UN GRAND BLESSÉ À TRAVERS LA SUISSE
Dans le CorresjwndaiU, M. Charles Hennebois, prisonnier en Allemagne, renvoyé en France comme grand blessé, raconte ses impressions de captivité et de voyage.^ On lira, non sans émotion, les lignes qu'il consacre à son départ de Constance et à son voyage à travers la Suisse. Nous ne pouvons donner, malheureusement, que qijelques extraits de son récit : '
Mais une manœuvre commence ; mon cœur en a tremblé. Notre portion de train va s'accrocher plus loin aux derniers wagons du convoi. Il est 7 h. 30. Nous sommes au deuxième quai. Deux lieutenants prussiens, le monocle sur l'œil, se promènent à pas lents.* Quelques têtes françaises se montrent, disparaissent. Je ne lâche plus ma portière. Je veux voir le sol suisse, être l'un des premiers à le saluer d'un vivat.
Autour de moi, tlëjà, une Marseillaise discrète commence à s'élever. Les lieutenants prêtent l'oreille. Nous faisons taire les coupables. Un bon captaine helvétique leur dit en souriant : " Patience, mes amis ! Dans deux minutes, maintenant, vous serez à l'abri ! "
Que ces deux minutes sont longues ! . . . Attention ! Un coup de sifflet ... Le train part avec peine. Quelle longueur, mon Dieu ! La ^are, encombrée de wagons, est bientôt dépassée. Des talus à gauche et à droite ; une haie de curieux, et, tout à coup,' du bruit, des applaudissements ! . . . Juste ciel ! Nous sommes en Suisse !
Un cri formidable, géant, couvre la rumeur du convoi. " Vive, vive la France ! " Et c'est merveilleux, et c'est fou ! De chaque côté de la voie, des corsages clairs, une foule ; des ^hommes un peu moins, mais des jeunes gens par milliers. "Vivent les grands blessés ! Vivent les mutilés ! " Des mains nous jettent leur bouquet. Au bout de longues porches, de
*Seg articles viennent d'être réunis en volume: Aux Mains de PAflemaf/ne. — Paris, librairie Flou.
petits colis sont tendus ; des bouteilles de vin, des boîtes de cigares. Des fleurs encore, en avalanche. Ah ! l'accueil réchauffant ! Nous sommes là penchés, n'ayant plus assez de nos mains pour saisir les fleurs tricolores, pas assez de nos yeux pour voir la foule sympathique. Et le train s'élance avec bruit. Sa course haletante nous emporte vers le bonheur ! . . .
Ah ! de telles minutes ne sont j)as trop payées par des mois de souff*rance. Vive, vive la Suisse qui nous jette au visage son salut fraternel et tout le parfum de ses fleurs !
Winterthour. La foule est immense. Le train ne s'arrête pas, mais il doit ralentir. Et que d'ovations retentissent ! . . . Et tous ces billets dans nos mains ; leui'S expressions naïves de tendresse, d'amour ; ces fleurs qui nous submergent, tout cela c'est pour la France.
Et le train continue sa marche. Déjà la nuit est proche. L'ombre va prêter son mystère au lent défilé des plaines. C'est la nuit merveilleuse, l'unique, la plus belle^ où, tout l'être tendu, nous vibrons follement. Le cœur peut-il subir, sans être brisé, comme verre, des chocs plus violents et plus doux]
M . . . , R . . . de la F . . . , moi-même les aidant, dépouillent le courrier. Chères lettres naïves, cartes nobles et fortes, expression émue et sincère de tendresse et de foi ! Tout cela joint aux petits sacs aux couleurs tricoloreâ, glissé avec la pipe qui forcera les nôtres à se souvenir plus longtemps, les cigares et le briquet, le tabac et les cigarettes.
Des clameurs à chaque moment nous jettent aux portières : c'est le passage d'une gare d'importance moyenne, bondée de curieux cependant. Et toujours les mêmes appels, le même salut à la France ! J'ai la gorge arrachée ; je ne peux plus crier. Le long de la voie même, aux pentes de talus, sur les ponts, dans les prés, par groupes de dix, vingt, tous les cinquante mètres, des hommes et des femmes nous tendent
leur bouquet : guirlandes aux fleurs fraîches, couronnes tressées avec le laurier sombre que l'on destinait aux vainqueurs.
Nous sommes à Zurich. Mais l'immense gare est déserte. L'accès des quais est interdit.
Sur la place, il est vrai, à gauche de la gare, et juchée sur les arbres, sur les ponts, placée aux fenêtres des édifices proches, cette foule à l'écart n'a garde de se taire. Des ovations nourries saluent le train en gare, et tous les blessés y répondent . . .
Le train reprend sa marche. La nuit se fait sombre et plus fraîche. Mais nous demeurons aux portières. Sur les collines proches, à quelques cents mètres du train, de très hautes lueurs s'allument au passage. Ce sont des transparents où se lit un salut . . .
On nous distribue un repas ; des petits pains dorés, fleurant bon le froment, du chocolat, des fruits, du pâté et des viandes froides. Après les privations, la hantise du pain français, notre joie est celle d'enfants ! D'une main religieuse, nous tenons le pain croustillant ; de l'autre, agrippée aux portières, nous défendons notre équilibre. Le train est en pleine vitesse, et nous sommes debout depuis le départ de Constance. S'asseoir? . . . Maisoii? . . . Comment? . . . Nos compartiments sont bondés. Des fleurs à profusion : en gerbes, en bouquets, en vrac et sous toutes leé formes ; œillets magnifiques et doux, roses épanouies, sanglantes ou pâlies. Je voudrais en vain les classer ; toute la flore est là, celle des jardins, des montagnes, des prairies, des talus. Dans les filets, sur les banquettes, de petits paquets entr'ou verts, noués LUX couleurs tricolores ; d'autres restent intacts. On nous a donné en partant un sac de toile bise pour y consigner tout cela. Et des rumeurs toujours! Se couche-t-on en Suisse? Il est près de minuit. Des feux de behgale, sans cesse, et des inscriptions lumineuses.
Berne. Un arrêt très court. La distribution recommence. La .foule est toujours très compact. Les acclamations se succèdent. L'un d'entre nous, soudain, le buste tout entier teiulu vers cette foule, lance un appel vibrant : " Vive la liberté ! " Une clameur sans fin, manifestation forcenée des aspirations intérieures lui répond aussitôt. La minute est émotionnante. Des abords de la gare, le même cri s'élève poussé par des milliers de bouches. La clameur roule sous le hall, puis, avec un bruit de tonnerre, répercute au loin son écho ... Le train s'éloigne. rapidement.
Fribourg, Lausanne enfin. Quels mots employer pour dépeindre un enthousiasme croissant? . . . Bientôt nous serons à Genève . . . Hélas ! quels mots ne pas trouver pour ne pas redire sans trêve, de la même façon, un accueil identique? De Constance à Genève, la marche triomphale aux étapes diverses fut marquée partout par la joie, Lausanne et Genève, ce fut aussi vibrant d'ailleurs, mais déjà plus intime, plus fiançais de ton et d'allure, le couronnement de la joiej le bouquet d'amour le plus beau ... Et c'est aussi, pour nous, la dernière étape, l'ultime, celle après laquelle nos yeux pourront caresser notre sol . . .
—Journal de Genève^ 10 avril, 1916.