‹ En son nom; Pierre Valdo et les "Pauvres de Lyon" (volume 2)Chapitre 13 sur 16 · CASSIN · texte numérisé non relu

CASSIN

ï> Aucassin était aimable et beau. Il était grand et bien fait ; ses jambes, ses pieds, son corps, ses bras, tout était parfait. Ses cheveux étaient blonds et un peu bouclés ; ses yeux étaient comme de la fourrure grise, car leur couleur était un mélange d'argent et de bleu, et ils riaient quand il regardait. Son nez était grand et bien planté. Son visage parlait et attirait.

Enfin, tout plaisait et rien ne déplaisait dans vSa personne. Mais ce jeune homme était si complètement dompté par l'amour, — qui dompte tout le monde — qu'il ne voulait s'occuper de rien d'autre. Il ne voulait pas être chevalier, ne voulait pas porter les armes, ne voulait pas aller au tournoi ; en un mot, il ne voulait rien faire de ce qu'il aurait dû faire...

» Son père en était très tourmenté, et il lui dit un matin :

» — Mon fils, prends tes armes, monte à cheval, défends ton pays, sois le protecteur de ton peuple!... S'ils te voient au milieu d'eux, cela leur donnera plus de courage ; ils se battront mieux pour défendre leurs vies et leurs toits, pour ta terre et la mienne.

' » — Mon père, dit Aucassin, pourquoi me dites-vous cela ?. . . Que Dieu n'exauce jamais mes prières si je monte à cheval, ou si je vais au tournoi ou à la guerre avant que vous m'ayez donné Nicolette, ma mignonne, ma douce amie que j'aime si tendrement...

» ■ — Mon fils, dit le père, cela ne peut pas être... Renonce à jamais à tes rêves sur cette captive que les Sarrasins ont amenée d'une terre étrangère et qu'ils ont vendue au vicomte. Il l'a

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élevée, il l'a fait baptiser et elle est sa filleule. Un jour, il la donnera à quelque brave soldat qui vit de son épée et qui la nourrira. Mais toi, mon fils, quand le temps viendra où tu voudras te marier, je te donnerai la fille d'un roi, ou au moins la fille d'un comte... Il n'}^ a pas, dans toute la Provence, un homme si riche qu'il ne te donne volontiers sa fille en mariage, si tu le désires. y> Ainsi parla le vieillard. Aucassin répliqua : » — Kélas ! mon père, il n'y a pas au monde de principauté qui ne se sentît honorée, si ma mignonne Nicolette, mon doux amour, allait y régner... Si elle était reine de France ou d'Angleterre, si elle était impératrice d'Allemagne ou de Grèce, elle ne serait pas plus élégante, ni plus gracieuse, ni plus aimable, ni plus angélique...»

A cet endroit de son récit, le troubadour fit signe à la jeune fille qu'il avait appelée mademoiselle Anne, laquelle connaissait la musique et les paroles de la petite romance. Une des filles du village se joignit à elle et, formant ainsi un trio, ils se mirent à chanter :

« Aucassin n'a pas de cesse Que son père ne lui laisse Nicolette la bien faite.

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Lors, sa mère le menace :

— Ah ! faible, que veux-tu faire !

— Nicolette est cointe et gaie. . . .

— Nicolette est une esclave I. . . .

Puisque femme tu veux prendre, Prends femme de haut lignage. . . .

— Mère, je ne puis le faire. . . .

Nicolette est débonnaire ;

Son corps gent, son clair visage Sont les maîtres de mon cœur.

Il faut que son amour j'aie, Car trop est douce ! >

I^e commandant de l'escouade de police avait bien compris tout le pouvoir que devaient avoir l'imagination, le sentiment et la religion sur une assemblée comme celle qui se trouvait dans le cabaret. Pendant le récit de la petite histoire d'amour et les chants du troubadour, la foule des flâneurs, qui était restée dehors, fit irruption par la grande porte du cabaret. I^es palefreniers qu'on avait laissés près des chevaux s'arrangèrent de manière à ce qu'un seul d'entre eux les prît tous sous sa garde ; et celui-là, en voyant ce qui se passait, se mit à lier toutes les brides ensemble et à les attacher à un licou au coin de la maison, et suivit ses camarades.

D'un autre bâtiment, qui servait de cuisine, arrivèrent encore deux on trois jeunes femmes,

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plus âgées qu'Anne et ses compagnes, auxquelles aussi on fit place sur un des bancs. Ce fut une interruption, mais, aussitôt que les femmes furent assises, le troubadour continua :

« Quand le comte Garin de Beaucaire vit qu' il ne pouvait arracher Nicolette du cœur d'Aucassin, il alla trouver le vicomte, qui était son vassal, et lui dit :

« — Monsieur le vicomte, il faut que nous nous débarrassions de votre filleule Nicolette... Maudit soit le pays où elle est née, car elle m'enlève mon Aucassin, qui devrait être chevalier, et qui refuse de faire ce qu'il devrait faire. Et si je puis l'attraper, je la brûlerai sur un bûcher et je vous brûlerai aussi...

a. — Monsieur le comte, répliqua le vicomte, je suis bien marri de ce qui est arrivé, mais ce n'est pas ma faute. J'ai acheté Nicolette de mon argent ; je l'ai élevée, je l'ai fait baptiser et elle est ma filleule. Je voulais la marier à un beau jeune homme de ma maison, qui lui aurait volontiers gagné son pain, — ce qui est plus que votre fils Aucassin ne pourrait faire. — Mais, puisque telle est votre volonté et votre bon plaisir..., j'enverrai ma filleule dans un pays lointain, où Aucassin ne la verra plus jamais...»

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I^e petit auditoire du troubadour peu habitué à des sensations de cette espèce, et dont un bon nombre étaient aussi sensibles que des enfants au charme d'une histoire bien racontée, se pressait de plus en plus autour de lui.

Avec le plus rare des dons, et celui qui s'acquiert le moins par l'étude, le troubadour leur parlait sur un ton de causerie familière. Ses yeux qu'il promenait sur tout son auditoire rencontraient bien des visages sympathiques qui encourageaient à la fois son éloquence et la familiarité de sa causerie... A la fin, quand il ne douta plus que dans la confusion qui avait accompagné l'entrée des femmes, Jean de Lugio n'eût quitté le siège qu'il occupait derrière la porte intérieure du cabaret, et qu'il ne fût sorti de la chambre sans avoir été remarqué..., son regard s'adressa directement au capitaine.

Et il continua l'histoire gardant toujours le ton d'une causerie familière :

a — Ne manquez pas de le faire, cria le comte Garin au vicomte, sinon de grands malheurs vous arriveront...

« En parlant ainsi, il quitta son vassal.

« lyC vicomte avait un superbe palais clos de hautes murailles, et qui était entouré d'un

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jardin plein d'arbres. Il mit Nicolette dans une des chambres de ce palais, au plus haut étage. Elle eut pour seule compagne une vieille femme, et on leur donna du pain, de la viande, du vin et tout ce qui était nécessaire à leur subsistance. Il ferma ensuite la porte et la masqua de manière à ce que personne ne pût la trouver. Il ne laissa d'autre ouverture à cette chambre que la fenêtre qui était très étroite et qui s'ouvrait sur le jardin. »

Ici le conteur fit de nouveau signe aux deux jeunes filles et ils chantèrent ensemble :

< Nicolette est en prison mise Dans une chambre voûtée, Faite par grande industrie, Et merveilleusement peinte.

A la fenêtre de marbre S'appuya la jeune fille :

Blonde était sa chevelure, Bien faits étaient ses sourcils, Face claire et attrayante ; Jamais plus belle ne fut !

Son regard, dans le jardin.

Vit la rose épanouie.

Et les oiseaux qui jouaient...

Lors, se plaignit l'orpheline :

— Las ! Pourquoi suis-je captive?

Pourquoi suis-je en prison mise,?

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Aucassin, damoiseau sire,

Depuis un long temps déjà

Je suis votre douce amie,

C'est pour vous que l'on m'a mise

En cette chambre voûtée

Où passe ma triste vie ;

Mais, par Dieu, fils de Marie,

Longuement n'y resterai

Si je le puis faire. j>

Alors le troubadour continua :

« Nicolette fut donc mise en prison, comme vous venez de l'apprendre, et bientôt le bruit courut dans le pays qu'elle avait disparu... I^es uns disaient qu'elle s'était enfuie, les autres que le comte Garcin de Beaucaire l'avait fait mourir.

« Tout désolé de la joie que cette nouvelle semblait causer à certaines personnes, Aucassin alla trouver le vicomte.

« — Monsieur le vicomte, dit- il, qu'avez-vous fait de Nicolette, mon doux amour, la chose que j'aime le plus au monde? Vous l'avez volée !... Soyez bien sûr, vicomte, que si j'en meurs, le blâme tombera sur vous... Car, sûrement, c'est vous qui détruisez ma vie, en m' arrachant ma mignonne Nicolette.

« — Beau seigneur, répondit le vicomte, laissez là cette Nicolette, car elle n'est pas digne de vous;

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c'est une esclave que j'ai achetée de mes deniers, et elle doit devenir la femme d'un jeune homme de sa condition, d'un pauvre homme, et non pas d'un gentilhomme comme vous, qui ne devrait épouser que la fille d'un roi, ou au moins la fille d'un comte. Et qu'en résulterait-il pour vous, si vous faisiez une dame de cette vile créature, et si vous l'épousiez?... Vous seriez heureux vraiment, très heureux, car votre âme habiterait à jamais l'enfer, et jamais vous n'entreriez en paradis...

« — En paradis, répliqua Aucassin avec colère, et qu'ai- je à faire là? Je ne me soucie pas d'y aller, si ce n'est avec Nicolette, ma douce Nicolette, que j'aime tant.

» En paradis!... Et savez- vous quels sont ceux qui y vont, vous qui pensez que c'est un lieu où je devrais souhaiter d'aller?... De vieux prêtres, de vieux estropiés, de vieux borgnes qui sont étendus nuit et jour devant les autels, malades, misérables, grelottants, à moitié nus, à peine nourris, morts déjà avant de mourir!... Voilà ceux qui vont en paradis !... Ce sont de si piteux compagnons que je ne désire pas aller en paradis avec eux...

)> Mais en enfer, j'irais volontiers; car en enfer

sont les bons prêtres, les beaux chevaliers tués dans les batailles et dans les grandes guerres, les braves capitaines et les hommes de noble lignée. Avec tous ceux-là j'irais volontiers.

» — Arrêtez ! dit le vicomte ; tout ce que vous pourriez dire et rien ce serait la même chose : jamais vous ne reverrez Nicolette. Et si vous continuez à protester, vous nous exposerez tous deux au plus grand des malheurs. . . Car nous sommes en danger d'être brûlés par l'ordre de votre père, — Nicolette et vous, et moi par-dessus le marché. . .

» — Malheur à moi !... s'écria Aucassin plein de fureur. Et il quitta le vicomte qui n'était pas moins irrité que lui. »

Les auditeurs, ne voulant pas perdre un mot de l'histoire, se pressaient de plus en plus autour du chanteur et ne s'étaient pas laissés distraire un instant de l'écouter... quand un nouveau voyageur fit son apparition devant la pauvre auberge.

— Holà ! holà ! criait-il ; n'y a-t-il donc personne pour prendre soin de mon cheval?...

Antoine, le valet d'écurie, se précipita dehors et s'aperçut avec consternation et épouvante que

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tous les chevaux avaient disparu. . . Désespéré et hors de lui, il prit cependant le cheval de l'étranger comme si rien n'était arrivé, en lui disant :

— Je m'occuperai de votre cheval, monsieur, soyez tranquille... Voulez- vous entrer dans la maison?... Il y a là le meilleur troubadour du pays qui raconte l'histoire de Nicolette. Je prendrai bon soin de votre cheval, monsieur ; reposezvous-en sur moi.

Ce que redoutait le pauvre Antoine, c'était que le maître de l'animal nouvellement arrivé ne restât dehors.

I^ digne homme traîna quelques instants à donner des ordres au sujet de son cheval. Le pauvre Antoine mourait d'envie de lui demander s'il n'avait pas rencontré sur sa route cinq chevaux tout sellés. Mais il n'eut pas le courage de confesser sa faute et il se dit, du reste non sans raison, semblait- il, que si l'étranger avait aperçu une pareille cavalcade, il en aurait certainement parlé. . .

A force de prières, il finit par persuader au voyageur d'entrer dans la taverne, et, avec une attention qui ne lui était pas habituelle, il ferma la porte derrière le voyageur. Il entendait encore le trio, les jeunes filles chantant avec le trouba-

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dour. lyC pauvre garçon damnait maintenant Aucassin et Nicolette, les accablant de malédictions et d'anathèmes tels qu'on n'en avait jamais entendu de pareils, et il souhaitait que tous les troubadours fussent de l'autre côté de la mer... S'il ne parvenait pas à retrouver les chevaux avant que son maître ou l'ofi&cier du viguier s'aperçussent de leur absence, lui, Antoine, serait bien fouetté avant d'aller se coucher... cela était certain. Pas de fête de Noël pour lui : cela aussi était certain. Et le pauvre garçon n'était pas du tout sûr qu'à l'entrée du froid hiver on ne lui mettrait pas les menottes, et qu'il ne serait pas enfermé dans une de ces affreuses prisons dont lui avaient parlé les gendarmes. . .

Aussitôt qu'il eut fermé la porte, au lieu de conduire à l'écurie le cheval essoufflé et trempé de sueur qu'on lui avait confié, comme il savait bien qu'il eût dû le faire, il l'attacha par la bride fermement, mais à la hâte, et courut de toutes ses forces jusqu'au sommet de la colline, d'où ses yeux pourraient embrasser toute la campagne.

— Après tout, se dit-il, quel que soit le chemin qu'elles aient pris, ces maudites bêtes sont toutes attachées ensemble...

Kt il se rappela avec beaucoup de soulagement

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que l'histoire de Nicolette et d' Aucassin était très longue, — une des jeunes filles le lui avait dit à l'oreille. Peut-être resteraient-ils dans la taverne plus longtemps que le capitaine n'avait dit... si du moins le troubadour réussissait à les amuser. — Ah ! Antoine, vous pouvez vous reposer sur le troubadour. Il déploiera tous ses moyens pour les amuser. C'est pour cela qu'il est là, pour les retenir tous pendant les précieuses minutes qu'il faut à Cœur- Blanc pour atteindre I/yon.

Antoine suivit donc la route jusqu'au petit monticule d'où Jean de Lugio avait d'abord aperçu le groupe rassemblé devant le cabaret. Le pauvre garçon arriva sur la hauteur tout hors d'haleine et scruta le vaste horizon. Là-bas quelques vaches, un voyageur ou deux qui cheminaient solitairement, des nuages de poussière qui s'élevaient de la chaussée et pourraient bien cacher quelque chose. . . ceci ou cela, ou autre chose, qui pouvait dire?... mais des chevaux, rien qui en annonçât...

Le malheureux garçon grimpa sur un arbre, mais il ne fit que perdre du temps, car il ne vit rien. Tout ce qu'il découvrit, ce fut Philippe de Fontroyes, le boiteux, qui rentrait chez lui clopin-clopant, avec sa triste vache. Il s'élança

à sa rencontre, mais Philippe était très sourd, et, comme tous les gens bêtes, il ne répondait jamais à une question avant de savoir quel était c^lui qui la posait, pourquoi il la posait et dans quel but il la posait. Quand il fut enfin éclairé sur ces trois points, il se décida à répondre :

— Des chevaux !... non, pas de chevaux; non, non ! pas de chevaux !...

Il avait vu une paire de mulets qu'un homme avec un pourpoint rouge conduisait. Il y avait deux heures de cela. Mais pas de chevaux... Philippe avait des yeux et aurait certainement vu passer Cœur- Blanc, le cheval du troubadour et celui de l'étranger qui venait d'arriver, en tout trois chevaux, et il avait au moins assez de mémoire pour se le rappeler. Son assurance qu'il n'avait vu passer aucun cheval était donc fort décourageante pour Antoine. . .

Pauvre garçon !... Use tourna un moment vers la taverne ; il pensait à la gracieuseté et à l'amabilité avec laquelle lyoulou lui avait parlé ce matin même, et au ruban bleu qu'il comptait lui donner le lendemain ; et en même temps, faut-il le dire?... il pensa à son costume des jours de fête qu'il gardait dans son coffre, dans le misérable grenier où il dormait. Mais il pensa aussi

au fouet qu'il était sûr de sentir sur son dos, s'il était découvert. Il ne verrait jamais plus loulou, ni ses beaux habits. Il regarda une dernière fois la taverne, et s'enfuit le long de la chaussée — loin d'elle et de Lyon ! — aussi vite que ses jambes purent l'emporter.

Le troubadour, qui voyait tout, vit, ou sentit, ou devina l'entrée du nouveau venu, et il entendit Antoine qui fermait la porte extérieure de la taverne. Il n'en continua pas moins son récit. L'étranger, d'un geste courtois, fit comprendre qu'il ne voulait pas l'interrompre et prit près du grand feu le siège que dame Gravier, pour faire montre de son hospitalité, lui fit donner avec beaucoup d'empressement.

Le capitaine se secoua comme s'il avait un peu sommeillé pendant les derniers refrains, puis il se remit à écouter le troubadour qui chanta cette petite chanson avant de continuer son histoire :

Lors Aucassin s'en retourne, De douleur l'âme navrée Par l'absence de sa mie, De sa mie au clair visage Qu'il ne pouvait retrouver.

Rien ne le peut consoler. . . .

Il s'en va vers le palais Dont il franchit les degrés ;

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Puis il entre en une chambre Où ses yeux fondent en eau.

— Ah ! dit-il, ma Nicolette, De si belle contenance, Si belle en tout et partout :

A parler comme à se taire, A rire comme à bouder, A jouer comme à baiser.

Ah ! ma Nicolette aimée, Où donc êtes-vous, ma mie.

Quand je suis près de mourir Du chagrin que j'ai pour vous, Ma douce amie ?. . . .

Il est difficile de décrire l'effet que produisirent les vers qui terminaient la petite chanson, les trois voix chantant en parfait unisson et avec le même entrain, montant rapidement d'une octave au-dessus de la clef à laquelle elles auraient dû revenir.

Le troubadour continua alors son récit :

« Dans l'intervalle, la lutte continuait et le comte Bougars serrait de près le comte Garin. Il avait mille hommes d'armes dans un camp, et il en avait mille dans un autre. Et pendant qu'Aucassin était enfermé dans sa chambre, se lamentant après sa chère Nicolette, le comte amenait de grands béliers pour abattre les portes de la ville.»

— Ah oui ! grommela le capitaine, parlez-nous des béliers. J'ai moi-même été sergent dans une compagnie d'artillerie à Gron !...

lyà-dessus, il vida son verre et, se renversant dans sa chaise, il ferma les yeux pour mieux écouter, comme font certaines personnes à l'église pour mieux entendre le prédicateur.

«...Il amena d'un côté de la ville un bélier sous le commandement d'un brave sergent, et d'un autre côté, il en amena un second commandé par deux comtes et un duc.

» Enfin, quand il crut que tout était prêt, il massa des deux côtés de la ville tous ses fantassins et ses cavaliers pour donner l'assaut...

— Qu'avait- il besoin de cavaliers pour ouvrir une brèche? grommela l'officier.

— Je demande pardon à monsieur le capitaine, dit le troubadour qui avait fait cette faute à dessein, mais le collègue qui m'a conté cette histoire n'avait pas vu autant de sièges que vous.

— Je le crois bien, je le crois bien... grommela l'ivrogne, satisfait du succès de son interruption.

lyC troubadour continua du même ton qu'auparavant et comme si le capitaine était son seul auditeur.

a Tout le monde de la ville fut appelé sous les

armes pour défendre ses murs. On supposait que l'attaque se ferait à l'est de la ville, parce que la brèche s'y trouvait...

— Oui, oui, sans doute, l'attaque se fera là où se trouve la brèche, grommela le vétéran, en faisant d'un air suffisant un signe de tête à l'aubergiste et à ses compagnons, comme pour dire : « Bien sûr que nous connaissons la guerre mieux que ces chanteurs ambulants.»

Le troubadour continua :

n I^e principal corps des assaillants aurait bien pu commettre une grande faute, si on avait laissé faire les ducs, mais le brave sergent dont je vous ai parlé. . .

Il nous est impossible de vous dire quelles merveilles le sergent allait accomplir de son côté, et le duc et le comte du leur dans leurs efforts pour rivaliser avec un sergent aussi formidable. . . car, à ce moment critique, le cheval qu'Antoine avait laissé geler, pensant qu'il était temps que l'on s'occupât de lui, fit entendre un hennissement qui n'annonçait rien de bon... Ce hennissement résonna dans la salle pleine de monde ; l'aubergiste lui-même se leva de sa chaise, regarda au-

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tour de lui et, voyant que tous les domestiques couraient dehors, il les suivit. I^e maître du cheval et les gendarmes en firent autant, et le troubadour et les jeunes filles furent laissés seuls dans cette confusion.

— Antoine ! Antoine !... où est Antoine?...

Le nom d'Antoine partait de toutes les bouches. A dire vrai, de telles clameurs dans la taverne n'étaient pas rares. I^e pauvre Antoine était l'homme à tout faire, toujours appelé.

— N'allez pas dans le froid, monsieur, dit Jean Gravier, habitué à faire valoir les misérables ressources de sa pauvre taverne par les mensonges les plus audacieux: rentrez dans l'auberge, je vous en prie ; ma femme a préparé un bon souper. Antoine a conduit les chevaux à l'abreuvoir. . .

— A l'abreuvoir !... dit l'étranger avec un juron ; pourquoi n'a-t-il pas soigné le mien?... pourquoi ne lui a-t-il pas donné une litière, comme il avait dit qu'il le ferait?... Pourquoi m' a-t-il trompé?... Mon cheval a eu le temps de geler pendant que vous et vos gens vous chantez vos chansons d'amour.

— Voyez ! dit Jean Gravier, je vais le bouchonner et l'étriller moi-même. — Il conduisit

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la pauvre bête à l'écurie, en se demandant où était Antoine avec les autres chevaux, et fit signe à Ode, un des camarades, de le suivre.

— Jean Gravier, venez ici, pourquoi tout ce tapage? et qu'avez- vous fait des chevaux de ces honorables gendarmes de l'évêque et du chapitre de I^yon? C'est en ces termes, avec des jurons, des hoquets, et toutes sortes de malédictions que debout sur les marches de la maison le chef des policiers interpellait le cabaretier.

Jean Gravier faisait semblant de ne pas entendre...

— Venez ici, chien de cabaretier, et répondez à l'accusation portée contre vous.... Telle fut la seconde sommation de cet imbécile d'ivrogne qui, sentant bien qu'il n'était guère capable de courir après le coupable, voulait par la hauteur de son ton et la dureté de ses paroles regagner ce que lui enlevait l'impuissance de ses jambes.

Jean Gravier n'osa pas s'éloigner...

— Pour l'amour de Dieu, trouvez les chevaux. Ode. Que Pierre remonte la route et qu'André la descende : ils devront les découvrir, à moins que cette brute d'Antoine n'ait eu l'heureuse inspiration de les mettre tous à l'écurie...

Avec cette bienheureuse idée qui lui fournissait

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un nouveau mensonge, il se tourna vers l'étranger qui le suivait furieux et dit :

— Je n'avais pas réfléchi, monsieur. Le garçon les a tous conduits à l'écurie, il faisait si froid.

— Il les a conduits à l'écurie? pourquoi n'y a-t-il pas mené le mien? que m'importe les chevaux des autres? Je vais étriller le mien moi-même !

Kt Jean Gravier fut laissé seul, livré à la rage du capitaine ivre. . .

Mais il n'est pas nécessaire de rapporter ici sa colère ni celle des deux soldats qui encourageaient leur chef et applaudissaient à ses menaces et à ses injures. Jean Gravier baissa la tête devant l'orage, avoua qu'il était naturel que ses hôtes fussent indignés, mais il voulut leur persuader qu'ils se trompaient ; et répétant son mensonge, il affirma hautement que les chevaux se trouvaient à l'écurie, et — à part lui — il priait tous les saints du calendrier que cela pût être vrai, . . Il fut tiré de l' embarras où il allait être d'imaginer de nouveaux mensonges par une clameur d'André, qui apparut sur la route avec quatre des cinq chevaux... Il venait de les trouver derrière un vieux moulin, à deux cents mètres de là, sur la route de Lyon, dans une

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direction exactement opposée à celle qu'Antoine avait prise.

Hélas ! pourquoi le pauvre Antoine n'avait-il pas osé demander à l'étranger s'il n'avait pas rencontré cinq chevaux tout sellés?... il aurait alors pris le bon chemin au lieu du mauvais, il aurait trouvé les chevaux, les aurait ramenés sans avoir été découvert, il aurait le jour de Noël donné son ruban à Loulou, il aurait luimême revêtu ses beaux habits... tandis que maintenant le pauvre garçon fuyait à travers champ comme si sa vie était menacée.

André s'approcha, conduisant les chevaux, et personne ne remarqua d'abord qu'il n'y en avait que quatre, quand il en fallait cinq... mais, aussitôt qu'il arriva à la taverne, l'absence de Cœur- Blanc fut manifeste.

— C'est ce maudit voleur de chevaux de Meyzieux, s'écria le tavernier, et il a volé le meilleur cheval de tous. Là-dessus, Jean Gravier rentra tristement dans la taverne, et se mit à songer au mensonge qu'il aurait à inventer pour rassurer le paisible personnage aux cheveux blancs qui était assis derrière la porte. . .

Mais, comme le lecteur le sait déjà, le paisible

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personnage aux cheveux blancs était parti depuis longtemps.

Dans r entretemps, Jean de I^ugio avait ajouté à la distance qui le séparait de la taverne tout l'espace qu'avait pu fournir les plus longues enjambées de son coursier. I^e soleil avait encore une bonne heure à luire avant son coucher, quand il échappa aux gendarmes après la perte de temps qu'il avait dû subir.

Jean de I^ugio n'avait pas sauté en selle aussitôt qu'il s'était trouvé libre; il avait commencé par couper la longue courroie qui attachait les chevaux au mur de l'auberge et s'en était servi pour les conduire tous les cinq du côté de l'abreuvoir, où ils avaient l'habitude d'aller boire. S'il y en avait dans la chambre de l'auberge qui avaient entendu leurs pas, ils avaient dû supposer que quelque valet les conduisait à l'abreuvoir et à l'écurie, maintenant que la nuit était venue... Pendant que les chevaux buvaient, Jean de Lugio sauta sur Cœur-Blanc. Sans lâcher la courroie, il avança prudemment pendant environ deux cents mètres vers un moulin abandonné, entouré de taillis derrière lesquels il pouvait s'abriter. Il s'arrêta en cet endroit malgré son désir de ne pas perdre de temps, et

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rattacha les chevaux tous ensemble. Ce fut alors seulement qu'il laissa courir Cœur-Blanc, et pendant les quinze minutes qui suivirent il alla comme le vent.

Il comprit alors — ce que le lecteur sait déjà — que le troubadour au salut duquel il avait répondu, mais sans vouloir l'écouter, avait agi en vrai ami dans le moment critique oii il n'avait pas d'autre ami... C'était un des affiliés des Pauvres de Lyon : les paroles qu'il avait prononcées l'avaient bien fait voir.

Il avait reconnu Jean de Lugio, mais il lui avait fallu une minute pour savoir qu'il ne se trompait pas... Le brave garçon comprit enfin que le prêtre que les Pauvres de Lyon aimaient et honoraient, allait se jeter dans un grand danger..., et ce fut alors qu'il se mit à le poursuivre et à le héler dans l'espoir de lui faire éviter la taverne, où il venait de passer, et de le faire ainsi échapper aux regards et à l'interrogatoire des agents de la police.

Il avait lui-même eut soin de les éviter, car la réputation de ces policiers lyonnais était si mauvaise que les gens paisibles évitaient autant que |;)OSsible de se trouver sur leur chemin.

Le prêtre comprenait maintenant que ce brave

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garçon était courageusement venu à son secours, et s'était exposé à partager son sort, afin de pouvoir l'assister. Le danger n'était pas passé cependant, et Jean de lyUgio devait rester inquiet jusqu'à ce qu'il eût traversé le long pont. Il n'entendit aucun cri derrière lui, et Coeur-Blanc, courant à bride abattue, faisait plus d'un quart de mille par minute.

Heureusement, il rencontra d'abord très peu de voyageurs sur la grand' route, et son furieux galop ne fut guère remarqué. Quinze minutes s'écoulèrent avant qu'il osât ralentir le pas de son cheval... Les clochers de Lyon se montraient maintenant dans le lointain. Il vit que le soleil était encore assez haut pour lui permettre de passer le pont-levis sans qu'il fût arrêté, et continuant sa route sans trop ralentir son cheval, il se joignit aux groupes de ceux qui entraient dans la ville, et s'aventura même à s'entretenir avec quelques-uns d'entre eux des fêtes qu'on préparait. Le chapitre voulait cette année-là donner plus d'éclat que jamais à la célébration de Noël, peut-être afin de montrer aux habitants de Lyon quels grands avantages leur assurait le nouvel ordre des choses, qui donnait à leurs pasteurs le gouvernement temporel de la ville et

des faubourgs aussi bien que le gouvernement des âmes...

I^e prêtre se sentit rassuré et comme protégé par la compagnie d'un bon fermier que son frère avait invité à venir passer avec lui le jour de fête. Il entra en conversation avec lui. Devant eux s'avançait une voiture rustique occupée par la femme et les filles du fermier. I^a conversation tomba comme toujours sur la croisade. I^e fermier fit preuve de la plus grande ignorance sur la cause de l'entreprise et la géographie des lieux saints, et le prêtre fit de son mieux pour l'éclairer.

— Et les chevaliers seront-ils de retour à Pâques ?

— Dieu seul le sait ! répliqua le prêtre en s' inclinant.

— Oui, Dieu le sait, mais qu'en pensez-vous vous-même ? Ils sont partis depuis longtemps. . .

— C'est un long voyage, dit le prêtre.

— Pas aussi long, je suppose..., que le voyage que ces beaux Anglais ont fait pour venir ici.

— - Oh ! dit Jean de lyUgio, beaucoup plus long.

— Plus long que le leur?... Pourquoi ont-ils donc traversé la mer alors ? Pourquoi ne sontils pas venus par terre?...

Le voyageur lui expliqua que l'Angleterre était une île, et qu'il fallait que le roi d'Angleterre traversât la mer, quand il voulait sortir de son royaume.

— Et est-ce que le roi Saladin et ce vilain démon de Mahound habitent aussi une île? Je crois, dit le gros fermier, que je serais allé à la guerre sainte moi-même si j'avais pu y aller par terre...

I^e prêtre lui enseigna que la ville sainte n'était pas dans une île, et qu'on pouvait y aller par terre. — Du temps des croisades précédentes, ditil, beaucoup de chevaliers s'y rendirent par terre ; ils firent toute la route sur leurs bons chevaux ; mais il en périt tant que les rois sont partis en bateaux cette fois pour arriver plus vite.

Oh ! s'écria son compagnon, ils ont eu grand tort, car beaucoup d'hommes y iraient par terre qui ne voudraient jamais y aller par mer... J'en suis un, Philippe que voilà en est un, Jean, Hubert, Joseph... je pourrais vous en nommer sept qui partiraient s'il ne fallait pas aller sur l'eau.

lyC prêtre écoutait de bonne grâce, mais la lenteur à laquelle le soumettait la compagnie du

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bon fermier l'obligea de le quitter pour aller plus vite. Il lui dit adieu et se hâta pour atteindre d'autres personnes qui allaient aussi à I^yon pour la fête.

Il n'était pas tout à fait rassuré, et craignait toujours d'entendre derrière lui la voix des soldats du viguier. . .

Il subit un dernier retard quand il dut attendre, au bord de la route, qu'une compagnie d'environ cent soldats à cheval eussent passé devant lui. C'était pour préparer à ces hommes leur quartier de nuit, à Meyzieux, que ses persécuteurs étaient partis en avant-garde. Le prêtre attendit que le dernier d'entre eux fût passé, puis il prit bravement la chaussée qui traversait un petit champ pour arriver avant eux au pont provisoire, où il devait passer le Rhône pour la dernière fois, — à ce même pont que le pauvre Prinhac avait passé le matin même avec tant de succès.

Le soleil brillait rouge et étincelant au-dessus de la hauteur de Fourvières, et le prêtre avait ralenti son cheval pour le soumettre à une allure régulière afin de ne pas attirer l'attention des domestiques de la ville, fils de fermiers, lesquels quittaient Lyon pour aller célébrer la fête du lendemain chez leurs parents, et celle des groupes de

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paysans qui se pressaient vers la ville pour aller assister aux fêtes par lesquelles le chapitre voulait à la fois célébrer la naissance du Sauveur et amuser ses sujets. Il y avait en ce moment tant dé ces groupes et ils s'avançaient si lentement que, si le prêtre avait le moins du monde douté qu'il trouvât les portes ouvertes, le grand nombre de voyageurs l'aurait rassuré.

Au pont même, on ne faisait pas mine de vouloir examiner ou retenir les passants. Tant d'habitants de la ville et tant de paysans entraient et sortaient, que ce jour-là semblait être considéré comme un jour exceptionnel, où les formes ordinaires de la discipline militaire pouvaient être supprimées ; et la sentinelle, qui était assise paresseusement sur un banc près de la herse du pont, sa hallebarde à terre à côté de lui, ne se donnait pas même la peine d'interroger les passants. Jean de lyUgio, qui avait appris de Prinhac l'histoire de son passage, regarda avec une certaine curiosité cet homme, ainsi que son officier qui flânait dans le corps de garde derrière lui. Mais il ne reconnut ni l'un ni l'autre. Ils n'étaient certainement pas de ceux qu'il avait connus parmi les affiliés aux Pauvres de Lyon. Ils appartenaient probablement tous deux à quelque compagnie de

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soldats mercenaires que le chapitre avait appelés d'une autre province.

lyC prêtre avait traversé le pont avec lenteur et précaution et mettait maintenant le pied sur un terrain où chaque maison lui était connue, et réveillait en lui des souvenirs agréables ou douloureux, lycs rues étaient plus animées que d'ordinaire, parce que la veille de Noël était presque autant un jour de fête que le jour de Noël même. I^e voyageur savait très bien que s'il avait été revêtu du costume ecclésiastique, une personne sur cinq eût reconnu en lui l'un des proscrits. Être reconnu eût été dangereux en tout temps, mais être arrêté ce soir-là par un des officiers du viguier lui eût enlevé l'espoir de pouvoir rendre le service pour lequel on l'avait appelé. Il avait donc, pendant la petite distance qu'il lui restait à faire dans les rues de la ville, plus de risques à courir qu'il n'en avait couru pendant toute la journée, et il fallait qu'il mît tous ses soins à se protéger. Ses yeux cherchèrent dans les groupes, aux coins des rues, quelqu'un qu'il connût pour appartenir à la société des Pauvres de Lyon, et qu'il ne craindrait pas de tirer de la foule en lui faisant le signe conventionnel ; à cet homme il confierait son cheval

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pour qu'il le reconduisît tranquillement aux écuries de son maître, pendant que lui-même se rendrait à la maison à pied, et échapperait ainsi à l'observation des curieux. Mais la poignée de Pauvres qui habitaient Lyon ne trouvaient aucun plaisir dans ces rassemblemeflts de rues et ne s'intéressaient que fort peu aux réjouissances que le chapitre avait organisées.

Jean de lyUgio crut devoir quitter la place publique pour prendre une rue étroite, moins encombrée de flâneurs et de curieux. Il descendit de son cheval, et, le conduisant par la bride, il s'approcha d'un groupe de gamins qui passaient le temps ensemble dans l'allée ouverte de la cour d'un marchand. Il leur montra une pièce de monnaie de cuivre en disant :

— Lequel d'entre vous veut conduire mon cheval de l'autre côté de ce petit pont? Ceci sera pour lui.

— Ce n'est pas votre cheval ! dit insolemment le plus grand des gamins ; c'est celui de Jean Valdo, et à moins qu'on ne l'ait volé... il n'y a que Jean Valdo lui-même ou son groom qu'on puisse voir sur ce cheval.

L'argent les tentait tous, mais ils avaient peur de se charger de la commission. Être trouvé

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avec un cheval volé par la police du nouveau gouvernement pourrait bien coûter au coupable sa fête de Noël, et probablement davantage...

L'impertubable sang- froid du prêtre ne l'abandonna pas.

— C'est le cheval de Jean Valdo, dit-il, et c'est aux écuries de Jean Valdo que je vous demande de le conduire. Est-ce que je ne vous paie pas assez ?... Voici encore une pièce à l'effigie de l'archevêque, ajouta- t-il en tirant de sa poche une seconde pièce de monnaie.

ly' offre était tentante... mais la peur de la police l'emporta, et le second garçon répliqua avec un grossier juron que le voyageur ferait mieux de conduire lui-même ses chevaux. lyà-dessus, ces deux jeunes vauriens, comme s'ils compromettaient le bon renom de I^yon en faisant l'honneur d'une aussi longue conversation à un villageois poudreux, firent entendre leur cri de ralliement aux autres gamins de leur section et se précipitèrent comme des sauvages vers la place que Jean de Lugio venait de quitter.

Deux petits garçons qui appartenaient à la bande allaient suivre, quand le prêtre, sentant peut-être qu'il fallait risquer quelque chose, peutêtre aussi parce que les visages plus innocents de

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ces jeunes enfants l'attiraient, se baissa comme pour leur parler à l'oreille et chuchota ces mots :

— Ne voulez- vous pas conduire ce cheval chez Jean Valdo pour l'amour du Christ ?...

I/'un de ces braves enfants répondit en grimdant sur la selle du cheval :

— J'irai n'importe où je suis appelé

— Dites-lui, mon garçon, que celui qu'on a appelé est proche...

— Je lui dirai que celui qu'on a appelé est pro-che. Adieu !...

L'enfant disparut et le prêtre traversa en hâte la péninsule en pénétrant dans des cours et des arcades où il n'aurait pu entrer avec son cheval ; il passa ensuite le pont jeté sur le plus étroit des deux fleuves, et quelques moments après avoir été annoncé par l'enfant, il arriva à la porte de Jean Valdo, où il trouva Giulio le Florentin qui l'attendait.

CHAPITRK IX

LE maître et l'élève tombèrent dans les bras l'un de l'autre et s'embrassèrent sans dire un mot... Il y avait cinq ans qu'ils ne s'étaient vus, et les communications par lettres et par messagers étaient alors très peu fréquentes. lueurs premières paroles furent pour la malade :

— Comment va-t-elle ? demanda le prêtre.

— Elle vit ; je puis au moins dire cela, mais je n'en puis guère dire davantage... Son pouls devient plus rapide d'heure en heure et sa respiration plus mauvaise ; quant à ces convulsions qui la mettaient à l'agonie, il s'en est à peine produit. Vous rappelez- vous cette nuit avec les bateliers, à Anse?... Cette enfant a souffert plus que ces hommes. . .

— Vous reconnaît-elle ?

— Elle ne reconnaît ni hommes ni choses. . . Elle parle tantôt à sa chère montagne, tantôt à quelque vieux mendiant boiteux, tantôt au roi Saladin et tantôt à sa cousine Gabrielle.

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— Oui, elle revit l'heure qui a précédé son empoisonnement. C'est un effet que ces poisons produisent.

Ils échangeaient ces paroles en traversant la cour et en montant l'escalier qui conduisait à la jolie chambre de la pauvre malade.

A cette époque, la science médicale était encore dans son enfance, et la classification des poisons, bien établie aujourd'hui, était alors presque inconnue, même des plus savants. La science actuelle les divise en irritants, narcotiques, narcotiques acrides, et septiques, d'après leur manière différente d'affecter l'organisme humain. Le persil sauvage à feuilles de ciguë, qui croît abondamment dans les champs du sud de la France et que la bonne femme Prudhon avait été assez distraite pour cueillir au lieu d'une autre racine inoffensive, appartient à la classe des narcotiques acrides. Madame Valdo, afin de rendre sa préparation plus forte, avait mis dans la décoction la poudre de la racine même, et l'enfant, qui avait eu à cœur de faire tout ce que sa mère voulait, et aussi parce que la médecine était si nauséabonde, avait hélas ! avalé la drogue tout d'un trait... comme si c'eût été le plus innocent des liquides.

Le Florentin serait tout bonnement appelé em-

pirique par la science d'aujourd'hui, nom qu'on donne à celui qui n'a pour se guider que les découvertes de son expérience. Il aurait avoué luimême qu'il n'était guère autre chose..., mais ses découvertes avaient été nombreuses, et il avait beaucoup observé. Depuis son enfance, les lois et les problèmes de la vie l'avaient très vivement intéressé ; et de ce que les maladies et la santé lui avaient fait découvrir, il avait tenu bonne note et n'en avait rien oublié.

S'il avait écrit à son maître qu'il soupçonnait les femmes d'avoir mélangé avec la ciguë un des champignons vénéneux de la vallée du Rhône, c'est qu'il avait découvert des symptômes qui ne pouvaient s'expliquer par l'action seule de cette plante... Ces symptômes anormaux s'étaient révélés pendant toute la journée. Aussi le Florentin semblait-il avoir quelque peu changé son traitement de la première heure.

La malade, cependant, continuait à décliner. Son parfait tempérament, la force de sa constitution et la pureté de son sang la protégeaient ; malgré cela, tous les symptômes disaient qu'elle devenait plus faible d'heure en heure...

Jean de Lugio alla au chevet du lit et répondit par un signe de tête amical à la salutation em-

pressée et profondément respectueuse du père de l'enfant. Jean Valdo éprouva en le voyant une bien grande surprise. Il voyait que ce maître du jeune Giulio, cet homme qu'il avait si impatiemment attendu pendant cette journée d'angoisse et de prière, était un des compagnons quotidiens de son parent, Pierre Valdo ; il l'avait vu bien souvent avec lui dans sa maison et à son magasin. Pour tous ces compagnons de Pierre, le mépris de Jean Valdo était plus profond encore que celui qu'il avait pour son parent, car il les considérait comme des tentateurs qui l'avaient entraîné dans leurs folies et lui avaient fait abandonner ses occupations. Et maintenant Dieu voulait que ce fût à ce même homme qu'il avait dépêché ses domestiques et ses chevaux, pour lui qu'il avait violé les lois de Lyon, et c'est lui qu'il avait appelé de ses prières tout le long du jour.

Madame Valdo quitta sa chaise au chevet du lit et l'offrit à l'étranger avec une grande révérence.

Pendant ces premiers instants, pas un mot ne s'entendit dans la chambre. Le nouveau médecin ne mit pas sa main froide sur le pouls ni sur le front de la malade, mais il mit son oreille assez près de son cœur pour écouter sa faible respira-

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tîon. Il essaya de vSaisir l'odeur de son haleine à sa sortie des narines. Il plaça la chandelle plus près d'elle pour mieux voir la couleur de sa figure, et il envoya même la lumière sur l'œil ouvert et presque immobile qui le regardait d'un air si étrange. . . Il se tourna alors vers son élève pour lui demander en détail ce qu'il avait fait pour la malade.

Le lecteur en sait déjà quelque chose. Madame Valdo et ses voisines, qui étaient assez familières avec la manière de traiter les maladies en ce temps-là, avaient fait boire à l'enfant une grande quantité d'huile mêlée avec de l'eau chaude, aussitôt qu'elles avaient reconnu qu'elle avait avalé du poison. . . Elles avaient ainsi réussi à débarrasser son estomac d'une bonne partie de la décoction et même d'une partie de la lie qu'elle avait avalée, mais comme Giulio l'avait découvert, le breuvage et tout ce qui y avait été mélangé avait séjourné si longtemps dans son estomac, que le poison était en partie entré dans son système... et ces convulsions, qui effrayaient tant son père et sa mère, prouvaient bien qu'on n'avait pas réussi à détruire complètement la cause de sa souffrance.

— Les convulsions ne durent jamais longtemps, dit le jeune homme à son maître, mais elles la

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laissent mortellement pâle, la figure hagarde, et elles se succèdent comme si nos efforts ne produisaient aucun effet; j'ai eu plusieurs fois de la peine à ouvrir sa bouche, tant ses mâchoires étaient serrées. J'ai continué les applications de linge chaud et le massage commencé par les femmes. Son pouls me paraît si anormal qu'à midi, et de nouveau à trois heures, j'ai crû bien faire de lui tirer un peu de sang ; nous avons gardé ce sang pour vous le montrer : le voici... Voilà six fois que je lui ai donné, toutes les heures, de ce noir animal que j'avais tout prêt ; je l'ai préparé moi-même en brûlant des os de mouettes, et je sais qu'il est pur et qu'il ne contient aucune matière végétale. N'a-t-il rien absorbé d'autre?... je n'oserais l'affirmer. J'ai hésité avant de donner du vin à une personne à qui je tirais du sang, mais quand j'ai trouvé que j'avais de la peine à sentir battre son pouls et que sa respiration ternissait à peine le miroir placé près de ses lèvres, je lui ai donné de ce vin de Bordeaux que vous voyez ici, et comme il m'a semblé ne lui faire aucun mal, j'ai répété deux fois ce traitement. Je lui ai administré aussi, trois ou quatre fois dans la journée, de cette camomille que sa mère avait préparée pour elle.

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Le maître approuva d'un signe de tête, quand son élève lui présenta le contenu de la tasse, qu'il rendit à madame Valdo avec un sourire, le premier sourire qu'on eût vu dans cette chambre depuis vingt-quatre heures... et qui disait: « Ne désespérons pas tout à fait de la situation.» La mère se sentit encouragée par ce sourire. Le nouveau médecin avait ainsi commencé son œuvre par un détail qui est loin d'être le moins important des devoirs d'un médecin : l'attention à donner à la famille de son malade. . . La bonne dame se rappela alors qu'un homme qui avait fait à cheval quinze lieues, un jour d'hiver, devait avoir besoin de quelques rafraîchissements, et, heureuse de pouvoir faire quelque chose pour son hôte, elle se rendit immédiatement dans sa cuisine, auprès de ses servantes, pour s'occuper de son repas, ce qu'elle aurait dû faire, pensait-elle, depuis longtemps...

Jean de Lugio alla s'asseoir auprès du feu ouvert pour réchauffer ses mains à la flamme des charbons ardents. Il fit plusieurs questions au jeune Florentin, et alla lui-même examiner les écorces et les feuilles que les femmes avaient fait entrer dans leur médecine, et qui étaient encore sur de larges plateaux dans une petite anticham-

bre voisine. Aussitôt qu' il fut bien sûr que le froid de ses mains ne ferait pas frissonner la jeune fille, il retourna au chevet du lit, sentit les pieds et les mains pour s'assurer de la circulation du sang, écouta les battements du cœur, compta les faibles pulsations de son pouls, puis de sa propre main il versa dans la coupe d'argent cinq fois autant de vin de Bordeaux que son élève avait osé en administrer. Et alors, d'une main de maître et avec un air d'autorité, il fît prendre toute la boisson à la jeune fille qui malgré sa torpeur sentit qu'elle devait se soumettre à lui.

— Ne la dérangez pas, laissez-la reposer, dit-il. Et tous deux retournèrent auprès du feu.

— Vous me soulagez plus que je ne puisse vous dire, répliqua le jeune médecin. J'ai été poursuivi toute l'après-midi par le souvenir de l'axiome de Gerbert.

— Que vous avez eu le bon sens d'ignorer. I^' enfant doit peut-être la vie à votre rébellion... Le pape Sylvestre en sait plus aujourd'hui que lorsqu'il écrivit ses axiomes, et nous ne devons pas plus avoir peur des papes qui sont morts que de ceux qui vivent. Je ne vois pas que votre stimulant ait fait aucun mal ; si elle doit se relever, nous devons y aider par tous les moyens. Mon-

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trez-moi votre panier, et apprêtous-nous à suivre votre traitement avec quelques élixirs plus actifs que les vins surs de notre ami.

Le nègre plaça une petite table au coin du feu, et, avec l'aide de son maître, il tira du panier toute une collection de flacons et de bouteilles qu'il rangea sur la table. I^e maître examina avec soin leurs étiquettes, déboucha plusieurs flacons, en versa quelques gouttes dans le creux de sa main, les goûta et mit de côté deux fioles ; il ordonna ensuite au nègre de remettre les autres dans le panier et de les emporter. Se tournant alors vers Giulio avec ce bon sourire qui n'était pas sans un peu de raillerie, — le même sourire qui avait animé son visage quand il avait avalé la potion de camomille — il dit :

— Êtes-vous donc retourné aux siècles des ténèbres et de l'ignorance? Je n'ai pas vu de pareilles médecines depuis que notre grand Bernard est mort, — parce qu'il n'y en avait pas de meilleures. On s'imaginerait que nous sommes Adam et Eve dans le paradis, et qu'Adam boit tout bonnement ce qu' Eve lui fait cuire.

— Cher maître, dit le Florentin, souvenez- vous de l'endroit où vous êtes, et d'abord parlez plus bas. Oui, nous sommes retournés aux siècles des

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ténèbres, nous y sommes en plein, à l'heure la la plus noire de ces temps ténébreux. Oui, mon cher maître, celui qui parlerait d' Averroês devant un homme qui serait capable d'aller le dénoncer à la police se condamnerait lui-même à l'exil dans vos montagnes... Et si je puis parler d'Abulcasis, c'est parce que personne à Lyon, si ce n'est vous, n'a jamais entendu son nom. Oui, il faut que nous vivions et mourions avec les simples d'Eve, tout juste comme il nous faut être sauvés ou damnés par la théologie du pape Alexandre... J'ai amassé mes essences et mes élixirs goutte à goutte, et les petites fioles que vous avez mises de côté sont tout ce que j'ai pu sauver le jour où les huissiers du viguier ont vidé votre laboratoire dans la rue. J'aurais bien voulu emporter vos précieux alambics, mais les hommes de l'archevêque étaient là avant moi, et tout est allé au palais !...

— Au palais?...

— Je suppose qu'ils sont allés au palais ; mais que sais-je? ils sont peut-être allés au fumier.., peut-être aussi on les a donnés en présent à Muley Pacha... Kn dehors de cette chambre, il n'y a pas un homme à I^yon qui connaisse leur inestimable valeur ou qui sache comment les employer.

— Au palais!... répéta l'abbé sans tenir le moindre compte de l'avertissement que son élève lui avait donné, et comme s'il rêvait tout haut ; au palais !... ah ! oui, au palais...

Kn disant cela, il se tourna vers madame Gabrielle,qui était entrée doucement et plaçait sur la table à côté de lui un plateau couvert d'une serviette et chargé de boissons chaudes, d'une soupe savoureuse et de viande grillée.

— J'espère que monsieur l'abbé n'est pas mort de faim ? dit-elle.

— Monsieur l'abbé va mieux, répondit-il avec son doux sourire, parce qu'il croit que votre chère enfant ne va pas plus mal. I^es prières que vous avez adressées à Dieu pour elle, et, j'en suis sûr, ses propres prières, lui ont fait grand bien ; et les bons soins que vous et mon ami lui avez donnés pendant toute cette journée n'ont pas peu aidé vos prières.

Comme il finissait cet aimable discours, le prêtre-docteur se mit à manger le potage que la bonne dame avait fait pour lui. Et ce n'est pas comme un scolastique, mais comme un chasseur ou un soldat qu'il attaqua ce repas... Tout en mangeant, il recommença à parler au Florentin, sans faire aucune attention à la présence de la

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mère qui, debout derrière lui, la serviette sur le bras, et comme si elle eût été sa servante, suivait des yeux sa cuiller, sa fourchette et tous ses mouvements pendant ce repas improvisé.

— Où est toute la vieille compagnie et vous autres, les jeunes, les cinq amis qui vous appeliez les saintsl... Hélas ! je puis répondre moi-même à mes questions. Etienne et Marley sont morts avant l'arrivée des mauvais jours. I^ambert et Suger sont en Bohème avec notre ami, parce que les gens d'ici ne connaissent pas la vérité, et que la vérité ne les connaît pas. Montereau, m'a-t-on dit, est allé à la guerre sainte. Il aura peut-être appris quelque chose quand il reviendra... Plût à Dieu qu' ils fussent tous allés en Orient pour s'éclairer. . .

— Kt le lyaboureur, monsieur, celui-là a brûlé ses livres et brisé ses instruments pour entrer au couvent des bénédictins, à Cornillon. Ouant aux saints, je suis le seul qui reste ici pour vous dire ce que les quatre autres sont devenus... Georges est au fond de la Méditerranée, Hugues est avec l'empereur; les deux autres sont en Orient, à Saint-Jean-d'Acre, je pense; j'ai moi-même été bien près de les accompagner, . . Oui, mon maître, Lyon est aujourd'hui plongé dans les plus noires ténèbres. . .

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La garde-malade qui était au chevet du lit les interrompit en ce moment et le prêtre s'approcha de l'enfant. Elle était fort agitée et son estomac semblait vouloir rejeter le vin qu'il lui avait fait boire... Il expliqua à la mère comment elle devait coucher sa fille et appliquer les linges chauds sur son ventre ; et, changeant de ton, il dit à son élève en lui passant une des fioles qu'il avait gardées sur la table :

— Donnez-lui trente gouttes de cela. . . mais quelle pitié qu'il faille l'empoisonner avec du vin aigre quand il lui faudrait de l'élixir !... Croyezvous donc que si l'on n'a pas assez de cœur pour nous faire don de deux cents gouttes d'élixir de la formule Arnauld ou Abulcasis, nous ne pourrions pas les avoir pour de l'argent ?. .. N'y a-t-il donc personne qui en possède un flacon, une fiole, un vase quelconque, ne fût-ce qu'une coquille de noix ?. . .

— Personne, mon maître, depuis que les huissiers ont forcé les magasins de Simon Cimchi et versé ses précieux élixirs dans la gouttière.

— Personne, répéta lentement le prêtre, personne... excepté au palais. L'archevêque en sait assez pour reconnaître sa main droite de sa main gauche, et même pour reconnaître un élixir d'une

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décoction ; mais il est parti pour cette folle aventure. Qui occupe sa place ?. . .

Le Florentin, qui était peu au courant des affaires d'église, appela Jean Valdo qui se tenait silencieusement au chevet de sa fille, pour lui poser la question de son maître :

— Qui tient la place de l'archevêque pendant son absence en terre sainte?...

Ce matin-là même, Jean de I^ugio n' eût trouvé aucun intérêt à savoir qui occupait cette haute position. Jean Valdo lui répondit que Stéphen de Saint- Amour, étant doyen du chapitre, remplaçait l'archevêque. Mais il était en ce moment auprès de sa famille, en Bourgogne, et le plus vieux des chanoines, un certain abbé Guillaume, occupait sa place : « Je l'ai vu remplir les fonctions de l'archevêque aux solennelles cérémonies de Noël. »

— Guillaume de Saint - Bonnet peut-être. . . , Guillaume de Roux peut-être..., Guillaume de Chapinel peut-être. . . , Guillaume de Cologne peutêtre... Je me les rappelle tous, et ils connaissent tous ma signature. Giulio, porterez-vous ce message à ce locufu tenentem^ à cet archevêque pro tempore / ...

Tout en parlant, il écrivait sur ses tablettes.

— Vous n'oseriez pas, mon maître...

— ly' estomac de l'enfant refuse votre vin plein d'eau ; ce qu'il lui faut, c'est autant de stimulant à l'intérieur que vous en avez appliqué sur sa peau. Dans l'armoire aux médecines de l'archevêque se trouvent assurément mes précieux élixirs, et sans doute aussi ceux de Cimclii. Si l'archevêque était ici, il n'y aurait aucun péril à courir. Il sait traiter un alambic aussi bien que moi-même... Quant à oser, mon ami, il n'y a pas de danger pour un enfant de Dieu... Je suis venu ici pour l'amour du Christ, et c'est En Son Nom que je demanderai à ce serviteur de Dieu d'envoj^er l'élixir à notre malade. Vous ne refuserez pas de marcher, et lui ne refusera pas de donner; et alors, s'il plaît au Seigneur de bénir nos faibles efforts, tout ira bien. Quoi qu'il arrive, nous aurons fait de notre mieux et nous aurons demandé En Son Nom. . .

lyC Florentin, sans proférer une parole, se leva, s'inclina et prit le parchemin. Il y était écrit ce qui suit :

« Pour i,' amour du Christ

A mon frère Guillaume^

chanoine de la cathédrale de Saint-Jean.

J'écris ces mots au chevet du lit d'une de vos

2o6 EN SON NOM

brebis, la petite Félicie Valdo. ly'enfant se meurt parce que nous n'avons pas pour la sauver l'élixir de Cordoue de la seconde formule d'Abulcasis. Knvoyez-le-nous, mon frère, Kn Son Nom.

Votre frère en Jésus- Christ,

Jean de Lugio, >

Et au bas de la page il y avait la croix de Malte.

Giulio le Florentin prit la lettre, traversa la cour et, tout en marchant, jeta sur ses épaules le noir manteau de docteur qu'il avait laissé dans le vestibule quand il était entré chez Jean Valdo pour traiter sa fille. Il était lui-même étonné de se sentir si confiant dans le succès de l'étrange démarche que son maître lui imposait... Si tout autre lui avait parlé de tenter une pareille entreprise, il aurait répondu que la tentative était

absurde et ne pourrait jamais réussir. Mais, du moment qu'il en fut chargé, la confiance de son maître passa en lui et, bien plus, il savait qu'il n'échouerait pas, puisqu'il était de toute nécessité qu'il réussît... Il était clair pour lui que son maître pensait qu'à moins que cet élixir de Cordoue ne fût trouvé, et prompt ement trouvé, leur bataille était perdue, que l'enfant ne se remettrait jamais sans l'aide d'un stimulant qui fût précisément celui que son état réclamait, et beaucoup plus puissant qu'aucun de ceux qu'il avait à sa disposition.

C'est donc plein de courage que le- jeune docteur sortit de la maison du tisserand pour aller remplir la mission la plus étrange qu'il pût imaginer. . . Après avoir gravi un moment la colline, il se trouva à la portée des voix qui chantaient la messe de minuit à la cathédrale de Saint- Jean. Dans la grande nef, qui venait d'être achevée, le chapitre tout entier et un nombreux clergé étaient en train de célébrer ce premier office de la fête de Noël. I^a nef elle-même, le portique et la rue en face de l'église étaient encombrés de monde, et le jeune homme vit qu'il lui serait impossible d'entrer de ce côté. Il contourna l'édifice pour arriver à un petit portique qui conduisait à la porte

d'une sacristie voisine du sanctuaire. C'est là qu'il se présenta. Il n'eut pas de difficulté à entrer, car dans la confusion et l'enthousiasme qui régnait, tout le petit clergé, les sacristains et autres serviteurs de l'église s'étaient massés aux portes et autres ouvertures pour voir la pompeuse cérémonie, et le Florentin se trouva bientôt mêlé à cette foule de spectateurs privilégiés. Il choisit aussitôt son homme parmi eux et son choix, comme on le verra, fut heureux. S' approchant d'un prêtre de haute taille, qui regardait au-dessus des têtes, il lui parla à l'oreille dans ce latin vulgaire qui commençait déjà à devenir de l'italien dans son propre pays. Il se fit que le prêtre était, comme il l'avait deviné, un de ses compatriotes et qu'il le comprit.

— J'ai besoin, murmura Giulio, de parler tout de suite à monsieur le chanoine.

— Impossible, fit l'autre, surpris de sa présomption... Voilà le chanoine là-bas dans le fauteuil de l'archevêque ; vous allez le voir s'avancer vers l'Aigle.

— Apud homînes hoc impossibile est ; apud Deum autem oinnia possibilia sunt^ répliqua vivement le Florentin, toujours à voix basse. Cela est impossible pour les hommes, mais pour Dieu

n^ SON NOM 209

tout est possible. — Le bon lévite se retourna avec surprise pour voir quel était cet homme qui citait l'Écriture sainte avec tant d'à- propos et de piété.

— Je vous dis, mon ami, ajouta Giulio avec chaleur, je vous dis que j'ai ici quelque chose à montrer à monsieur le chanoine Guillaume : c'est une question de vie ou de mort, sinon pour lui au moins pour d'autres. Il ne remerciera pas celui qui m'empêcherait d'arriver auprès de lui.

— Qui vous en empêche ? dit l' autre brusquement. Entrez si vous pouvez. Vous voyez bien que c'est impossible, du moins pour vous et moi. Silence maintenant, voilà qu'il s'agenouille devant l'Aigle...

Cet Aigle était de bronze, aux ailes ouvertes : sur ces ailes reposait le beau missel où le premier des chanoines devait en l'absence du doyen et de l'archevêque lire sa part du service divin.

Il commença sa lecture d'une voix claire et puissante.

— Pour l'amour du Christ, mon ami, dit Giulio à son compagnon presqu'à haute voix, frayons-nous un passage. A deux nous saurons bien arriver au révérend chanoine avec cette

missive. Y a-t-il rien que nous ne puissions accomplir si nous l'entreprenons c[ En Son Nom ? »

La chaleur qu'il mettait à parler et son invocation du nom de Dieu entraînèrent son compagnon. Sans se rendre bien compte de son action ni du pouvoir qu'il exerça alors sur ceux qui l'entouraient..., le prêtre écarta avec autorité ceux de ses confrères qui se trouvaient dans leur chemin, comme si lui aussi avait un rôle à remplir dans la cérémonie. . . , — et bien sûr il en avait un, — si jamais homme a un rôle particulier à remplir dans le culte de Dieu. Son geste était si impérieux que ceux qui se trouvaient devant lui obéirent instinctivement ; et, à son grand étonnement il se vit bientôt avec son compagnon au premier rang des prêtres. . .

En ce moment le Florentin fut inspiré. . . Il se sentit gouverné par une de ces grandes impulsions que peu d'hommes ont connues, même une seule fois dans toute leur existence, forces prodigieuses qui nous élèvent au-dessus de nous-mêmes, nous remplissent d'une vie nouvelle, et nous font agir sans tremblement et sans hésitation sur un terrain que nos pieds n'ont jamais foulé et devant un spectacle que nos yeux n'ont jamais vu...

KN SON NOM 211

Prenant son guide inconnu par la main, il traversa bravement le resplendissant sanctuaire en présence de la grande assemblée, passa au milieu des rangées de prêtres agenouillés, et arriva ainsi devant l'Aigle, où il se trouva debout près du chanoine Guillaume. Le prêtre se laissa tomber à genoux d'un côté du chanoine, le Florentin de l'autre. Aux prêtres qui occupaient chacun la place qu'on leur avait assignée, cet incident dut paraître inexplicable et les frappa de surprise... Pour la masse du peuple il fut aussi inexplicable, mais il ne fut pas une surprise. Pour eux, il faisait partie de l'imposante solennité qui les tenait émus et prosternés sans qu'ils songeassent à s'expliquer la signification de tous ses détails...

Quant au représentant de l'archevêque, il ne s'était pas aperçu du voisinage de ces deux nouveaux venus ; pénétré qu'il était de l'esprit du service qu' il célébrait, et sans savoir presque qu'il fût entouré, il mettait toute son âme à pénétrer les fidèles du vrai sens des Écritures, et priait Dieu dans son cœur qu'il l'aidât à faire comprendre aux fidèles, à travers le vieux latin du missel, quelque chose des saintes paroles qu'il lisait. Le bon prêtre lisait un passage après

l'autre, s' arrêtant seulement aux intermèdes qui devaient être joués sur le grand orgue qu'on entendait pour la première fois dans la nouvelle cathédrale. I^e prêtre et le Florentin se gardèrent d'attirer l'attention du révérend chanoine pendant cette lecture.

Quand l'officiant eut fini sa lecture et les organistes leurs alléluias, quatre prêtres commencèrent à chanter, en se répondant, la partie du service qui leur avait été assignée. I^e chanoine qui s'était jusque là tenu incliné sur le livre saint, releva la tête. C'est alors que le Florentin lui toucha légèrement l'épaule et lui dit en latin :

— C'est pour l'amour du Christ que je suis venu ici et que je vous dis: «Une jeune fille mourante a besoin de votre assistance et on m'a commandé de venir vous chercher En Son Nom.»

lya nombreuse assemblée des membres du petit clergé se montra stupéfaite, et indignée de la conduite de cet inconnu qui se permettait d'interrompre la grande solennité dans un pareil moment...

Quant à la principale figure de cette fête, le chanoine Guillaume, son cœur brûlait de l'ardent

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désir de faire comprendre aux fidèles comment il put se faire qu'un enfant né dans une crèche fût le « Prince de la Paix d et que le roi des rois se soumît aux plus humbles travaux. L'interruption fut pour lui comme une réponse du Saint- Esprit à ses ferventes prières..., et quand le jeune homme lui parla dans la langue même de l'Écriture sainte et en invoquant celui au nom duquel tous les miracles s'étaient accomplis, il répondit aussitôt :

— a Ecce adsum^ Domine, y> et se tournant vers lui il ajouta : a Quo ducas sequar. » Seigneur, me voici, où tu me conduiras, j'irai. — Apercevant à cet instant le prêtre Alexandre à côté de lui, sa présence aussi lui sembla comme une partie de la vision ou du miracle qui s'accomplissait. . . ; il le toucha de la main et lui montra le passage qu'il devait lire dans le missel ouvert sur l'Aigle et lui ordonna de continuer le service aussitôt que les organistes auraient fini le chant des alléluias. Puis il conduisit le Florentin hors du riche sanctuaire en se frayant un chemin à travers les rangs des prêtres agenouillés, qui ne comprenaient rien à cet événement...; il arriva avec lui à un crypte étroit au fond de la sacristie. lya foule des gens d'église stationnés aux portes

se pressèrent autour d'eux, mais leur chef leur fit signe de la main de rentrer dans le sanctuaire: « I^aissez-moi seul, dit-il, avec le messager, et qu'on chante l'office de Noël sans en passer une syllabe. »

Se tournant alors vers le Florentin, il lui dit à demi-voix : « Adsum et sequar. » — « Me voici et je vous suivrai. »

— Monsieur le chanoine n' a pas besoin de me suivre, répliqua le jeune homme tout surpris de ne pas être surpris de tout ce qui se passait... En effet, celui qui se sent ainsi enlevé par une de ces inspirations que le Saint-Esprit envoie quelquefois à des hommes privilégiés, n'est nullement étonné de sa situation, et trouve au contraire que la chose doit se passer comme elle se passe, et il se demande même pourquoi tous les actes de sa vie ne s'accomplissent pas avec cette énergie et cette facilité — «Vous n'avez pas besoin de me suivre, monsieur, veuillez seulement lire la lettre que voici.»

La chanoine regarda le morceau de vélin que le jeune homme lui présentait, le parcourut de haut en bas, remarqua l'invocation « Pour l'amour du Christ D et l'appel «En Son Nom, ï) vit la signature du vieux compagnon de son noviciat et

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la croix de Malte dont il connaissait bien la signification pour les initiés. I^' émotion qui s'était emparée de lui dès le commencement de cette aventure ne fit que s'accroître, quand ses yeux rencontrèrent ces mots-là ; il sentit que le guide divin continuait de le gouverner. . . , et il relut la lettre à différentes reprises.

— « Oli ! mon frère, dit-il enfin, notre frère demande ce que je n'ai pas le pouvoir de donner. Si seulement notre frère Stéphen de Saint- Amour était ici... lui connaît les alambics et les élixirs de l'archevêque ; ou même Guillaume de Cologne qui en a quelque connaisance élémentaire. Mais moi, je n'y vois pas plus clair qu'un enfant. Je n'oserais pas même ouvrir la chambre où ces choses se trouvent de peur d'éveiller des esprits que je ne saurais gouverner...

— Permettez-moi de dire à monsieur le chanoine que j'ai étudié les élixirs à la même école que monseigneur l'archevêque. — I^e jeune homme se garda de prononcer devant le prêtre et dans le lieu saint les noms païens d'Abulcasis et d' Averroës. — Si vous voulez bien me conduire au laboratoire, je saurai reconnaître les élixirs. « Bcce adsum, quo ducas sequar^^ dit encore le chanoine.

— Comme Dieu le veut ! Pour rameur du

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du Christ, je ferai ce que vous me demandez. Elle est toujours bonne l'œuvre qui se fait

En parlant ainsi, il prit à un candélabre une des chandelles bénites qui éclairaient faiblement l'obscure sacristie, et invita son compagnon à prendre l'autre.

Ils laissèrent la chambre dans l'obscurité et emportèrent ces lumières vacillantes ; ils traversèrent la cour au grand étonnement des palefreniers de service, et entrèrent par la porte particulière de l'archevêque dans le corridor qui conduisait à ses appartements, ce qui étonna à son tour le concierge... Le palais de l'archevêque était un des plus beaux et des plus grands bâtiments qu'il y eût alors en France. Le jeune homme, laissé seul dans le magnifique vestibule, fut frappé de la richesse et de la beauté des sculptures qu'il renfermait. Le chanoine le rejoignit bientôt apportant de sa chambre un lourd trousseau de clefs, et se dirigea avec lui vers le fond du corridor. Il tourna vivement la clef dans la serrure et dit à Giulio avec un doux sourire :

— Jusqu'ici, je me suis presque cru dans un rêve: aNesciebam rem ver am esse quod fiebat per angelum^ sed putaham me visum vider e, »

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— Nous sommes tous deux guidés par des anges et des archanges que nous ne pouvons pas voir, monsieur, répliqua le jeune homme en s* inclinant.

I^a lourde porte du laboratoire particulier de l'archevêque s'ouvrit toute large. I^e chanoine qui venait d'ouvrir cette chambre où il n'avait jamais pénétré, et l'homme de science lui-même furent surpris de voir combien étaient nombreux les appareils d'alchimie et autres instruments mystérieux rassemblés en cet endroit. Giulio reconnut plus d'un de ces appareils de chimie élémentaire qu'il avait employés dans le laboratoire de son maître, et que l'archevêque avait sauvés de la destruction, lorsque Jean de lyUgio s'était enfui. Il vit aussi du premier coup d'œil que, comme il l'avait supposé, les marchandises du juif Cimchi avaient pris le même chemin. I^a chambre elle même avec cette collection ne ressemblait pas mal à ce bric-à-brac où Albert Diirer a placé la noire mélancolie. Une fois dans la chambre secrète de l'archevêque, ils n'eurent pas de temps à perdre. I^e jeune homme promena ses 3^eux autour de la chambre, et, remarquant un riche cabinet de marqueterie vénitienne dans un coin, il demanda à son

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compagnon s'il n'y avait pas une clef vénitienne dans le trousseau qu'il avait apporté. Ils trouvèrent bientôt la clef désirée et ouvrirent le petit meuble qui mit devant leurs yeux une collection de fioles de prix, les unes d'argent, les autres de verre. Giulio le Florentin les reconnut aussitôt pour appartenir à l'art sarrasin le plus exquis de cette époque.

Il approcha sa longue chandelle des petits rayons du meuble et lut, écrits sur les fioles, les noms des divers élixirs, teintures et esprits qu'elles renfermaient. Il vit là des flacons qui eussent payé la rançon d'un roi ; mais ce jour-là ils n'avaient pas de rois à racheter, ils avaient Félicie à sauver... Sans perdre aucun temps, il montra au chanoine ce qu'il fallait. C'était une fiole portant en arabique et en latin cette inscription : « Élixir de Ccrdoue de la seconde formule d'Abulcasis. »

— Vous voyez que nous avons là le flacon demandé, dit-il ; le porterai-je à l'enfant?

Le chanoine se pencha pour lire l'inscription latine :

— C'est l'écriture même de Sa Grandeur, dit-il : qu'il est étrange que ces Sarrasins que nous allons tuer chez eux sur le champ de bataille,

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soient ceux-là mêmes qui nous envoient chez nous les élixirs de vie. Que la volonté de Dieu soit faite ! Si Monseigneur n'avait pas jugé l'élixir précieux, il ne l'aurait pas gardé. C'est qu'il est écrit que les païens eux-mêmes seront nos serviteurs. — « Demande et je te donnerai les païens en héritage. » — Prenez ce qu'il vous faut, mon fils, pour l'amour du Christ et que sa sainte mère donne la bénédiction promise à ceux qui travaillent

<t Kn Son Nom. »

Sans y penser, le chanoine avait à deux reprises employé les mots de passe des « Pauvres de Lyon. » L'élève de Jean de I<ugio tressaillit, comme il l'avait fait la première fois, en lui entendant prononcer ces paroles, et se dit que le vrai ministre de Dieu qu'il avait devant lui les avait employées fort à propos... I,a permission une fois donnée, il prit possession du précieux flacon. I^e prêtre ferma à clef le cabinet ainsi que la porte de la chambre et offrit au jeune homme de l'accompagner.

— J'administrerai l'extrême-onction, dit-il, si vous croyez que son état est désespéré.

— Mon frère, l'enfant est sans connaissance, mais elle vivra au moins plusieurs heures encore.

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On ne peut guère se passer de vous dans votre église : quand l'office sera terminé, si elle a besoin de votre assistance, vous me trouverez à la porte de la cathédrale.

Les deux hommes se quittèrent là-dessus, le Florentin emportant la bénédiction du prêtre, et celui-ci les remercîments du jeune médecin. Sa grande chandelle vacillante à la main..., le prêtre traversa la rue obscure, se dirigea rapidement vers la grande porte de la cathédrale et ordonna à la foule de lui ouvrir un passage. A la vue du représentant de l'archevêque, revêtu des plus riches vêtements sacerdotaux, la foule de la rue et du portique s'écarta avec respect, et le saint homme, encore étonné de tout ce qui venait de se passer, rentra dans la nef, portant toujours sa chandelle et marchant comme dans un rêve... Pour la multitude cet incident faisait partie de la cérémonie, tandis que les chanoines et le reste du clergé ne pouvaient revenir de leur surprise. Le chanoine arriva dans le chœur au moment où son humble remplaçant prononçait ces paroles de l'Écriture sainte: «La gloire du Seigneur apparaîtra, et toute chair sera témoin de la rédemption. »

Jamais ces paroles n'avaient eu autant de

grandeur divine pour le chanoine Guillaume. . . Il s'agenouilla à côté de l'abbé Alexandre, lui donna sa chandelle toujours allumée et reprit son rôle dans la cérémonie. La célébration de la messe de minuit se continua donc, et, après la communion et le chant des actions de grâce, le chanoine fit cette prière :

a O Dieu, nous vous en supplions, faites- nous vivre de la vie de votre fils unique, auquel nous nous unissons cette nuit par le mystère de la sainte communion. O Dieu ! nous vous implorons En Son Nom. »

I^e prêtre n'avait jamais compris comme il le comprenait en ce moment ce que c'était que la nouvelle vie apportée par le Christ... A genoux devant l'autel, il admira comment l'Évangile de l'amour avait cette nuit-là ressuscité Félicie Valdo, et qui sait combien d'autres malades, et il sentit dans son cœur cette veille de Noël qu'en vérité le Seigneur était venu visiter son peuple...

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