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POUR LES SOLDATS AVEUGLES

Au n° 93 de l'avenue des Champs-Elysées, un modeste étalage contraste avec le luxe des boutiques et des palaces voisins : brosses de crin ou de chiendent, balais d'appartement ou de cuisine, on n’y trouve guère autre chose ; cependant cette boutique devrait être connre de tous les Parisiens, car elle ne vend que des articles fabriqués par les soldats aveugles.

Entre les mutilés innombrables de cette guerre, les aveugles méritent deux fois de retenir l'intérêt: non seulement leur infirmité est une des plus cruelles, puisqu'elle les rend à peu

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ieure, l'expérience, l'habileté conquises, le fruit d'un long travail, tout celn subitement leur devient inutile, tout cela est perdu. Tandis que benucoup d'autres blessés Peuvent reprendre Ja place qu'ils occupaient avant la guerre, les aveugles doivent chercher une profession nouvelle, se remettre à l'école et, à l’âge d'hommes, se refaire , apprentis, s'ils veulent vivre Autrement que de la charité. |

L'école Valentin Haüy, l'hospice que dirige à Reuilly M. Vallery-Radot, Plusieurs autres établissen leur rééducation, Grâce au concours de dé sorte, on leur enseigne divers métiers :

la cordonnerie, le rempaillage des cha

lerie où ils sont fort adroits :

sté

1ents s'occupent de ‘h fvouements de toute le massage, la musique, ises, jusqu'à la tonnel-

-Mais tous les aveugles n'ont ni les qualités ni Ja formation requises pour devenir sténographes, musiciens ou seulement Masseurs, Il a fallu choisir pour la plupart d’er métier qui pût être appris par tout le monde et exuicé partout, dont les produits fussent d’une vente facile et non sujette aux Caprices de la mode, La brosserie réunit e ditions. Dans le plus lointain village, l’aveugle trouvera à écouler ses balais et ses brosses, une fois que le paysan, revenu de sa défiance traditionnelle, aura dû reconnaître que

les brosses d’aveugles sont tout aussi bien faites que les brosses de voyants,

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La double difiiculté est d'approvisionner ce petit fabricant de matières premières et de le défendre contre la tentative de paresse, Les bois spéciaux nécessaires à la brosserie sont devenus rares depuis la guerre et

il faut de la persévérance Pour ss créer une clientèle ; quelques-uns des Premiers aveugles

rentrés dans leurs foyers ont cédé un peu vite au découragement, perdant ainsi le bénéfice de leur apprentissage, qui coûte un millier de francs aux œuvres qui s’en occupent, sans compter la valeur des outils, environ 400 francs.

Il faut donc, à tout prix, rester en relations avec ce fabricant aveugle, aplanir pour lui les obstacles, enccurager son travail, en assurer la vente. C'est l'objet de la boutique des Champs- Elysées et des personnes qui la dirigent, On fournit à l’aveugle le crin, la soie et le bois nécessaires ; on prend livraison de ses produits; on les vend Pour son compte sans intermédiare et sans majoratiun, le loyer du magasin et les frais de même nature étant entièrement couverts par les libéralités.

De cette manière, balais et brosses peuvent être vendus exactement aux mêmes prix que dans les grands magasins. D'ordinaire, quand on achète des ouvrages de mutilés, on les paye plus che- qu’ils ne valens ; on y consent de grand cœur, car on fait &.ant tout acte de charité ; mais pour qu’une œuvre dure, il faut rendre au public la charité facile. Le magasin des Charps-Elysées a la ferme volonté de survivre à la guerre et c’est pourquoi il a tenu à ce que ses prix fussent ceux du commerce. En achetant ses produits, la ménagère la plus économe n’augmente pas d’un sou sa dépense, mais elle épargne à nos soldats aveugles le danger de ne rien faire et la honte de mendier.

Le dimanche, quand la somptueuse avenue est remplie de promeneurs, il n’est guère de femme ou de jeune fille du peuple qui n'entre dans la boutique et n’y prenne un objet, fût-ce de quelques centimes. Tout Paris devrait faire comme elles et n’acheter de brosserie qu'aux aveugles de la guerre. —Z,

—Journal des Débats, 13 avril, 1916.

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