‹ En son nom: Pierre Valdo et les "Pauvres de Lyon" (volume 3)Chapitre 14 sur 20 · CASSIN · texte numérisé non relu

CASSIN

> Aucassin était aimable et beau. Il était grand et bien fait ; ses jambes, ses pieds, son corps, ses bras, tout était parfait. Ses cheveux étaient blonds et un peu bouclés ; ses yeux étaient comme de la fourrure grise, car leur couleur était un mélange d'argent et de bleu, et ils riaient quand il regardait. Son nez était grand et bien planté. Son visage parlait et attirait.

Enfin, tout plaisait et rien ne déplaisait dans sa personne. Mais ce jeune homme était si complètement dompté par Tamour, — qui dompte tout le monde — qu'il ne voulait s'occuper de rien d'autre. Il ne voulait pas être chevalier, ne voulait pas porter les armes, ne voulait pas aller au tournoi ; en un mot, il ne voulait rien faire de ce qu'il aurait dû faire...

> Son père en était très tourmenté, et il lui dit un matin :

^ — Mon fils, prends tes armes, monte à cheval, défends ton pays, sois le protecteur de ton peuple!... S'ils te voient au milieu d'eux, cela leur donnera plus de courage ; ils se battront mieux pour défendre leurs vies et leurs toits, pour ta terre et la mienne.

> — Mon père, dit Aucassin, pourquoi me dites- vous cela ?. . . Que Dieu n'exauce jamais mes prières si je monte à cheval, ou si je vais au tournoi ou à la guerre avant que vous m'ayez donné Nîcolette, ma mignonne, ma douce amie que j'aime si tendrement...

> — Mon fils, dit le père, cela ne peut pas être... Renonce à jamais à tes rêves sur cette captive que les Sarrasins ont amenée d'une terre étrangère et qu'ils ont vendue au vicomte. Il Ta

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élevée, il l'a fait baptiser et elle est sa filleule. Un jour, il la donnera à quelque brave soldat qui vit de son épée et qui la nourrira. Mais toi, mon fils, quand le temps viendra où tu voudras te marier, je te donnerai la fille d'un roi, ou au moins la fille d'un comte... Il n'y a pas, dans toute la Provence, un homme si riche qu'il ne te donne volontiers sa fille en mariage, si tu le désires.

> Ainsi parla le vieillard. Aucassin répliqua :

> — Hélas ! mon père, il n'y a pas au monde de principauté qui ne se sentît honorée, si ma mignonne Nicolette, mon doux amour, allait y régner... Si elle était reine de France ou d'Angleterre, si elle était impératrice d'Allemagne ou de Grèce, elle ne serait pas plus élégante, ni plus gracieuse, ni plus aimable, ni plus angélique...»

A cet endroit de son récit, le troubadour fit signe à la jeune fille qu'il avait appelée mademoiselle Anne, laquelle connaissait la musique et les paroles de la petite romance. Une des filles du village se joignit à elle et, formant ainsi un trio, ils se mirent à chanter :

c Aucassin n'a pas de cesse Que son père ne lui laisse Nicolette la bien faite.

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Lors, sa mère le menace :

— Ah ! faible, que veux-tu faire !

— Nicolette est cointe et gaie. . . .

— Nicolette est une esclave I. . . .

Puisque femme tu veux prendre, Prends femme de haut lignage. • . .

— Mère, je ne puis le faire. . . .

Nicolette est débonnaire ;

Son corps gent, son clair visage Sont les maîtres de mon cœur.

Il faut que son amour j*aie, Car trop est douce ! »

I/e commandant de l'escouade de police avait bien compris tout le pouvoir que devaient avoir l'imagination, le sentiment et la religion sur une assemblée comme celle qui se trouvait dans le cabaret. Pendant le récit de la petite histoire d'amour et les chants du troubadour, la foule des flâneurs, qui était restée dehors, fit irruption par la grande porte du cabaret. I^s palefreniers qu'on avait laissés près des chevaux s'arrangèrent de manière à ce qu'un seul d'entre eux les prît tous sous sa garde ; et celui-là, en voyant ce qui se passait, se mit à lier toutes les brides ensemble et à les attacher à un licou au coin de la maison, et suivit ses camarades.

D'un autre bâtiment, qui servait de cuisine, arrivèrent encore deux on trois jeunes femmes,

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plus âgées qu* Anne et ses compagnes, auxquelles aussi on fit place sur un des bancs. Ce fut une interruption, mais, aussitôt que les femmes furent assises, le troubadour continua :

€ Quand le comte Garin de Beaucaire vit qu'il ne pouvait arracher Nicolette du cœur d'Aucassin, il alla trouver le vicomte, qui était son vassal, et lui dit :

< — Monsieur le vicomte, il faut que nous nous débarrassions de votre filleule Nicolette... Maudit soit le pays où elle est née, car elle m'enlève mon Aucassin, qui devrait être chevalier, et qui refuse de faire ce qu'il devrait faire. Et si je puis l'attraper, je la brûlerai sur un bûcher et je vous brûlerai aussi...

< — Monsieur le comte, répliqua le vicomte, je suis bien marri de ce qui est arrivé, mais ce n'est pas ma faute. J'ai acheté Nicolette de mon argent ; je l'ai élevée, je l'ai fait baptiser et elle est ma filleule. Je voulais la marier à un beau jeune homme de ma maison, qui lui aurait volontiers gagné son pain, — ce qui est plus que votre fils Aucassin ne pourrait faire. — Mais, puisque telle est votre volonté et votre bon plaisir..., j'enverrai ma filleule dans un pays lointain, où Aucassin ne la verra plus jamais... >

Le petit auditoire du troubadour peu habitué à des sensations de cette espèce, et dont un bon nombre étaient aussi sensibles que des enfants au charme d'une histoire bien racontée, se pressait de plus en plus autour de lui.

Avec le plus rare des dons, et celui qui s'acquiert le moins par T étude, le troubadour leur parlait sur un ton de causerie familière. Ses yeux qu'il promenait sur tout son auditoire rencontraient bien des visages sympathiques qui encourageaient à la fois son éloquence et la familiarité de sa causerie... A la fin, quand il ne douta plus que dans la confusion qui avait accompagné l'entrée des femmes, Jean de I^ugio n'eût quitté le siège qu'il occupait derrière la porte intérieure du cabaret, et qu'il ne fût sorti de la chambre sans avoir été remarqué..., son regard s'adressa directement au capitaine.

Et il continua l'histoire gardant toujours le ton d'une causerie familière :

€ — Ne manquez pas de le faire, cria le comte Garin au vicomte, sinon de grands malheurs vous arriveront...

< Kn parlant ainsi, il quitta son vassal.

fl^e vicomte avait un superbe palais dos de hautes murailles, et qui était entouré d'un

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