LES ACADIENS DE BOULOGNE
Ces conversations avec M. Littaye me mirent plus tard sur la piste de certains documents sur les Acadiens, Je les donne sans commentaire.
Ils sont extrait des Archives Parlementaires de 1787 à 1860.
La séance du lundi 21 février 1791, est incomplète au Moniteur.
Ce jour là l’Assemblée nationale siégeait, M. Dupont la présidait.
Voici le procès-verbal officiel :
M. le Président, —La parole est à M. de La Réveillère-Lépaux pour un rapport au nom du comité des pensions sur les secours accordés aux Acadiens et Canadiens.
M. de La Reveillère-Lepaux, ax #0om du cmité des pensions. Messieurs, le comité des pensions vient invoquer votre justice en faveur de citoyens que l’ancien régime n’a récompensés de leur tendre attachement à la mère patrie, qu’'eu les traitant avec la dernière barbarie.
Tout le monde se rappelle que la guerre sanglante que les rois d'Angleterre et de France se firent depuis 17 s7 jusqu’en 1763, ne fut pas favorable à ce dernier, et que le gouvernement anglais exigea pour prix de ses succès la cession
de toutes nos possessions dans le nord de l’Amé-
rique septentrionale, à l'exception de quelques
établissements pour la pêche de la morue. En
conséquence, tous les officiers, tant civils que
militaires employés en Canada, en Acadie et à
Saint-Pierre-de-Miquelon, furent transférés en
France avec leurs familles, et débarquèrent à
Rochefort. On leur assigna, tant à eux qu'aux individus de leurs familles, des annuels, sous le titre de pensions sur les fonds de la marine; ils sont modiques. D’après l’état nominatif que nous avons reçu de l’ex-ministre, M. La Luzerne, deux ou trois de ces pensions seulement sont de 600 livres ; et la plupart de 200 livres, de 50 écus, et même de moins. D’un autre côté, un très grand nombre des habitants de ces contrées, et particulièrement les Acadiens, peuple extrémement estimable par la simplicité de ses mœurs, refusèrent de se soumettre aux lois d’une nation étrangère. Simples comme la nature, ils en avaient l’énergie, et sentaient que si le gouver. nement français pouvait les abandonner, au moins n’avait-il pas le droit de donner leurs pays et leurs personnes comme une métairie et ses troupeaux, ni les Anglais celui de s’en emparer.
La ferme résolution fut prise de repousser les oppresseurs ; mais leur force ne put seconder leur courage : nouvelles victimes des querelles des rois, ils furent obligés de céder à une masse irrésistible de puissance.
Cependant ces généreux colons, plutôt que de se laisser avilir, quittèrent le pays où jusqu’alors ils avaient coulé des jours heureux au sein de l’aisance et de la päix ; ils abandonnèrent en un mot, toute leur fortune, tout ce qu'ils possédaient, pour venir se.jeter dans le sein de la mère patrie. La majeure partie débarqua dans les ports de Cherbourg et de Morlaix.
Plusieurs familles sont établies dans d’autres villes du royaume. Il leur fut accordé à chacun une solde de 6 sous par jour, payable sur les fonds de la marine, ainsi que les pensions des officiers dont nous avons déjà parlé; un très petit nombre d’entre eux, très infirmes ou très âgés, obtinrent quelque chose de plus. Il est à observer que pldsieurs soldes et pensions ne furent pas données à vie, mais jusqu’à un âge
déterminé, soit de 18 ans, soit de 20 ans: le
comité vous proposera de conserver cette disposition.‘
Bientôt le ministre de la marine, sous prétexte que son département étaitsurchargé de dépenses, fit renvoyer le payement de la solde des habitants acadiens au Trésor royal; et il obtint un fonds de 50,000:livres pour continuer son payement des officiers civils et militaires, et celui de leurs familles. Ces derniers ont toujours été exactement payés, ou du moins il n’est parvenu À votre comité aucune plainte à cet égard. Il en est bien autrement à l'égard des malheureux habitants.
D'abord, dès 1773; M. Peyreuse-Descars ayant proposé au gouvernement de défricher les landes du Poitou, et fait espérer des merveilles de cette entreprise, l’abbé Terray lui livra, j'oserai le dire ainsi, plusieurs centaines d’entre eux, pour les transporter sur le sol le plus ingrat et le plus stérile, lorsqu'il était attesté au contraire que le ministre de France à Londres leur avait promis des établissements dans les meilleurs. terrains du pays. Et il est facile de juger combien cette conduite était atroce. En effet, est-ce
à un âge avancé qu’on peut entreprendre de façonner au plus rude de tous les travaux, habituer à la nourriture la plus grossière et la plus mesquine, des hommes qui tous étaient accoutumés à la vie pastorale, et dont plusieurs étaient nés riches.?
Quoi qu'il en soit, cette barbare entreprise échoua après avoir couté la vie à la majeure partie des Acadiens qui y périrent de faim et fatigue. Il en restait néanmoins encore un assez grand nombre; cela était gênant. Quelque dure que soit l'âme des despotes, si le cri du malheur ne la touche pas, au moins il l'importune. Le ministre d’alors chercha donc le moyen, non pas de réparer ses injustices passées mais de se délivrer des plaintes et des tableaux affligeants qui pouvaient quelquefois troubler son repos. Il prit un parti simple; ce fut d’en rejeter les objets dans le nouveau monde. Les Acadiens qui n'avaient pas péri dans le Poitou ‘ furent transportés à la Louisiane, et presque tous
y trouvèrent enfin le dernier terme à leur misère, la mort !
On peut juger jusqu’à quel point ces tristes jouets de la fortune furent imdignement traités, puisque de 300 qui débarquèrent à Cherbourg il n’y en existe plus que 23. Malgré cette extrême diminution, la médiocreté de leur paye parut encore, à un gouvernement dissipateur, une charge trop forte pour le Trésor public. On l’ouvrait rarement dans ces jours de scandale pour faire des actes d'humanité et de justice. On jugea tout à fait inconvenable de diminuer en rien que ce fût les Sommes destinées à ali-
menter le luxe effréné des courtisans pour fournir
du pain à des malheureux qui n’avaient apporté.
qu’un seul trésor avec eux, je veux dire le modèle de toutes les vertus domestiques, seule base des mœurs publiques et de la félicité des nations, trésor le plus précieux sans doute aux yeux de la liberté, mais de nulle valeur à ceux d’un gouvernement corrompu et chez un peuple où la servitude avait tout dénaturé. Ainsi donc alors même qu’un âge plus avancé aurait pu solliciter une augmentation de secours en faveur des Acadiens, leur solde fut réduite, en 1777, à 3 sous par jour pour quelques-uns et à rien pour
les autres. En vain ces infortunés ont fait retentir de leurs réclamations les bureaux des ministres pour faire valoir leurs justes droits, ils n’ont
ien obtenu, à l'exception d’un secours d’une excessive modicité dans l'affreux hiver de 1780.
Il n’est peut être pas indifférent d'observer en passant que ceux-là seuls y participèrent, que l’on appelait alors obles ; le peuple n’eut rien ; et lorsqu'on pressait M. de Calonne en faveur des Acadiens, il répondait froidement : /es fonds destinés aux familles des Acadiens sont employés ; quand il y en aura de disponibles, on verra s'il sera possible d'y faire participer les plus âgés.
Les fonds sont employés! Peut-on voir sans la plus douloureuse indignation, ce déprédateur insigne, refuser ainsi le pain à des infortunés qui n'avaient de crimes à se réprocher que celui d’avoir trop aimé leur patrie, lorsqu'il prodiguait le sang des peuples, à qui? Vous le savez, à des hommes pervers ! à des femmes perdues !
La société des amis de la Constitution de Cherbourg, et ensuite la municipalité du même lieu, voyant qu’enfin l'idole de la faveur était
brisée, et que le règne de la justice commençait,
firent nasser vers le milieu de l'été, soit au comité des pensions, soit à l'Assemblée nationale, qui les lui a renvoyés, différents mémoires et pièces sur cet objet. Il en est également parvenu de la ville de Morlaix! Ces pièces sont accompagnées de l’état nominatif des Acadiens résidant à Cherbourg, qui les porte à 23, et d’un autre de Morlaix, qui élève à 70 environ le nombre de ceux qui y habitent,
C'est d’après ces pièces et différents renseignements pris à cet égard, que nous vous demandons de réparer de longues injustices, en rétablissant en faveur des Acadiens les secours dont ils ont précédemment joui.
Nous vous proposerons de les leur accorder à commencer du 1er janvier 1790 ; leurs réclamations étant parvenues vers le milieu de cette même année, et les détails immenses dont le comité, et surtout l’Assemblée, sont chargés, ayant empêché qu’on ne pût les faire valoir à cette tribune avant cet instant, il nous a semblé que les Acadiens n’en devaient pas souffrir.
Nous avons cru devoir en même temps présenter, par l’article 4 du projet de décret, les
dispositions nécessaires pour constater les droits de ceux des habitants qui prétendront au bien-
fait de la loi; car nous avons bien, comme je l'ai annoncé, un état signé des ordonnateurs du
port de Rochefort, et un double signé-de M. de
La Luzerne, des pensions assignées aux officiers
civils et militaires, à leurs femmes et à leurs en-
fants; mais les malheureux habitants étaient
traités avec une telle indifférence, qu’on n’a pu
en trouver un état nominatif dans les bureaux
du contrôle, et que vraisemblablement il n’en
existe que des états partiels dispersés dans les
différents bureaux d’intendance des généralités
où ils résident.
Nous avons aussi pensé que, conformément aux principes que vous avez adoptés de faire payer toutes les pensions sur la même caisse, vous deviez décréter que les fonds versés chaque année dans la caisse de la marine pour payer les pensions des officiers civils et militaires canadiens, et à leurs familles, resteraient désormais au Trésor public qui serait chargé d’en faire l'emploi. Par un dernier article nous vous
proposons qu'aucun de ces secours ne pourra être recréé à l’avenir en faveur de qui que ce soit; « ‘il faut savoir mettre de justes bornes aux és nationales pour ne pas retomber dans es anciens abus.
Enfin, nous finirons par vous observer qu’en rendant aux Acadiens ce qu’il leur est dû, vous grèverez peu le Trésor, et vous n’ordonnerez point une nouvelle dépense. J'ai déjà dit que les fonds étaient faits au département de la marine pour les officiers civils et militaires, et j'ajoute qu'on vous a porté en dépense pour 1791, dans le tableau présenté par le comité des finances, une somme de 816,000 livres pour les secours accordés, tant aux Hollandais réfugiés qu'aux Acadiens. La dépense pour ceux de Morlaix et de Cherbourg ne s'élèvera pas à 11,000 livres, et nous avons tout lieu de penser qu’ils composent la majorité de ceux qui sont
maintenant dans le royaume.
Tels sont les faits et les motifs sur lesquels se fonde le décret que je viens vous soumettre au nom du comité des pensions.
«L'Assemblée nationale, après avoir entendu le rapport du comité des pensions sur l’état où se trouvent les habitants de l’Acadie et du Canada, passés en France lors de la cession de ces pays aux Anglais, décrète: ce qui suit :
Article 1®
» Les secours accordés aux officiers tant civils ‘que militaires acadiens et canadiens, et à leurs familles, dont l’état nominatif est annexé au présent.décret, continueront d’être payés comme par de passé, par le Trésor public, à l'effet de quai le fonds de 50,000 livres fourni précédemment au département de la marine pour cet effet, cessera de lui être fait, à compter du re janvier
Article 2.
» La solde accordée aux habitants de ces mêmes contrées, qui sont passés en France à la paix de 1763, sera continuée à tous ceux qui en jouis. t ou qui en ont joui, dans les proportions suivante ; savoir : 8 sols par jour aux sex-
agénaires, 6 sols par jour aux pères et mères de
famille et veuves, et 4 sols aux enfants et orphelins, jusqu’à l’âge de 20 ans seulement ; ces secours commenceront à courir au premier ;anvier 1790, sauf à imputer à compte les sommes que chacun d’eux aura reçues du Trésor public dans le ‘courant de la dite année.
Article 3.
» Chacun des secours accordés par les deux précédents articles sera ‘éteint à la mort de chacun de ceux qui les auront obtenus sans qu’ils puissent être recréés ou portés en augmentation en faveur de qui que ce soit.
Article à.
» Les personnes qui prétendront avoir droit aux secours mentionnés dans l’article 2 du présent décret, se présenteront à la municipalité du lieu de leur résidence, qui en dressera l’état : cet état sera envoyé au directoire du district ; ilen vérifiera les faits, et l’enverra ensuite au directoire du département, qui le fera passer à l'Assemblée nationale avec les observations qu’il jugera convenable. »
Ce décret est adopté.
L'état nominatif des secours,. tant civils que militaires, accordés aux Acadiens et Canadiens, est annexé au décret du 21 février r794.
Signe des temps, l’île Royale, aujourd’hui Cap-Breton, avait perdu la lettre majescule R. Cette île, imbibée de sang français, n’était plus connue par l’Assemblée nationale de France, que sous le nom d’«île royale. » ‘