui adressait une question directe. Primitivement peu causeur, il s'était tellement habitué au silence dans l'isolement auquel la garde du vieux phare le condamnait, qu'il semblait écouter le son de sa propre voix avec une sorte de surprise. Aussi ne retrouvait-il plus qu'avec effort les mots nécessaires pour traduire sa pensée ; il les cherchait en hésitant,

comme s'il eût eu à s'exprimer dans une langue étrangère. Le patron Merlet, tout au contraire, amplifiait ses explications et arrondissait ses phrases avec une visible complaisance. Il y avait chez cet homme une rhétorique native qui lui fournissait à profusion les comparaisons, les citations et les sentences. C'était de plus une de ces médiocrités universelles qui arrivent à exercer tous les métiers sans en savoir jamais aucun. Tour à tour charpentier, forgeron, marin et jurisconsulte, Jacques médicamentait encore, sous le nom équivoque d'expert, les bestiaux et les hommes. Aussi jouissait-il dans le canton d'un certain crédit; les gens de la côtelé saluaient en touchant leurs chapeaux et ne l'appelaient que monsiear Merlet.

Après s'être expliqué en médecin sur la maladie de Madeleine, qu'il appela le mal d'agonie, et avoir ajouté en philosophe et sous forme de consolation que nous étions tous mortels, « comme la fleur des champs, » Merlet se fit avocat pour indiquer à Simon les formalités à remplir après la mort de sa sœur.

— D'abord il ne faut pas oublier qu'il y a une mineure, fit-il observer avec une certaine emphase, et la loi est, comme on dit, le père des mineures ; elle veille elle-même à la conservation de leurs bie^s. Vous

me direz peut-être : Mais j'en connais qui n'en ont pas! — Il n'importe. Le riche et le pauvre ont les mêmes droits ; nous sommes tous en égalité devant la loi. Lavau murmura un hum approbatif .

— Donc, reprit Jacques, qui affectionnait cette forme d'argumentation préremptoire, ladite loi veille aussi bien à l'héritage de ceux qui n'en ont pas qu'à l'héritage des richards : il n'y a plus de privilèges depuis la révolution.

Le gardien renouvela son assentiment.

— C'est pas que l'inventaire de Madeleine demande grand papier, ajouta le patron de la barque; la malheureuse n'avait guère que ce qu'on lui donnait; elle aura vécu comme les oiseaux du ciel, de sa part de votre paye, mon pauvre homme, car rien ne vous a coûté pour elle ni pour ses enfants.

— Une sœur ! murmura Simon.

— Oui, oui ; on se doit à son sang, c'est reconnu ! reprit Jacques ; sans cela, qu'est-ce qui distinguerait les hommes des animaux? Mais pas moins, maître Simon, vous avez eu une rude tâche, d'abord du temps de votre beau-frère qui a vécu comme un païen, sans souci de sa femme ni des petits, et plus tard, quand il a fallu soutenir la veuve, qui a toujours été dolente et

chétive... Encore si la mer n'avait pas emporté le gars Donatien.

— Malheur ! malheur ! répéta Lavau, arraché à son mutisme par ce souvenir.

— Seigneur ! que voulez-vous ? la terre est une vallée de larmes, répliqua le patron, qui à l'occasion, prenait aussi le ton évangélique. Et penser qu'on n'a jamais pu savoir au juste ce qui avait fait sombrer le canot !

— Les roches ! murmura Simon !

— Oncroitça parce qu'on atrouvé labarque défoncée, reprit Merlet ; mais la mer était ce jour-là aussi douce qu'une jeune fille à qui on fait la cour; Dona avait quinze ans, il manœuvrait son bateau comme un matelot fini, et la nuit n'était pas si noire. Pour que le malheur soit arrivé, voyez-vous, faut qu'il y ait eu quelque aventure! Mais le moyen de savoir? Donatien n'avait avec lui que sa petite sœur, qui dormait. Aussi n'a-t-elle pu rien dire, sinon qu'elle avait été réveillée par une secousse et qu'elle s'était sentie dans la mer. Le canot avait déjà sombré.

Simon poussa un soupir.

— Et voyez la chance ! continua Jacques; pourquoi h pâlotte, qui n'avait pas plus de sept ans, s'est-elle

sauvée sur une planche pendant que Je vaillant gars se noyait comme un chien? Cela n'est-il pas une nouvelle preuve que chacun a son étoile de naissance?

C'était aussi l'opinion de Lavau, Fataliste comme tous ceux qui ne se sont point élevés jusqu'à reconnaître des lois suprêmes dont les événements particuliers sont les conséquences, il acceptait sans effort la double contradiction d'une destinée inévitable et d'un Dieu susceptible d'être fléchi. Aussi ne réclama-t-il point, même par un murmure, contre la maxime de son interlocuteur. Celui-ci continua en conséquence ses réflexions et ses conseils en les entremêlant des mêmes lieux communs, espèces de fleurs fanées qui vont à tous les discours, comme les couronnes de théâtre vont à tous les fronts. 11 parla longuement de la nièce Georgette, que son visage sans couleurs avait fait surnommer la pâlotte, et demanda à Simon ce qu'il en pensait faire lorsqu'elle se trouverait orpheline. • La réponse était, comme d'habitude, plus difficile à trouver que la question, et le gardien du vieux phare resta visiblement embarrassé.

Merlet reprit alors la parole pour discuter les divers partis qu'il pouvait adopter. La pâlotte n'était point d'heureuse venue. A demi idiote, elle fuyait tout le

monde, et bien qu'elle eût déjà plus de treize ans, on n'avait pu l'attacher à aucun travail. Son frère Donatien avait seul trouvé accès dans ce cœur et cet esprit fermés. Il lui suffisait d'appeler Georgi pour qu'il la vît accourir l'œil brillant et le visage joyeux. Sa déférence n'était point seulement celle que la fille de nos campagnes témoigne toujours au fils aîné du logis, mais une sorte de servitude passionnée, quelque chose comme l'aveugle obéissance du chien pour son maître. Par malheur, ce zèle et cette soumission volontaires s'étaient brusquement éteints à la mort du jeune garçon. La pâlotte était alors tombée dans une tristesse farouche, qui avait semblé dégénérer en abrutissement. Les efforts de Madeleine pour la retenir au logis et l'appliquer à une occupation domestique s'étaient trouvés inutiles, sans que l'on pût dire au juste s'il fallait en accuser l'incapacité ou la rébellion de la jeune fille. On avait en vain eu recours aux remontrances d'abord, puis aux coups; au lieu de changer, Georgi s'était enfuie sur les grèves et avait disparu pendant plusieurs jours sans qu'on pût savoir où elle s'était cachée, si bien qu'à son retour, on avait dû, pour prévenir une nouvelle fuite, ne plus contrarier son goût et lui laisser son oisive indépendance.

Merlet rappela toutes ces circonstances à Simon avec. sa prolixité habituelle, et il n'avait point eu le temps de tirer une conclusion de ces longues prémisses, lorsque la barque arriva en vue du port.

Le matelot qui se tenait à l'avant demanda au patron s'ils aborderaient en dedans ou en dehors de la jetée !

— En dedans ! répondit Merlet; mais attention, ehi Rigoud ! ouvre l'œil quand nous arriverons dans les eaux de la bisquine (il indiquait un petit navire caboteur placé à l'entrée du port); tu sais qu'elle a une amarre frappée au bec de la jetée.

— Criez-leur de larguer ! fit observer Lavau.

— m A qui ça? dit Jacques, aux matelots du Provençal?— Par mon baptême! vous ne les connaissez guère, maître Simon; le plus honnête d'entre eux ne se baisserait pas pour empêcher dix ponantais de se noyer.

Le vieux gardien connaissait de trop vieille date l'hostilité traditionnelle qui anime les matelots du Midi contre ceux du Ponant, pour demander une explication ; son attention fut d'ailleurs tout à coup détournée par les aboiements furieux d'un chien jaunâtre qui s'était élancé sur la lisse du caboteur.

— Entendez-vous le griffon ! reprit Jacques-, ne

dirait-on pas qu'il veut appuyer mes paroles ? Ah ! que je te tienne jamais sous ma gaffe, va, méchant gredin de Lucifer... — car ils l'ont appelé Lucifer, — et le nom lui va. Son maître l'a rendu presque aussi méchant que lui-même.

— C'est donc le navire de Martin Bardanou ? demanda Lavau.

— Juste ! répondit le patron, qui jeta à la bisquine un regard de côté, et vous pouvez lever la main que ce n'est pas pour son capitaine comme pour le vin de Bordeaux : la vieillesse ne l'a pas rendu meilleur. Depuis le temps qu'il apporte ici, chaque année, son chargement d'huiîe et de savon, il est devenu pire que devant. Aussi n'a-t-il dans le canton que des ennemis ; les enfants même le huent comme un chien enragé.

— Il a été chassé hier de l'Ancre cTor, dit le matelot Bigaud, et à cette heure il est obligé de boire et de manger à bord.

— Tant il est vrai que la méchanceté reçoit tôt ou tard sa récompense ! reprit sentencieusement Merlet.

- — Pas moins, il aurait fallu s'y décider plus tôt, objecta le matelot, on aurait évité des malheurs !

— A preuve, le petit Abdon qu'il a forcé à se balire voilà deux ans, etqui depuis file son linceul.

— Et Riou, qui a perdu l'œil.

— Et tant d'autres à qui le malheureux a causé « des incapacités de travail, » acheva Jacques en appuyant sur les mots empruntés au code. Des hommes pareils, voyez-vous, ça devrait être enfermé comme des bêtes sauvages ; ce n'est pas des Français ! Ah ! mille millions d'avirons ! si ça me regardait, j'en aurais bientôt fini avec ce capitaine de malheur...

— Le voici sur son bossoir, interrompit Rigaud.

Un homme de haute taille, aux traits durs et au teint bilieux, était effectivement appuyé sur la lisse de proue du navire; il portait un noroît de drap pilote, une cravate de laine rouge et un chapeau de cuir bouilli. Ses yeux étaient fixés sur le bateau près de passer sous son beaupré. Merlet, que l'avertissement de son matelot avait subitement interrompu, sembla d'abord assez embarrassé; cependant, après avoir toussé deux ou trois fois et regardé à droite et à gauche, il se décida à lever la tête et salua le Provençal de son sourire le plus aimable.

— Une jolie mer, capitaine! dit-il en indiquant du doigt l'immensité bleuâtre que frangeaient à peine quelques ondulations écumeuses.

Le caboteur, qui fumait, lâcha une bouffée de tabac sans répondre.

— La Victorieuse n'est donc pas encore au radoub? reprit le patron, qui crut n'avoir pas été entendu.

— Est-ce que cela te regarde, failli, pêcheur de cancres ? dit Bardanou avec la voix grossie et le cadencement agressh qui forment le fond de l'accent provençal.

— Eh bien ! cela vous offense, à cette heure, qu'on vous parle ? demanda Jacques déconcerté.

— File ton nœud, marin d'eau douce, avec ton pétrin arrimé en canot, reprit le caboteur.

— Méchant vendeur d'huile ! murmura Merlet, dont la barque avait doublé la bisquine, mais qui n'éleva prudemment la voix qu'à mesure qu'il s'en éloignait ; cela ne sait répondre que de mauvaises raisons à une politesse. Mais patience, tôt ou tard il trouvera plus fort que lui; — un mal fait n'est jamais perdu. — Eh! Rigaud, amène le taille-vent; voilà que nous arrivons sur la jetée.

— Écoutez ! interrompit le gardien du vieux phare, qui depuis un instant prêtait l'oreille ; qu'est-ce que j'entends donc là-bas?

— C'est un chant d'église, dit Rigaud.

— On dirait le De profanais, ajouta Simon saisi. Merlet pencha la tête pour mieux entendre. Les notes

de Phymne lugubre lui arrivèrent en effet, perçantes et saccadées; il fit un mouvement d'épaules.

— Eh oui, reprit-il ; vous ne reconnaissez donc point la voix, maître Lavau? C'est votre nièce.

— Georgi? Mais pourquoi?

— Pardieu ! avez-vous oublié que' c'est une de ses fantaisies? Depuis qu'elle a vu descendre son frère Donatien dans la fosse, elle rechante le De profundis toutes les fois qu'elle a quelque chose qui lui point le cœur. Quand Madeleine la battait de désespoir, et qu'elle s'enfuyait à la grève, on né l'entendait jamais ni Crier ni pleurer; mais elle reprenait son chant de malheur. Et... tenez, tenez... qu'est-ce que je vous disais? la voilà qui paraît sur la jetée.... — Ah ! elle vous a reconnu, car elle accourt et elle descend le talus.

Celle qu'il avait indiquée venait en effet de se laisser glisser sur la pente du môle, et attendait debout, à quelques pas de l'escalier de débarquement. s

Georgi pouvait avoir quatorze ans; elle n'était vêtue que de haillons dont le vent agitait les lambeaux en dessinant ses formes anguleuses et grêles. Sa jupe de grosse étoffe, frangée par L'usage, laissait v«ii M

jambes nues, auxquelles le hâle et le soleil avaient donné la couleur du cuir de Gordoue. De sa coiffe trouée sortaient des mèches éparses de cheveux noirs qui faisaient encore ressortir sa pâleur. Cette pâleur n'avait pourtant rien de maladif. Jointe à des regards fixes et à des traits immobiles, elle semblait plutôt le résultat d'un saisissement suprême. C'était seulement à l'examen que l'on découvrait, dans l'œil d'un bleu vitreux et sur les lèvres aux coins crispés, je ne sais quel idiotisme égaré, mêlé à une expression de ruse tenace. Une main appuyée aux marches de granit, elle tenait de l'autre, enroulé à son épaule, un de ces larges rubans d'algues marines auxquels leur couleur fauve et leurs merveilleuses arabesques donnent l'apparence du cuir repoussé. Le lieu, la pose, l'expression du visage, et cet ornement bizarre mêlé aux haillons de Georgi, lui prêtaient une originalité sauvage dont se fût émerveillé un peintre ou un poète, mais qui fit hausser les épaules à Merlet.

— S'il est permis à une chrétienne de se houster pareillement! s'écria- t-il ; penser qu'une créature de son sexe passe ainsi la fleur de son âge à se traîner sur les grèves comme un crabe et à se fabriquer des garnitures de taille en goémon \ N'oubliez pas ce que je

116 c EN QUARANTAINE.

vous dis, maître Simon : il n'y a rien à attendre d'une jeunesse sans amour-propre.

Lavau parut partager les craintes du patron : son front s'était plissé à la vue de Georgi ; mais elle n'y prit point garde, et, au moment où la gaffe du patron saisit l'anneau de fer soudé à la jetée pour faire accoster les barques, elle tendit les mains vers le gardien du vieux phare et lui souhaita la bienvenue par un cri de joie.

— Et Madeleine ? cria Lavau en fixant un regard inquiet sur la pâlotte.

L'éclair qui avait illuminé son visage s'éteignit, et ses traits reprirent leur fixité.

— Elle attend ! répondit-elle brusquement.

Le gardien , qui avait craint d'arriver trop tard, poussa un soupir de soulagement. Il sauta de la barque et se mit à gravir l'escalier, tandis que sa nièce grimpait à côté de lui, le long du talus, avec la légèreté d'une mouette.

— Le prêtre est-il venu ? demanda Simon en la regardant.

Elle fit un signe aftirmatif.

— Reviendra-!.- il ?

Elle fit signe que non.

— Alor? tout est fini ?

Georgi ne répondit pas, mais ses yeux s'ouvrirent plus grands, et ses lèvres se serrèrent.

Lavau se dirigea vers la cabane de la mourante sans renouveler ses questions.

La porte ouverte lui permit de voir deux petits cierges allumés à l'intérieur, tandis que les voisines se tenaient en prières sur le seuil.

Il entra. Madeleine était couchée sur un misérable lit presque au niveau de terre et sans rideaux. On avait placé entre ses bras un crucifix de cuivre et sous sa tête le coussin de cendre appelle oreiller d'angoisse. Une vieille femme agenouillée au chevet répétait tout haut les prières des agonisants, auxquelles répondaient celles qui s'étaient arrêtées à l'entrée. L'haleine de la malade avait déjà le sifflement du dernier râle, et ses yeux étaient fermés. Cependant, à la voix de Simon, elle les rouvrit; le contentement parut suspendre chez elle la marche de l'agonie. Elle laissa glisser le crucifix , se releva à demi sur le coude , et étendit une main vers son frère.

— Ah! vous voilà, dit-elle d'un accent éteint; je n'attendais que vous pour prendre ma liberté! Que Dieu vous récompense d'être venu !

Elle lui avait fait signe d'approcher : il s'agenouilla sur la terre; Georgi s'accroupit au pied du lit.

— J'ai beaucoup à dire... et j'ai peu de temps

reprit la mourante; écoutez-moi avec toute votre bonne volonté, Simon.

— J'écoute, Madeleine, répondit le marin.

— Le curé a promis que je ne passerais pas la soirée, continua-t-elle; quand ils m'auront fermé les yeux, mon Lavau, vous irez commander ma châsse, et vous laisserez les voisines ensevelir mon pauvre corps... mais ordonnez bien que ce soit dans la toile qui est là sur l'armoire de chêne.

— La voile de la barque ! interrompit la pâlotte, qui se redressa à demi.

— Oui, Georgi, oui, reprit Madeleine; c'est dans ses plis qu'on a trouvé Dona quand la marée a apporté les restes du canot. J'ai donné la moitié pour l'ensevelir; l'autre sera pour moi : je veux dormir dans la même toile que mon cher enfant.

— Cela sera fait, murmura l'idiote avec une sorte d'exaltation.

— Y veillerez-vous, mon Simon?

— J'y veillerai, dit le gardien.

— Et maintenant, ajouta la mourante en baissant

la voix, j'ai à vous faire encore une autre demande... une demande qui fera la joie ou le souci de ma mort, suivant que vous Técouterez.

— Ne savez-vous pas que je n'ai rien à vous refuser ? dit Lavau ému.

— Est-ce vrai ? s'écria Madeleine ; alors, si je vous recommandais de faire dire des prières pour l'âme de mon pauvre Dona ?...

— Elles seraient dites, Madeleine.

— Vous me le jurez, mon Lavau?

— Oui.

— Sans oubli, n'est-ce pas?

— Sans oubli.

— Et, quoi qu'il en coûte, vous ne regarderez pas à l'argent ?

— Non, fallût-il y mettre mes économies de l'année ! La mourante joignit les mains.

^ — Dieu vous payera cette bonne parole le jour où il viendra dans sa gloire pour nous juger tous, ditelle ; mais je vous ai assez coûté vivante sans vous dépouiller encore quand je serai sous terre. Mon cher homme, je ne vous demande rien que de remplir mes intentions.

Elle regarda autour d'elle, fouilla convulsivement

dans son sein, en retira un petit sachet de toile rousse.

— Tenez, mon Simon, ajouta-t-elle plus bas, il y a là sept écus en argent blanc épargnés par demi-sous sur le cri de ma faim et la sueur de mon corps; je veux qu'on les emploie à faire dire tous les ans une messe d'allégeance en l'intention de Dona, et à mettre sur sa fosse, à la place de la croix de bois, une pierre taillée où sera son nom.

— On la mettra, murmura Georgi, qui prêtait une attention extraordinaire aux paroles de la mourante, et dont l'œil avait, depuis quelques instants, une lucidité étrange.

Ces mots ramenèrent l'attention de Madeleine sur la pâlotte.

— N'est-ce pas que tu le veux bien, pauvre innocente? continua-t-elle. Il y en a qui diront que mieux vaudrait te laisser les sept écus ; mais tu as des parents qui ne t'abandonneront pas. On voit les peines des vivants et on les aide, tandis qu'on oublie les souffrances des morts quand ils sont cachés sous l'herbe du cimetière.

— Je n'oublierai pas Dona ! s'écria Georgi avec une énergie sombre,

— L'entendez-vous, mon Lavau ? reprit la mère,

dont le visage s'éclaira. Pour dire la vérité, Dona et elle s'aimaient d'un grand cœur et ne se pouvaient quitter. Tant que le frère a été sur terre, celle-ci ressemblait aux autres enfants du pays ; mais on dirait qu'en partant, l'autre a emporté son esprit dans la fosse. Ah ! Jésus ! si Dona vivait encore, tout me paraîtrait bon, même de mourir !

Une petite larme , la dernière qui dût sortir de ces yeux près de s'éteindre, glissa lentement sur la joue livide. Le gardien du vieux phare parut violemment ému, et sa langue se délia.

— Ne pensez point au passé, Madeleine, dit-il, et reprenez courage. Tout ce que vous me demandez sera fait : je le jure par ma croix ! Un homme ne peut rien dire de plus.

— Aussi me voilà tranquille, mon Simon, reprit la mourante; à cette heure, la grande angoisse peut venir.

Elle se laissa retomber sur l'oreiller de cendre, et les sifflements du râle ne tardèrent pas à se faire entendre de nouveau. L'agonisante parla encore quelque temps de Dona et de sa fille; elle répéta en mots entrecoupés les recommandations déjà faites, mais insensiblement la voix devint plus confuse ; bientôt ce ne fut plus qu'un

122 EN QUAHANTAIiNE.

murmure inarticulé. Les voisines s'étaient approchées et entouraient le lit à genoux ; la pâlotte, accroupie à l'autre bout de la cabane, gardait le silence, mais une contraction convulsive agitait ses lèvres, et des gouttes de sueur perlaient son front. L'agonie se prolongea une partie de la nuit. Enfin, vers le matin, Madeleine sembla se réveiller; elle appela Dona, puis Georgi, étendit les mains comme si elle eût voulu se rattacher à quelque chose, poussa un long gémissement et expira.

Au mouvement qui se fit autour du lit, la pâlotte s'était redressée ; elle s'élança vers la morte, regarda un instant, puis recula avec un grand cri. Une des voisines lui imposa brusquement silence et la força à s'agenouiller. La vieille femme venait de commencer la prière des morts. Georgi demeura muette sans avoir l'air de comprendre ce qui se faisait; mais, lorsque l'oraison fut achevée et qu'elle vit les voisines se signer, elle se releva d'un bond, tourna plusieurs fois autour du lit de la morte avec des éclats de rire convulsifs, puis, entonnant d'une voix perçante le chant funèbre qui lui revenait à la mémoire dans toutes ses émotions, elle s'élança hors de la cabane, et disparut au milieu de la nuit.

lï

Le surlendemain, Lavau, Merlet et quelques autres voisins se trouvaient réunis dans la cabane de la défunte, tandis que le juge de paix achevait le court inventaire de la succession. Ils avaient été convoqués en conseil de famille pour décider ce que l'on ferait de Georgi et pour lui nommer un tuteur.

Ce dernier titre appartenait naturellement au gardien du vieux phare, qui était le seul parent de la pâlotte ; mais il était plus difficile de prendre un parti sur l'autre question. Chacun proposa en vain son expédient : les uns parlèrent de placer Georgi dans une ferme de la paroisse où on lui donnerait sa nourriture, deux chemises de toile à Pâques et une paire de sabots à Noël ; d'autres engagèrent Lavau à l'envoyer pétrir la glaise aux piperies, où eile pourrait gagner jusqu'à six

sous par jour; quelques-uns rappelèrent enfin que la nouvelle fabrique occupait les filles de son âge ; mais à chacune de ces propositions, Merlet opposa la paresse obstinée de l'orpheline et son inaptitude pour tout apprentissage.

— Faut pas s'illusionner le raisonnement, dit-il en prenant une attitude oratoire ; pour la capacité et pour l'éducation, la créature ressemble plus à un corbeau de mer qu'à une chrétienne. Hormi boire et manger, elle n'a jamais pu apprendre à rien faire de ses dix doigts. Or j'ai souvent remarqué que l'oisiveté était la mère de tous les vices, et il est à présupposer que, si l'innocente est laissée à elle-même, tôt ou tard il en résultera la perdition de son âme et de son corps.

Les voisins firent un signe d'assentiment accompagné de murmures approbateurs.

— Je sais bien, continua Merlet, qui donna plus d'autorité à sa voix et qui élargit son geste comme tous les orateurs applaudis, que certains pourront dire : — Puisqu'il y a danger de la laisser libre, il faut l'enfermer; — mais moi j'opine autrement. L'expérience m'a fait reconnaître que le seul moyen de ne pas tomber dans les extrêmes était de prendre un juste milieu, et pour lors je dis que le vrai moyen d'arranger tout

le monde est de faire recevoir la pâlotte à l'hospice du chef-lieu.

Il y eut un mouvement général d'approbation ; Lavau seul, qui avait jusqu'alors gardé le silence, releva la tête en se récriant. Pour lui comme pour toute la portion du peuple de nos provinces, qui a conservé le sentiment de solidarité dans la famille, cette idée d'hospice entraînait une sorte de flétrissure ; aussi la rougeur lui monta aux joues, et il jeta à Merlet un regard mécontent.

— Qui est-ce qui a dit que j'abandonnais Georgi ? demanda-t-il brusquement.

— Personne, répondit Merlet avec importance, mais j'aime à croire que vous ne voulez point, par fausse gloire, la garder à votre charge.

— Pourquoi cela?

— Pourquoi ? mais probablement, mon cher, parce que les hospices sont faits pour les pauvres et les orphelins.

— Les hospices sont faits pour les vagabonds et les bâtards , s'écria le vieux marin. Georgi n'a pas besoin du pain d'aumône ; elle a quelqu'un qui prendra soin

d'elle.

— Je comprends les scrupules de maître Lavau,

dit le juge de paix, qui venait de s'approcher, et sa délicatesse l'honore ; mais a-t-il bien réfléchi à la responsabilité qu'il veut prendre?

— Oui, répondit Simon.

— Et à qui compte-t-il confier la garde de sa nièce ?

— Voilà, reprit le vieux gardien du phare en hachant sa phrase comme un homme qui trouve difficilement ses mots-, j'ai parlé à quelqu'un... ce matin... pas vrai, Robert?.... Dis-leur que Marguerite prendra Georgi.

— Minute ! interrompit le vieux pêcheur dont il venait d'invoquer le témoignage ; la femme a promis trop vite, maître Simon.

— Elle ne veut donc plus ? demanda le marin.

— Je ne dis pas ça, reprit Robert; mais la pâlotte n'est pas de garde facile, savez-vous! quand on répondra d'elle, il faudra y veiller ; ça veut du temps, et le temps, c'est de l'argent.

— T'ai-je proposé de la prendre pour rien ? interrompit Lavaud. Le prix est convenu.

— Je sais, je sais, dit le pêcheur, qui roulait son bonet avec un peu d'embarras ; mais tout de même

je voudrais demander quelque chose à monsieur le juge.

— Voyons, dit ce dernier.

— La pâlotte, continua le pêcheur, n'a aucun droit contre maître Simon, la loi ne l'oblige pas à nourrir sa nièce, et ceux qui l'auront gardée dans leur logis ne pourront rien réclamer que de sa bonne volonté.

— As -tu des raisons d'en douter? demanda le marin.

— Je ne dis pas ça, reprit Robert ; mais monsieur le juge sait bien que la volonté, ça change. Des fois on s'ennuie de donner, des fois on manque de monnnaie, des fois on meurt, et pour lors, bonsoir ! qui n'a point de droits n'a point de recours, si bien que la pâlotte demeurerait à notre charge.

— Pourquoi cela ? ne pouriez-vous faire dans ce cas ce que maître Simon refuse de faire maintenant ?

— Envoyer la fille à l'hospice ! interrompit le pêcheur ; cela ne se pourrait plus. Quand une pauvre créature a dormi sous votre toit, qu'on s'est habitué à veiller sur elle, à lui rire, à la corriger comme sa propre fille, on ne peut pas s'en défaire ainsi à commandement. Ce n'est pas le tout de dire : — Je ne lui dois rien! il y a l'accoutumance, voyez-vous! Puis ces en-

fants, peu à peu cela s'agrafe à votre cœur. On se résigne plutôt à la misère, et quand il ne reste plus qu'une bouchée de pain, on en fait deux morceaux ! Mais c'est dur, pas moins, de soumirpour le sang d'un autre, et c'est la raison pour quoi j'ai peur de trop m'engager.

— Alors , explique-toi , que veux-tu ? demanda Lavau.

Robert parut d'abord hésiter, puis se décida.

— Eh bien ! dit-il , je voudrais , avant de pren- Georgi à ma charge, être un peu garanti pour l'avenir.

— Comment ?

— Par exemple... au moyen d'une avance.

Le gardien du vieux phare fouilla daus la poche de sa veste, et en tira deux pièces de cinq francs qu'il jeta sur la table.

— Voici la fin de mon argent du mois, dit-il; prends pour la fille : le reste a servi pour la mère.

Robert secoua la tête.

— Quand je le prendrais, maître Simon serait plus pauvre, et je ne me trouverais guère plus riche, répliqu'a-t-il.

— Ainsi tu refuses? s'écria le marin.

— Bien malgré moi.

— Alors tu doutes de ma parole ?

— Non, mais je voudrais avoir une caution.

— Et où diable veux-tu qu'il la trouve ! s'écria Merlet en haussant les épaules.

— Où? répéta Simon 5 pardieu ! ici; elle est trouvée, la voilà !

Et, arrachant de sa veste la croix qu'il présenta à Robert :

— Garde-moi ça, dit-il, et si jamais j'oublie de te payer la pension de Georgi, viens me la montrer; si je te renvoie, va la vendre! C'est mon honneur que je te donne en gage, cela te suffit-il ?

— Cela me suffit, maître Simon, répondit le pêcheur ému.

— Alors tout est dit; ramasse ta caution et emmène la fille.

Mais celle-ci n'était déjà plus dans la cabane. Arrivée pendant l'inventaire, elle avait tout observé avec une curiosité étonnée jusqu'au moment où l'on avait ouvert un petit coffret renfermant les humbles archives de la morte. Là se trouvaient, parmi les actes qui constataient son mariage et la naissance de ses enfants, une bague de cuivre et une petite médaille de plomb recueillies sur le cadavre de Donatien lorsque le tlotl'a-

vait rapporté au rivage. Conservées par Madeleine comme un cruel et cher souvenir, elles avaient été reconnues par Georgi, qui fut saisie, à leur vue, d'un invincible désir de les posséder. Elle attenoit en conséquence, accroupie dans un coin de la cabane, que l'attention se fût portée ailleurs ; puis, rampant avec une adresse de sauvage jusqu'à l'armoire enlr'ouverte, elle glissa la main dans le coffret, saisit les deux souvenirs convoités et gagna la porte sans être aperçue.

Elle traversa en courant plusieurs ruelles, les mains serrées sur le petit châle de cotonnade qui cachait son innocent larcin, tourna la jetée,, et arriva à la grève jusqu'à l'une des grandes roches qui bordaient le rivage.

Grâce au déplacement des eaux, cette masse jaunâtre, autrefois crénelée par la vague, se dressait maintenant à une portée de mousquet des plus hautes marées. Les algues marines qui la tapissaient naguère étaient remplacées par de pâles traînées de lichens et mousses fauves. Un enfoncement, creusé dans la face qui regardait la mer avait été adopté pour foyer par les caboteurs, ce qui lui avait fait donner le nom de Roc brûlé. Quelques équipages y établissaient leur cuisine pour économiser les frais de chaudière dans les cabarets du port, et tous y faisaient fondre le brai des-

tiné à recouvrir les coutures du navire fatigué par la mer.

Dans ce moment même, maître Bardanou et deux de ses matelots, Loustot et Bragantal , s'y trouvaient réunis autour d'un feu près de s'éteindre et devant une marmite de fer d'où s'exhalait l'odeur du goudron. La bisquine échouée à une centaine de pas, montrait ses flancs diaprés de lignes brillantes qui indiquaient un calfatage récent. Les trois Provençaux venaient d'achever la bouillabaisse qui leur avait servi de souper; le capitaine de la Victorieuse fumait, tandis que les deux autres marins, assis sur le sable fin de la grève, s'étaient remis à préparer du filin.

Georgi, qui arrivait à la Grande-Roche par le côté opposé, ne les aperçut pas. Elle se glissa entre deux espèces de contreforts, s'aida des aspérités de la pierre, pour atteindre plus haut, et disparut parmi- les crêtes déchiquetées qui couronnaient la masse granitique.

Au centre même s'ouvrait une large fissure, par laquelle la jeune fille se laissa glisser jusqu'à une petite grotte intérieure, autrefois creusée par les flots, et découverte par Donatien en cherchant des nids de goélands. Dans ses différentes fuites de chez sa mère, c'était là que la pâlotte avait trouvé une retraite, et elle y revenait en-

core souvent rêver, dormir ou penser à son frère mort, car Madeleine n'avait rien exagéré en parlant de la préférence de Georgi pour Donatien. C'avait été le premier ou plutôt le seul attachement de sa vie. Tout ce qu'il y avait chez elle d'ardeur, de jugement , de souvenirs, se rattachait plus ou moins directement à son compagnon d'enfance. Hors de là, tout rentrait dans le vague domaine de l'instinct. Cette âme qui semblait être sortie des limbes encore endormie s'était un instant éveillée à la voix de Dona ; elle avait quelque temps vu et compris, non par elle-même, mais par lui ; c'était seulement quand il était mort que la nuit s'était faite de nouveau, et que Georgi avait tout perdu, tout sauf je ne sais quelle mystérieuse communication avec la nature. Étrangère aux hommes, la. pâlotte ne l'était ni aux vents, ni aux flots, ni aux nuées. La voix de la création réveillait en elle mille échos ; elle aimait à l'entendre, elle y mêlait les modulations sans règle de sa propre voix ; on eût dit que, bercée sur le sein de cette grande nourrice commune, elle conversait avec elle, comme l'enfant avec sa mère, par des balbutiements confus, mais joyeux.

•Cette perception instinctive et le souvenir de Donatien formaient, à vrai dire, toute l'âme de Georgi;

LE GAttDIEN DU VIEUX PHARE. 453

mais ce dernier souvenir avait une ténacité vivace contre laquelle le temps ne pouvait rien. Loin de s'être affaibli à la longue, son attachement pour Dona avait paru grandir dans la séparation de la tombe, comme il eût fait dans l'intimité journalière de la vie. Sans aucune des distractions qui dissipent le cœur, n'ayant qu'un sentiment et qu'une idée, la pâlotte avait continué à s'occuper de son frère comme s'il eût été là. Incapable d'aller plus loin que le présent, son esprit n'avait jamais bien saisi ce qu'il y avait d'absolu dans ce mot de mort ; pour elle, c'était moins la disparition éternelle que l'absence.

Cette absence pourtant lui était parfois une cuisante douleur. Quand la conscience de son isolement se réveillait plus nette et plus vive, elle entrait dans de subits désespoirs qui lui faisaient pousser des cris et se rouler sur la terre. Piien alors n'eût pu la consoler : c'était le chien qui pleure son maître, et ne comprend point la voix qui lui parle; mais, ses larmes épuisées, elle reprenait toute sa tranquillité.

Du reste, aux heures de tristesse comme aux heures de joie, la grotte du rocher était le lieu ordinaire où elle aimait à se réfugier. Elle y avait réuni toutes ses pauvres richesses, soigneusement ensevelies sous le

sable. C'était une petite croix qu'elle tenait de Madeleine, un chapelet donné par son oncle Simon, une branche de buis bénie par le curé le jour des Rameaux, et quelques coquillages bizarres recueillis sur la grève aux grandes reverdies. ■

Elle venait y ajouter la médaille et l'anneau de Dona.

Après avoir retrouvé son trésor enfoui , elle l'étala devant elle, et, couchée sur quelques brins de varech desséchés, elle se mit à examiner chaque objet l'un après l'autre. Cette revue qui se renouvelait de loin en loin, était habituellement pour l'intelligence de Georgi une occasion de réveil. A l'aspect de ces souvenirs, mille images du passé se soulevaient et tourbillonnaient confusément dans sa mémoire. Elle allait alors de l'une à l'autre sans s'arrêter à aucune, et entrevoyait çà et là mille perspectives aussitôt évanouies. C'était une sorte de rêve, dont elle se donnait la fête à ses heures de lucidité, et qu'elle s'efforçait de prolonger d'autant plus, qu'au milieu de sa confusion une image surnageait toujours, et reparaissait sans cesse pour éclipser toutes les autres : celle de Donatien ! Dans tous ces retours en arrière, son doux fantôme se redressait souriant comme un souvenir d'alfection, de bien-être et de li-

berté. Tant qu'il avait vécu, en effet, Georgi encore enfant avait été abandonnée au courant de ses fantaisies ; c'était seulement après la mort de Donatien que Madeleine avait voulu lui imposer le joug du travail, si bien qu'une coïncidence confondait, dans la mémoire de la pauvre fille, l'image de Dona et celle de ses heureuses années. Il avait été le Saturne de cet âge d'or ! Aussi sa pensée se mêlait-elle inévitablement à toutes les douces réminiscences ; elle flottait sur le passé à la manière de ces étoiles par lesquelles tout s'illumine autour de nous d'une charmante lueur.

Il y avait déjà longtemps que la pâlotte se tenait là couchée sur le sable fin de la grotte et dans le demisommeil de la rêverie, quand des voix, dont l'accent s'élevait, lui firent relever la tête. Une paroi de médiocre épaisseur séparait sa retraite de l'enfoncement fréquenté par les caboteurs. Georgi approcha son œil d'une fente qui, grâce à l'obscurité de la grotte, permettait de voir au dehors sans être vu, et elle reconnut Martin Bardanou avec ses deux matelots.

Le capitaine provençal semblait en proie à la double excitation de l'ivresse et de la colère. C'étaient ses malédictions furieuses qui venaient d'attirer l'attention de Georgi. Quelques jours auparavant, on l'avait chassé

i36 EN QUARANTAINE.

de la grande auberge de l'Aigle d'or avec ses gens, et le souvenir de cet affront l'exaltait jusqu'à la fureur.

— Que le tonnerre du firmament me fasse poussière, si je ne me venge pas ! s'écriait-il en frappant du poing la gamelle retournée.

— Cette racaille de Ponantais ! dit Loustot; ils sont fiers d'avoir eu le dessus, parce qu'ils étaient dix contre trois.

Bragental, qui tordait un filin sur sa cuisse, haussa les épaules.

— Qu'est-ce que je t'ai répété cent fois? dit-il d'un ton superbe ; que tout ce qui n'était pas Provençal devrait être attelé en guise de limonier ! Aussi bien, si j'étais roi de France, je mettrais ces lascars du Ponant hors l'humanité ! Vrai ! rangés parmi les brutes, et le bon Dieu en rirait !

— Oui, oui, reprit Bardanou; mais, en attendant, il faut que j'en extermine ! C'est un besoin, voyez-vous ; cela me court dans les veines, cela me crie dans les entrailles.

Le premier matelot le regarda en riant.

— Ah ça ! capitaine, dit-il ; mais c'est donc une maladie? Je comprends qu'un Ponantais prenne toujours

sur les nerfs ; mais il nie paraît que vous avez une préfèrent pour ceux d'ici.

— Cela date de mon premier voyage, répondit Bardanou.

— Ah! ah! voyez-vous! Et pourrait-on savoir la cause, sans vous commander?

— La cause ! répéta le capitaine, la cause, c'est tout ! La première fois que je suis entré dans leur gueux de port, voilà douze ans, j'ai vu que c'étaient des brigands.

— Ah! bah!

— Chaque fois que je leur parlais, je les voyais ricaner, et, quand je leur demandais pourquoi, ils me répondaient que c'était à cause de mon accent.

Les deux matelots se récrièrent.

— Comprenez- vous ! reprit Bardanou en jurant, les imbéciles me trouvaient de l'accent! Ils ne sentaient pas que c'étaient eux qui en avaient ! — J'ai reconnu sur le quart d'heure que j'étais dans un pays de sauvages.

— Et le capitaine les a traités en conséquence, reprit Bragantal, on m'en a montré un l'autre jour qu'il a drôlement arrangé.

— Le borgne? demanda Bardanou avec un sourire de satisfaction féroce.

— Non, un boiteux.

— Ah ! je sais. Celui-là est d?une autre année.

— Il paraît qu'à chaque voyage, le capitaine laisse de ses marques. Si cela continue, il fera du pays un hospice d'infirmes.

— Eh bien ! ils ne l'auront pas volé, reprit Loustot, après les désagréments qu'ils ont causés au capitaine.

— Pour son accent?

— Et pour autre chose encore, pour la femme du charpentier

Le Provençal, qui allait porter le verre à ses lèvres, tressaillit.

— Qui est-ce qui t'a dit cela? s'écria-t-il en pâlissant.

— Pardieu ! c'est l'autre jour qu'on en causait à la grande auberge, reprit le matelot 5 ils ont raconté le rendez-vous donné à la femme et où vous avez trouvé le mari.

Bardanou fit un mouvement.

— Il paraîtrait même que tous les gens du port étaient avertis et qu'ils se tenaient à la porte pour voir manoeuvrer la trique du charpentier.

— Le capitaine a donc été battu? demanda Biagantal.

— Et reconduit jusqu'au navire à coups de pierres par les voisins, acheva Loustot.

— Ah! bien! je comprends à cette heure qu'il ait besoin de les exterminer, s'écria le matelot. Tonnerre du ciel ! en voilà un affront ! et penser que vous n'avez pas pu vous revenger, capitaine !

— Qui est-ce qui t'a dit ça, lascar? répliqua Bardanou les lèvres tremblantes et l'œil enflammé.

— Trédames! je le sais, puisque le charpentier est parti pour Nantes , où il fait fortune.

— Oui; mais le vrai auteur de l'affront était celui qui avait découvert la chose et averti les voisins.

— Qui donc?

— Un méchant mousse à peine sevré, le tils de la vieille drôlesse qui a été enterrée ce matin.

— Et celui-là, le capitaine a pu lui donner une leçon? Un éclair de férocité triomphante traversa le visage

de Martin Bardanou.

— Celui-là ! répéta-t-il en ricanant, savez-vous où il était quelques jours après l'aventure?

— Où donc?

— A cinq brasses sous l'eau !

Les deux matelots redressèrent la tête.

— Et c'est le capitaine?... s'écrièrent-ils en même temps.

Le Provençal sourit.

— Non, reprit-il d'un accent ironique; accident de mer! comme on dit sur les livres de loch. Je revenais un soir de la fabrique dans le canot, quand j'aperçois au milieu de la brume une mauvaise barque qui naviguait au plus près, et je reconnais à la barre ce brigand de Donatien. Il dormait, je suppose, car j'arrivais sur lui grand largue sans qu'il eût l'air de s'en apercevoir. Je pensai en moi-même : — Pour être si distrait, il faut que le gueux soit occupé de l'histoire de la charpentière ! Naturellement cela me monte les nerfs. J'avançais toujours à sa rencontre; ma foi! comme mon canot était neuf et sa barque pourrie, je me dis : — Après tout, la mer est un grand chemin, et on ne se dérange que pour ses amis. Je serre Fécoute, et je laisse porter sur le bateau!... Ce fut l'affaire de rien. Au moment de l'abordage, j'entendis un cri, la voile pencha, puis disparut brusquement; l'embarcation avait coulé comme un panier.

Ici une exclamation étouffée retentit sous le rocher. Jiaidanoutressaillitet releva la tète; mais n'apercevant

LE GARDIEN DU VIEUX PHARE. Ml

que les deux matelots, il crut qu'elle était échappée à l'un d'eux.

— Eh bien! quoi? qu'est-ce qui t'étonne, toi? dit- il en fixant surBragantal des yeux menaçants.

— Rien, capitaine, répliqua le matelot embarrassé.

— Est-ce que je n'étais donc pas dans mon droit, et c'était-il à moi de m'occuper de la barque des autres?

— Je ne dis pas ça.

— Après tout, qu'est-ce qu'il y a, voyons ? Un chalandoux ponantais de moins !

— C'est juste, dit Loustot- mais tout de même il ne ferait pas bon pour le capitaine, si on savait la chose dans le pays.

— Est-ce que tu comptes la répéter? demanda Bardanou, qui commençait à sentir ce que sa confidence avait eu d'imprudent. Par tous les noms du diable ! si je le croyais, tu ne reverrais jamais la Cannebière.

— Soyez donc calme ; on sait parler et on sait se taire, dit le matelot, qui voulait évidemment éviter une querelle.

— Prends-y garde, reprit Martin Bardanou en insistant, tu sais que je ne vaux rien.

— C'est connu, capitaine.

— Pour lors, ne l'oublie pas; veille au grain et tiens ta langue à la cape. Si on me taquinait jamais à propos de ce Donatien, ça serait à arranger entre nous trois, vu que toi et Bragantal vous êtes les seuls à savoir l'affaire.

Bardanou se trompait ! Il avait, à son insu, pour troisième confident la pâlotte, qui avait tout entendu.

Elle ne comprit pas bien au premier instant. Les perceptions arrivaient embrouillées à cet esprit, et le plus souvent y restaient comme enfouies. Il fallut l'intérêt tout particulier qu'elle prenait à Dona pour l'amener à une volonté de réflexion qui pût lui éclaircir la confidence du Provençal. Elle s'efforça de fixer sa pensée; elle se rappela, elle comprit!

Ce fut pour elle toute une révolution intérieure. Après la découverte lentement achevée vint un ressouvenir douloureux de la mort de son frère, puis le désir de la venger. Ce dernier sentiment fit bientôt oublier les autres; ce fut comme une flamme qui gagnait de proche en proche et finissait par tout envelop-

per. Le propre de ces natures incomplètes est de n'avoir place que pour une idée ou une passion et de s'y donner tout entières. Une fois saisie de cette pensée de vengeance, Georgi ne s'en laissa plus détourner. Elle chercha longtemps les moyens de la réaliser, combina son plan et en régla les détails avec la minutieuse patience des esprits bornés, puis attendit silencieusement l'heure de l'exécution.

Accroupie dans sa mystérieuse retraite, elle vit les rayons du soleil couchant qui glissaient à travers les fentes du rocher se raccourcir et s'éteindre; elle entendit le son des trompes marines rappeler les vaches errantes des dunes à l'étable ; enfin, quand le coin de ciel qui lui apparaissait par l'ouverture de la grotte se fut pailleté d'innombrables étoiles , elle se leva lentement et descendit avec précaution jusqu'à la grève.

Elle tourna sans bruit le rocher et s'avança vers l'enfoncement où, deux heures auparavant , l'équipage de la bisquine se trouvait réuni. La place était alors déserte. Sous l'arcade de granit noircie par la fumée, quelques débris de planches indiquaient l'endroit où le feu avait été allumé. Georgi s'agenouilla devant les cendres amoncelées, les écarta avec soin,

retrouva quelques étincelles qui brillèrent dans l'obscurité, rapprocha les esquilles de sapin et, en les attisant doucement de son haleine, ranima le foyer éteint. Elle se retourna enfin du côté de la mer. o

On voyait se dessiner dans l'ombre la silhouette de la bisquine renversée sur le flanc. Elle s'en approcha sans bruit, fit le tour du navire échoué et prêta l'oreille. Aucun bruit ne se faisait entendre à bord. Le chien luimême, qui d'habitude couchait près de la barre du gouvernail et grondait à la moindre approche, ne s'y trouvait point ce soir-là; son maître l'avait vraisemblablement appelé; il dormait près de lui dans la cabine. Rassurée de ce côté, la pâlotte se retourna vers le port.

La jetée était également abandonnée ; au loin seulement, vers l'extrémité des quais , la grande auberge restait encore éclairée, et le douanier de garde se promenait lentement devant sa hutte de planches.

Après avoir hésité un instant, Georgi retourna au rocher et s'assit devant le foyer, dont la flamme commençait à trembloter au vent du soir. Les yeux fixés vers le port, elle vit les fenêtres de l'auberge devenir obscures comme celles des autres maisons et le douanier, fatigué de sa pantière, rentrer dans la cabane.

Il y eut alors comme une longue pause pendant laquelle tout resta désert et muet. La pâlotte eut beau regarder, écouter : elle ne vit d'autre mouvement que celui des vagues qui s'agitaient au loin, elle n'entendit que la rumeur confuse des mille insectes qui poursuivaient, dans le sable des grèves, leur travail mystérieux.

Tout à coup onze heures sonnèrent à l'église. Les vibrations de l'horloge retentirent dans la nuit et s'y éteignirent sans rien réveiller.

Georgi parut alors se décider. Elle saisit les deux tisons les mieux enflammés, se redressa lentement et s'avança vers le navire. Livrée à une sorte d'exaltation égarée, elle psalmodiait à demi-voix l'hymne funèbre dont elle avait fait son chant favori, en y entremêlant des mots de souvenir ou de menace. Seule ainsi au milieu de la nuit, glissant sur le sable, les mains armées de flammes et murmurant son air de mort, on l'eut prise pour cette fée de la haine que les Celtes de l'Armorique invoquent encore sur quelques-unes de leurs collines dépouillées.

— De profundis clamavi ad te.,. Je viens, je viens,

je viens ! répétait-elle tout bas; fiant aures tuœ inten-

dentes... Ils ont mis Dona sous l'eau... moi, je les métis

trai dans le feu... Quia apud Dominum miser icordia... Souffle, bon vent, souffle comme le jour où je revenais avec Dona !

Elle était arrivée près de la bisquine, qu'elle longea en cherchant l'endroit le plus favorable. Les flancs du navire, desséchés la veille par le chauffage et brillants de brai encore humide, semblaient préparés pour l'incendie ; mais il fallait que celui-ci fût assez rapide pour surprendre le meurtrier de Donatien dans son sommeil et lui rendre la fuite impossible. La. pâlotte revint plusieurs fois sur ses pas comme si elle hésitait à choisir; enfin elle s'arrêta à la poupe et en approcha un des tisons. Au premier contact, le bitume s'alluma avec un léger pétillement, et la flamme, suivant la couture récemment calfatée, s'élança le long de la carène comme une ligne de feu. Georgi ne put retenir une exclamation de joie.

— Us brûlent! ils brûlent! psalmodia -t- elle en riant... ah! ah! ah!... sustinui te, Domine.,. Dona sera content.

Elle avait approché le second tison, et un nouveau cercle enflammé commençait à courir, quand un bruit de pas retentit au détour de la jetée. Occupée de son œuvre de destruction, la pâlotte n'y prit point garde.

Cependant les pas approchaient. Tout à coup deux cris partirent; Georgi se retourna effrayée et voulut fuir. Il était déjà trop lard; la main de maître Simon venait de la saisir.

— Que fais-tu là, malheureuse? s'écria le vieux marin.

— Pardieu ! vous le voyez, dit Merlet, elle met le feu au navire de Bardanou.

— Par le ciel ! c'est la vérité, je vois la flamme briller... Au nom de Dieu! maître Jacques, avertissez l'équipage.

— C'est inutile, j'entends le capitaine appeler : il se sera aperçu de la chose.

— Il faut aller à lui, reprit vivement Lavau en faisant un pas vers l'échelle de la bisquine.

Mais le patron l'arrêta.

— C'est-à-dire qu'il faut filer son nœud , dit-il à voix basse et en l'entraînant. Que Dieu nous assiste ! Voulez-vous être vu par le Provençal pour qu'il nous accuse d'avoir mis le feu?

— Mais en lui expliquant tout?...

— Il enverra la pâlotte devant les juges... Écoutez, voilà leur chien qui aboie... ils n'auront pas de peine

à tout éteindre seuls... Vite, vite, embarque! il ne fait

pas bon ici pour nous.

Il entraîna Simon et Gcorgi, et tous trois atteignirent la petite crique où le canot se trouvait à flot sous la garde du matelot Rigaud, qui avait tout préparé pour le départ. Lavau y poussa sa nièce, la barque déborda, les voiles furent hissées, et le patron mit le cap sur le vieux phare.

Ce fut alors seulement que Simon et lui voulurent interroger la pâlotte au sujet de l'étrange tentative qu'ils venaient de prévenir; mais tous leurs etforts furent inutiles. A partir du moment où ils l'avaient surprise, elle était retombée dans son abrutissement muet. Assise au fond de la barque, le corps droit, l'œil fixe et arrondi, elle ne semblait rien comprendre à tout ce qui lui était demandé : l'indignation du vieux marin s'amortit forcément contre cette inertie hébétée.

— Dieu me damne ! dit-il en pliant les épaules, elle n'a pas même l'air de s'apercevoir que je lui parle.

Merlet hocha la tête d'un air capable.

* — Que voulez-vous? répliqua-t-il, ça n'a pas plus de conscience de ses actions que l'enfant qui vient de naître ; mais, pas moins, nous sommes arrivés au bon

moment : un quart d'heure plus tard, les Provençaux étaient eniamés dans leur entre pont comme des renards dans leurs terriers.

— Grâce à Dieu ! il ne paraît pas qu'il leur soit arrivé malheur, fit observer Simon, qui regardait vers le port; s'ils n'avaient pas été maîtres de l'incendie, on verrait d'ici la flamme.

— Bah ! soyez donc paisible, reprit Merlet avec une fine grimace, Bardanou est trop diable pour que le feu lui porte quelque nuisance; il doit être dans la braise comme le poisson dans la mer. Ce que je crains, c'est qu'il ne soupçonne quelque chose et qu'il ne dénonce la pâlotte.

— Que pourrait-on faire à une malheureuse dont l'esprit n'a pas d'yeux ? dit le marin.

Merlet remua la tête en grommelant :

— On ne sait pas, on ne sait pas, dit-il ; les juges ont des idées... Sans compter que la loi sur les incendiaires n'est pas douce, savez-vous ? Les galères ou la guillotine!

— Est-ce possible?

— Comme j'ai l'honneur de vous le dire. Si on en venait là, vous concevez quel désagrément pour elle et pour vous ?

i50 EN QUARANTAINE.

<— Non, non, ça ne peut pas être... ça ne sera pas ! interrompit brusquement Lavau, comme s'il se parlait à lui-même... Non, quand je devrais la noyer de mes mains... elle d'abord, moi ensuite... mais il n'y a rien à craindre, pas vrai, maître Jacques? Nous sommes seuls à l'avoir vue?

— Autant qu'un homme peut jurer, j'en jurerais, répondit prétentieusement le patron. Cependant, si vous m'en croyez, vous garderez Georgi là-bas.

— Au phare? répéta Simon, c'est contraire au règlement.

— Mais c'est conforme à la prudence, ajouta Merlet, si on la voit, on peut la soupçonner, tandis que, si elle est absente, personne ne pensera à elle. Bardanou part dans quelques jours, et, à mon prochain voyage au phare, je pourrai la prendre pour la ramener à Robert.

Malgré son respect pour la consigne, Lavau sentit la sagesse du conseil. L'idée de voir la fille de sa sœur en prison, soumise à un jugement, condamnée peutêtre, lui inspirait d'ailleurs une épouvante qui lui eût fait tout accepter. Merlet et Rigaud promirent d'être discrets. Quant au gardien qui l'avait remplacé pendant quelques jours au vieux phare, il fut convenu qu'on

lui cacherait l'arrivée de l'orpheline. 11 suffit pour cela de la déposer sur l'extrémité de l'îlot opposé à la cale de débarquement, puis de gagner cette dernière, où le remplaçant de Simon accourut bientôt, ravi d'être relevé de sa garde solitaire.

Il aida le patron à mettre à terre les provisions delà semaine, prit rapidement congé, puis entra dans le canot, qui poussa au large.

Le vieux marin attendit que la voile ne fût plus qu'un point blanc presque perdu dans l'espace. Descendant alors vers les rochers où Georgi avait été débarquée, il l'appela et la fit entrer dans la tour qui servait en même temps d'habitation et de phare.

Quelques heures semblèrent suffire à la pâlotte pour s'habituer à son nouveau séjour. Au premier instant, maître Simon avait voulu renouveler son interrogatoire sur ce qui s'était passé à terre ; mais le silence obstiné de l'idiote et sa propre difficulté de parole, avaient bientôt mis fin à l'enquête. Georgi fut donc laissée à elle-même, et put prendre librement possession de l'îlot désert.

Cette solitude n'avait rien de nouveau pour elle. Accoutumée depuis la mort de Donatien à vivre loin de toute compagnie et au milieu des rochers, c'était là vraiment qu'elle se trouvait à l'aise. Non-seulement toutes les images de ces sierras maritimes lui étaient devenues familières, mais elle en avait besoin. — Folles vagues dansant sur les récifs, nuées qu'emportait le vent, cris rauques des oiseaux de mer qui tournoyaient

sur l'abîme, rafales fouettant les cimes décharnées ! l'habitude avait fait de tous ces aspects et de tous ces bruits une partie d'elle-même; c'était seulement où ils n'étaient pas qu'elle voyait le désert.

Aussi, retrouvant dans son nouveau domaine ce qui lui était connu, y fut-elle bientôt établie. Parfois abritée au fond d'une anfractuosité, suspendue à quelque escarpement ou debout sur un sommet isolé, Georgt s'oubliait des heures entières à regarder la mer et à s'enivrer de la rumeur des flots; d'autres fois, prise d'une activité curieuse, elle allait de rocher en rocher,

cherchant aux fentes les plus cachées les nids des goë-

lands, ou écartant les longues draperies d'algues marines pour découvrir les bancs de coquillages et la retraite des sauterelles de mer (I).

L'îlot, formé d'un entassement granitique dont le phare occupait la crête, se reliait à une chaussée d'écueils qui se découvrait à l'heure du reflux. C'était là qu'avant l'établissement du phare les navires, poussés par la houle et trompés par l'obscurité, venaient se perdre sur des brisants dont rien ne leur annonçait l'approche. A marée basse, l'œil apercevait encore au

(1) Langousles.

fond des eaux ou dans les fissures du roc des débris d'ancres, de ferrements rongés par la rouille et de quilles à demi enfouies dans le sable : lugubres vestiges de naufrages déjà oubliés.

Georgi explorait chaque jour cette chaîne de récifs en s'efforçant d'arracher à la mer quelques épaves sous-marines, et maître Simon la laissait faire. Sa présence n'avait rien changé dans la vie du vieux gardien. Voyant que le silence de l'idiote respectait son propre silence, il s'était vite accoutumé à cette espèce d'ombre pâle et fuyante qui errait sur son rocher. Il lui sembla même, au bout de quelques jours, qu'elle complétait sa solitude. Elle était là, en effet, comme une représentation muette du monde absent. Aux heures de repas, un cri d'appel suffisait pour la faire

accourir; puis elle disparaissait à la manière des oiseaux sauvages.

Sauf quelques rares paroles échangées par aventure, tous deux vivaient ainsi à part, la pâlotte parmi les récifs, et Simon sur la terrasse du phare. Enveloppé dans son noroît de drap bleu, les mains sous les aisselles et la pipe entre les dents, il restait là depuis le lever du soleil jusqu'au soir, le regard perdu sur cette plaine d'azur que moiraient ^les courants. Habile

à étudier au loin les voiles qui cinglaient en tous sens, il savait reconnaître la destination du navire, son importance et sa nation. Une longue-vue , toujours braquée sur le parapet de pierre, lui permettait de scruter tous les coins de l'horizon. Du haut de sa tour isolée, il assistait à cet éternel combat du génie humain contre les obstacles de la création -, il voyait se croiser les mille liens d'intérêts ou de nécessités qui, à travers les tempêtes et les abîmes, rattachent l'un à l'autre les peuples séparés. Il avait là le spectacle journalier que nous cherchons à notre fenêtre aux heures d'oisiveté ; seulement la rue sur laquelle il regardait était l'infini, et formait le carrefour de deux mondes.

Un soir, après avoir promené sa longue-vue vers tous les points du ciel, il l'arrêta sur le petit port, dont une voile venait de doubler la jetée. La mer était sombre plutôt qu'agitée ; mais la rafale de nuit qui commençait à s'élever à l'ouest fraîchissait d'instants en instants. A mesure que le caboteur perdait l'abri de la terre, on le voyait s'incliner davantage et labourer plus péniblement la vague. Il s'efforçait de monter dans le vent pour atteindre la passe pendant que le soleil éclairait encore sa route.

Bien que la manœuvre lût hardie, elle n'avait rien

i56 EN QUARANTAINE.

qui pût inquiéter. Après l'avoir suivie un instant, maître Simon quitta la longue-vue, promena encore son regard à l'horizon ; puis, rétrécissant peu à peu le cercle qu'il embrassait, le ramena sur la chaîne de récifs et sur l'îlot.

Le soleil couchant les empourprait déjà de ses lueurs, et le flux commençait à ensevelir la chaussée sous ses tourbillons écumeux.

Tout à coup le vieux gardien aperçut la pâlotte qui accourait de la pointe extrême de recueil, franchissant avec peine les ravines déjà envahies par la mer, et grimpant le long de la pente abrupte qui les réunissait à l'îlot. Elle portait dans ses bras un fardeau informe dont le poids semblait ralentir sa marche. Elle atteignit pourtant la base du vieux phare. Simon l'entendit bientôt dans l'escalier tournant et la vit enfin apparaître sur la terrasse, les traits brillants d'une joie triomphante.

— Qu'y a-t-il? demanda le marin étonné.

Elle ne répondit que par l'interjection stridente qui lui était ordinaire dans ses élans de joie, et déposa l'objet qu'elle portait aux pieds de Simon.

Celui-ci reconnut alors un de ces petits barils anglais destinés aux spiritueux, et de la contenance d'un

gallon. Débris de quelque naufrage, les algues et les coquillages, sous lesquels il avait presque disparu, attestaient son long séjour dans les flots.

Maître Lavau demanda à la pâlotte où elle l'avait découvert.

— Là... là... dit-elle en montrant du doigt un récif dont on n'apercevait plus que le sommet, j'en ai encore vu d'autres; mais le rocher les tient. Regardez, il y a des cercles de fer.

Elle arracha les varechs dont le barillet était enveloppé ; le marin le souleva.

— Par ma foi ! il est plein, dit-il avec une vivacité qui ne lui était point ordinaire ; il faut voir ce que c'est.

Et, ouvrant le couteau retenu à sa boutonnière par une tresse de cuir, il le glissa entre les douvelles noircies. Un liquide doré jaillit presque aussitôt sous ses doigts en répandant un parfum qu'il reconnut.

— Dieu nous sauve ! c'est du rhum ! s'écria le marin, dont le visage s'était éclaire!; tu as trouvé là un trésor !... Vite, vite, prends garde, Georgi, que je descende le baril; j'ai peur qu'il n'ait quelque avarie, et qu'il ne me sombre entre les mains !

Il l'avait soulevé avec la sollicitude d'un père pour son enfant; il gagna la pièce qu'il habitait, et prit

toutes les précautions nécessaires. Il commença toutefois par déguster la précieuse liqueur, afin d'en reconnaître la qualité. Aorès avoir vidé son verre à petits coups, il fit claquer sa langue contre son palais, et toutes les rides de son visage semblèrent sourire.

Du vrai Jamaïque ! murmurà-t-il ; ça doit venir de quelque navire anglais... Ces gredins-là ne boivent jamais que du meilleur !

Il remplit de nouveau son gobelet, et recommença à boire en parlant entre chaque gorgée.

— Quelle chaleur ! quel goût ! Sur ma vie ! pâlotte, sans toi le baril dormirait encore au fond de la mer... C'est le bon Dieu qui m'a fait te rencontrer l'autre soir sur la grève et t'emmener ici... J'y ai gagné une provision de rhum... et le Provençal d'avoir encore un navire sous ses pieds... car, grâce au ciel ! labisquine n'a rien eu.

— Rien ? répéta Georgt.

— A preuve qu'elle vient de sortir du port et qu'elle navigue vers la passe, reprit le vieux gardien.

La pâlotte courut à l'étroite croisée, et Simon lui indiqua le navire dont on avait quelque peine à distinguer la voilure aux lueurs du soir.

La rafale qui contrariait sa marche s'était insensible-

ment transformée en une de ces brises sèches, brusques et continues, auxquelles les marins donnent le nom de brises carabinées. La mer tourmentée avait pris la couleur glauque et l'aspect froid qui indiquent les longues tenues de vent. Aux derniers rayons du jour qui s'éteignaient vers le couchant, succédait la clarté terne d'une nuit à la fois sans nuages et sans étoiles.

Maître Lavau fît observer que la bisquine courait bord sur bord sans paraître gagner beaucoup ; elle devait employer une partie de la nuit à doubler le phare et à chercher la passe.

Tout en continuant à remplir et à vider son verre, il expliqua à Georgi les difficultés de cette recherche, dans laquelle la moindre erreur pouvait conduire au naufrage. Le rhum avait donné au taciturne gardien une singulière facilité d'élocution. On connaît cette hâblerie de chasseurs racontant que des braconniers, surpris par un froid prodigieux, allumèrent dans les bois un feu de bruyères, et, entendant éclater subitement un grand bruit de voix, s'aperçurent que c'était leur brasier qui faisait fondre toutes les paroles gelées dans l'air ! quelque chose de semblable paraissait s'opérer chez Simon : la chaleureuse liqueur semblait fondre

la glace qui avait retenu jusqu'alors les sensations et les pensées muettes au dedans. Il se mit à parler tour à tour de sa jeunesse, de ses campagnes, de sa croix livrée en gage, mais dont le ruban avait laissé une marque sur sa veste déteinte. Il la montra à Georgi.

— Celte marque-là, vois-tu, dit-il, suffît pour m'avertir; c'est comme une inscription imprimée là, près de mon cœur ; elle me dit dans son langage : — Rappelle-toi ce que tu as été, et prends garde à ce que tu seras ; ne m'oublie pas, fais ton devoir !

Et comme si ce dernier mot eût réveillé en lui un souvenir subit, il replaça brusquement son gobelet sur la table, regarda vers la fenêtre et se levant :

— Voici l'heure de le faire ! ajouta-t-il ; vite, Georgi, ma lanterne; le feu devrait être déjà allumé là-haut... Malédiction sur ton baril ! S'il devait me faire oublier la consigne, je le renverrais au fond de la mer.

11 prit la lanterne , et monta à la chambre de l'appareil.

La pâlotte, debout près de la petite fenêtre, continuait à suivre du regard la voile de la bisquine, qui n'apparaissait plus que comme un point blanc dans la nuit. Sa haine contre le capitaine provençal, assoupie un instant loin de lui, venait de se réveiller dans toute

sa violence. En le voyant ainsi près d'échapper, elle sentait une sourde colère qui faisait trembler la main dont elle serrait les barreaux de la fenêtre. Oh ! pour venger Dona, que n'était-elle un de ces flots qui emportaient le navire, un de ces souffles qui le poussaient, un de ces rocs sur lesquels passait sa quille rapide ! Avec quel élan de cœur elle demandait tout bas la punition du meurtrier ! Comme elle eût prié à mains jointes à deux genoux, si elle eût connu une prière pour solliciter la mort d'un ennemi !

Par instants, lorsque le caboteur disparaissait dans l'ombre, elle espérait que ses vœux avaient été exaucés , mais bientôt elle le voyait blanchir de nouveau sur le gouffre, et s'élancer de vague en vague en se rapprochant toujours.

Maître Simon la retrouva à la même place, les regards fixés sur cette voile maudite, et murmurant A demi-voix, sans s'en apercevoir, le nom de Bardanou.

— Ah! tu vois encore la bisquine? demanda-t-il.

— Toujours ! répéta Georgi.

• — Eh bien ! elle peut naviguer sans peur maintenant, reprit Lavau ; je viens de hisser là-haut une étoile qui la conduira à la passe comme par la main.

Il éteignit sa lanterne, et revint s'asseoir près de la table, en face du baril.

Le phare allumé, rien ne réclamait plus ses soins jusqu'au jour ; il n'avait à craindre aucune visite, et pouvait disposer à son gré de quelques heures. Cet affranchissement de responsabilité le rendit moins circonspect dans ses libations. Là avait été toujours pour lui la tentation dangereuse. En vain se roidissait-il : après un long effort, l'occasion aidant, il cédait tout à coup, et perdait ainsi en une seule fois le bénéfice de sa longue résistance. Ces défaillances de volonté, bien que courtes et assez rares, avaient attiré au vieux gardien quelques réprimandes. Récemment encore, il avait dû subir l'avertissement sévère d'un inspecteur, par qui le mot de retraite avait même été prononcé ! Maître Simon en garda longtemps au cœur une atteinte douloureuse; mais ce soir-là le rhum lui avait fait tout oublier. Devenu bruyant et jovial, il voulut obliger la pâlotte à trinquer avec lui : celle-ci, toujours immebile à la petite fenêtre, secoua la tête en signe de refus.

— Goûte au moins, pauvre innocente, reprit-il en riant; tu ne sais pas le bien que ça te fera. Quand on a bu, c'est comme si l'on sentait au dedans un rayon

de soleil. Puisque tu as trouvé le baril, il est juste que tu aies une part de ta pêche; allons, prends ce gobelet.

Mais Georgi continuait à regarder la mer sans écouter.

— Décidément, tu ne veux pas? dit le marin; tu refuses ton bonheur. Ah ! quel baril, ma chère ! et tu es sûre qu'il y en a d'autres au môme endroit ?

Elle fit un signe affirmatif.

— Alors on les aura, dit maître Lavau ; je veux les avoir ! Ce serait péché pour un chrétien de laisser perdre ainsi les biens du bon Dieu !... Mais j'en reviens à mon idée, vois-tu ? il faut que ce soit un navire anglais qui ait laissé ses fonds de culottes sur nos roches ; il n'y a que les goddem pour avoir ainsi le tafia par provision.

Et frappant la table de son verre qu'il venait de vider :

— Oh î tonnerre ! si on pouvait voir sous les talons de ces gueux de brisants ! continua-t-il. Tu ne te doutes pas, toi, de tout ce que la mer a pu y mettre ! Avant la bâtisse du vieux phare, il ne se passait guère de mois sans qu'il en vînt quelques-uns se démolir sur la chaussée. Les gens de la côte accouraient tous ici pour pê-

cher des planches et des vieux clous... quand ils ne péchaient point autre chose ! . . . — C'est une rente qu'on leur a fait perdre. — Ah ! ah ! ah ! notre feu leur a brûlé une ferme ! — Aussi il y en a plus d'un, sais-tu, qui ne demanderait pas mieux que de l'éteindre.

Depuis un moment, la pâlotte avait la tête à demi passée en dehors de la fenêtre. Simon se retourna vers elle.

— Eh bien ! qu'est-ce qu'elle fait là ? dit-il avec ce rire sans cause d'une ivresse qui commence ; eh ! petite, parle donc; que regardes-tu sur la mer?

— Il arrive ! il arrive ! psalmodia la pâlotte de ce ton chanteur et dolent qu'elle prenait quand elle pensait tout haut.

Le gardien se leva en trébuchant, et s'approcha de la fenêtre.

— Qui cela ? demanda-t-il ; le Provençal ? Pardieu ! oui, c'est lui qui bouline là-bas ; il a fini par monter d'un cran dans le lit du vent. — Ah ! ah ! le brigand est bien heureux de voir notre grand fanal ! Sans lui, je veux que Dieu me damne si son navire ne serait pas demain en miettes !

— La bisquine ? s'écria Georgi, qui se retourna avec un cri d'interrogation.

— Quoi donc ? reprit Lavau ; est-ce que la brise ne l'affale pas sur la chaussée? Sans le feu qui les avertit, ils ne pourraient jamais reconnaître s'ils ont doublé les brisants pour donner dans la passe.

— Et le navire... périrait ? demanda la pâlotte.

— Avec l'équipage, ajouta gaiement Simon, qui s'était remis à boire ; mais il n'y a pas de danger tant que le phare fait briller sa lanterne. Allons, Georgi, bois donc! rien qu'un petit coup, pauvre innocente ! ton gobelet est là.

Mais Georgi ne pensait point au gobelet ; elle avait quitté la fenêtre, et, debout à quelques pas, elle regardait Simon avec des yeux étranges.

Cependant celui-ci continuait à rire, à boire et à chanter. Seulement sa voix devenait de plus en plus chevrotante, ses paupières s'alourdissaient, son corps vacillant cherchait le mur pour point d'appui.

La pâlotte semblait suivre ces symptômes de l'ivresse avec une joie impatiente; son regard allait sans cesse de la fenêtre au gardien ; enfin, quand elle l'eut vu s'affaisser sur la table, elle recula jusqu'à l'entrée, se coula par la porte entr'ouverte, la referma doucement et monta haletante à la chambre de l'appareil.

Saisissant alors les cordes, elle exécuta la manœu-

vre qu'elle avait vu faire à maître Simon, redescendit le fanal, l'éteignit, et, la tour, un instant auparavant inondée de lumière, rentra brusnuement dans les ténèbres.

Elle s'élança ensuite vers la terrasse et chercha sur la mer ; mais il fallut quelques instants pour que ses yeux éblouis par la clarté pussent se réaccoutumer à voir dans la nuit. Enfin elle réaperçut la bisquine perdue dans l'ombre et qui continuait à lutter contre le vent.

L'idiote poussa un cri sinistre en étendant les mains fermées vers le navire avec une expression de menace.

— Ah î ah! ah! il ne voit plus sa route, murmurat-elleen ricanant, j'ai crevé l'œil de la tour!... Sans le phare, l'oncle a dit que le Provençal était perdu... Ah ! ah ! ah ! il va aller où il a envoyé Dona. Jésus ! recevez Dona dans la gloire ! Jésus, rejetez son meurtrier dans l'enfer! Vierge Marie, priez pour nous : Ave Maria !

Elle s'était agenouillée et répétait avec ferveur la salutation angélique; quand elle eut achevé, elle se releva et regarda de nouveau.

La bisquine poursuivait sa route ; mais un œil marin eût reconnu que, depuis la disparition du feu indica-

LE GARDIEN bU VIEUX PHARE. 467

teur, elle avait déjà dévié dans sa direction et qu'elle était entraînée sur la chaussée sans s'en apercevoir. Le capitaine provençal le soupçonna sans doute, car il fit bientôt un nouvel effort afin de remonter dans le vent, puis, croyant approcher de la passe, il laissa arriver une seconde fois pour se relever encore. Ces hésitations que la pâlotte ne pouvait comprendre finirent par l'inquiéter; elle pensa que maître Simon avait exagéré la nécessité du phare, et que, malgré l'obscurité, le caboteur finirait par doubler les écueils.

Pour qui ne connaissait point le secret de ces parages, il était difficile, en effet, de croire à un péril aussi imminent. Pas un nuage dans le ciel, pas de tempête sur les flots -, aucune des grandes menaces qui font sentir l'impuissance de l'homme ; rien que la brise acérée qui sifflait sans relâche.

Déjà cependant le souffle de cette brise emportait la bisquine, qui se débattait en vain pour le vaincre; ses bordées devenaient de plus en plus courtes ; le courant se joignait au vent pour la rejeter aux rochers. Après une longue attente, Georgi s'aperçut enfin qu'elle se rapprochait rapidement de la chaussée.

a Trompé par une brèche apparente, le capitaine provençal croyait avoir atteint la passe et y donnait à

168 EiN QUARANTAINE.

toutes voiles. Son erreur fut de courte durée. Il reconnut les brisants et voulut virer de bord ; mais il était trop tard : le navire, enveloppé dans la houle, glissa le long de la ligne de récifs. A la morne clarté du ciel, Georgi reconnut Martin Bardanou, qui, les mains crispées sur la barre, s'efforçait de ranger les écueils, dont la bisquine effleurait les aspérités. Le bâtiment dévoyé passa devant la tour ses voiles abattues et penché sur le flanc, comme un goéland blessé que le vent emporte les ailes pendantes ; mais, à quelques encablures de l'îlot, il s'arrêta avec un craquement soudain : sa carène venait de rencontrer un rocher à fleur d'eau. Georgi vit ses mâts s'incliner. Des cris terribles retentirent jusqu'au phare, puis tout sembla fondre dans la mer ; hommes et navire s'étaient engloutis !

Par un mouvement irréfléchi, la pâlotte se précipita dans l'escalier pour courir aux rochers ; elle y heurta maître Simon, que les clameurs de détresse avaient réveillé en sursaut, et qui accourait encore à demi étourdi. Son regard cherchait la lumière qui, du phare, glissait habituellement dans l'intérieur de la tour, et, effrayé de l'obscurité, le gardien s'élançait vers la chambre de l'appareil au moment où sa nièce et lui se rencontrèrent criant et troublés.

— Le fanal ! le fanal ! répétait Simon.

— La bisquine! murmurait Georgi.

— ^11 est éteint !

— Elle est brisée !

Le vieux gardien saisit le bras de l'idiote.

— Que dis-tu? s'écria-t-il ; le Provençal?...

— Est sous la mer! répondit la pâlotte, qui lui échappa en continuant à descendre.

Le marin s'efforça de la suivre à tâtons.

Sortie de la tour, l'idiote s'était élancée vers l'endroit où le navire avait disparu. Les vagues tourbillonnaient sur les crêtes de recueil, jouant avec quelques épaves qu'elles montraient et dérobaient tour à tour. Georgi fouilla avidement du regard les remous et contourna les brisants. Lavau, qui la rejoignit en haletant, lui demanda si elle apercevait quelque chose.

— Rien que des planches qui flottent, répondit-elle d'un accent joyeux.

— Chut! interrompit le marin.

Un hurlement rauque et désespéré venait de retentir au milieu du fracas de la houle.

— C'est le chien ! dit la pâlotte saisie.

— Oui, reprit Simon ; de ce côté... regarde... il y a quelque chose. En effet, un point [noir semblait

tacher l'écume et suivre la lame qui s'engouffrait entre les récits. Pour s'en rapprocher, la pâlotte franchit les rochers avec une agilité de bête fauve, et le vieux gardien, excité par un reste d'ivresse, la suivit. Les hurlements se firent entendre plus distinctement, le point noir se rapprocha; il semblait grossir ; ses formes devinrent moins vagues 5 tout à coup, soulevé par un flot énorme, il apparut à sa cime, au milieu d'une crinière '.d'écume; c'était le Provençal cramponné à un débris du navire, il avait la tête baissée et portait, sur ses épaules, le chien griffon.

En le reconnaissant, Georgi avait poussé un cri de rage désespéré. Maître Simon courut à l'extrémité de la roche, attendit que le flot arrivât, et, étendant la main, arrêta au passage l'épave flottante.

— Ici, vite, à moi! cria-t-il à sa nièce en sentant que la mer allait lui reprendre sa proie.

L'idiote, qui l'avait rejoint, s'était penchée vers le Provençal et lui soulevait la tête ; elle laissa échapper un de ces éclats de rire saccadés.

— Mort ! dit-elle en battant des mains.

— Malédiction sur toi ! il m'échappe î reprit Simon, qui, entraîné par son fardeau, glissait sur le rocher humide

Georgi s'aperçut du danger, saisit le mort à deux bras ; les forces réunies de Simon et de sa nièce ramenèrent le naufragé sur recueil.

L'idiote avait bien vu ; Bardanou n'était plus qu'un cadavre ! On voulut vainement le détacher du débris qu'il avait rencontré sous les eaux ; il s'y était pour ainsi dire fixé des ongles et des dents. Il resta immobile, étendu sur les algues marines qui tapissaient la roche, tandis que le chien faisait succéder des hurlements de deuil à ses hurlements d'épouvante.

Georgi regardait avec une expression étrange, où le saisissement inévitable que produit l'aspect de la mort se mêlait à la joie de la haine satisfaite. Quant à Lavau, dès qu'il se fut assuré qu'il n'y avait plus rien à faire pour Martin Bardanou, il se retourna vers les flots, poussa de longs cris d'appel, gagna les récifs les plus avancés, espérant apercevoir quelque autre naufragé de la bisquine; mais tout fut vain: le reflux, qui commençait à se faire sentir, les avait sans doute entraînés au loin vers la pleine mer. Certain que ses secours ne pouvaient être utiles à personne, il revint vers le cadavre du capitaine.

Sa nièce était toujours debout, le regardant, et le chien continuait sa plainte lugubre. L ivresse du vieux

gardien s'était complètement dissipée dans ces efforts; il tourna ses regards vers le phare éteint, et le soupçon de ce qui avait eu lieu traversa sa pensée. Saisissant les mains de la pâlotte et la regardant en face, il voulut l'interroger ; mais, au premier mot, elle raconta tout sans détour, avec une sorte d'emphase triomphante. Cette sincérité faillit lui être fatale. Hors de lui, le vieux marin la renversa à terre, et allait l'écraser sous ses pieds, lorsque dans son effroi, elle poussa instinctivement le cri de détresse dont elle avait conservé l'habitude depuis son enfance : — Ma mère ! — A ce nom, Lavau se rejeta en arrière, porta les deux mains à son front; puis effrayé de lui-même, courut à la tour, monta dans la pièce qu'il occupait, et s'y enenferma.

Ce qui venait de se passer avait été si prompt et si inattendu, qu'il en demeura d'abord étourdi. Il s'était laissé tomber sur un escabeau, près du foyer ; la tête dans ses deux mains, il essaya de se rappeler et de comprendre. Peu à peu tout s'éclaircit; il sentit quelle responsabilité pesait .sur lui. Évidemment ce n'était point à Georgi, pauvre raison égarée, qu'on pouvait demander compte de la perte de la bisquine, mais à lui qui avait violé une première fois son devoir

en l'emmenant au phare, une seconde fois en s'oubliant dans l'ivresse. Toutes ces idées se présentèrent d'abord sans ordre et à peine formulées; c'étaient moins des réflexions que des cris de conscience ; il en fut par cela même plus troublé.

Outre les caractères particuliers à chaque individu, il en est qui ressortent pour ainsi dire des professions : chacune d'elles a son point d'honneur qui s'exalte plus ou moins selon la nature, mais qui, à des degrés différents, reste commun à tous. Sentinelles perdues des écueils, les gardiens de phare ont toujours considéré leur poste comme une faction que rien ne leur permettait de négliger. Pour eux, vieux soldats de la mer, c'était la sûreté de leurs anciens compagnons qui leur était confiée, la grandeur même de la tâche les relevait à leurs propres yeux; y manquer n'était point une faute, mais une honte; c'était livrer son poste à l'ennemi.

L'histoire des côtes est pleine de faits qui prouvent ce fanatisme héroïque. On a vu, par exemple, des gardiens de phares flottants refuser de fuir leurs pontons à moitié démolis par la tempête, et sombrer sous leur fanal comme le Vengeur sous son sublime drapeau; d'autres, atteints par la fièvre jaune, se traîner jusqu'à

la salle des appareils et allumer d'une main mourante la lumière protectrice. Pendant la dernière guerre contre les Anglais, un gardien, attiré hors de sa tour et sommé par une péniche anglaise d'éteindre son feu, dont la disparition devait compromettre une escadrille française qui cherchait le port, préféra jeter ses clefs à la mer et se faire massacrer par l'ennemi.

Lavau avait entendu raconter, comme tous ses pareils, ces dramatiques aventures, qui étaient les dates glorieuses de leur histoire : ce culte des devoirs particuliers imposés aux gardiens de phares se compliquait en outre, chez lui, d'une disposition que nous avons déjà signalée. Ainsi que toutes les intelligences restreintes, il ne distinguait bien que les devoirs immédiats, mais il portait dans l'accomplissement de sa tache ainsi comprise une rigueur singulière. Pour lui, l'honneur très-si mplifié n'en était devenu que plus absolu dans ses exigences. e

Les objets dont il se trouvait entouré semblaient d'ailleurs rendre sa faute plus présente. L'obscurité dans laquelle la tour restait plongée, les rumeurs furieuses de la mer, les gémissements du chien, que l'on continuait à entendre par intervalles, tout lui rappelait le désastre accompli, tout l'accusait ! il se jugea à ja-

mais déshonoré et se demanda quelle expiation pourrait amoindrir sa honte sinon la racheter. Un souvenir traversa tout à coup sa mémoire. Il se rappela qu'à l'une de ses premières campagnes, la négligence du capitaine avait conduit la goélette de guerre qu'il montait aux récifs des Sorlingues, où elle périt. L'équipage échappa dans les chaloupes, mais l'auteur du naufrage avait résisté jusqu'au dernier moment à toutes les prières j il avait refusé de quitter le navire et s'était puni lui-même en s'abîmant dans les flots. Ce fut un trait de lumière pour Simon. Incapable de voir, après la faute, les lois plus élevées de la morale humaine qui lui "défendaient de se châtier de ses propres mains, il crut que l'exemple de son ancien capitaine était un avertissement. Comme lui, il avait failli à son devoir, il voulut se faire pardonner comme lui.

Cette pensée l'eut à peine frappé, que sa résolution fut prise. Pour cette nature à fond héroïque, mais rebelle aux débats intérieurs, quitter la vie étaitchose plus simple et plus facile que de la discuter. Il fit donc tous ses préparatifs avec la soigneuse régularité d'un vieux soldat de l'Océan longtemps soumis à la discipline des vaisseaux.

Le jour qui allait succéder à cette triste nuit était ce-

lui même où Simon attendait le canot de Jacques ; il fallait avertir celui-ci et lui donner de dernières instructions. Maître Lavau prit dans son coffre une de ces feuilles à titres imprimés destinées aux rapports du mois, il trouva une plume à demi écrasée, une écritoire dont il put détremper l'encre desséchée, s'assit devant la table et écrivit. C'était habituellement pour lui une opération lente et pénible; mais cette fois la plume marcha d'elle-même et couvrit le papier de caractères lourds et inégaux, ordinaires à ceux pour qui écrire est une rare aventure. La lettre contenait ce qui suit :

« Jacques Merlet,

« Ceci est pour vous dire que j'ai négligé mon devoir, laissé éteindre cette nuit les feux de la tour, et que par suite le navire du Provençal est venu sur les brisants, où il a péri corps et biens. Après cela, vous comprendrez que je ne pouvais plus vivre.

a Jacques Merlet, je sais que quand je me serai tué,1 je n'aurai plus droit de reposer dans la terre bénite; mais, si vous êtes un vrai chrétien, vous ne refuserez pas de dire une prière pour mon âme, ensuite de quoi vous envelopperez mon corps dans un lambeau de

toile et vous le lancerez à la mer : c'est le cimetière des matelots.

a Comme vous devez arriver avec la marée du matin, je vous prie de vous en retourner vite au port, à cette fin de ramener mon remplaçant au phare avant la nuit pour que le service n'ait pas à souffrir.

« Jacques Merlet, vous trouverez sur l'îlot la fille de ma sœur Madeleine ; je la recommande à votre humanité.

« J'aurais voulu emporter ma croix dans mon linceul; mais je n'en ai plus le droit.

« Jacques Merlet, ceci est pour vous dire un dernier bonjour, et je souhaite que Dieu vous accorde une longue vie.

« Simon Lavau. »

Cette lettre écrite, il y mit l'adresse, la plaça sur la table en évidence, puis monta à la chambre de l'appareil.

Le fanal était encore tel que Georgi l'avait laissé. Simon s'assura que rien n'y manquait; il le disposa pour le lendemain; puis, prenant la corde, il fit un nœud coulant à l'un des bouts, et fixa l'autre à la voûte.

II s'approcha ensuite de la fenêtre, comme s'il eût voulu faire ses derniers adieux à la mer.

L'aube commençait à éclairer l'horizon de quelques pâles clartés; le vent avait molli, et les flots bruissaient plus sourdement sur les écueils. Simon s'oublia quelque temps devant ce spectacle, dont la majestueuse monotonie lui était devenue, à son insu, un besoin. Il vit le levant s'enflammer avec lenteur et les étoiles s'effacer l'une après l'autre. Bientôt, du côté de la terre, pointa une voile blanche encore si éloignée, qu'on l'eût prise pour un goéland matinal. C'était la barque de Jacques; dans une heure, elle devait aborder à l'îlot. Le vieux marin retourna la tête vers l'intérieur. — À ce moment, les hurlements du chien s'élevèrent de nouveau.

— C'est bon ï murmura-t-il avec un mouvement d'impatience, attends un peu; ton maître va être vengé.

Peu d'instants après, le patron Jacques débarquait dans l'îlot; mais il arrivait trop tard : la funeste résolution du gardien du phare était accomplie.

Celte fin terrible désarma d'autant plus facilement le blâme public, que la perte de Bardanou et de son na-

vire éveillait peu de regrets. Aussi la sympathie générale adoucit-elle ce que les dernières volontés de Simon Lavau avaient de trop sévère pour lui-même. Ses restes, apportés au cimetière, furent enterrés sans cérémonie religieuse dans le coin réservé aux hérétiques et aux suicidés; mais une foule nombreuse l'y accompagna, et Robert rendit la croix pour qu'elle fut ensevelie avec le mort. Il fit plus : sur la demande de quelques notables habitants qui se cotisèrent pour assurer la pension de la pâlotte, il consentit à la garder chez lui, comme l'avait demandé Simon.

Les derniers événements semblaient avoir donné quelque chose de plus sauvage à l'égarement de Georgi. Habituellement retirée dans les lieux solitaires, elle fuyait toutes les approches, refusait de répondre, et ne rentrait au logis que pour prendre sa nourriture. Parfois même elle faisait des absentes de quelques jours, après lesquelles elle revenait amaigrie et plus farouche. Enfin elle disparut tout à fait, et les recherches faites sur la côte pour la retrouver furent inutiles. On pensa qu'elle avait été noyée sur quelque récif et emportée par la mer. Ce fut seulement environ une année après sa disparition que le hasard fit découvrir à quelques enfants du port la caverne du Hoc brûlé. Ils

y trouvèrent le cadavre de la pâlotte pétrifié par le salpêtre qui suintait de la voûte. L'idiote était couchée à terre, la tête repliée sur son bras gauche et tenant encore dans sa main droite la bague de cuivre et la médaille de plomb qui avaient appartenu à Dona

Au fond de la rade de Brest, dans le carrefour qui s'étend entre l'île Longue et la pointe de Kelerne, se dressent deux rocs couronnés de lourds édifices de granit. Sur le premier a été établi le lazaret de Trébéron; le second, qui servit autrefois de cimetière, a dû à cette destination le nom d'île des Morts, et renferme aujourd'hui la principale poudrière de l'arsenal maritime.

Les deux rochers, séparés par un bras de mer, sont distants de Brest d'environ six milles. L'aspect de ces îlots ne diffère pas sensiblement. En dehors de l'espace occupé par les constructions, ils ne présentent à l'œil

que des pentes rocailleuses tachetées çà et là de mousses rigides et d'ajoncs épineux. Vous y chercheriez en vain un autre abri que les déchirures du roc, une autre ombre que celle des murailles, une autre promenade que la courte terrasse ménagée devant les édifices. Arides et nues, les deux îles semblent deux immenses guérites de pierre placées là pour surveiller la mer qui gronde au-dessous.

Cependant, si le pied qui les foule demeure prisonnier dans un cercle rétréci, du haut de cet escarpement, le regard se promène sur un horizon immense. Ici, c'est la baie de Lanvoc, bordée de végétations basses et sombres ; là, Roscanvel, avec ses ombrages que perce la flèche élégante du clocher; plus loin, la Pointe Espagnole, hérissée de batteries; enfin, aux dernières lignes du ciel, Brest laissant entrevoir, sous un voile de brume, ses arsenaux, ses forts et les cent mâts de ses vaisseaux. Dans l'intervalle s'ouvre le Goulet, porte maritime de ce lac merveilleux, par laquelle entrent et sortent sans cesse les voiles errantes qui vont montrer le drapeau de la France sur les mers ou le rapportent des contrées lointaines.

Un coup de canon, dont le retentissement courait encore le long des côtes, venait précisément d'annon-

cer une de ces arrivées, et une frégate couverte de voiles doublait la pointe, poussée par une faible brise. Du haut de l'esplanade de Trébéron, un homme vêtu d'une cape de drap-pilote et coiffé d'un chapeau à petits bords, qui laissait voir ses cheveux grisonnants, regardait le noble navire glissant au loin entre l'azur de la mer et Fazur du ciel. Il était facile de remarquer que le garde du lazaret ( car c'était lui ) prêtait une attention distraite à ce spectacle, que son long séjour à Trébéron lui avait rendu familier. Ses yeux, un instant arrêtés avec une sorte de nonchalance sur la frégate qui commençait à carguer ses hautes voiles, se reportèrent bientôt plus près de lui et demeurèrent fixés au bas d'un sentier qui conduisait de l'esplanade à la mer, sur un groupe qui parut l'intéresser bien plus sérieusement. L'objet de cette contemplation était, à la vérité, de ceux qui eussent frappé le regard le moins attentif, et un élève de Phidias y eût trouvé le motif d'un de ces antiques bas-reliefs dont le marbre est devenu plus précieux que l'or.

Deux petites filles et une chèvre montaient ensemble la route tortueuse. L'aînée, qui pouvait avoir onze ans, tenait le capricieux animal lié par une de ces algues marines que l'on prendrait pour des lanières de cuir

de Cordoue. Ses cheveux noirs retombaient sur son cou bruni comme deux ailes de corbeau, et donnaient à sa physionomie une hardiesse un peu sauvage, que tempérait la douceur d'un œil velouté. La plus jeune, assise sur la chèvre comme sur son habituelle monture, avait la blancheur rosée d'une fleur d'églantine. Une touffe de bruyère, mêlée à ses cheveux d'or, retombait jusqu'à son épaule et lui donnait je ne sais quelle grâce coquette. Les deux sœurs forçaient la chèvre, soumise avec impatience, à ralentir le pas; mais, de loin en loin, il fallait redoubler les fragiles liens qui la tenaient captive et ressaisir la couronne de fleurs marines enroulée autour de ses cornes. C'étaient alors de longs cris joyeux et des éclats de rire sans fin, entrecoupés par le bêlement frêle de Brunetle, qui frappait la terre du pied et secouait sa tête mutine. Toutes autres mains que celles de Josèphe et de Francine eussent vainement essayé de la soumettre à de pareilles complaisances; mais cette dernière l'avait eue pour nourrice, et la chèvre en avait visiblement conservé le souvenir.

Mathieu Ropars regardait depuis quelque temps cette espfae de lutte joyeuse de la fantasque Brunette et de ses filles, lorsqu'il sentit une main s'appuyer sur son

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bras ; il se retourna et rencontra pour ainsi dire contre son épaule le visage riant de leur mère.

— Vois donc les enfants, dit-il en montrant par un mouvement de tête le groupe folâtre.

— Jésus ! Francine va tomber ! dit la mère, qui fit un pas vers le sentier.

Mais il la retint.

— Laisse ! répliqua-t-il ; ne sais-tu pas qu'il n'y a rien à craindre quand Josèphe la surveille? Sans compter que la Brunette les aime plus que ses propres chevreaux, et elles le lui rendent bien ! Dieu me pardonne si la bête n'est pas ce qu'elles préfèrent après nous !

— Et après M. Gabriel, fit observer la mère, — au moins pour Josèphe : — bien qu'il ne soit resté au lazaret guère plus d'une semaine et qu'il y ait de cela trois ans, Penfant ne laisse point passer un seul jour sans parler de lui.

— A vrai dire, le lieutenant est un homme difficile à oublier, reprit Ropars, surtout pour la petite, à qui il a fait tant d'amitiés et de promesses... Ne doit-il pas lui apporter toutes les merveilles de l'Inde ? Au reste s'il ne lui est pas arrivé malheur, mon idée est que nous ne tarderons pas à le voir ainsi que la Thétis.

— En attendant, il faut que j'annonce aux enfants une autre visite qui ne leur sera pas un petit contentement.

— Laquelle donc ?

— Celle du cousin avec le petit Michel.

— Dorot va venir? répéta Mathieu, qui regarda la plate-forme de l'île des Morts ; comment le sais-tu?

— N'avons-nous pas notre langage de signaux comme les navires du roi ? répliqua Geneviève en souriant. Vois, il a arboré à sa fenêtre les trois petites flammes rouges; c'est l'annonce qu'il vient ici. J'ai vu d'ailleurs Michel descendre chez le patron.

— Vivat ! s'écria Ropars dont la figure s'illumina ; il faut que ton cousin et le garçon soupent avec nous... pourvu toutefois que ton garde-manger ne soit pas aussi vide que notre hôpital.

Geneviève se récria et énuméra avec une certaine complaisance ses ressources culinaires, heureusement renouvelées deux jours auparavant par le patron, qui desservait en même temps la poudrière et le lazaret. Mathieu promit de compléter le régal en débouchant pour le garde d'artillerie une vieille bouteille de vin de Roussillon depuis longtemps enfouie sous le sable de son caveau.

Dans ce moment, les deux petites filles atteignirent ïa terrasse.

— Vite ! leur cria la mère , venez , il nous arrive quelqu'un.

— M. Gabriel? répondit Josèphe, qui s'élança avec un cri.

— Eh ! non, folle ! le cousin Dorot et le petit Michel.

L'enfant laissa échapper un geste de désappointement ; mais Francine battit des mains en poussant des exclamations de joie ; la chèvre, laissée à elle-même, bondit le long des pentes abruptes du rocher, où elle se mit à brouter les touffes d'herbes salées, et les deux sœurs se prirent par la main pour descendre vers la crique de débarquement, tandis que leur mère retournait tout préparer.

Ainsi que l'avait dit cette dernière, l'aftection toute particulière de Josèphe pour M. Gabriel était déjà vieille de plusieurs années. Elle datait d'une quarantaine faite à Trébéron par le lieutenant, qui, charmé de sa grâce un peu sauvage , lui avait témoigné une amitié à laquelle l'enfant avait répondu avec une sorte de passion.

Entré dans la marine contre son gré, M. Gabriel n'avait de sa profession que l'uniforme. Au milieu de

cette vie de changement, de fatigues et d'aventures, il rêvait sans cesse la fixité du foyer et les joies paisibles de la famille : c'était un de ces amants de la solitude, nés pour vivre parmi les laboureurs, les femmes et les enfants. Confiné au lazaret de Trébéron, il y avait apporté quelques livres préférés et son violon, dont il jouait des heures entières, sans autre but que d'entendre ses vibrations mélodieuses. Quand il sortait, Josèphe accourait à sa rencontre et le conduisait le long des rochers, aux anfractuosités les plus cachées, où il découvrait chaque jour quelque plante inconnue ou quelque mousse nouvelle. Le soir venu, il rendait visite à l'ancien quartier-maître, dont il voyait le bonheur silencieux ; Geneviève lui parlait de ses enfants, Josèphe lui demandait un conte ou une chanson, et, l'heure du repos venue, il s'en retournait à sa cellule, l'esprit calme et le cœur léger. Quinze jours s'étaient ainsi écoulés comme une heure. Aussi, lorsque la quarantaine fut enfin purgée et qu'il fallut quitter Trébéron, sa délivrance n'éveilla-t-elle chez lui que des regrets. Il revint plusieurs fois passer des journées entières sur le triste îlot, et, quand il dut enfin s'embarquer pour une exploration lointaine, il promit à la famille solitaire de lui écrire. Ropars avait, en effet,

reçu quelques-unes de ses lettres, et, comme nous l'avons vu, il s'attendait à son prochain retour.

Pour le moment, la visite annoncée par Geneviève occupait exclusivement le garde du lazaret. Il était resté seul sur l'esplanade, d'où il continuait à regarder vers l'île des Morts. La distance permettait d'apercevoir tout ce qui s'y faisait, de reconnaître les personnes et de distinguer leurs mouvements. Il put donc voit' Dorot se diriger vers le canot, dresser le mât, préparer la voile, et le petit Michel accrocher avec peine le gouvernail.

Avant qu'un mariage eût allie les deux familles, le garde de la poudrière et celui du lazaret s'étaient connus dans la marine, où tous deux servaient, l'un comme quartier-maître, l'autre comme sergent d'artillerie. Nommé à Trébéron, Mathieu Ropars s'était réjoui de trouver son vieux camarade Dorot établi depuis plusieurs années à l'île des Morts avec sa femme, son fils et une parente orpheline. Le lazaret, presque toujours désert, lui laissait de longs loisirs qui permettaient de multiplier les visites à la poudrerie, de s'y faire connaître et apprécier.

La cousine de Dorot, Geneviève, prit particulièrement à gré cette nature droite et paisible. Elle avait

été éprouvée jusqu'à seize ans par toutes les angoisses de la misère : recueillie alors par charité chez son cousin, dont la femme lui faisait durement payer, par instants, son hospitalité, la pauvre orpheline s'était habituée à ne rien attendre de personne et à recevoir comme un bienfait tout ce qui lui était accordé. Aussi la franche cordialité de Mathieu la toucha-t-elle plus qu'une autre : elle l'accueillit avec une reconnaissance demi-filiale, à laquelle se mêla insensiblement la nuance plus tendre que les femmes dont le cœur est libre apportent dans tous leurs attachements. L'intimité alla se resserrant de jour en jour entre elle et Ropars, sans qu'aucun d'eux s'expliquât son penchant. En voyant la jeune fille dans l'épanouissement de sa florissante beauté, Mathieu qui sentait déjà le poids des années, n'eût jamais songé à lui demander de partager sa vie ; et Geneviève heureuse de le voir tous les jours, de le savoir dans le voisinage, ne pensait point à désirer davantage. Il fallut une place offerte à celle-ci, près de Brest, et la perspective d'une séparation pour les éclairer sur le besoin qu'ils avaient l'un de l'autre. Quand il aperçut les larmes de Geneviève, Ropars, qui sentait sa propre tristesse, finit par s'enhardir ; il lui dit qu'elle pouvait éviter ce départ, si

l'île de Trébéron ne lui déplaisait pas plus que l'île des Morts, et si sa compagnie lui plaisait autant que celle de son cousin. La pauvre fille, éplorée, rougissante et ravie, ne put lui répondre qu'en se laissant aller dans ses bras. L'ancien quartier-maître parla surle-champ à Dorot. Le mariage se fit, et il emmena Geneviève dans son îlot, dont il ne redouta plus désormais la solitude.

L'inégalité des âges ne parut pas nuire au bonheur du garde et de l'orpheline. Tous deux avaient ce qui fait les unions heureuses : Pesprit simple et le cœur de bonne volonté. Des enfants resserèrent encore leurs liens en peuplant le foyer. Le plus jeune venait de naître, lorsque Dorot perdit sa femme et resta seul avec son fils Michel, âgé de treize ans.

Ce veuvage prématuré avait ravivé l'amitié des deux anciens camarades. Leurs rapports étaient devenus plus fréquents. La barque qui desservait les deux établissements avait sa station au petit port de l'île des Morts, et se trouvait ainsi à la disposition du garde d'artillerie, qui ne négligeait aucune occasion de venir passer quelques heures chez ses voisins ; mais, malgré la proximité et la facilité du passage, les visites ne pouvaient encore être journalières. La constante sur-

*92 EiN QUARANTAINE.

veillance de Dorot était obligatoire, les ordres de service aussi subits qu'imprévus, et il n'eût pu s'exposer sans péril à des absences trop multipliées.

Ses apparitions au lazaret n'étaient donc pas assez fréquentes pour avoir cessé d'être une heureuse exception; père, mère et enfants y trouvaient également une occasion de fête, et ce n'était jamais sans grandes marques de joies qu'on apercevait le signal annonçant la visite désirée et la barque se détachant du petit havre pour cingler vers Trébéron.

Cette fois, dès que Ropars la vit en route, il descendit pour la recevoir. A peine eut-elle touché, que Michel sauta à terre, embrassa le garde, puis les deux petites filles, et courut avec elles vers la maison. Dorot, qui débarqua à son tour, serra la main de Mathieu, et tous deux remontèrent lentement en causant.

Arrivés au sommet de la pente , ils se retournèrent par habitude en jetant un regard sur la mer. Le garde d'artillerie remarqua que la frégate achevait de carguer ses dernières voiles.

— Dieu me pardonne! elle va jeter l'ancre, dit-il; avez-vous jamais vu, Mathieu, un navire de retour s'arrêter si loin déterre?

— C'est selon, répondit l'ancien contre-maitre en

souriant ; on reste à distance, quand on se méfie des forts, ou quand on soupçonne des récifs...

— Mais ici ce n'est point le cas, fit observer Dorot, la frégate n'a à craindre ni les canons du château qui sont ses bons amis, ni la rade, qui a le fond aussi sain qu'un bassin de radoub. 11 faut qu'il y ait quelque chose d'extraordinaire.

— Peut-être bien que le navire doit faire quarantaine, reprit Ropars; on attend la Thétis.

— Pardieu ! vous avez dit le nom, s'écria le garde d'artillerie, qui clignait de l'œil et ombrageait son front d'une de ses mains pour mieux distinguer au loin : c'est la Thétis, ou je suis un païen. Je l'ai eue là-bas huit jours, quand elle a embarqué ses poudres; je la reconnais à sa mâture et à sa démarche.

— La Thétis ! répéta Mathieu ; pour lors nous allons voir M. Gabriel. En voilà une joie pour Josèphe! Vite, il faut l'avertir.

Il voulait hâter le pas, Dorot le retint.

— Ne vous pressez pas, Ropars, dit-il, on ne doit jamais trop compter sur ce que ramène un navire : les gens annoncés sont toujours ceux qui manquent à l'appel. Il vaut mieux attendre que le lieutenant donne lui-même de ses nouvelles.

XT

— Vous avez raison, répliqua le quartier-maître, d'autant que la frégate arrive, je crois, de la Havane.

— Qui sait si elle ne nous enverra pas des locataires au lazaret?

— A son aise; ils seront les bienvenus. Avec Geneviève et les enfants, il n'y a jamais de tristesse; mais par moments un peu de compagnie ne déplaît pas. Vous autres, à l'île des Morts, vous avez le poste d'artillerie qui vous tient au courant, outre les inspections et les corvées de poudre, tandis qu'ici, jamais rien ! Pas un visiteur par année! Du moins, quand par hasard des quarantains vous arrivent, on entend parler de se qui se fait sur la grand'terre, et cela vous laisse de quoi causer pendant plusieurs mois.

Le garde d'artillerie hocha la tête.

— A la bonne heure, quand ils n'apportent pas la maladie, reprit-il ; mais les vieux de la côte parlent encore d'une quarantaine où le lazaret ne trouvait plus ni terre ni rocher pour mettre les morts, et où il fallait les jeter à la mer avec un boulet au cou, comme dans les vaisseaux sous voiles.

— Que le Christ nous épargne une pareille épreuve ! dit Ropars en touchant par respect à son chapeau, comme il avait coutume de le faire chaque fois qu'il

prononçait le nom du sauveur; mais vous parlez d'un temps qui est déjà loin, Dorot; s'il plaît au ciel, nous ne le reverrons plus. Il n'y a pas ici de païen, et j'ai idée que la bonne volonté de Dieu restera sur nous.

Dorot fit de la tête un signe d'acquiescement. Au fait, cette confiance née d'une foi naïve avait été jusqu'alors justifiée par l'expérience. Depuis treize années que le garde habitait Trébéron, il n'y avait reçu que des quarantains bien portants, satisfaisant à une simple formalité réglementaire et obligés de constater leur bonne santé par cette séquestration préventive. Encore étaient-ce là d'assez rares exceptions. Ainsi que tous les lazarets, celui de Trébéron restait le plus souvent inoccupé, et le garde y veillait seul comme une perpétuelle vigie placée en avant du continent pour en écarter la contagion.

Tout en causant, Dorot et lui avaient gagné la maion. Geneviève les attendait sur le seuil entourée des trois enfants qui la tenaient et lui parlaient à la fois. Après l'échange des témoignages d'amitié ordinaires elle rentra avec les deux gardes, tandis que Michel entraînait Francine et Josèphe vers la Brunette, qui s'était arrêtée sur la cime d'un rocher, d'où elle les regardait en bêlant. Le jeune garçon, accoutumé à pour-

suivre les moutons de son père sur les pentes de l'île des Morts, voulut la rejoindre; mais le malicieux animal s'élança de pointe en pointe le long des escarpements, toujours près de se laisser prendre et toujours habile à fuir au moment où la main l'effleurait.

Pendant que les enfants continuaient cette poursuite avec mille cris d'appel et mille rires bruyants, Ropars et Dorot entraient dans la salle à manger, où Geneviève avait commencé à mettre le couvert.

C'était une pièce de médiocre grandeur, tapissée par le garde lui-même à l'époque de son mariage et ornée de quelques gravures maritimes, parmi lesquelles se distinguait surtout un portrait de Jean Bart, Hercule nautique auquel la tradition du gaillard d'avant attribue, comme on sait, tous les exploits surhumains et toutes les aventures impossibles.

Après avoir fait asseoir son hôte, Mathieu alla déterrer la bouteille de vin de Roussillon qu'il apporta toute blanche de sable et coiffée d'un bonnet de cire verte qui constatait sa noble origine. Dorot se plaignit amicalement d'une pareille somptuosité et avertit qu'il ne pourrait prolonger sa visite, l'officier qui commandait le poste de l'île des Morts exigoant que le canot fût de retour avant le coucher du soleil. Geneviève se

hâta en conséquence de servir le repas et d'appeler les enfants pour se mettre à table.

Entre gens dont la vie entière se trouvait renfermée dans les étroites limites des deux îlots, l'entretien était nécessairement peu varié. Mathieu parla de ses lignes dormantes établies aux cornes de Trébéron et Dorot de son merisier !

Ce dernier pouvait être regardé comme «l'ornière d'orgueil » où trébuchait d'habitude la modestie du digne sergent. Aucun autre garde avant lui n'avait réussi à préserver ses plantations du vent de mer ; c'était le seul arbre que l'on eût jamais vu dans les deux îles. Aussi Lucullus dût-il être moins fier du premier cerisier qu'il apporta de Perse comme ornement de son triomphe ! Humble sur tout le reste, Dorôt redressait la tête dès qu'il s'agissait de son maigre sauvageon ; il ne le montrait qu'avec une certaine réserve et seulement aux amis et aux supérieurs, encore se faisaitil prier! Les choses ressemblent aux hommes, et prennent le plus souvent, au lieu de l'importance qu'elles ont, l'importance qu'on leur donne. Ainsi surfaite et ménagée, la réputation du merisier de l'île des Morts se répandit en Plougastel à Camaret ; on en parla partout comme d'une merveille. L'orgueil de Dorot avait

grandi d'autant et venait d'être porté au comble par un événement aussi extraordinaire qu'imprévu. Il en apportait la nouvelle à Trébéron mais ne voulut point la faire connaître sur-le-champ ; il fallut, comme dans la fameuse lettre de madame de Sévigné sur le mariage de Mademoiselle, parcourir toutes les suppositions. Enfin, quand « on eut jeté sa langue aux chiens, » il se décida à parler et déclara... que le merisier avait fleuri !

Ce fut un cri général de surprise et d'admiration. Prisonniers dans l'île, Ropars et Geneviève n'avaient point aperçu depuis bien des années d'arbres en fleurs, et les deux petites filles ne se rappelaient pas en avoir vu. Elles interrogeaient Michel à grands cris et d'une seule voix.

— Le merisier fleurissait-il couleur d'or comme l'ajonc, ou couleur de sang comme la bruyère marine ? Comment les fleurs deviendraient-elles des fruits? Fallait-il attendre longtemps? L'arbre rapporterait-il des guignes rouges de la côte ou des guignes noires de la montagne ?

Dorot coupa court aux questions en déclarant qu'il viendrait chercher le lendemain toute la famille pour voir l'arbre miraculeux et dîner à l'île des Morts. On

devine les transports des deux sœurs. La mère ne pouvait apaiser leurs rires et leurs battements de mains. Elles criaient : — Demain ! demain ! comme les vigies d'Énée durent crier Italie ! lorsqu'elles aperçurent dans les brumes pourprées ce but de tant d'efforts et de tant d'espoir.

En voyant leur impatience, le sergent proposa de les^ emmener le soir même avec Michel. Il resterait encore assez de jour à leur arrivée pour qu'elles pussent voir le merisier couvert de sa neige d'été, et les parents les reprendraient le lendemain. Les enfants appuyaient cette offre de leurs sollicitations, Ropars souriait sans répondre comme près de consentir; mais Geneviève se récria. Que deviendrait-elle si Francine et Josèphe étaient absentes? Bien souvent déjà, en se réveillant au milieu de la nuit, elle s'inquiétait de ne pas distinguer leur douce respiration ; elle se levait frissonnante et venait à tâtons jusqu'à leur lit pour les toucher et les entendre; que serait-ce donc si elles n'étaient plus là? Le moyen de dormir tranquillement, sans croire à quelque#danger? Elle rêverait que la poudrière prenait feu, ou que4'île des Morts sombrait comme un nanavire naufragé. Tout cela était dit avec un rire voisin des larmes. Les deux petites tilles, qui d'abord avaient

voulu partir, se suspendaient maintenant à l'épaule de leur mère, attendries par contagion et criant qu'elles voulaient rester. Le garde d'artillerie n'insista pas davantage. Il reprit, avec Mathieu, le sentier qui conduisait à la grève, suivie de la mère et des enfants, redevenus silencieux.

Le soleil descendait à l'horizon en dessinant dans la passe du Goulet un courant de pourpre et d'or. La brise commençait à courir sur la baie moirée de rides mobiles; les parfums de la sève arrivaient par rafales de la grande terre avec les tintements de Y Angélus et les mugissements des troupeaux ramenés à l'étable. On sentait partout la force au repos et je ne sais quel apaisement qui, des choses, gagnait les sens, et arrivait jusqu'aux profondeurs de l'âme. Le ciel, la terre et les eaux semblaient avoir, d'un commun accord, baissé la voix pour se confondre dans un mélodieux murmure. Sans analyser la douceur fortifiante de ce qui les entourait, les deux gardes et leurs familles en ressentaient l'influence. Ils descendaient le sentier sans rien dire et ralentissaient le pas comme pour prolonger un bienêtre que l'on veut savourer. Arrivés à la barque/ ils durent pourtant se décider à la séparation. Josèphe fit promettre au sergent de venir les chercher le lende-

main de bonne heure ; enfin on hissa la voile, et le canot, lancé sur les vagues assouplies, se dirigea vers la poudrière.

Au moment où il atteignait le milieu du canal qui séparait les deux îles, une chaloupe, que la préoccupation des adieux avait empêché de remarquer jusqu'alors, parut sous le vent de Trébéron. Sa forme hardie, sa couleur sombre traversée d'une seule ligne blanche à la flottaison et le parfait état de sa voilure eussent suffi pour la faire connaître, alors même que le costume du double rang de matelots dont elle était bordée n'eût point trahi l'embarcation de guerre. Lorsqu'elle croisa le canot conduit par le sergent, elle s'écarta brusquement, et l'on put distinguer aux dernières lueurs du jour le pavillon jaune de l'intendance sanitaire.

A cette vue, Geneviève et les enfants poussèrent un cri. Toutes trois avaient compris que c'étaient des hôtes qui arrivaient au lazaret ; ils allaient mettre l'île en quarantaine et interdire toute communication avec le dehors! La visite du lendemain était indéfiniment remise, et le merisier serait défleuri avant qu'elles eussent recouvré leur liberté !

Cette destruction d'une espérance qui venait d'éclore

avait quelque chose de si subit et de si inattendu, que Francine et Josèphe ne purent s'y résigner : elles se jetèrent un regard désolé et se mirent à pleurer tout bas, tandis que la mère prenait de chaque main une de ses filles et remontait tristement le sentier.

Geneviève elle-même avait le cœur oppressé. En atteignant la plate-forme, elle s'arrêta involontairement. Le canot à la voile rose qui emportait les promesses de réunion et de fête avait disparu ; mais la noire chaloupe était là à ses pieds, elle venait d'aborder avec la réclusion, la tristesse et la maladie. Geneviève embrassa ses deux enfants en retenant à grand'peine une larme qui roulait sous ses paupières, et, sans vouloir regarder davantage, elle se hâta de rentrer.

Pendant ce temps , Mathieu était allé recevoir les quarantains et leur ouvrait le lazaret. Lorsqu'il revint il était un peu pâle , et son regard avait une expression dont Geneviève fut frappée ; mais, à la première question qu'elle lui adressa, il l'interrompit précipitamment pour lui demander ou étaient Josèphe et Francine.

— Ne les voyez-vous pas ? répondit-elle en mon trant les deux petites filles assises dans l'obscurité,

encore toutes soupirantes et les yeux humides; les croyez-vous donc parties avec leur cousin ?

— Plût à Dieu ! murmura Mathieu avec angoisse et assez bas pour n'être pas entendu des enfants.

Geneviève le regarda stupéfaite.

— Pourquoi cela ? demanda- t-elle ; qu'est-il arrivé ? Au nom de la Trinité, parlez, Mathieu ! Qu'y a-t-il donc?

— Eh bien ! reprit le garde, il y a... que la mort est dans l'île.

— Que voulez-vous dire ?

— Ce que j'ai vu, pauvre femme ! la chaloupe de la Thétis vient de débarquer des infirmiers et des chirurgiens avec huit malades, dont pas un ne reverra la grande terre.

— Jésus ! qu'ont-ils donc?

— La fièvre jaune î

Pour l'habitant de l'intérieur, la fièvre jaune n'est qu'une maladie pareille à mille autres qu'il connaît seulement de nom. Les traditions de la famille et ses souvenirs personnels ne peuvent y attacher ni regrets ni épouvante; mais, chez nos populations maritimes, ce mot retentit comme un glas funèbre : il ne rappelle point seulement un danger à courir, il fait souvenir des deuils anciens ou récents. Là où chaque famille a un de ceux qu'elle aime dans les lointaines contrées, on connaît trop bien ce mal terrible en comptant ce qu'il a fait de veuves et d'orphelins. C'est, avec la tempête et les récifs, un des grands ennemis. Son nom prononcé produit le même effet que le vent qui sifile ou la lame qui gronde ; lorsqu'on l'entend, on se regarde et l'on pense aux absents si Ton ne pense point aux morts.

Ici Ropars pensait surtout aux présents! Plus qu'un autre, à la vérité, il avait le droit de s'émouvoir. Enveloppé autrefois dans une épidémie de lièvre jaune, il avait vu les équipages de la flotte décimés autour de lui et ne s'était sauvé que par miracle. Les images de cette tuerie, comme il l'appelait, lui étaient restées trop vives, et il en avait trop souvent entretenu Geneviève, pour que leur fermeté n'en fût point ébranlée. Aucun d'eux ne se troubla pour lui-même, mais pour ceux dont l'existence lui était chère. La première pensée de Mathieu s'était portée sur sa femme et sur ses enfants, le premier mouvement de Geneviève fut de les réunir dans ses bras en criant qu'il fallait partir. L'ancien marin eut quelque peine à lui faire comprendre que la fuite, alors même qu'elle n'eût point été déshonorante pour lui , était devenue impossible. La chaloupe avait remis à la voile pour la frégate, et le drapeau jaune était hissé au mât du lazaret. La quarantaine commençait pour tous ceux qui se trouvaient à Trébéron, aucun d'eux ne pouvait désormais en franchir les limites, et Ropars montra à Geneviève la péniche envoyée par l'intendance militaire qui arrivait pour s'embosser à une demi-encablure de l'îlot et en interdire l'approche à toute embarcation. Ils étaient

déiinitivement parqués dans l'épidémie et condamnés à en courir les chances jusqu'au bout.

Du reste, le trouble de Mathieu, dans lequel il y avait eu une part de surprise, fut de courte durée. Le contre-maître retrouva bientôt son ancienne fermeté, un peu amollie dans les tendres habitudes de la famille, et, revenant sur ses propres paroles, il s'efforça de calmer les frayeurs de Geneviève en amoindrissant le danger. Après tout, on n'était point ici dans les conditions qui favorisaient ailleurs le fléau ; on n'avait pas à combattre le soleil énervant de la Havane ou du Brésil ; il ne s'agissait plus d'une de ces redoutables contagions qui gagnaient de proche en proche, comme l'incendie, ne laissant après elles que des morts, mais d'un mal affaibli auquel on pouvait facilement échapper avec quelques précautions.

La première et la plus indispensable était d'éviter l'approche des salles occupées par lesquarantains et de ne se tenir jamais sous le vent du lazaret. Josèphe et Francine furent averties sur-le-champ. Geneviève leur expliqua tout ce qu'il fallait faire, avec une prolixité tour à tour menaçante et attendrie. D'abord, en punition de chaque désobéissance elle leur montrait la maladie ou même la mort ; puis, lorsqu'elle les voyait

pâlir d'épouvante, elle les ranimait sous ses caresses en les rassurant par des baisers.

Mathieu ajouta aux recommandations quelque chose de plus clair et de plus sûr. Dès le lendemain, il traça une enceinte de pieux réunis par une corde qui devait servir de limites sanitaires aux enfants. Par surcroît de précautions, la chèvre elle-même fut ramenée dans l'enceinte, lié à un piquet et nourrie de fourrage d'hiver.

Le garde cessa de son côté toute relation habituelle avec les infirmiers et les chirurgiens du lazaret. Il eût ignoré le sort des quarantains, si, chaque soir, quelques hommes descendant vers la grève de l'îlot et le son d'une clochette qui l'avertissait de s'écarter ne lui eussent fait connaître qu'on allait creuser une fosse. Les vides étaient d'ailleurs bientôt remplis par les nouveaux malades qu'apportait la chaloupe de la frégate, car l'épidémie ne semblait ni décroître ni s'adoucir. Aucun convalescent n'avait encore paru sur la terrasse du lazaret. Le canot de la péniche, chargé du service sanitaire, s'approchait chaque matin, mais sans aborder. 11 débarquait par le va-et-vient établi dans la crique les provisions ou les remèdes, recevait au bout d'une gaffe le rapport du chirurgien, puis remettait à

la voile avec un empressement qui témoignait de l'effroi qu'inspirait la contagion.

Cependant, les premiers jours passés, Ropars et Geneviève s'étaient un peu rassurés. Les coups que la mort frappait autour d'eux étaient muets et cachés ; l'aiguillon de l'inquiétude s'émoussa insensiblement. En voyant que l'on pouvait vivre au contact de la formidable maladie, tous deux oublièrent à demi que Ton pouvait aussi mourir. Il leur arriva ce qui arrive aux habitants d'une ville assiégée auxquels le bruit du canon ne cause plus de tressaillements : la sonnette avait beau retentir tous les soirs et la chaloupe rapporter chaque matin de nouveaux mourants, la continuité du danger produisait l'habitude , et l'habitude la sécurité. Par instants même, Geneviève oubliait tout et reprenait ses chansons; mais elle s'arrêtait brusquement à la vue du drapeau jaune ou du souvenir subit qui lui traversait le cœur, et le chant s'éteignait dans un soupir.

Ropars s'était informé de M. Gabriel à l'arrivée des premiers malades : l'épidémie ne l'avait point alors atteint, mais l'interruption de tout rapport avec les infirmiers et les équipages ne lui avait point permis de renouveler ses questions ; plusieurs convois avaient

abordé sans qu'il eût pu s'enquérir du lieutenant, lorsqu'il reçut un billet percé de coups de ciseaux et trempé dans le vinaigre. Il ne renfermait que ces mots écrits au crayon <

« J'arrive... Si je vis , nous nous reverrons... ; si je meurs..., présentez cette lettre au capitaine de la Thétis..., et réclamez pour Josèphe... ma grande cassette d'acajou. Gabriel. »

L'écriture , presque illisible, accusait une main que la fièvre avait fait trembler. Mathieu , douloureusement surpris, oublia cette fois toutes les précautions et courut au lazaret; mais le chirurgien ne lui laissa point voir le lieutenant, dont l'état semblait lui inspirer de sérieuses inquiétudes. Le soir, le mal avait encore empiré et permettait peu d'espoir ; le lendemain , il n'en permettait plus.

Josèphe, a qui on avait laissé ignorer le nom de la frégate que ravageait l'épidémie, ne soupçonnait point le danger de son ami ; mais sa sœur et elle n'en avaient pas moins perdu toute leur gaîté. Prisonnières dans l'enceinte dessinée par leur père , toutes deux étaient tristement " assises près du piquet de la chèvre , qui , couchée à leurs pieds, semblait dédaigner le foin éparpillé devant elle. Josèphe tenait Francine appuyée

ses genoux et lui avait successivement proposé tous les jeux dont elles avaient l'habitude ; l'enfant secouait la tête, les regards fixés sur la mer.

— Que veux-tu donc faire , Zine ? demanda-t-elle , attristée de sa tristesse.

Celle-ci ne répondit pas. La sœur aînée posa une main sur sa tête blonde et joua un instant avec les boucles de ses cheveux.

— Tu voudrais aller là-bas , voir Michel , pas vrai ? reprit-elle en se baissant vers la petite; mais c'est trop tard, le merisier est défleuri.

— Alors les cerises sont déjà mûres , tu crois , interrompit Francine , qui retourna vers Josèphe son visage que l'ennui avait rendu moins rose, et ses grands yeux pleins de curiosité.

— Je ne sais pas , reprit la grande sœur, mère nous le dira ; mais il faut penser maintenant à autre chose ; tu sais bien que nous ne pouvons aller à la poudrière.

— Ni au bout de l'île ni nulle part , ajouta Francine en se laissant retomber sur les genoux de Josèphe.

Celle-ci , qui voulait l'amuser à tout prix , lui montra alors la chèvre , qui venait de se redresser. Sortie

brusquement de son demi-sommeil, Brunette décrivait autour de son piquet des évolutions si bizarres , que la tristesse de l'enfant ne put y résister, et qu'elle ne tarda pas à éclater de rire. Josèphe,qui s'était d'abord associée à sa gaîté, craignit que les mouvements de la bête mutine ne finissent par briser la corde, et voulut avancer la main pour l'en empêcher.

— Laisse , laisse ! s'écria Francine en riant ; vois comme elle se dresse , comme elle danse ! Courage , Brunette, plus fort, petite, plus fort !

L'enfant , à genoux sur le sable , battait des mains avec des exclamations de joie , et la chèvre, qui semblait excitée parla voix et par le bruit , redoublait la folâtrerie de ses mouvements. Tout à coup le piquet , ébranlé par tant de secousses , fut arraché de terre , l'animal bondit de côté , et, ne se sentant plus retenu, *rit sa course vers l'autre extrémité de l'île. 9 Les deux sœurs poussèrent d'abord un cri , puis , par un élan irréfléchi, s'élancèrent ensemble à sa poursuite. L'enceinte de corde fut franchie , et elles s'engagèrent le long des escarpements , en appelant Brunette, qui, selon son habitude, les attendait en bêlant, et s'enfuyait à leur approche. Emportées par la poursuite, elles arrivèrent ainsi au sommet de l'île, suivi-

rent les pentes qui descendaient à la mer. et atteignirent le fond des ravines opposées à leur habitation. Ce fut là seulement que Josèphe s'aperçut de leur désobéissance ; elle s'arrêta haletante , et retint sa sœur dans ses bras.

— Pas plus loin , Zine, s'écria-t-elle ; il ne fallait pas venir ici, mère l'avait défendu.

La petite fille regarda autour d'elle et remarqua à son tour l'endroit où elles se trouvaient. C'était une large fissure ouverte dans la masse pierreuse de l'île, et au fond de laquelle poussaient des touffes de grandes fougères et de genêts fleuris. A droite et à gauche, les parois du rocher étaient parsemées de saxifrages, de gazons maiins aux chatons pourprés, et de digitales , qui dressaient dans les fentes leurs longues tiges chargées de clochettes roses.

A cette vue, Francine ne put retenir un cri d'admiration. C'était la première verdure et les premières fleurs qu'elle eût aperçues depuis qu'un ordre sévère la retenait sur le plateau aride occupé par la maison du garde. Aussi ne put-elle résister à la tentation ; elle s'échappa des mains de sa sœur sans vouloir rien écouter, et disparut en courant au milieu des touffes fleuries.

Après l'avoir en vain rappelée, Josèphe la suivit pour la ramener; mais l'enfant allait de tige en tige sans vouloir s'arrêter. A chaque poignée de fleurs cueillies, Josèphe criait vainement : — Assez ! Francine répondait: — Encore ! et entassait dans son tablier, relevé par les deux coins, tout ce que sa main pouvait arracher. Il fallut que la place lui manquât pour qu'elle consentît à suspendre sa moisson. Chargé d'herbes et de fleurs sauvages qui retombaient en guirlandes jusqu'à ses pieds, elle voulut bien enfin reprendre la main de Josèphe, qui se mit à chercher sa route en écartant avec précaution les joncs épineux.

Les deux enfants allaient atteindre la lisière du petit fourré de landes et de genêt, quand la clochette d'avertissement se fit entendre au-dessus de leurs têtes; elles s'arrêtèrent en levant les yeux : quatre infirmiers descendaient vers la ravine chargés de leur funèbre fardeau. Ils suivirent le seul sentier praticable sur la pente, et les deux petites filles ne pouvaient continuer leur route sans les rencontrer. Effrayées, «lies reculèrent parmi les touffes qui les cachaient encore, et attendirent pressées Tune contre l'autre .

La clochette sonnait par intermittences convulsives et toujours de plus près. Enfin elles entendirent le pas

lourd des porteurs retentir sur -le roc et virent leurs silhouettes sombres se dessiner dans le crépuscule ; ils s'avançaient précisément vers la petite oasis où les enfants s'étaient réfugiés.

Arrivés à l'entrée , ils semblèrent se consulter un instant, puis s'engagèrent au milieu des touffes épineuses, tournèrent le massif derrière lequel les deux sœurs se tenaient blotties, et s'arrêtèrent en disant :

— C'est ici!

Francine, effrayée, avait caché sa tête sur les genoux de Josèphe ; celle-ci, plus hardie, écarta doucement les branches, et aperçut alors une fosse creusée à l'avance dans les graviers du sol. Les infirmiers avaient déposé à terre le cadavre enveloppé d'une toile grossière; ils prirent un sac caché sous une des anfractuosités du rocher et en versèrent le contenu dans la tombe. La poussière blanche qui s'éleva en nuage apporta jusqu'aux enfants l'acre odeur delà chaux. On la dispersa avec soin au fond de la fosse pour en faire un lit au cadavre, et on l'arrosa d'eau puisée à la mer. Tous ces préparatifs avaient été exécutés dans un silence sinistre ; on n'entendait que les frôlements delà bêche sur le sol rocailleux et le glapissement monotone des petites vagues poussées contre l'îlot par le vent du soir. José-

phe, le cou tendu , l'œil grand ouvert et le cœur serré d'une douloureuse étreinte, coutinuait à regarder.

Dans ce moment, deux des porteurs prirent le mort et s'approchèrent du trou creusé pour le recevoir. Ils n'étaient séparés des enfants que par la touffe d'arbustes. Gomme ils l'effleuraient de leur fardeau, une rafale déroula un des coins de la serpillière ; une tête livide se montra aux dernières clartés du soir, et Josèphe poussa un cri étouffé.

Le chute du cadavre dans la fosse empêcha de l'entendre -, mais ce coup d'œil avait suffi, l'enfant avait cru reconnaître le visage de M. Gabriel.

Elle se rejeta en arrière avec un inexprimable saisissement. C'était la première fois que la mort frappait son regard, et elle lui apparaissait sous des traits qui la remplirent de douleur et d'épouvante. Serrée contre Francine, elle se mit à trembler de tous ses membres. Le bruit de la terre et des cailloux qui retombaient dans la fosse la tint comme pétrifiée. Ce fut seulement lorsque les quatre fossoyeurs eurent quitté la ravine et disparu dans le sentier que ses sanglots éclatèrent. Franchie redressa la tête, lui demanda ce qu'elle avait, et, ne recevant aucune réponse, se jeta dans ses bras eu sanglotant à son toux*.

** Les larmes de la petite sœur parurent interrompre celles de Josèphe, qui s'efforça d'étouffer ses soupirs et se mit à embrasser Francine en la consolant. s

— Tais-toi! balbutia-t-elle, suffoquée malgré elle; il ne faut pas avoir peur... il ne faut pas pleurer...

— Qu'as-tu, Josse, qu'as-tu? répétait l'enfant, qui lui tenait la tête à deux mains et baisait ses joues humides.

— Ce... n'est rien..., reprit Josèphe, dont l'accent démentait les paroles ; j'ai été surprise...

— Les hommes sont partis? demanda Francine, qui regardait avec épouvante du côté de la fosse.

— Tu le vois, répondit Josèphe en frissonnant.

— Que venaient-ils faire ici? Ils portaient quelque chose. C'était un mort, n'est-ce pas ?

Sa sœur lui mit la main sur les lèvres :

— Ne parle pas de ça, Zine, murmura-t- elle, reprise par les sanglots.

— Tu Tas- vu? demanda l'enfant avec une curiosité épouvantée.

— Oui mon Dieu, bégaya la sœur... et... je l'ai reconnu.... C'est M. Gabriel!

— Ton bon ami ! s'écria Francine... Tu es bien sûre,

Josse? Et il est là... sous la terre ?... Oh ! allons-nousen, j'ai peur! j'ai peur!

Elle s'était rejetée dans les bras de sa sœur, qui s'efforça de la rassurer et de se rendre maîtresse de ses propres larmes.

— La paix, Zine! lui dit-elle d'une voix entrecoupée.... Il faut être tranquille, il faut essuyer nos yeux... ou la mère sera inquiète.

Et, se redressant subitement :

— Ecoute! ajouta-t-elle; il me semble qu'on nous a appelées... Vite, vite, remontons.

Les deux petites filles se relevèrent à ces mots, et, sortant de la ravine, regagnèrent précipitamment la plate-forme, où elles arrivèrent tremblantes et essoufflées.

Geneviève les y attendait ; mais la nuit, qui commençait, l'empêcha de remarquer leur trouble. Elle les prit par la main pour rentrer, leur fit faire la prière en commun, et toutes deux se couchèrent sans avoir parlé de l'aventure du ravin.

Josèphe dormit mal ; le lendemain, lorsqu'elle se leva, elle était pâle et brisée. Geneviève, qui s'en aperçut, l'interrogea avec une sollicitude inquiète; mais l'enfant répondit qu'elle n'avait rien. Seulement, à chaque question, ses yeux se remplissaient de larmes, et sa voix tremblait.

Le jour se passa ainsi pour elle dans la langueur. Le soir, elle se trouva plus abattue, quoique toujours sans souffrance; la nuit fut agitée, et le lendemain Ropars fit demander le chirurgien du lazaret.

Celui-ci examina l'enfant et fit plusieurs questions qui assombrirent le front de Mathieu. Geneviève, dont le regard allait du chirurgien à son mari, s'en aperçut. Elle en sentit un coup dans le cœur. Au moment où tous deux franchissaient le seuil, elle les suivit, referma vivement la porte et les arrêta.

— C'est la maladie, n'est-ce pas? demanda- t-elle avec angoisse.

Elle n'osait nommer la fièvre jaune; le chirurgien parut hésiter à répondre.

— Ah! j'en suis sûre! s'écria-t-elle, confirmée par cette hésitation elle-même; ainsi les précautions ont été inutiles? Le mal est venu, tout est fini!...

Elle s'était laissée tomber sur le banc de pierre placé près de la porte et avait recouvert sa figure de son tablier. Le chirurgien s'efforça de la consoler par de vagues assurances, mais il était visible que lui-même ne croyait plus au succès de ses efforts. Vaincu par Timplacable puissance de la contagion, il continuait à la combattre sans espérance et par devoir, comme ces soldats sacrifiés qui défendent silencieusement, pour l'honneur du drapeau , un poste abandonné. Aussi, s'apercevant que ses paroles, loin de calmer la douleur de Geneviève, semblaient la redoubler, il se retourna vers le garde, à qui il répéta brièvement les prescriptions déjà indiquées pour l'enfant malade, et lui-même rentra au lazaret.

* Ropars resta quelques instants à la même place, les bras croisés et la tête sur sa poitrine; mais un sanglot

220 EN QUAttANTAINE.

plus bruyant de Geneviève lui fit relever les yeux. II lui prit la main :

— Ce n'est pas encore le temps de désespérer, dit-il avec une fermeté douce ; quand Dieu aura décidé contre nous, il vous restera la vie pour pleurer. A cette heure, occupons-nous de notre devoir en faisant ce que le major ordonne.

— Et il n'a rien dit? s'écria la mère, qui, dans son cœur, en voulait au chirurgien de n'avoir pas plus vivement combattu ses craintes ; il n'a donné aucun espoir?

— Dieu est le maître, répliqua simplement Mathieu, et, tant qu'il n'a pas déclaré sa volonté, on peut croire que tout ira bien ; mais, si la chère créature doit s'en aller de nos mains, montrons-lui au moins jusqu'au dernier moment que nous avions envie de la garder.

Ici la voix fiévreuse de l'enfant se fit entendre.

— Jésus ! elle m'appelle ! s'écria Geneviève en se levant précipitamment pour rentrer.

Ropars l'arrêta.

— Essuyez d'abord vos yeux, dit-il en passant luimôme la main sur les paupières humides de la pauvre mère avec une compassion caressante ; il ne faut pas

que Josèphe vous croie inquiète. II peut y aller de la vie, entendez-vous?

. — Oui, oui, reprit-elle, ne craignez rien, Mathieu, je ne pleurerai plus. — Et elle s'efforçait de tarir ses yeux, toujours remplis de nouvelles larmes. — Voyez, on ne s'aperçoit plus de rien. Les médecins peuvent se tromper d'ailleurs, n'est-ce pas? Et puis... Dieu nous aura en pitié.

— Il faut l'espérer, répliqua le garde attendri; mais, si c'est à lui d'avoir de la pitié, c'est à nous de montrer de la résignation. Allons, brave cœur, ris à ta fille, cela lui fera du bien, et, avant de retourner vers elle... embrasse-moi... pour nous donner à tous deux du courage.

La mère de Josèphe jeta ses bras autour du cou de son mari et eut une nouvelle crise de larmes ; mais elle s'arrêta à la voix de la malade qui l'appelait pour la seconde fois, et, refoulant par un suprême effort le désespoir jusqu'au plus profond de son cœur, elle s'élança dans la maison le front serein et le sourire sur les lèvres.

Cependant l'état de Josèphe s'aggrava rapidement.

Le soir, la fièvre avait redoublé. La malade parlait

tour à tour de sa sœur Francine, de Michel, du meri-

sieren fleurs, de son bon ami M. Gabriel. Tantôt elle croyait l'entendre, elle l'appelait, elle voulait savoir s'il lui avait rapporté les présents promis ; d'autres fois, le souvenir de la scène de la ravine se réveillait dans sa mémoire; elle s'écriait qu'il était mort et quelle entendait la terre rouler sur lui dans la fosse.

Le chirurgien revint à plusieurs reprises et multiplia les prescriptions sans pouvoir ralentir la marche de la maladie. La nuit fut horrible pour la pauvre mère, qui retenait dans ses bras l'enfant toujours plus égarée. Au retour du soleil, cette turbulence délirante tomba, mais pour faire place à la torpeur qui précède la mort. Enfin, vers le milieu du jour, Josèphe rouvrit les yeux et poussa un soupir : ce fut le dernier!

Le coup était trop attendu pour que le désespoir de Ropars et de Geneviève eût rien de bruyant; la douleur de cette perte l'avait pour ainsi dire précédée : tous deux l'avaient bue goutte à goutte pendant la longue agonie. Le calme de la mère garda pourtant quelque chose de hagard, qui eût épouvanté un observateur moins troublé que Mathieu. Voulant rendre à sa fille les derniers devoirs, elle peigna longuement ses beaux cheveux noirs, la revêtit de ses meilleurs habits, et la coucha en réunissant les deux mains sur son

cœur, comme Josèphe avait coutume de le faire dans son sommeil. Tous ces soins furent donnés lentement, paisiblement, avec une sorte de complaisance, et souvent entremêlés de baisers. A peine si une larme coulait de loin en loin sur ses joues marbrées de taches ardentes, si un léger tremblement agitait la main qui s'acquittait de ce triste office. Enfin, quand celle qui avait mis au monde cette enfant, qui l'avait nourrie de son lait et de son amour, l'eut elle-même cousue dans le linceul, elle s'approcha de la fenêtre, brisa la tige d'une giroflée blanche, la seule que le vent de mer eût épargnée, et l'effeuilla sur le suaire.

Pendant ce temps, la nuit était venue. Déposée au fond de l'alcôve sombre, la morte se dessinait vaguement sous son enveloppe de lin, comme un marbre ébauché; plus haut, pendait un christ d'ivoire, la tête penchée et les bras étendus.

Geneviève s'agenouilla près du lit et demeura longtemps la tête appuyée sur ses mains jointes. Elle murmurait à demi-voix une prière; mais, bien que sa bouche répétât fidèlement toutes les paroles, le sens n'arrivait point jusqu'à son esprit. Quand elle eut achevé, elle se releva machinalement, regarda autour d'elle : son cerveau était un chaos ténébreux. Elle

porta les deux mains à son front, qu'elle serra avec un cri étouffé, comme si elle eût voulu arrêter ce tourbil- Ion de pensées déchirantes -et confuses. Il y eut une lutte de quelques instants entre son désespoir et sa volonté ; enfin celle-ci prit Le dessus, et elle s'avança vers la porte, qu'elle ouvrit.

Son mari s'était réfugié sur la plate-forme avec Francine , pour lui dérober le pénible spectacle de l'ensevelissement. Elle l'aperçut debout, près du parapet; la petite fille était à ses pieds, la tête appuyée contre ses genoux. Depuis la mort de sa sœur, elle n'avait point prononcé une parole. Immobile, l'œil dilaté et les lèvres serrées, elle semblait chercher à comprendre. Ses deux petites mains pendaient inactives, et ses pieds nus semblaient fixés sur le sol.

En la voyant ainsi, éclairée par les premières clartés de la lune, qui jouaient dans ses cheveux blonds, Geneviève parut se retrouver 3lle-même; un éclair traversa l'atonie de ses traits, ses narines se gonflèrent, et un flot de larmes jaillit de ses yeux. Elle s'était élancée vers l'enfant qu'elle enleva dans ses bras avec une sorte d'emportement douloureux, auquel Francine s'associa sur-le-champ par une explosion de caresses et de sanglots. Pendant longtemps, ce ne fut qu'un

échange d'appels interrompus et de phrases inachevées. La petite fille demandait sa sœur, et sa mère, dont le désespoir était ravivé par ces demandes, s'efforçait de les étouffer sous ses baisers.. Enfin, à bout de forces, elle laissa ses bras qui retenaient Francine se détendre, et sentit qu'on la lui retirait doucement.

C'était Mathieu, qui déposa l'enfant à terre. Il entraîna la mère un peu plus loin, et l'obligea à s'asseoir sur le banc de pierre adossé au parapet. Elle voulut se relever en tendant les mains.

— L'enfant ! bégaya-t-elle à travers ses sanglots ; je veux l'enfant.

— Tout à l'heure, tu la verras, dit Ropars, qui, selon l'usage des campagnes bretonnes, ne tutoyait Geneviève que dans les fortes émotions ; mais auparavant il faut que tu écoutes avec tout ton esprit, car ce que j'ai à te dire est de grande conséquence.

— Ah ! je le voudrais ! je le voudrais ! dit-elle en prenant sa tête à deux mains ; mais ne vous offensez pas, Mathieu, si c'est impossible ; j'entends là, voyezvous, quelque chose qui fait taire tout le reste ; c'est son râle, mon cher homme!... Et... savez-vous?... j'aime le mal que cela me fait de l'entendre; je peux croire qu'elle respire encore. Oh ! Jésus î qui m'au-

rait dit que je regretterais l'haleine d'agonie de mon enfant ?

Ropars posa la main sur la tête de la pauvre femme, qui recommençait à sangloter.

— Apaisez votre cœur, reprit-il avec une fermeté attendrie ; le bon Dieu veut qu'on se soumette et qu'on ne s'abandonne pas. La morte est maintenant dans son paradis, où elle n'a plus besoin de nous ; mais elle laisse une sœur dont la vie est à notre charge.

— Que voulez-vous dire ? demanda Geneviève en levant vers lui des yeux où l'inquiétude venait d'arrêter les larmes.

— Ne le comprenez-vous pas? répliqua le garde plus bas : le vent de la maladie est comme celui de la mer, il n'épargne personne, et il peut envoyer à chaque instant les vivants rejoindre les morts.

— Dieu sauveur! est-ce un avertissement ? demanda Geneviève, qui joignait les mains; l'enfant serait-elle frappée?... Avez-vous remarqué quelque chose?... Ah! dites la vérité, Mathieu, dites-la tout de suite; j'aime mieux être tuée d'un seul coup.

— L'enfant n'a jusqu'ici d'autre mal que son chagrin, dit Ropars; mais, si elle reste dans cet air de mort, qui nous assure qu'elle échappera?

— Malheur à nous! cria Geneviève en levant les mains jointes au-dessus de sa tête; pourquoi me l'avoir dit, Mathieu ? je ne voulais pas y penser; maintenant je la verrai mourir à chaque heure. Que Dieu vous pardonne de me remuer ainsi le couteau dans le cœur!

— Si j'y touche, ce n'est que pour le retirer, fit observer le quartier-maître ; il ne s'agit pas à cette heure de fermer les yeux et de laisser le coup de vent venir, mais de manœuvrer en double pour le salut de la petite... Si elle demeure à l'île, vous avez trop de chances de coudre son drap mortuaire, Geneviève; il faut qu'elle parte tout de suite.

— Mais le moyen ?

Ropars promena les yeux autour de lui pour s'assurer qu'on ne pouvait l'entendre.

— 11 y en a un, répondit-il avec précaution.

— Le canot de la poudrière ?

— Non.

— La péniche?

— Vous savez qu'elle est là pour garder Tile

— Mais qui peut donc nous aider alors ?

— La marée.

Geneviève regarda son mari sans comprendre.

■ — Nous voici dans les reverdies (1), reprit Mathieu ; avant une heure la mer se sera assez retirée pour ne laisser que quatre pieds d'eau sur la ligne de récifs qui va de Trébéron à l'île des Morts ; avec du courage et l'aide de Dieu, on "peut tenter le passage. J'irai porter l'enfant à Dorot.

Et comme la mère ne put retenir un cri d'épouvante :

— Plus bas ! malheureuse ! ajouta-t-il vivement, voulez-vous donc me trahir? Sauf le patron de la poudrière et moi, personne ne connaît ce chemin des eaux ; nous l'avons suivi bien des fois quand nous péchions ensemble, et toujours avec la vie sauvée.

— Mais non pas de nuit, interrompit Geneviève, non pas chargés d'une enfant...

— L'enfant ne pèse guère, et la lune est en pleine clarté, reprit Ropars avec un peu d'impatience ; j'ai d'ailleurs pensé à la chose tout le soir ; il n'y a pas d'autre route. Mon parti est pris, et je ferai ce qu'il faut, quoi qu'il arrive. Vos paroles pourront diminuer ma confiance, mais non pas me retenir. Pensez donc plutôt à me soutenir le cœur, comme c'est le devoir

(1) Pleines mers.

d'une brave femme, et à tout préparer pour l'enfant. Quand la dernière pointe de la grande roche aura découvert, il sera temps, à moi d'essayer le passage, et à vous de prier Dieu qu'il nous ouvre un chemin sûr dans la mer.

Le ton du contre-maître était si résolu, que Geneviève comprit l'inutilité de toute résistance. Sans volonté dans les actes ordinaires de la vie, Mathieu ne prenait que rarement une résolution ; mais, une fois déclarée, il la maintenait inébranlable. Le premier saisissement passé d'ailleurs, ses explications et ses assurances calmèrent un peu la mère de Francine et réussirent à la convaincre à demi. Restait Tentant, dont Ropars redoutait la résistance ou l'effroi. Geneviève alla la prendre, et le père et la mère l'assirent sur leurs genoux rapprochés.

— Tu as envie de voir le merisier en fleurs, n'est-ce pas ? dit la première en l'embrassant.

La petite fille secoua la tête.

— Plus maintenant, répondit-elle très-bas.

— C'est le moment au contraire, ajouta la pauvre mère avec effort; là-bas, tu seras plus libre... plus heureuse... tu auras Michel pour jouer avec toi.

r — Non, dit l'enfant, dont la voix s'altérait, j'aime mieux rester avec Josèphe...

Geneviève joignit les mains, ferma les yeux, et la voix lui manqua. Ce fut au tour de Ropars. Il rapprocha Franchie de sa poitrine, et lui parlant à l'oreille :

— Écoute bien, dit-il, nous avons de la peine... tu ne veux pas nous en faire davantage, pas vrai? tu nous aimes trop pour cela.

Au lieu de répondre, l'enfant jeta ses deux bras autour du cou de son père, et serra sa petite joue rose contre la joue ridée du marin*

i — Oui, oui, j'ensuis sûr, continua Mathieu; alors tu feras tout ce que nous te demanderons ?

L'enfant fit un signe affirmatif.

— Eh bien ! continua Ropars, il faut que tu ailles passer quelques jours chez ton oncle Dorot, et comme nous n'avons pas de canot, c'est moi qui te porterai à travers le passage. N'est-ce pas que tu seras tranquille au milieu de la mer quand tu auras les épaules de ton père pour chaloupe ?

L'enfant tressaillit.

— J'aime mieux rester, dit-elle d'un accent précipité.

— C'est impossible, reprit le père, je veux te porter

à ïa poudrière ; il le faut, et nous allons partir tout à l'heure; mais si tu n'es pas brave, si tu vas crier, la route sera plus difficile, et peut-être qu'il m'arrivera malheur. Comprends-tu ?

— Oui... oui, je n'irai pas, répliqua la petite fille, qui commençait à trembler.

Genevière l'attira de nouveau dans ses bras.

— Paix, paix ! dit-elle en posant les lèvres sur ses cheveux et la berçant contre son cœur, les enfants doivent obéir... Dieu l'a ordonné... Fais ce qu'on te dit..; pour le père... pour moi... pour Josèphe! Si elle pouvait parler, elle te dirait d'être douce et courageuse.,.' Veux-tu donc la rendre triste dans le ciel?

— Oh ! non, s'écria l'enfant en se rejetant dans les bras de Mathieu.

— Ainsi tu vas venir? demanda celui-ci.

— Oui, murmura la petite fille.

— Et tu n'auras pas peur, tu ne diras rien ?

— Non.

— Alors, en route! reprit le garde qui s'était levé et avait regardé par-dessus le parapet, la grande roche est découverte, il n'y a plus à tarder.

Il prit Francine dans ses bras et descendit rapide-

ment un des sentiers qui conduisaient au bas de l'îlot. Geneviève le suivit dans une inexprimable angoisse.

Tous trois arrivèrent à une pointe rocheuse qui s'avançait très-loin dans les flots. C'était l'extrémité de la ligne de récifs servant à relier la poudrière et Trébéron.

Ropars posa l'enfant à terre pour en reconnaître la direction. Le passage, éclairé par la lune, avait une teinte d'un vert pâle irisé de petites lignes blanches formées par les vagues légèrement frangées d'écume. Leurs ondulations étaient si faibles, qu'on eût dit un champ de blé vert moiré de camomilles blanches. Au delà, l'île des Morts apparaissait tout entière dans la lumière nocturne, avec ses édifices jaunâtres, ses longs toits ardoisés et ses paratonnerres perçant la nue. Tel était le calme de la nuit qu'on entendait les pas de la sentinelle devant la guérite de granit bâtie au coin de l'esplanade. A l'enfourchure des deux îles, et un peu dans l'ombre, la péniche silencieuse se balançait sur ses deux ancres.

- Ropars examina tout avec une attention scrupuleuse ; il montra à Geneviève la direction de la chaussée sous-marine indiquée par une faible nuance à la surface des eaux, se dépouilla de sa veste et de son

chapeau; puis, prenant les deux mains de sa femme, qui le regardait d'un œil éperdu :

— Voici le moment, Geneviève, dit-il; embrassemoi, et demande au bon Dieu d'être avec nous.

La pauvre femme répondit d'abord à son étreinte sans pouvoir dire un mot; mais, quand elle sentit qu'il dégageait ses mains et se retournait vers l'enfant, laissée à quelques pas, elle jeta un cri, sa tête se perdit; elle oublia tout ce que Mathieu lui avait dit, tout ce qu'elle avait promis, et l'entoura de ses bras avec une épouvante désespérée.

— Tu ne partiras pas, balbutia-t-elle, tu ne partiras pas!... C'est aller à la mort!... Au nom de ta promesse de mariage, demeure pour être mon secours, ma compagnie!... Veux-tu donc me laisser seule avec Josèphe?... Vois, vois comme la mer est large, comme elle est profonde! Toi et Francine, vous y resterez !... Ah! si c'est la volonté de Dieu, mourons tous ici, mais mourons du moins ensemble! Mathieu, je ne veux pas que tu me quittes, tu n'emporteras pas l'enfant ; vous ne partirez pas !

Ropars essaya de la calmer et tit un effort pour se dégager de son étreinte ; mais elle s'attacha à lui sans vouloir rien entendre, et comme il lui rappelait qu'elle

avait, un instant auparavant, décidé Franchie à ce départ :

— J'ai eu tort, interrompit-elle avec égarement; je ne le veux plus. Si tu me laisses, je vous suivrai, et tu seras responsable devant Dieu de ce qui arrivera. Mathieu , ne me tente pas ! Mathieu , aie pitié de moi !... Que t'ai-je fait pour que tu ailles ainsi volontairement à ta perte ? N'aimes-tu donc plus la vie avec moi?... Ah! si j'ai manqué à mon devoir, ne m'en veux pas, cher homme ! Si ma trop grande douleur t'a offensé, pardonne-moi! Je ne pleurerai plus, Mathieu ; je serai ce que tu voudras. Tiens , regarde plutôt, je te demande grâce, mais dis que tu resteras.

Elle s'était laissée glisser à genoux et tenait les mains de Ropars serrées contre ses lèvres. Celui-ci s'efforça de la relever.

— Assez, Geneviève, dit-il d'une voix dans laquelle l'attendrissement le disputait à l'impatience ; je vous croyais plus vaillante... Ce n'est point là ce que vous aviez promis. Pensez, malheureuse femme, que le temps se passe.

Geneviève sanglotait et recommençait les mêmes prières. 11 tourna vers la mer un regard anxieux et vit à sec les dernières aspérités de la grande roche. De

plus longs retards augmentaient le danger et pouvaient rendre le passage impossible ; Mathieu saisit brusquement Geneviève par les coudes, et la releva debout, son visage devant le sien.

— Sur votre salut ! écoutez bien, dit-il d'un accent si ferme qu'elle en tressaillit : c'est la première fois que je vous rappelle que je suis votre maître, et, si vous n'êtes point plus sage, ce sera peut-être la dernière ; mais, par le Dieu qui nous a sauvés ! vous obéirez et sans plus de débats ! Il s'agit de préserver la vie de l'enfant ; rien ne pourra m'arrêter. Demeurez là, je vous le dis par commandement, et ne faites point un seul pas, ne poussez point un seul cri, ou, aussi vrai que je suis le fils de ma mère, je ne vous pardonnerai jamais jusqu'au jour du jugement.

A ces mots, il assit sur la dune Geneviève pétrifiée de saisissement, courut à la petite fille, qu'il chargea sur ses épaules, et s'élança avec elle dans les flots.

Quand la mère se retourna au bruit de l'eau qui rejaillissait, il était déjà engagé sur la chaussée de récifs submergés, et la vague lui battait la poiti ne. Elle voulut se relever, mais les forces l'abandonnèrent, elle ne put que pousser un faible cri. Mathieu l'entendit et se retourna. 11 aperçut dans la nuit la forme vague de

Geneviève, qui, à demi renversée sur le rocher, agitait vers lui ses mains jointes. Son cœur, qui s'était roidi par un effort de volonté, se sentit défaillir dans l'attendrissement; il regarda la mer verte et profonde dont les abîmes s'ouvraient tout autour de lui, entendit sur sa tête la respiration de l'enfant, qui haletait de terreur, et, pensant que la pauvre créature dont tous deux venaient de se séparer violemment ne devait peut-être plus les revoir, il fut pris d'une pitié si tendre que deux larmes lui gonflèrent les paupières; il s'arrêta malgré lui au milieu des flots murmurants, retourna la tête vers le rivage et cria d'une voix contenue, mais très-douce :

— Ne pleure pas, Geneviève, et que Dieu te bénisse ! tout ira bien.

Puis, sans attendre une réponse qu'il redoutait pour son courage, il continua sa route, l'œil fixé sur la barre d'eau qui indiquait Ta direction des récifs.

Bientôt cependant il cessa de distinguer la teinte particulière des vagues qui rendait cette barre facile à reconnaître du rivage. Plongé dans la mer, il n'apercevait plus au loin qu'une plaine uniforme et agitée, sans aucune différence de mouvement ni de couleur. Il fallut se diriger simplement sur la roche de l'île

des Morts, à laquelle aboutissait la chaussée, et dont on apercevait au loin, dans la nuit, les cimes aiguës.

Armé d'une gaffe brisée, Matthieu n'avançait qu'en sondant devant lui ; mais, malgré ses précautions, sa route devenait toujours plus difficile. L'inégalité des rochers l'exposait à de continuels trébuchements. Soulevé par les flots, étourdi du murmure profond qui l'enveloppait, suivant à tâtons un sentier inégal et inconnu que côtoyaient deux abîmes, il avançait avec cette lenteur suprême d'une volonté qui domine l'impatience et l'âme concentrée tout entière dans chaque mouvement. Ses regards fixes essayaient de percer le voile liquide des eaux ; ses mains, crispées à la gaffe, semblaient vouloir la souder au récif; ses pieds, convulsivement chercheurs, s'efforçaient de deviner la route avant de la choisir !

Il atteignit ainsi le milieu du passage , où il entra dans les eaux de la péniche. Tout y était silencieux et sans mouvement. Les cris de — Bon quart! poussés de loin en loin par les veilleurs du bossoir, avaient cessé de se faire entendre depuis quelque temps ; on n'apercevait même plus les deux ombres, longtemps immobiles au poste de guette. Sûrs de l'inutilité de leur

garde, les matelots de quart s'étaient sans doute endormis.

Mathieu , qui craignait leur réveil , voulut échapper à ce danger en pressant le pas; mais , au moment même où il entrait dans l'ombre que projetait sur les flots éclairés l'arrière de la péniche, la levée de rochers qui s'abaissait subitement lui manqua. Francine le senlit s'enfoncer comme une barque qui sombre, et la vague jaillit jusqu'à ses cheveux. Elle ne put retenir un cri perçant.

Son père effrayé la ramena contre sa poitrine et appuya la main sur ses lèvres ; mais il était trop tard ! le cri avait été sans doute entendu , car une ombre se souleva tout à coup à l'avant, et un bruit de pas retentit sur le pont. Ropars n'eut que le temps de se jeter sous le couronnement de la péniche stationnaire et de saisir un bout-dehors, auquel il resta suspendu.

Un des matelots de quart arriva à l'arrière, où il fut bientôt rejoint par son compagnon.

— Que Dieu me damne si je n'ai pas entendu un cri : dit le premier.

— Pardieu! il m'a quasiment réveillé, ajouta le second.

— J'ai pourtant beau regarder, je ne vois rien.

— Ni moi.

Tous deux étaient penchés vers la mer, qui continuait à bruire doucement et sur laquelle n'apparaissaient que de légères ondulations brodées d'écume à demi phosphorescente. Le second veilleur parut saisi d'une inquiétude qui fit trembler sa voix.

— Dis donc, Morvan , reprit-il avec circonspection , les barques de Roscanvel et de Lanvoc n'ont pas été sans laisser ici sous l'eau quelque chrétien, pas vrai ?

— Après? demanda Morvan.

— Après ? reprit le matelot , qui semblait partagé entre une crainte et une honte, eh bien! parbleu !... tu sais ce qu'on dit... c'est pas moi qui ai inventé la chose... 11 y en a qui racontent que les naufragés morts en péché mortel laissent leurs âmes sur la vague qui les a noyés, et que tous les ans , au jour et à l'instant du malheur, elles jettent le cri d'angoisse pour demander des prières.

— Et tu crois ça , toi , Lascar ? dit Morvan avec un rire plus bruyant que rassuré.

— C'est pas moi , reprit le matelot, ce sont les camarades... Mais, pas moins, la voix ne ressemblait pas aux autres : elle était aiguë et chétive , comme qui diait celle d'un enfant.

— Allons , des bêtises ! interrompit le premier marin, évidemment inquiété par l'explication de son compagnon ; tu vois qu'on n'entend plus rien , et qu'il n'y a sur la mer que le clair de lune et la froidure de nuit qui va nous enrhumer. Heureusement que chacun de nous a gardé son quart de vin ; allons le boire , ça te remettra le moral.

Les deux matelots s'éloignèrent. Après un moment d'attente, Mathieu replaça l'enfant sur ses épaules, lui recommanda le silence en la rassurant de nouveau, et lâcha la corde pour reprendre la chaussée ; mais il avait perdu la direction , et ses pieds ne rencontrèrent que le vide. Contraint de nager avec son précieux fardeau , il espéra que quelques brasses le ramèneraient à la route des récifs; il l'avait déjà dépassée. De nouveaux essais ne furent pas plus heureux , et il renouvela vingt fois sa recherche en retrouvant toujours l'abîme.

Épouvanté, haletant, il errait sans direction, cherchant à prendre terre et ne pouvant plus même distinguer l'île des Morts de l'île de Trébéron. Après avoir tourné longtemps sur lui-même , lutté contre le flot dans lequel il enfonçait à chaque instant davantage, s'être mille fois rejeté du désespoir à l'espérance et

avoir usé jusqu'au bout ses forces et son courage, il se sentit entin vaincu. Sa respiration devenait douloureuse, ses yeux se couvraient d'un nuage ; tout n'était plus pour lui qu'un chaos tournoyant, et sa raison lui échappait. Encore un instant , Francine et lui disparaissaient sous les eaux ! La péniche, qu'il avait voulu fuir et qu'il n'apercevait plus, était son dernier moyen de salut. Il réunit ce qui lui restait de vigueur pour jeter un cri d'appel ; une lame plus forte l'étouffa sur ses lèvres ! A moitié évanoui et n'ayant plus que l'instinctive défense qui survit à la volonté, il se débattit encore un instant , rejeté de vague en vague, puis se sentit descendre ; mais tout à coup il s'arrêta ! Ses pieds avaient rencontré les récifs. Ils s'y fixèrent et s'y raffermirent, son corps se redressa; Teau qui l'aveuglait sembla s'abaisser. Il reprit haleine, regarda devant lui et aperçut, à une centaine de pas, la roche découpée de l'île des Morts.

Quelques minutes suffirent pour l'atteindre. En touchant le rivage, il s'y laissa tomber et appela Francine d'une voix éteinte.

L'enfant terrifiée ne put lui répondre qu'en se jetant sur son cœur, où il la tint quelque temps embrassée. Sa première pensée avait été pour elle , la seconde le

porta vers Geneviève, qui attendait son retour pour les savoir sauvés. Il se releva encore chancelant, prit la petite fille par la main et se mit à gravir la pente escarpée qui conduisait à la terrasse.

Il fallut faire le tour de la poudrière, afin d'éviter la sentinelle placée à l'angle qui regarde la grande rade, et arrive à la porte du garde d'artillerie, frapper doucement, de peur d'être entendu du dehors. Dorot avait heureusement le sommeil léger des vieux soldats ; il s'éveilla dès les premiers coups et parut à la fenêtre.

— Ouvrez ! lui dit Matthieu à demi-voix.

— Ropars ! s'écria le sergent stupéfait.

— Plus bas ! et venez vite, reprit le marin, il y va de notre salut.

Dorot descendit rapidement, tira le verrou et les fit entrer. Mathieu s'arrêta en dedans du seuil , l'enfant serré contre ses genoux.

— Que le ciel nous protège ! D'où sortez-vous, Ropars ? demanda le sergent. ^

— Vous le voyez, répliqua le marin, nous sortons de la mer, que nous avons traversée pour venir ici.

Dorot recula avec une exclamation.

— Est-ce vrai ? s'ccria-t-ii ; au nom de Dieu !

qu'est-il donc arrivé pour que vous ayez ainsi exposé votre vie?

— Il est arrivé , répliqua Mathieu , que Josèphe est morte ce matin de la contagion.

— Que dites- vous ?

— Ce que vous me demandez, Dorot; et comme Geneviève et moi nous voudrions sauver l'autre, je vous l'ai amenée.

— Que le ciel vous récompense pour cette idée! dit le sergent ; l'enfant est la bienvenue.

Il avait tendu la main à Mathieu ; mais celui-ci ne la prit pas.

— Songez bien à ce que je vous demande, repritil; peut-être que l'enfant vous apporte ici la maladie et le deuil.

— J'espère qu'il n'en sera rien , répliqua Dorot mais à la volonté de Dieu !

— Rappelez-vous aussi, ajouta le quartier-maître en insistant, que si l'on apprend la chose, il y a chance qu'on vous punisse d'avoir violé la quarantaine.

— Alors, à la volonté des hommes ! reprit le sergent avec simplicité.

— Mais pensez encore...

— A rien, Ropars, interrompit le garde; en voilà

assez, en voilà trop ; il ne s'agit plus de paroles ; vous m'avez amené la petite, je la prends.

Il s'était baissé vers Francine, qu'il souleva dans ses bras et avec laquelle il remonta jusqu'au cabinet qu'avait autrefois habité Geneviève ; il débarrassa luimême l'enfant de ses vêtements mouillés et la coucha dans l'ancien berceau de Michel.

Le père, qui les avait suivis, était resté à la porte, les bras pendants, avec l'expression d'une reconnaissance émue qui ne trouve point de langage. Seulement, lorsque Dorot se retourna, il saisit une de ses mains et la retint dans une étreinte silencieuse. Celuici, qui voulait prévenir un attendrissement, se mit à lui parler des moyens de cacher le changement de séjour de la petite tille. Il suffisait qu'on ne pût remarquer son absence de Trébéron ; quant à sa présence à l'île des Morts, elle n'éveillerait aucun soupçon, car le poste d'artillerie qui veillait à la poudrière, et qui aurait pu s'étonner de cette augmentation de la famille du garde, était précisément remplacé le lendemain.

Rassuré sur ce point, Ropars convint de signaux qui transmettraient à chacun les nouvelles de l'îlot voisin. Renouvelés plusieurs fois par jour, ils devaient leur

épargner au moins les angoisses de l'incertitude. Enfin, quand tout eut été réglé , Mathieu s'approcha de la fenêtre et regarda au dehors.

La brise avait fraîchi, le ciel paraissait moins étoile, et une brume transparente commençait à ramper sur la mer.

— Il est temps de partir , dit-il en revenant vers le sergent ; que Dieu vous paye de ce que vous faites, Dorot! Quant à Geneviève et à moi , nous resterons vos débiteurs pour l'éternité.

— On parlera de cela plus tard, reprit le garde ; l'important pour l'heure et ce qui m'inquiète, c'est le passage.

— N'ayez pas de souci, répliqua Ropars; maintenant que l'enfant est en sûreté, je traverserai le canal comme on va à l'église. Les jambes sont solides quand le cœur ne tremble plus. Je voudrais déjà être sur l'autre bord ; j'ai trop tardé ici pour Geneviève, qui m'attend.

— Allez donc, puisqu'il le faut, dit le sergent; mais, pour Dieu ! Ropars, prenez 'vos précautions, et n'oubliez pas que vous avez à sauver deux autres vies avec la vôtre.

— Je ferai tout ce qu'un homme peut faire , reprit

le quartier-maître ; croyez bien, cousin, que je n'ai pas envie de mourir ce soir !... Mais c'est assez causer, le temps passe ; je ne veux pas attendre le retour du flot.

Il s'était rapproché du berceau de Francine pour lui faire ses adieux ; mais l'enfant, fatiguée par tant d'émotions, venait de s'endormir. Un de ses bras était replié sous sa tête et perdu dans les boucles éparses de sa chevelure dorée; l'autre, ramené sur la poitrine, pressait une petite relique donnée autrefois à Geneviève, qui, dans son superstitieux dévouement de mère, s'en était dépouillée pour préserver l'enfant. Bien que sa respiration fût égale et facile, elle était entrecoupée, de loin en loin, par quelques soupirs saccadés, et ses joues, qui commençaient à reprendre dans le sommeil leur teinte rosée, gardaient encore des traces de larmes.

Mathieu la contempla quelques instants dans un silence attendri; enfin il se baissa lentement, effleura d'un baiser la petite main de Francine, puis ses cheveux, puis sa joue. Sans ouvrir les yeux, l'enfant fit un mouvement d'impatience ; il se releva.

— Oui, oui, dors, va, pauvre créature du bon Dieu, dit-il à demi-voix ; je ne te réveillerai pas.

Il sembla encore l'envelopper d'un regard tout chargé

de caresses, puis revint à Dorot et lui prit la main. — Jevous la laisse, cousin, dit-il très-ému, personne ne peut dire ce qui doit arriver; seulement... j'ai confiance dans votre bon cœur, et si jamais l'enfant devenait orpheline...

— Que Dieu l'en préserve! dit le sergent; mais si un pareil malheur lui arrivait, Mathieu, vous savez bien qu'elle deviendrait la sœur de Michel.

— Merci ! interrompit précipitamment le marin ; voilà le mot que je voulais entendre... A cette heure, je pars tranquille et je suis préparé à tout.

— Mais vous ne partirez pas ainsi, frissonnant et affaibli, objecta lesergent; vous prendrez quelque chose pour vous relever le cœur...

— Rien! interrompit Ropars; vous m'avez donné tout ce qui pouvait me fortifier, c'est- à-dire l'assurance que l'enfant ne resterait pas sans appui. La Providence fera le reste. Votre main, et adieu jusqu'au revoir... ici ou ailleurs.

Ils s'embrassèrent avec effusion ; puis Mathieu descendit au rivage et se remit à la mer. Bien que le flot commençât à monter, la traversée se fit sans trop de dangers ; il atteignit heureusement la grande roche de Trébéron, que la marée montante commençait à en-

vahir, ei courut à la place où il avait laissé Geneviève, Elle n'y était plus.

Étonné de ce qu'elle n'eût point attendu son retour, il gravit rapidement le sentier, arriva à sa porte, qu'il trouva ouverte, et appela. Personne ne répondit. L'obscurité ne permettait de rien distinguer. Il s'approcha à tâtons du foyer, et promena autour de lui la clarté tremblotante d'une lampe brusquement rallumée. Attiré sur l'alcôve, son regard distingua bientôt, près de la forme blanche de la morte cousue dans son linceul, une forme plus sombre étendue sans mouvement. Mathieu s'approcha éperdu. .Vêtait Geneviève évanouie.

Grâce aux soins du chirurgien, la femme de Repars reprit enfin ses sens ; mais ce fut pour tomber dans des spasmes convulsifs, que suivit l'anéantissement de toutes ses falcutés. Lajournée entière s'écoula sansqu'elle sortît de cette torpeur qui tenait à la fois du sommeil et de la mort. On eût dit que tant de secousses avaient brisé son être, et que les tressaillements de la vie qui traversaient encore sa langueur n'étaient que les derniers mouvements d'une machine près de s'arrêter. Cependant, vers le soir, la fièvre se déclara; la malade passa insensiblement de son immobilité à une agitation délirante; elle ne reconnaissait Mathieu que par intervalles, et, retrouvant sa douleur avec sa raison, elle retombait bientôt dans son égarement.

Aucun de ces symptômes ne semblait appartenir à la maladie qui désolait le lazaret, et le chirurgien décon-

certé laissa deviner son impuissance à la reconnaître. Habitué à la rude médecine qu'exigeaient les robustes malades de nos vaisseaux, il était resté forcément étranger, comme la plupart de ses pareils, aux souffrances des natures plus délicates. Aussi demeura-t-il étourdi devant cette femme mourant d'un mal dont il cherchait en vain quelque exemple dans ses souvenirs. Il ne put taire son embarras et le besoin de conseils plus éclairés. Une science à laquelle ces mystérieux et redoutables symptômes étaient familiers pouvait trouver un indice là où il n'apercevait que confusion et signaler un remède qu'il n'osait deviner au hasard.

Cet aveu arraché à sa loyauté fut pour Mathieu une nouvelle torture. Enfermé dans un cordon sanitaire qui défendait aux étrangers l'approche de Trébéron, il ne pouvait invoquer une expérience à laquelle Geneviève eût peut-être dû son salut; il voyait en vain à ses pieds des barques pour franchir la mer, à l'horizon la ville d'où pouvait lui venir le secours ; un obstacle invisible, mais insurmontable, l'enfermait dans son malheur.

Deux journées s'écoulèrent pour lui, comme une longue agonie, dans des alternatives d'abattement muet ou de désespoir furieux. Aprèsdes heures entièrespas-

LE GAKDK DU LAZAUET. 251

sées près du lit de la mourante, quand il voyait le mal un instant assoupi se réveiller en grandissant, il courait jusqu'au bord des récifs, regardait les Ilots au milieu desquels il se trouvait captif, la barque armée qui gardait le passage, les ravines de l'île tachetées de fosses récemment creusées, et, pressant contre son front ses poings fermés, il maudissait le jour où il avait accepté cet emprisonnement volontaire; il demandait compte à Dieu avec colère des coups dont il le frappait; puis, revenu à ses pieuses confiances, il joignait les mains et le suppliait avec larmes d'épargner Geneviève.

Vers le matin du troisième jour, il put croire que sa prière avait été entendue. La fièvre tomba, et la malade retrouva toute sa lucidité d'esprit; mais ce changement ne lui fit partager ni la joie ni les espérances de Mathieu.

— Ne croyez pas que ce soit la guérison, cher homme, dit-elle d'une voix qu'on entendait à peine et en entrecoupant chaque phrase de silence ; le mal s'en va,... mais il emporte tout avec lui... — Le soir ou vous avez traversé le passage... quand j'ai entendu sortir de la mer le cri de l'enfant,... j'ai cru ^ue c'en était fait de vous deux,... et alors,., je ne puis pas dire ce qui s'est passé;... mais il m'a semblé... qu'au de-

dans de moi... le grand ressort de la vie se brisait... Aussi, à cette heure, je sens que tout est fini...

Ropars combattit ces craintes en répétant que le chirurgien était rassuré, et que tout irait bien. La malade, qui tenait les yeux fermés, entr'ouvrit les paupières avec peine, et lui jeta un regard plein d'une triste douceur.

— Dieu est le maître , Mathieu, dit-elle ; il sait si je suis heureuse de vivre avec vous.... Seulement... croyez- moi, pauvre ami, ne reprenez pas trop de joie..... Le plus sage est de mettre les choses au pire...

— Le plus sage, interrompit le marin, est de prendre du repos et d'avoir confiance. Moi aussi je crois à ce que je sens.... Cette nuit encore j'avais du pîomb dans le cœur; à cette heure mon cœur est léger; je puis respirer d'une seule haleine. Au nom de Dieu, laissez revenir la santé, et reprenez goût à vivre, quand ce ne serait que pour moi !

Geneviève fit un effort pour avancer sa main humide et froide jusqu'à celle de Ropars.

— Tu es bon, Mathieu, dit-elle en laissant couler deux petites larmes, les dernières que l'émotion pût arracher à ses yeux épuisés de pleurs. Ali! mon plus

grand regret, à cette heure, est de n'y avoir pas toujours pensé, de ne m'être pas montrée assez reconnaissante. Jésus! comme on vaudrait mieux avec ceux qu'on aime, si Ton se rappelait qu'on doit un jour les quitter! Depuis que j'ai retrouvé mon esprit, cette idée-là me poursuit; je sens toutes mes fautes, j'ai des remords. Oh ! dites, par grâce, Mathieu, me pardonnez-vous, à cette heure, de n'avoir pas toujours été ce que j'aurais dû?

— Ne parlez pas ainsi, Geneviève, interrompit le marin très-ému ; vous savez bien que je ne pouvais demander à Dieu une meilleure femme; depuis que je vous ai, rien ne me manque, et c'est à moi de vous remercier.

— Non, non, reprit la malade qui s'animait, bien des fois j'ai manqué de courage et de patience... Pas avec vous seulement,... mais avec Francine,... avec Josèphe;... Josèphe ! pauvre enfant de mon cœur qui avait si peu d'années à vivre!... Et penser, Mathieu, que souvent je l'ai fait pleurer... elle qui est maintenant sous terre ! Ah ! ce sont surtout les pleurs des morts qui pèsent là... Et les autres gens que j'ai pu offenser... et Dieu contre qui j'ai péché!... Ne pour-

rai-je donc obtenir miséricorde ?

Puis, comme si cette idée eût réveillé en elle une sorte de terreur :

* — Ah! c'est impossible! ajouta- t-elle en se redressant. Mathieu ! Mathieu ! je veux voir un prêtre !

— Le moyen de le faire venir? dit tristement le marin; avez-vous oublié que l'île est en quarantaine?

— Quoi ! ne pouvoir même sauver son âme ? reprit Geneviève, qui joignit les mains; ah! suis- je donc condamnée à mourir sans être réconciliée? Mon Dieu ! que faire? Le plus misérable pécheur peut avouer ses fautes et en demander l'absolution; mon Dieu! resterai-je seule sans secours?...

Elle s'arrêta tout à coup en portant les deux mains à son front.

— Ah! je me souviens maintenant, reprit-elle; ne m'avez-vous pas dit que sur vos navires, quand il n'y avait point de prêtre au moment de la mort, tout chrétien pouvait le remplacer?... que Dieu avait égard à l'intention?

— Je vous l'ai dit, répliqua Ropars, et tous les hommes de mer du pays vous le répéteront sur la foi de leurs recteurs.

— Alors, reprit la mourante en tournant vers le

marin son œil enfiévré, venez à mon aide, écoutez-moi, je veux me confesser à vous ! -

• Elle s'était redressée sur son coude en se signant. Mathieu parut saisi, mais ne trouva à opposer aucune objection. Ainsi que nous l'avons dit, il appartenait à cette race presque éteinte même en Bretagne, chez laquelle survivait la foi forte et simple d'un autre temps. Souvent, à l'heure du naufrage, on avait vu ses pareils, après avoir épuisé tous les moyens de salut, s'agenouiller pour attendre la mort, et se confesser l'un à l'autre, comme les anciens preux au moment du combat. Il fut donc plus troublé que surpris de la demande de Geneviève, et, quand il l'entendit murmurer la prière qui précède l'aveu des fautes, lui-même se découvrit et fit le signe de la croix, prêt à accomplir le saint office que la nécessité lui confiait. „, Ce fut quelque chose de lugubre et de touchant. Les premières lueurs du matin éclairaient l'alcôve d'une douteuse clarté j la tête échevelée de Geneviève était penchée vers la tête grise de Mathieu, et l'on entendait le murmure de cette suprême confidence poursuivie à voix basse, et souvent interrompue, par l'épuisement de la mourante ou les prières du marin qui s'efforçait de la lui faire abréger; mais elle reprenait toujours

avec cette persistance acharnée des consciences sévères pour elles-mêmes qui ne pensent jamais s'être assez accusées.

Enfin, quand elle eut achevé, Ropars détacha du chevet le crucifix d'ivoire; il l'approcha des lèvres de Geneviève, et posant la main sur son front avec une gravité douloureuse :

— Que Dieu te pardonne comme je le fais, autant que je le puis, dit-il, et, s'il ne veut pas que tu vives pour mon bonheur, puisse-t-il te trouver une place dans son paradis!

Le visage de lamalade prit une expression d'ineffable sérénité.

— Merci, murmura-t-elle, votre absolution prévaudra devant la Trinité, Mathieu ; à cette heure, je me sens en paix.

Un rayon de soleil qui glissait entre les rideaux de la fenêtre arriva jusqu'à son lit ; elle se retourna.

— Voici le jour, continua-t-elle ; je n'espérais plus le revoir... Dieu m'a donné un répit!... Il a voulu m'accorder la dernière joie que j'attendais surla terre... Vous ne me la refuserez pas non plus, mon Mathieu.

— Demandez, Geneviève, ditle marin; tout ce qu'un homme peut faire, je le ferai.

Elle lui prit la main et le regarda.

— Vous m'avez dit, n'est-ce pas, que le cousin pouvait voir et comprendre vos signaux?

— Je Pai dit, et c'est la vérité.

— Alors, au nom de votre amitié pour moi, Mathieu, je vous prie de l'avertir tout de suite qu'il conduise Franchie sur la terrasse de son île; quand elle y sera, vous me prendrez dans vos bras, vous me porterez jusqu'à, la grande Roche, et, si Dieu me fait miséricorde, j'y arriverai encore assez vivante pour voir une fois mon enfant et l'embrasser de cœur.

— Cela sera fait comme vous le voulez, Geneviève, dit le marin, qui, gagné par les pressentiments de la mourante, avait renoncé à l'espoir et ne trouvait plus la force de lui rien refuser.

— Vite alors, bien vite ! balbutia-t-elle, car je sens que Dieu me demande.

Le quartier-maître se précipita au dehors, comme s'il eût craint que le temps ne lui manquât ; mais il rentra presque aussitôt et cria que Francine était sur la terrasse de la poudrière avec Dorot. La mourante poussa un faible cri de joie en lui tendant les mains. Il l'enveloppa dans sa cape d'hivernage et l'enleva doucement dans ses bras jusqu'au parapet de la plate-forme

— Où est-elle? demanda la malade, dont les yeux étaient blessés par l'éclat du jour, et qui s'efforçait en vain de voir; je ne distingue rien, Mathieu; où est l'enfant? Montrez-moi l'enfant !

— Regarde là, à nos pieds, répliqua le marin ; voistu la grande roche?

— Oui.

— Peux-tu suivre le bouillonnement de la mer le long de la barre?

— Oui, oui.

— Et là-bas, plus loin, sur les récifs, reconnais-tu les murs de la terrasse ?

— Là-bas?... non... il n'y a qu'un nuage! Je n'aperçois rien !... Oh! s'il était trop tard ! si je l'avais sous mes yeux et si je ne pouvais plus la revoir!... Mon Dieu! mon Dieu, encore une fois, une seule fois, montrez-moi mon enfant!

Ces mots, ou plutôt ces cris de mère avaient été si douloureux, que Ropars ne put retenir ses larmes. Il assit la mourante sur le parapet et s'agenouilla près d'elle pour la soutenir.

— Du courage, Geneviève, balbutia-t-il ; regarde bien de ce côté... entre la ligne du ciel et la ligne de la mer...

— Je regarde, dit la mourante qui semblait rassembler tout ce qui lui restait de vie dans cet effort... Soulevez matêle, Mathieu... cachez-moi le soleil...

Elle s'interrompit par une exclamation étouffée : —

Ah! la voilà ! la voilà ! s'écria-t-elle... Elle m'a vue... Elle lève les bras... Francine... ma fille?

Elle se pencha en avant avec un si brusque élan, que, sans Ropars , elle se fût précipitée sur les rochers qui descendaient à la mer. Un fugitif rayon de vie avait éclairé ses traits ; elle envoyait à l'enfant des baisers en lui parlant comme si elle eût pu l'entendre ; elle élevait au ciel ses mains jointes avec des supplications rapides et entrecoupées ; elle souriait et pleurait à la fois. Enfin les forces lui manquèrent pour tant d'émotions, sa tête retomba sur l'épaule du quartier-maître , qui , effrayé, l'a reprit dans ses bras pour la reporter à la maison ; mais elle lui fit signe qu'elle voulait rester sous le ciel. Il la déposa sur le banc où la famille avait coutume de se réunir tous les soirs en face de la mer, alors éclairée par le soleil levant.

• Après une défaillance assez longue, elle rouvrit encore les yeux et demanda sa fille. Mathieu regarda vers la poudrière et lui dit que Dorot l'avait emmenée. Elle inclina la tête avec une tristesse résignée.

— lia bien fait reprit-elle d'un accent affaibli ; je sens d'ailleurs... que ma vue se brouille... je ne pourrais plus l'apercevoir... et... j'ai encore quelque chose à vous dire... Approchez-vous, Mathieu... plus près... la voix me manque... Donnez-moi votre main, je'.veux être sûre que vous m'entendez.

Popars s'agenouilla sur le sable, une main dans celles de la mourante et l'autre passée derrière elle pour la soutenir.

— Vous allez rester seul , continua-t-elle ; ailleurs, vous pourriez peut-être le supporter ; mais ici , au milieu de la mer, ce n'est pas la vie d'un homme ni d'un chrétien... Vous êtes habitué à avoir quelqu'un pour vous faire compagnie... pour vous aimer... Quand je n'y serai plus... iLfaudra bien qu'une autre prenne ma place.

— Jamais! interrompit Kopars.

Elle lui imposa silence de la main.

— Taisez-vous, dit-elle doucement; vous devez le penser tant que je suis devant vos yeux... Mais, quand on m'aura mise dans le cercueil , vous sentirez ce qui vous manque... Ne croyez pas que je vous le reproche, pauvre homme ; je ne veux pas emporter votre contentement avec moi dans le suaire... Non , non...

partout où je serai, j'aurai besoin de savoir que rien ne vous manque.

— Assez, Geneviève ! murmura le marin étouffé par rémotion.

— Laissez-moi dire jusqu'au bout, reprit-elle ; j'ai encore une demande à faire... Quand vous ôterez le crêpe de votre bras, Mathieu... promettez-moi de penser à la chère créature qui est notre fille à tous deux, et qui vous restera comme un souvenir de moi... Cherchez une femme qui me remplace près d'elle.

— Que me demandes-tu là, et qui pourrais-je lui donner pour mère après toi ? s'écria Ropars.

— Quelqu'un... qui ne m'en voudra pas d'avoir été choisie la première, répliqua Geneviève... un brave cœur capable de prendre à gré une orpheline... de lui parler de moi... de lui apprendre à aimer Dieu et à vous obéir ! Si vous me promettez qu'elle sera ainsi, Mathieu, si vous me le promettez sur votre honneur et sur votre salut, je m'endormirai dans la paix en vous bénissant. *

Ropars promit au milieu des sanglots, et ce fut le dernier effort de la mourante. Après avoir remercié par une étreinte, elle se laissa tomber dans les bras du marin. On eût dit que la puissance de sa volonté avait ra-

lenti les pas de la mort pour ces dernières explications; à peine furent-elles achevées que l'agonie commença ; rapportée dans l'alcôve, elle y mourut vers la fin du jour. Ses derniers mots furent une prière mêlée aux noms de son mari et de sa fille.

Le lendemain, la fosse où reposait déjà Josèphe fut rouverte pour la recevoir; car, depuis un mois, la mort avaittant moissonné,quel'îlot aride manquait d'espace pour sa lugubre récolte. Instruit de ce qui venait d'arriver par les signaux convenus, le garde de la poudrière conduisit Francine aux bords de son rocher, et l'enfant, à genoux, pria pour sa mère au moment où s'accomplissaient les funérailles, de l'autre côté des flots.

Cette mort fut la dernière. Comme les victimes expiatoires qui, en se sacrifiant, apaisaient le courroux des dieux, Geneviève sembla, en descendant dans la tombe, la refermer derrière elle. Quinze jours après, le drapeau jaune glissait le long du mât qui domine le lazaret, et les quarantains guéris repartaient par la chaloupe de la frégate, ne laissant dans l'île déserte qu'un homme dont les cheveux avaient blanchi et une enfant vêtue de deuil.

Corbeil, typ. et stér. d« Crété.

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