LE RETOUR DU POILU
Depuis dix-huit mois qu'il ne se rasait plus, il avait une moustache de Gaulois, une barbe de sapeur, des favoris qui Jui masquaient les yeux; c'était le poilu le plus poilu de toute la compagnie. Quand il pensait à son village de Touraine, il riait de la surprise qu'auraient les gens de là-bas,
Sa première permission de six jours lui arriva si brusquement qu’il n'eut pas le temps de prévenir ; il mit une boule de son dans sa musette et sauta dans le train. Il roula deux jours et deux nuits. De ln gare au village, il y avait un ruban de queue ; il le fit au pas de charge et il avait si fitre allure sous sa capote boueuse et sous sa bourguignotte que les passants saluaient avec admiration ce gaillard à tous crins.
A l'entrée du village, le facteur finissait sa tournée, le père Leret, un bonhomme qui n'avait d'autre défaut que d'aimer un peu trop la causette chez les marchands de vins. “Bonjour! — Bonjour!” Ils échangèrent quelques paroles cordiales ;
mais le poilu vit bien que le facteur ne le reconnaissait pas. “Qu'est-ce qu'on dit chez vous ? — Dame, on dit que c’est long. —-Patience! ça finira. — Ça finira? . on dit que sans les curés çn n'aurait peut-être Pas commencé . . , on dit aussi qu'ils ne se battent guère, —T] ne faut pas dire ça, non brave ; j'en ai un dans ma tranchée; il se bat juste autant que moi.—. Peut-être bien.”
Le voyageur continua sa route, descendit la grande rue, passa devant la fontaine où les laveuses sourirent à sa belle mine et, tournant près de l'église, frappa au presbytère, Une femme
entr'ouvrit; c'était une vieille à papillotes, robe et tableaux noirs, moitié domestique, moitié dame, d’une amabilité tempérée de méfiance. A la vue du militaire, son front se rembrunit: ‘“Qu’y a-t-il pour votre service ?— Mademoiselle, dit l'inconnu, je suis en permission, de passage dans le pays; je viens vous demander pour ce soir le vivre et le couvert.— Monsieur le soldat, je regrette infiniment; mais ce n’est pas possible: monsieur le curé n’est pas là, il est au front.— Je le gais, Mademoiselle; nous sommes de la même compagnie et c'est lui qui m'envoie. Il m'a dit “ présente-toi de ma part à Euphrasie” et il m'a assuré que je serais bien reçu.”
Euphrasie leva les bras au ciel. “Voilà bien Monsieur le curé! il sera tonjours le même ; il nous enverra toute la troupe. Depuis qu’il est parti, Monsieur, ça n'arrête pas. Un jour l'un, un jour l’autre; c'est à croire que l'armée entière connaît Monsieur le curé. Je m’attends qu'un de ces matins il m'enverra le général Joffre! Au temps d'aujourd'hui, tout cela coûte: nos poules ne pondent pas; le boucher ne donne pas sa viande pour rien; le boulanger non plus ne travaille point gratis et Monsieur le curé n’est pas riche. C’est l’agneru du bon Dieu; mais il n’a point de raison. S'il faut que je nour-
risse tout ce monde-là, n’y a pas de fortune qui y résisterait.
Telle que vous me voyez, Monsieur le soldat, j'en ai déjà trois là-haut, et qui mangent et qui boivent! Je n'ai jamais vu des appétits pareils On dirait qu'ils n'ont rien eu sous la dent depuis le mois d'août de 1914. Voyons, Mademoiselle, quand il y en a pour trois, il y en a pour quatre Je ne suis pas exigeant: je ne demande qu'une paillasse, une chopine et une
miche .
__“ Allons, entrez, dit Euphrasie; je ne peux pas renvoyer un homme qui vient de si Join. Et puis un de moins, un de plus! Mais il n'y a pas de bon sens Les militaires ont
dévoré toutes mes rillettes, toutes mes confitures ; ils ont bu
notre Bourgueil,! ils ont bu notre vin de messe. Le bien de M. le curé y passera. Quand il n'aura plus le sou, c’est-il le Souvernement qui voudra lui en rendre ?”
Le voyageur avait déposé son casque et sa musette, Assis près de la cheminée, il regardait mademoiselle mettre Ja. nappe
et le couvert; la brusquerie de ses gestes montrait qu’elle n'était pas calmée, Du fond de la cour on entendait des aboiements furieux : “ Vilaine bôte ! maugréait la vieille bonne ; attends, attends, je vais chercher le martinet! Mais qu'est-ce qu'elle a, à faire un bruit pareil?” A ce moment, la porte ayant cédé, un molosse fit irruption dans la salle à manger et, renversant les chaises, se rua comme une trombe sur l'inconnu qu’il couvrit de caresses : “ Ah ! mon vieux Tom, dit le militaire, tu me reçois mieux que Phrasie !--Jésus! s’écria mademoiselle, ce serait-il vous, Monsieur le curé?”—Z, Journal des Débats, 17 mars, 1916.
DIVERS Le général Roques
Le nouveau ministre de la guerre à passé la majeure partie de la journée d'hier rue Saint-Dontinique, où il a pris contact avec ses services et conversé notamment avec les collaborateurs de son prédécesseur. Il a également reçu quelques parlementaires.
Le général Roques n'a pas encore constitué son cabinet, Toutefois, il à amené avec lui de son quartier général un de ses officiers d'ordonnance, le capitaine Moulin, qui demeurera sans doute parmi ses collaborateurs
Le général Gailieni Le général Gallieni, ancien ministre de la guerre, qui, on le sait, est actuellement à Versailles a reçu, jeudi, la visite du Président de la République.
Bourgueil, un bon vin rouge de la Touraine.
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