‹ En route: sept jours dans les provinces maritimesChapitre 5 sur 19 · LANGUE, LA RELIGION ET LA FRANCE · texte numérisé non relu

LANGUE, LA RELIGION ET LA FRANCE

Ceci n’est plus un voyage, c’est une course échevelée. Les sylphes, les farfadets, les gnomes des ballades, les djinns de Victor Hugo, le roi des Aulnes, la cbasse-gallerie de File d’Orléans sont des lourdauds à côté de nous. Par les stores soulevés du wagon, nous ne voyonspasser que des poteaux de télégraphe. Le conducteur nous dit que nous traversons Shédiac.

Nous le croyons sur parole : mais nous n’avons rien vu.

Shédiac-est l’ancienne Gedaïque des Français. Lorsque les mauvaises heures sonnèrent pour la famille acadienne, une minime portion de ces malheureux proscrits vint se réfugier ici. Elle continua pendant quelques années à guerroyer contre l’anglais. L’abbé de la Loutre y fut pris par ces derniers : il expia pendant six ans, dans les cachots de l’île de Jersey sa fidélité à ses ouailles et à son roi. Aujourd’hui, Shédiac compte une population de 5756 personnes, dont 39&0 Acadiens.

La ville est traversée par le chemin de fer <i Europea.n and North American. » C’est à Shédiac que se publie le seul organe français des provinces maritimes, le Monittur Acadiau Ce courageux défenseur des droits et des aspirations d’une race, n’a qu’à pratiquer l’esprit d’union pour voir revenir chez les siens les jours de puissance et des richesses de jadis.

Ici, je désirais serrer la main à ce vaillant confrère. Je voulais lui dire combien nous

applaudissions à la grande lutte. Seul, il conduit là-bas, au nom de nos frères acadiens^

Mais la locomotive est impitoyable. Avec des roulements de tonnerre, elle franchit la distance qui nous sépare de Moncton. Nous allons y passer une partie de la journée.

Tout de même avant de quitter Shédiac un ami me fait part de la note suivante :

«—Shédiac compte 2 nègres, 2 hollandais, 743 anglais, 4,616 français, 41 allemands, 39 indiens, 346 irlandais, 2.2 Scandinaves, 361 écossais, 1 portugais, 32 gallois, 22 origine inconnue.))

Ces chiffres sont à peine dicté par ce voyageur complaisant et déjà nous voilà loin l’un de l’autre. Poussière, nous ne sommes que poussière, — nos cimetières nous le disent — nous dévorons la poussière ; pour nous l’espace ne compte plus.

Moncton est une ville d’avenir. Elle a une population de 5,032 âmes. On y a construit les grandes usines du chemin de fer Intercolonial. Elles emploient régulièrement 6ao, hommes, à part les ouvriers supplémentaires. On y voit

une fabrique de coton, où 250 personnes trouvent de l’emploi. Une raffinerie y est aussi en voie de construction.

M. Pottinger, surintendant général de l’Intercolonial, nous fait les honneurs de Moncton. Il a un tact exquis. Son nom est connu et populaire par tout le Canada. C’est un de nos officiers de chemins de fer distingués. Il s’est fait une réputation méritée dans la gestion et dans tout ce qui concerne les voies ferrées.

Moncton est situé à la tête de la rivière Peticodiac. D’ici, le voyageur peut observer un phénomène qui en vaut la peine. Il y a près de la ville, un endroit que les Français appelaient le Petit coude et que les Anglais nomment The B end. Lorsque la marée monte, on voit se soulever et se former un mur. Il s’avance.

— Gare ! c’est la vague ! Elle atteint de quatre à six pieds ; et en six heures la rivière monte de 70 pieds !

En flânant par la ville nous sommes arrêtés par un vieillard à la figure ouverte, expressive.

Il nous serre la main.

— Vous êtes Français, sans doute ?

— Oui, Français du Canada.

— Et moi je suis Acadien, dit-il. Je me nomme LeBlanc : nous sommes frères.

Il se mit alors à nous raconter toute l’émotion que lui avait causée la célébration de la grande fête de la Saint-Jean-Baptiste, à Québec, en 1880.

— Nous sommes partis cinquante Acadiens pour y prendre part, et de notre vie, nous n’avons jamais rien vu de plus beau, ni de plus grand que la messe dite sur le champ de bataille des plaines d’ Abraham.

Tout en causant ainsi, le père LeBlanc nous pria d’aller lui faire visite, nous disant que pour nous, il décanterait (sic) — verbe actif — (voir Littré,) — un doigt de rum d'un carafon que son arrière grand-père avait emporté avec lui, dans les bois, lors du grand dérangement.

LeBlanc descend de cette poignée de braves, de Chignectou, mise sur ses gardes par ce qui s’était passé du côté de Grand-Pré.

Ils s’embusquèrent. Ils tuèrent le commandant des troupes anglaises et nombre de soldats que

Winslow envoyait vers eux pour incendier leurs maisons et les forcer à prendre le chemin de l’exil.

Tous les Acadiens que j’ai eu le plaisir de rencontrer pendant ce voyage, — et depuis j’ai eu l’occasion de vivre avec eux — causent le français. Ils se rappellent de leur origine avec fierté. Ils tendent de plus en plus à former un groupe à part, destiné à jouer bientôt un grand rôle politique dans les provinces maritimes. La plupart d’entr’eux se plaignent d’être desservis par des prêtres qui ne leur parlent que l’anglais. Us aiment leurs curés : ils les respectent, mais ils ne comprennent guère leur langue.

C’est que voyez-vous tout est souvenir, tout est énergie, tout est nationalité chez ce peuple.

Toujours et partout il a protesté de son dévouement à la religion catholique et à la France.

Suivez ses tronçons épars de par le monde. Vous retrouverez sans cesse ces mots dans leur bouche :

— Nous sommes Catholiques et Français.

En 1884, un historien américain appelait les Acadiens, les Confesseurs de la foi, « the acadian Confessors of the Fait h. »

Il avait raison.

Leurs descendants n’ont pas oublié ces grandes traditions des anciens. Le Moniteur Acadien écrivait à propos d’une convention acadienne tenue à Miscouche :

— L’Acadie française ne mourra pas.

« On peut le dire avec certitude.

« Il a été décidé d’enrayer le mouvement d’émigration aux Etats-Unis, en détournant le courant des émigrants du côté des terres vacantes du îîouveau-Brunswick. Une société de colonisation a été fondée à cet effet.

» D’autres résolutions se sont rattachées à la langue et à l’éducation française. On a transmis une adresse au gouvernement de l’île du Prince Edouard mandant que l’enseignement de la langue française, dans les districts scolaires français soit mis sur le même pied que 'renseignement de la langue anglaise ; que les professeurs reçoivent pour l’enseignement du français les

mêmes rémunérations pécuniaires et avancements que pour l’enseignement de l’anglais ; et que l’inspection des écoles se fasse en français comme en anglais dans les localités françaises.

» Pour la propagation de la langue, qui se perd considérablement, surtout sur l’île et à la Nouvelle-Ecosse, une Ligue française , a été organisée.

» Des résolutions importantes sur l’agriculture et l’industrie ont été adoptées : le rapport de la troisième commission, sous la direction de l’abbé Doucet, curé de Poquemouche, et du père A. Cormier, a été confirmé au milieu des vivats universels et avec un enthousiasme délirant. Le drapeau tricolore, c’est-à-dire le drapeau de la France, est désormais le drapeau national de l’Acadie française, comme il est le drapeau de tous les Français du monde.

» Comme marque distinctive de la nationalité acadienne, il a une étoile dans la partie bleue du drapeau ; c’est l’étoile de l’Assomption. L’air national est Y Ave Maris Stella du chant grégorien, avec des paroles françaises.

» La scène qui a accompagné l’adoption du ■drapeau et le chant de Y Ave Maris Stella, a été solennelle et touchante. Grand nombre pleuraient. C’est qu’au lieu de la mort nationale rêvée par ses persécuteurs, le peuple Acadien a salué en ce moment dans son drapeau l’emblème de la vie nationale se levant sur lui pour la première fois depuis 1713. »

Voilà des faits concluants et touchants, n’estce pas ?

Mais l’impitoyable wagon nous entraîne.

Dans sa précipitation notre chasse-pierre rencontre une vache. Il l’a lance par dessus une clôture, et la locomative de continuer à cracher, à souffler, à dévorer l’espace.

Nous traversons de nuit le comté de Kent. C’est un jour d’élection. Le comté est appelé à se choisir un député aux Communes. De tous côtés, on entend crier :

- — Un Acadien vient d’être élu — Hourra pour Landry !

En plusieurs endroits, on allume des feux de

sept jours

 Campbelltown nous retrouvons de nouveau notre excellent ami M. MacDonald. Un souper* plantureux, nous attend à la gare. Il se fait tard. Les dames sont installées le mieux possible dans les hôtels du voisinage. Les hommes se tapis-1' sent sur les bancs du wagon.

Au matin, nous assistons à une messe basse : elle est dite dans la jolie église de Campbelltown.

U lie missa est à peine prononcé.

— En route ! vient nous crier de nouveau le conducteur.

— En route toujours ! répétons-nous en chœur.

L’après-midi nous surprend à causer avec les citoyens de Rimouski. Des tables sont dressées sous les sapins du parc. Prévenues du passage du syndicat de la ' presse, les dames de Rimouski lui avait ménagée la surprise d’un Tu?ich. Le maire de la ville M. Gauvreau, le Dr Fiset ancien député, M. Billy député aux Communes, M. Asselin député à l’Assemblée législative, tout le barreau, tout Rimouski, se

donnent la main poür lui être agréable. Pendant une heure, les allées du parc de M. Asselin Ont retendes de l’écho de la plus grande gaieté gauloise.

En cette occasion on a présenté des adresses à la presse. Elle y a répondu avec sa modestie otdinaire.

Avant de serrer la main à leurs hôtes, les journalistes se rendirent à l’évêché pour y témoigner de leur respect à Monseigneur Langevin, puis au Séminaire, où la demande d’un grand congé, faite et obtenue par notre confrère M. Desmarets^ de Saint- Hyacinthe eut le plus grand succès.

Le jeune temps ! Oh le bon temps !

Toutes ces têtes d’écoliers aux yeux pétillants de joie, semblaient dire malicieusement à cha cun de nous :

— Transiit benefaciendo.

Ces MM. passent vite : mais en faisant le bien.

A la Rivière-du-Loùp, on nous donna une

SEPT JOUES

sérénade. Elle ne prit aucun de nous par surprise. Chacun se figura que cela lui était dû. Décidément, nous étions habitués à cette vie de grand seigneur.

De la Rivière-du-Loup, course vertigineuse. Jusque-là nous lie pouvions avoir une idée de la rapidité que pouvait atteindre notre train. D’ici à la Pointe Lévis, il y a une distance de 120 milles. En 2 heures et 35 minute, nous la franchissions.

A la gare, notre confrère, M. Joseph Roy, dü Quotidien , remercia les autorités de l’Intercolonial, particulièrement MM. Pottinger et Rodrigue MacDonald, du voyage que Venait de faire le syndicat de la presse de Québec. Il fit une délicate allusion à la courtoisie de M. Collingwood Schrieber. Il n’oublia pas les propriétaires des lignes des bateaux à vapeur — service de la baie de Fundy et du détroit de Northumbufland, et termina en faisant l’éloge de l’activité, de la patience, de l’intelligence que notre président, M. Levasseur, et que notre secrétaire, M. le docteur Dionne avaient déployées pendant le cours de cette excursion.

Nous étions à quai.

Chacun semblait ravi de son voyage. Si la' presse de Québec a fait plaisir à ses confrères de là bas en les visitant, je n’ai pas besoin de dire que l’impression laissée par nos camarades les journalistes des provinces maritimes n’a été égalée que par les bons souvenirs que nousavons emporté d’eux et de leurs beaux pays.

Partis le lundi 17 septembre a 8 heures du matin, notis étions de retour à Québec le dimanche suivant 23 septembre à 8.30 du soir, après avoir parcouru à toute vapeur les districts de Montmagny, de Kamouraska, une partie de celui de Rimouski, le Nouveau Brunswick, la Nouvelle-Ecosse, l’île du Prince-Edouard.

J’extrais de mes journaux de route, ce modeste récit. Il a raconté l’emploi de ces sept jours passés dans les provinces maritimes. Ami lec* teur s’il vous a fait passer un quart d’heure de distraction, veuillez croire, que c’est moi qui demeure votre obligé.

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