‹ En temps de guerre; recueil d'extraits de journaux, de documents diplomatiques, etcChapitre 31 sur 68 · LA LIGUE DES AMES · texte numérisé non relu

LA LIGUE DES AMES

L'Allemagne avait déjà des cartes de pain, des cartes dé beurre, etc. ; elle a maintenant des cartes impériales de condoléances. En Allemagne comme en France, il n'y a plus guère de famille oii le deuil ne soit entré. On dit que l'empereur Guillaume a fait imprimer des cartes de condoléances qui sont adressées de sa part à toutes les familles affligées. En voici la formule: **Je jure que je n'ai pas voulu cette guerre et je m'associe à votre chagrin." Il jure ! . . . L'empereur lève la main devant le tribunal de Dieu et le prend à témoin. Est-ce un faux serment, un merisonge de plus ajouté à tant d'autres, une sorte d'inconscience, cynique ou naïve, ou le commencement du remords? On ne sait.

On voudrait croire que c'est un remords, mais celui-là est tardif et irrecevable. Si l'empereur n'a pas voulu la guerre, c'est lui qui l'a déclarée. En admettant même que la responsabilité en retombe surtout sur son fils, le prince

^la classe 1888, les soldats qui en 1888 avaient 21 ans.

héritier, le hussard de lu Mort, et sur sa séquelle abominable de chefs de guerre, qui croyaient marcher dans le sang à la victoire, à la conqiiête et au profit, Guillaume II est le grand coupable, puisqu'il pouvait s'opposer d'un mot à la tuerie et qu'il la déchaînée. Il n'avait qu'à froncer le sourcil et à dire : Veto; il a levé son bâton de commandement. L'histoire ne l'appellera ni Guillaume le Conquérant, ni Guillaume le Fol, pour avoir été la dupe de son rêve, ni Guillaume le Débonnaire, pour avoir cédé à son fils ; elle l'appellera, elle l'appelle déjà Guillaume le Boucher. Sa race et son peuple seront condamnés avec lui. L'impérialisme prussien a rendu l'Allemagne orgueilleuse, jusqu'au vertige ; le militarisme prussien l'a rendue féroce. Encore plus sévère que nous, la postérité en gardera le souvenir et l'horreur.

Dès maintenant, il y a contre l'Allemagne une Ligue des âmes. Ce n'est pas encore une Ligue des Neutres, mais cela viendra et le jour est proche. De neutres d'ailleurs, j'entends de neutres placides et indiâ*érents, dans ce drame aflfreux d'où sortira l'Europe do demain, il n'y en aura bientôt plus. Quelques Etats, en petit nombre, observent encore ce qu'ils appellent une stricte neutralité ; les uns sont retenus par la peur, les autres par l'intérêt, d'autres par une vague métaphysique qui se refuse à prendre parti dans ce duel du Juste et de l'Injuste pour planer soi-disant au-dessus de la mêlée. Les âmes libres, fières et droites, à quelque pays qu'elles appartiennent, ne sont plus neutres; les consciences M ne peuvent plus l'être; elles doivent se prononcer dans la querelle qui ensanglante le monde et qui, grâce à Dieu, le transfonnera.

La France, notre " douce France," n'a rien à craindre, ni ^aujourd'hui, ni demain, du verdict des hommes. On savait, [elle prouve et démontre, chaque jour, qu'elle ne se bat pas pour elle seule, dans un esprit de conquête et d'asservissement, pas même dans un espoir égoïste de revanche. Elle se bat,

elle verse, tous les jours, le plus pur de son sang, le meilleur, le plus généreux, pour la liberté du monde, pour la liberté même de ceux qui se contentent de lui exprimer une admiration platonique et des sympathies inactives. C'est elle qui pourrait dire, à la face du ciel et de la terre, sans avoir besoin d'envoyer des cartes pour cela: *'Je jure que je n'ai pas voulu cette guerre." Elle a le droit d'ajouter : " Mais je la mènerai, je la soutiendrai jusqu'au bout, avec l'aide de mes loyaux et fidèles alliés, et de telle sorte que nous clorons peut-être, pour longtemps au moins, l'ère de ces boucheries, nées de l'orgueil meurtrier d'une nation de proie ou de la folie et du caprice d'un despote sans entrailles.

Mon nom sous le soleil est France :

Je reviendrai dans la clarté ; J'apporterai la délivrance ; J'amènerai la liberté. . .

(Victor Hugo. Légemie des siècles. 1" série).

Prenons patience et ne hâtons pas la Destinée ; ne la fatiguons pas de vœux inutiles. Chacun des jours qui viennent nous apporte la promesse et l'augure de notre victoire, qui sera celle du Droit, de l'Idéal, de l'Humanité, de la Lumière. L'Allemagne en a déjîi le pressentiment; elle en aura bientôt la démonstration ; elle s'en inquiète, elle en gémira. Et alors elle flétrira, de tout son ressentiment, elle maudira de toute son âme, enfin réveillée, ceux, quels qu'ils soient : empereur, rois, princes, généraux, ministres, qui l'auront jetée dans cet abîme de honte et de maux où son honneur et sa prospérité auront péri. Chaque jour que Dieu fait, elle sent, elle voit se resserrer autour d'elle, comme un étau et presque comme un carcan, cette Ligue des âmes qui l'emprisonne, qui la gêne, et qu'elle essaye vainement de briser par des menaces, par des habiletés, par des mensonges, par des excuses. Elle a beau plaider : on ne la croit plus ; elle a beau crier : on ne la craint plus. La Prusse a porté malheur à l'Allemagne ; l'Allemagne

a porté malheur et jeté un sort à ses alliés et à ses amis dont quelques-uns sont à la veille ou îi l'avant- veille de l'abandonner. Elle fait le compte de ses déceptions, de ses pertes, de ses sacrifices. Hambourg se demande ce que sont devenus ses bateaux ; Francfort, ses banques ; Leipzig, ses marchés ; Munich et Vienne, leurs divertissements; Berlin, son cimier et son panache. L'âme allemande a fait autour d'elle un désert, où, si elle entend quelque chose, ce n'est pas une acclamation de triomphe ou de sympathie, mais un cri de haine, de rancune, de malédiction.

Et son empereur ! Il jure aujourd'hui qu'il n'a pas voulu cette guerre et il s'acharne désespérément à la continuer. Il voit tous les jours tomber ses meilleurs soldats, fondre, ses armées ; il doit voir, toutes les nuits, les fantômes sanglants de ses victimes, de celles surtout, les plus innocentes, que ses pirates ont assassinées : car on n'imagine pas qu'il ait Fâme assez brutale et assez dure pour avoir perdu tout souvenir de ces attentats, qui appellent et méritent la vengeance. La vision de ce charnier humain le poursuit, l'idée de l'expiation Fobsède. . . Ici, nous avons de plus en plus la conscience de notre droit, la preuve de notre force, la ferme volonté de rester '.unis, la certitude de pouvoir tenir et l'espérance de vaincre. — S.

— Journal dea DéhaU, 20 mars, 1916.

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