‹ En temps de guerre [microforme]Chapitre 60 sur 66 · EN TEMPS DF GUERRE · texte numérisé non relu

EN TEMPS DF GUERRE

marchait sur Paris, où il comptait arriver à la fin de septembre,—ont une philosuphie très simple et qui leur suffit, Ils ne se payent pas de mots. Mais, avec leur bon sens, fruste et logique, ils se mettent en face des réalités. Ils ne font pas de beaux discours, ils ne sauraient pas, et ils n'aiment pas beaucoup à en lire, sur la guerre, le patriotisme, le courage, l'esprit de sacrifice, etc. Ils savent et ils voient que cette guerre est longue, dure et sanglante ; ils aimeraient mieux, évidemment, qu’elle fût finie, bien finie. Mais ils se disent, tous, et cette idée est entrée en eux par instinct et par raisonnement : “La guerre! Ce n’est pas nous qui l'avons voulue ; nous ne rêvions ni d’agressions ni de conquêtes. On nous l’a déclarée, imposée. Il faut, de toute nécessité, la subir, tenir jusqu’au bout, résister et vaincre, si nous ne voulons pas être écrasés” J'ai entendu, de mes oreilles, ce mot d’un paysan, acharné à sa tâche, qui n’est pas devenue commode, et plein de confiance, oui, de confiance, dans l'avenir: “On ne meurt pas tant qu’on veut vivre."

Ils savent mieux que nous ce qu’ils pensent et ils le disent mieux parce qu'ils le disent plus librement. Ils disent donc: “II faut recond, ire les Allemands chez eux de manière à leur ôter l'envie de revenir chez nous. Ils y sont aujourd’hui provisoirement et prétendent nous dicter des lois. Nous ne sommes pas faits pour leur obéir, pour devenir leurs sujets, leurs valets de charrue. D'ailleurs, s'ils étaient les plus forts, nous serions bientôt dépouillés; ils nous prendraient nos maisons, nos champs, nos vignes, notre avoir et nous chasseraient de nos villages, comme ces Pauvres émigrés du Nord et de la Lorraine, que nous avons vus passer ici et qui n'avaient plus ni foyer, ni asile ni rien à se mettre sur le corps. Où irions-nous? Nous n'avons qu’un moyen de rester ici et d'y vivre, comme nos pères y ont vécu, en pauvres gens, mais en hommes libres, c’est de déféndre notre terre et de la reprendre à ces étrangers.”

Ils ne lèvent pas les bras au ciel ; ils ne parlent ni de Du Guesclin, ni de Jeanne d’Arc, ni même de la Convention nationale; ils ne disent, ordinairement, ni les Barbares, ni les Boches, ils se bornent à dire les ennemis, les Allemands, les Prussiens surtout, mais ils ne veulent pas vivre sous la botte allemande et labourer pour le roi de Prusse, parce qu'ils sont Français. Tout est là pour eux.

Crvis.

—Journal des Débats, 13 juin, 1916.

Page 1