‹ En temps de guerre; recueil d'extraits de journaux, de documents diplomatiques, etcChapitre 26 sur 68 · POUR LA BELGIQUE · texte numérisé non relu

POUR LA BELGIQUE

Manifestation de l'Alliance franco-belge au Grand Amphithéâtre de la Sorbonne

Cet après-midi, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, sous la présidence de M. Paul Deschanel, de l'Académie française, président de la Chambre des députés, et en présence de M. le Président de la République et du corps diplomatique, l'Alliance fi*anco-belge organisait, avec le concours de la Revue hebdomadaire y une manifestation en faveur de la Belgique.

M. Raymond Poincaré et Mme Raymond Poincaré étaient entourés des membres de la légation de Belgique, des membres du c<jrps diplomatique et des représentants des grands corps de l'Etat.

Après l'exécution de la Marseillaise par l'orchestre, M. Paul Deschanel, président de la Cliarnbre des députés, ouvre la séance et prononce le discours suivant :

Discours de M. Paul Deschanel

M. Paul Deschanel salue les personnalités belges présentes à la cérémonie. Les Belges, d'ailleurs, ne sont-ils pas des compatriotes ? Le malheur a fait aux Belges et aux Français une seule âme, un seul cœur. Puis le président de la Chambre des députés fait un élocjuent éloge de la Belgique, qui, si noblement, a exprimé à l'Allemagne son mépris.

Chère et noble Belgique, dit M. Deschanel, notre sang coule pour ta liberté comme ton sang a coulé pour notre salut. Ta

lair est notre chair. Ta sublime résistance a sauvé notre ivilisation. Où que tu sois, en tes fils dispersés, en tes fils

)primés, en tes fils morts, en tes laboureurs, tes artisans, tes mvriers, en tes travailleurs de la pensée et de la phitne, en tes

)ldats opiniâtres, en tes échevins et tes bourgmestres sans [peur, en tes prélats pour qui la foi ne fait qu'un avec la bonne

foi, en tes gouvernants, en ton roi, qui fait penser au mot de Kant : " Deux choses me remplissent d'une admiration toujours grandissante : le ciel étoile sur ma tête et la loi morale dans mon cœur " ; en ta reine charmante, tout courage, elle aussi, tout intelligence et tout de'vouement ; ô Belgique, ô ma seconde patrie, je vénère en toi la pure cime de l'idéal : l'honneur !

Et nous Français, en cette heure de danger et de gloire suprêmes, renouvelons ici le serment sacré de ne pas déposer les armes avant d'avoir rétabli cette loyale et fière nation dans sa pleine existence !

Vive la Belgique libre et glorieuse !

L'assistance, très émue, applaudit avec enthousiasme.

Le quatrième discours a été prononcé par M. le baron Beyens, ministre des affaires étrangères de Belgique.

Discours de M. le baron Beyens

L'orateur a rappelé les souvenirs — souvenirs d'élève du collège Rollin, souvenirs d'étudiant — qui le rattachent à notre enseignement ; ceux aussi qui le rattachent à la politique de la France, car, on ne l'a pas oublié, au moment de l'affaire d'Agadir, M. le baron Beyens était ministre de Belgique à Berlin. L'éminent homme d'Etat a insisté sur les inquiétudes et les angoisses que causèrent, chez les amis de la paix, les visées politiques de l'Allemagne et ses intrigues.

M. le baron Beyens a provoqué les applaudissements de l'assistance en faisant allusion à la fidélité de la Belgique à ses engagements, au martyre qui lui fut imposé du fait de cette fidélité.

Nouveaux applaudissements, nouvelles acclamations quand il rend hommage à l'armée de la Belgique et à son noble roL

M. le baron Beyens a terminé ainsi :

A l'heure sombre où nous sommes, la Belgique enchaînée et muette ne répond que par un stoique mépris aux violences comme aux insinuations qui alternent dans le système d'oppression employé par l'ennemi. Il voudrait que lasse de souffrir elle implorât la paix d'une plainte qui se fasse sentir jusqu'au Havre ...

... Le peuple belge, Messieurs, est résolu à souffrir jusqu'à l'heure de la délivrance, jusqu'à l'heure de la justice et des inévitables réparations, à l'exemple de son grand cardinal, cette pure image du patriotisme le plus ardent.

La Belgique dans la nuit qui l'entoure, dans ce silence de l»rison qui la sépare du monde extérieur, a entendu en tressaillant le canon lointain de Verdun. Elle a compris qu'une partie formidable se jouait là en ce moment, où la

ûllance franco-aise sert de rempart à la liberté des nations

ritre la puissance forcenée qui a juré de les asservir. De

I arrêt ou de l'avance du militarisme allemand dépendent

1, venir de rEuroi)e et celui des petites nationalités, désireuses

; vivre, de s'épanouir librement, d'apporter le tribut de leur

avail et de leurs efforts au progrès général de l'humanité. . histoire nous enseigne que l'équililjre européen ne se déplace

mais qu'un instant sous la poussée des conquérants et qu'il résiste aux oscillations que leur ambition lui imprime.

Il en sera de même cette fois encore. La force brutale ne peut pas tuer la vie des peuples qui ont la volonté do vivre. r^a carte de l'Europe peut se modifier, mais elle ne revêtira pas une teinte unifonne, cslle d'une sorte de saint empire germanique, parodie et résurrection du passé. Les éléments ethniques qui auront prouvé leur vitalité finiront par se reconstituer et par reprendre une existence commune, dans une atmosphère purifiée au souffle bienfaisant de la paix. Les petites nations n'oublieront pas alors co qu'elles devront à la France. Ce sera un des plus beaux titres de gloire do votre pays. Messieurs, d'avoir été le principal ennemi, comme vient

de l'appeler Guillaume II, des oppresseurs et le valeureux soldat de l'indépendance des .autres nations.

Des acclamations, des bravos, des cris de "Vive la Belgique!'* saluent cette émouvante péroraison.

— Journal des Débats, 12 mars, 1916.

RÉFLEXIONS D'UN IMMOBILISÉ

Nous avons le droit d'être fiers, d'être satisfaits et presque joyeux. L'idée ne nous viendra certainement pas de faire les vantards et les fanfarons : ce n'est pas dans notre nature ; nous sommes, au fond, plus modestes qu'on ne le croit, qu'on ne le croyait du moins, en Allemagne et un peu partout, avant cette guerre. Ne prenons pas à notre ennemi les défauts que nous lui avons justement reprochés : la vantardise et l'outrecuidance. Nos admirables soldats et les chefs qui les commandent n'ont pas besoin d'être fleuris et enguirlandés de compliments hyp'erboliques ; ils savent ce qu'ils ont fait et ils ont conscience de leur effort. Ne versons pas, d'autre part, dans cette modestie élégante, mais exagérée. A chacun son dû. Nous ne serions pas seulement injustes, nous serions ingrats si nous ne décernions pas tous, d'un même cœur, à notre armée glorieuse et à son haut commandement le tribut d'éloges qu'ils ont si amplement mérité.

Ne méprisons pas non plus notre ennemi, sans le flatter par des compliments hypocrites et à double fin. L'Allemagne n'est pas à bout et encore moins à bas. Elle a perdu, je crois, son panache, mais elle a encore son casque — et son armure. Vous vous rappelez les anciennes rodomontades de Guillaume II : " L'épée aiguisée, la poudre sèche." Le glaive allemand est ébréché, mais le poignet qui le tient est encore valide ; la poudre allemande a été mouillée par l'Yser, par la Marne et par la Meuse, mais il en reste toujours à l'Allemagne une

bonne provision. Ses soldats se battent bien ; depuis quelque temps, leurs officiers, sur un ordre venu de l'empereur, se font tuer à la tête de leurs troupes, comme les nôtres. Ne nous exagérons donc pas l'usui'e et la dépression de l'armëe allemande, bien que ses pertes, en hommes et eu matériel, aient été considérables. Ne nous exagérons pas davantage l'épuisement et la lassitude du peuple allemand lui-même : il est toujours endurant et discipliné ; ne prévoyons pas, avec trop d'optimisme, un éboulis soudain du colosse, ébranlé sans doute sur sa base mais resté debout.

Ne nous endormons aujourd'hui ni dans des espérances

prématurées, ni dans une demi-paresse, qui serait la pire des

£autes. C'est le moment, au contraire, de redoubler de vigueur,

d'énergie et d'activité. Nous pouvons être tranquilles du

côté du front : la résistance n'y a jamais été plus résolue, le

courage plus brillant et plus hardi, le mépris de la mort plus

héroïque. Nous ne serons dignes de nos chers soldats que si, à'

l'arrière, nous montrons, nous aussi, dans notre petite mesure,

le même esprit de dévouement, d'epdurance et de sacrifice ; si

nous sommes patients et tenaces, jusqu'à la fin, si nous nous

serrons fidèlement, étroitement, autour do "l'autel de la Patrie,"

comme on disait autrefois, sous le drapeau national, qui est

celui de tous les Français. Ce que nous sommes est bien peu

de chose à côté de ce que sont nos chers soldats ; ce que nous

faisons n'est presque rien, au prix de ce qu'ils accomplissent

tous les jours. Pour avoir le droit d'être fiers de nous ou, au

moins, d'en être contents, tâchons, chacun à notre poste et

' dans notre emploi, non pas de les égaler, ce n'est pas possible,

mais do leur ressembler de plus en plus. . .

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