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C'est bien un des signes les plus évidents des ^progrès de la civilisation que de constater qu'aujourd'hui on peut aller, en seize jours environ, de Paris en Sogdiane, à Tantique Maracanda, la ville fondée par Alexandre le Grand presque au point le plus éloigné qu'il ait atteint dans l'Asie centrale au cours de sa célèbre expédition, et dont on retrouve le nom dans Samarcande, la capitale de l'immense empire de Tamerlan : c'est-à-dire dans des contrées qui étaient fermées aux Européens il y a trente ans*. Cela est dû aux rapides progrès des Russes dans leurs conquêtes, à leur facile assimilation des populations qu'ils ont vaincues, à leur force d'expansion, aux talents précieux qu'ils ont reçus de la nature pour transformer leurs ennemis de la veille en amis du lendemain; cela est dû surtout au général Annenkof, qui a construit la célèbre ligne militaire d'Ouzoun-Ada à Samarcande. Cette construction a été faite de 1883 à 1888, et, pour parler exactement, elle s'est achevée le 15 mars 1888, lorsque le premier train est entré dans la gare de Samarcande.
1. V. Arminiu 8AMBÉRY, Voyagcs d'un faux dei^vicne dans l'Asie Centrale, de Téhéran à Khiva, Bokhara et Samarcande, par le grand désert Turcoman, traduit de Tanglais par E.-D. Forgues; Hachette et C'*, in-18, 1865.
b COURSES ET ASCENSIONS.
Je dois tout d'abord adresser, mes remerciements aux explorateurs et voyageurs qui ont visité les premiers ces contrées et qui les ont fait <îonnaitre : ce sont principalement des Français, ou des étrangers qui ont écrit en français, et je dois citer quelques noms auxquels ira spécialement ma gratitude. Je veux parler de MM. Bonvalot, Capus, de Ujfalvy; de M. Edgar Boulangier, l'auteur d'un excellent récit de voyage De Paris à Merv, qui peut servir de guide; de M. Moser, du commandant de Pontevès de Sabran, de M. Jules Leclercq, président de la Société de géographie de Bruxelles ; du comte de Cholet, qui assista aux délimitations de la frontière entre la Russie et la Perse; du baron Benoist-Méchin, l'un des rares voyageurs qui aient traversé l'Asie dans sa plus grande largeur, de Téhéran à l'Océan pacifique. Je serais ingrat si je ne mentionnais pas d'une façon toute spéciale mon collègue et ami M. Edouard Blanc. Ses nombreuses publications, notamment les articles qu'il a fait paraître dans la Revue des Deux Mondes, la libéralité avec laquelle il a mis à ma disposition ses photographies, ses documents de toute "nature, et les œuvres d'art qu'il a rapportées de ces contrées lointaines; tout cela m'a permis de préparer mon voyage avec soin avant mon départ*.
1. Gabriel Bonvalot, De Moscou en Bactriane, in-18, 1884, librairie Pion. Du même : Du Kohistan à la Caspienne, in-18, 1886, librairie Pion. — Guillaume Capus, A travers le royaume de Tamerlan, in-8°, 1892, chez Hennuyer et C'*. — Ch. de Ujfalvy, Les Aryens au Nord et au Sud de Vlndou-Kouchy in-8*>, 1896, chez Masson. — PJdgar Boulangier, Les Russes dans l'Asie Centrale et le chemin de fer Transcaspien. Voyage à MerVj in-12, 1888, Hachette et C*". — H. Moser, A travers l'Asie Centrale. La steppe Kirghise, le Turkestan Russe, in-8*>, 1 885, librairie Pion. — Jean de Pontevès de Sabran, Notes de voyage d'un hussard. Un Raid en Asie, in-18, 1894, !• édition, Calmann Lévy. — Jules Leclercq, Du Caucase aux monts Alaï, in-18, 1890, librairie Pion. — Comte de Cholet, Excursion en Turkestan et sur la frontière RussO'AfghanCy in-iS, 1889, librairie Pion. — Baron Benoist-Méchin, Voyages à travers le Turkestan, extrait du Bulletin de la Société de géographie, 1" trimestre, 1885. — Edouard Blanc, Notes de voyage en
Ce ne sont pas seulement les traces d'Alexandre le Grand qu'on va retrouver dans les' provinces transcas-i piennes et dans le Turkestan russe; ces contrées ont vu passer d'autres conquérants illustres, notamment Gengis- Khan et ses successeurs, puis le terrible Tamerlan, de son vrai nom Timour Lenk, qui était manchot et boiteux. Leur histoire est peu connue, en France tout au moins*, où nous nous représentons ces grands conquérants mongols simplement comme des barbares qui ont détruit toute trace de civilisation sur leur passage et qui ont fait de telles hécatombes humaines que, depuis qu'ils ont traversé, conquis et occupé l'Asie, le chiffre de la population dans ces contrées a considérablement baissé, si bien qu'aujourd'hui encore il est beaucoup moindre qu'avant leur apparition.
Eh bien î ces jugements trop sommaires sont inexacts en partie, et il y a lieu de distinguer entre l'action de Gengia-Khan et celle de Tamerlan. L'un et l'autre ont fondé les deux plus vastes empires qui aient jamais paru sur la terre, beaucoup plus vastes même que l'empire d'Alexandre le Grand ou l'empire romain. Ces empires ont compris la majeure partie de la Chine, de la Mandchourie, de la Sibérie, le Turkestan entier, l'Afghanistan, l'Inde presque tout entière, la Perse, le Caucase, la plus grande partie de TAsie Mineure, de la Pologne et de la Russie. L'un et Tautre de ces deux vastes empires mongols, par suite même de leur étendue, se sont démembrés après la mort de leurs fondateurs, comme cela était déjà arrivé après la mort d'Alexandre le Grand.
A^ie Centrale ; Samarkande, la Question du Pamir, le Turkestan russCf A truvevs la Transoxiane; dans la Revue des Deux Mondes des 45 février et 1" décembre 1893, 15 janvier, 1" avril et 15 juillet 1895.
1. Depuis que ces lignes ont été écrites, il a paru un volume qui a comblé en partie cette lacune, puisqu'il raconte l'histoire des Mongols depuis les origines jusqu'à la mort de Tamerlan. Voyez : Léon Cahun, Introduction à l'histoire de VAsie, Tuiles et Mongols, des ori^ gines à 1405, in-8*> de 519 pages, 1896, chez Armand Colin et C'*.
Quelques dates peuvent être nécessaires pour préciser les idées. Entre la naissance de Gengis-Khan et la mort de Tamerlan, il s'écoule deux cent cinquante années. Gengis-, Khan est né en 1155, Tamerlan est mort en 1^05 à l'âge de soixante-neuf ans. A ces deux siècles et demi, il faut ajouter un siècle et demi pendant lequel les successeurs de Tamerlan ont continué à être puissants.
Mais, si les procédés de conquête de ces deux conquérants ont été trop souvent les mêmes, s'ils ont consisté principalement dans la cruauté, dans la terreur, dans la mortemployées comme moyens de domination, leur esprit personnel et leurs moyens de gouvernement ont été très différents. Gengis-Khan et ses successeurs pratiquaient la tolérance religieuse ; ils ont reçu à leur cour des voyageurs européens, des ambassadeurs du pape, de nos rois, notamment de saint Louis ; et les moines qui étaient ainsi envoyés en ambassade étaient autorisés à prêcher la religion chrétienne. Les souverains mongols laissaient les Vénitiens et les Génois commercer dans leurs États. Nous avons des récits d'un certain nombre de grands voyageurs religieux et laïques, entre autres celui de Du Plan de Carpin, un franciscain italien qui a été envoyé au Grand Khan par le pape Innocent IV, et qui a séjourné en Asie de 1245 à 1247. Il faut citer aussi la relation très curieuse de Rubruquis, qui nous fait connaître les mœurs des habitants de l'Asie Centrale et de la Chine. Rubruquis était un cordelier flamand que saint Louis envoya en Tartarie au milieu du xni® siècle.
Le célèbre commerçant vénitien Marco Polo resta dixsept ans à la cour de Koublaï-Khan, le petit-fils de Gengis- Khan, dans le Nord de la Chine. Il traversa l'Asie dans sa plus grande largeur, tout comme le baron Benoist-Méchin et M. Grenard, le jeune survivant de la mission Dutreuil de Rhins, l'ont fait depuis. Marco Polo visita ensuite le Japon, rinde, les îles malaises, Java, et rentra en Europe
en 1995. On sait combien son voyage, qui nous est parvenu en français-picard, en italien, en latin, et en plusieurs autres langues, est aujourd'hui précieux; comment ce r 3cit, qui .avait paru tout d'abord mensonger, a été reconnu exact, ayant été écrit ou dicté par un homme qui avait bien su peindre les choses qu'il avait vues. A cette époquCj les Mongols étaient bouddhistes, ou tout au moins ils pratiquaient rindifférence religieuse.
C'est lorsque les populations du Turkestan eurent embrassé la foi de Mahomet qu'elles devinrent fanatiques et intolérantes. Celte intolérance ferma aux Européens l'empire du torrihla Tamerlan, de ce Tamerlan qui fut le plus grand massacreur d'hommes, car on sait qu'il éleva, dans rinde, une pyramide de quatre-vingt-dix mille têtes ! Cependant ce sauvage lui-même n'était pas étranger à toute culture; il avait fondé ou il entretenait des écoles nombreuses, il a élevé des monuments pleins de grandeur et de beauté ; mais on chercherait vainement dans ces monuments un élément quelconque emprunté à sa race, à la race touranienne. Tous ces grands conquérants mongols ont subi l'induence du peuple vaincu, plus civilisé que le vainqueur : ils ont employé comme architectes et comme savants d(!S Persans, qui sont certainement le peuple le plus artiste de toute l'Asie. Comme plan, comme procédés d'exécution et de décoration, les monuments construits par Tamerlan, par ses prédécesseurs et ses successeurs, ressemblent à ceux élevés en Perse par les Persans euxmêmes.
Après ce préambule, nous allons parcourir la ligne d'Ouzoun-Ada à Samarcande, refaisant pas à pas et de la manière la plus simple mon voyage de l'été dernier. J'indiquerai mes impressions au fur et à mesure qu'elles se sont produites; ce sera une sorte de transcription de mes notes de voyage. Après les savants et volumineux ou-
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vrages qui ont été publiés sur ces contrées, je crois que ce qu'il y a de plus intéressant, ce sont les souvenirs personnels d'un homme qui est allé là et qui peut dire : «Telle chose m 'advint. »
Mais reprenons les choses de plus haut, ou plutôt de plus loin, c'est-à-dire de Paris même, afin de me permettre de retracer sommairement mon itinéraire, et d'indiquer, par suite, comment on peut refaire le beau voyage que j'ai accompli Tannée dernière. Il est un peu long et nelaissepasqued'iMre assez fatigant, puisque, pendant une absence de deux mois et demi, j'ai dû passer vingt et une nuits en chemin de fer: mais on est largement récompensé par des spectacles variés, par la vue de peuples et de pays très différents les uns des autres, et par la contemplation des ruines gigantesques qu'on rencontre dans l'Asie Centrale.
Je suis entré en Russie après avoir traversé la Pologne autrichienne et la Galicie, c'est-à-dire que j'ai passé pai" Cracovie et Lemberg. La première ville russe que j'ai visitée est Berditchef : c'est l'endroit du globe où la population israélite est le plus dense. Pour en donner une idée, il me suffira de rappeler que Berditchef est comme la Jérusalem de l'Europe moderne, puisque sa population est composée de plus de 90 pour cent de Juifs : sur 80,000 habitants, il y a 7-2,000 Juifs.
Je me suis ensuite dirigé sur Kief, la capitale de la petite Russie, et Kharkof, grande ville de 180,000 âmes, placée au milieu de ce que les Russes appellent le Tchernoziom, c'est-à-dire la terre noire. Cette région est la plus fertile de la Russie; la terre arable, l'humus, y a une profondeur de plusieurs mètres. Malgré cela, les agriculteurs russes, soit dit en passant, se plaignent tout autant que les agriculteurs français; ils produisent beaucoup de blé, mais il faut croire qu'ils ne peuvent pas le vendre avantageusement.
De Kharkof j'allai à Taganrog, à Tembouchure du Don, d'où partait le blé au moment où l'exportation florissait; puis, de là, à Rostof-sur-le-Don. Cette ville est ainsi appelée pour la distinguer d'une autre Rostof, que j'avais visitée l'année précédente, ville archéologique qui offre le spectacle des monuments les plus anciens de la civilisation russe, et qui est située dans le gouvernement d'Iaroslaf, au Nord de Moscou.
Je visitai ensuite Piatigorsk (dont le nom signifie les « Cinq montagnes ») et Kislovodsk (les « Eaux amères »). Ce sont deux villes d'eaux situées au pied et au Nord- Ouest de la chaîne du Caucase, sur laquelle on a de là une vue magnifique, notamment sur l'Elbrouz, qui s'élève à 5,631 mètres.
Poursuivant mon voyage, j'arrivai à Yladikavkas (dont le nom signifie « Qui domine le Caucase »), ville de 32,000 habitants, où s'arrête le chemin de fer. A partir de ce point on suit la route postale du Darial, ou route militaire de Géorgie, longue de 201 verstes (210 kilomètres environ), qui traverse la chaîne du Caucase et conduit à Titlis, après avoir franchi un col de 2,432 mètres, et passé au pied du mont Kazbek (5,044 met.).
%De Tiflis, capitale de la Géorgie et du Caucase, je ne dirai rien, parce que j'aurais trop de choses à en dire, et parce que ce n'est pas mon sujet. Cette ville est reliée par le chemin de fer à Bakou, ville de 60,000 âmes, célèbre par ses puits de pétrole, et où nous nous embarquons sur la mer Caspienne, généralement fort agitée. Cependant, le 14 septembre 1895, elle nous fut clémente, et au bout de vingt heures nous abordions à Ouzoun-Ada (la « Longue Ile ») ; mais elle se vengea à notre voyage de retour, où nous essuyâmes une véritable tempête.
Le pont du bateau nous présentait une image des races variées qu'on rencontre dans ces contrées. Arméniens, Persans, Juifs, Russes, Tartares, Turkmènes se trouvaient
mélangés, offrant le spectacle de leurs costumes et de leurs mœurs. Les cabines de première classe étaient occupées par des fonctionnaires russes, civils et militaires, qui rejoignaient, maussades et en rechignant, leurs postes enTranscaspie, après être venus passer leurs vacances dans leur patrie, au milieu de leurs familles. Ils parlaient presque tous fort bien notre langue. Je rencontrai parmi eux un jeune officier de la garde impériale russe qui voyageait en touriste. Il fut mon compagnon fidèle pendant mon séjour au delà de la mer Caspienne, et le même bateau nous ramena ensuite à Bakou. Nous touchâmes au retour au port de Krasnovodsk (les « Eaux rouges »), ainsi nommé à cause de la couleur du rocher sur lequel la ville est placée. C'est là qu'on abordait avant l'établissement de la ligne de chemin de fer dont nous allons parler.
A Ouzoun-Ada, le désert commence immédiatement : les sables s'avancent jusqu'au bord de la mer et supportent directement les maisons. C'est un séjour peu enviable que celui d 'Ouzoun-Ada, et tel est bien le sentiment des fonctionnaires qui sont obligés d'y séjourner.
La ligne du chemin de fer d'Ouzoun-Ada à Samarcande a une longueur totale de 1,434 kilomètres. On fait le trajet en soixante heures, ou deux jours et demi.
La disgrâce où le général Annenkof est tombé depuis n'est pas une raison pour refuser au créateur du chemin de fer transcaspien le tribut d'honneur qui lui est dû. Véritablement, quand on voit les difficultés qui ont été vaincues, on comprend (et c'est l'avis de tous ceux qui ont examiné ce travail) que sans l'énergie, sans l'habileté, sans l'adresse du général, jamais pareille œuvre n'aurait été accomplie, et je ne puis m'empêcher d'exprimer ici toute l'admiration qu'elle m'inspire.
Le chemin de fer transcaspien est une ligne stratégique, qui n'est pas ouverte au commerce. Pour y circuler, il faut faire demander par notre ambassadeur à Saint-Péters-
bourg une autorisation au grand État-major russe; les autorités locales en Transcaspie ou au Caucase, et le gouverneur général du Caucase lui-même, n'auraient pas qualité pour autoriser la circulation sur cette ligne. Mais j'ai hâte de dire que jamais, je crois, cette autorisation n'a été refusée à un Français. L'année dernière, si mes renseignements sont exacts, à l'époque à laquelle je suis entré en Transcaspie, plus de quarante étrangers avaient obtenu la permission nécessaire. Il est juste d'ajouter qu'on ne voit dans ces contrées ni un Allemand, ni un Anglais. Je me souviens d'y avoir rencontré entre autres quatre Lorrains : deux prêtres, un capitaine de notre armée et un avocat, qui voyageaient ensemble.
Il n'y a pas, sur ce chemin de fer, de wagons de première, mais seulement de seconde et de troisième classes, et comme, depuis le 1®' janvier 1895, la Russie a, ainsi que la Hongrie, adopté le tarif par zones, qui consiste à faire payer d'autant moins cher que l'on parcourt une distance plus considérable, il arrive qu'on peut faire îe trajet d'Ouzoun-Ada à Samarcande pour très peu de chose. '
Deux trains de voyageurs circulent par semaine, mais tous les jours part un train de marchandises, qui va plus lentement, et auquel on attache des wagons de troisième classe mis à la disposition des voyageurs.
Grâce aux recommandations que M. le ministre des affaires étrangères avait bien voulu m'accorder, et grâce à celles de S. E. M. le baron de Mohrenheim^ ambassadeur de Russie, le gouvernement russe avait mis à ma disposition un wagon-salon, dont j'ai d'autant plus apprécié le confortable que sans cela j'aurais été obligé de voyager dans des wagons complets. Je renouvelle à cette occasion les remerciements que j'ai déjà eu l'honneur d'adresser à M. l'ambassadeur de Russie.
Au milieu du train se trouve un wagon-restaurant ou
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tans les Tôyageurs se réunissent trois ou quatre fois par jour pour prendre leurs repas et pour causer. Ma qualité de Français m'a valu un accueil particulièrement chaleureux; le jour du départ, au dîner, les fonctionnaires russes dont je parlais pîus haut ont unanimement bu à ma santé, puis Us ont chanté la Marseillaise en mon honneur, et ila Tont chantée en français pour me montrer qu'ils en connaissaient bien les paroles.
En seconde classe on paie 15 roubles, c'est-à-dire environ ^î francs, et 10 roubles, ou environ 28 francs, en troisième^ pour aller d'Ouzoun-Ada à Samarcande, c'est-à-dire pour faire un trajet égal à un peu plus d'une fois et demie la distance de Paris à Marseille.
La ligne traverse des dunes de sables mouvants qui font comprendre tout de suite les difficultés d'exécution de ce chemin de fer.
J ajoute que le climat est sec et chaud en été et très froid en hiver, où la température descend jusqu'à 20 et 2û degrés au-dessous de zéro, tandis qu'en été il fait si chaud que, le^l septembre, alors que les chaleurs estivales étaient passées, j'ai noté, dans le train entre Merv et Askhabad, la température de 39 degrés centigrades.
Lorsqu'on quitte le sable, la ligne traverse pendant longtemps une terre desséchée à laquelle il suffirait de quelques gouttes d'eau pour la fertiliser. Parfois, le lon^^ de la voie, on aperçoit une charrue traînée par un ou deux chameaux ou par un chameau attçlé avec un âne.
A droite, nous longeons les montagnes qui séparent la Transcaspie de la Perse; le sommet le plus élevé de cette chaîne atteint i,500 mètres. Le ciel est pur, les montagnes se délachent avec la même netteté que les côtes de l'Attique ; mais la terre est si fortement échauffée qu'on est souvent le jouet d'un mirage : on aperçoit des caravanes de chameaux et des villes purement chimériques. On rencontre parfois des caravanes de chameaux véri^
tables, qui s'avancent en balançant lentement leurs cous longs et flexibles. Le long de la ligne se voient aussi des villages de Turkmènes -Tékés nomades, composés de tentes mobiles appelées kibitkas. Les hommes ont une longue barbe qui leur descend sur la poitrine ; leur tête est couverte du kalpak ou bonnet en peau de mouton avec la peau tournée à l'extérieur, qui leur donne un air farouche.
Dans les gares affluent des officiers et fonctionnaires reconnaissablesà leur casquette blanche. La seule distraction qu'ilsaientchaque jourestdevenirvoirpasserle train.
La nuit, le ciel est superbe ; pas un nuage ; les étoiles brillent beaucoup plus nombreuses et plus éclatantes que dans nos contrées. Cela me rappelait le ciel de la Haute- Egypte et de la Nubie, ou encore celui du Sud de l'Algérie et de la Tunisie.
Géok-Tépé, vingt minutes d'arrêt! C'est aujourd'hui le nom d'une des stations. En face du bâtiment de la gare, un quadrilatère de murailles croulantes rappelle tout ce qui reste de la citadelle de Géok-Tépé, prise par Skobelef le 12 janvier 1881. C'est là que ce général brisa définitivement et sans retour la puissance des Turkmènes, qui avaient jusque-là infligé plusieurs graves échecs aux armes russes. Il avait merveilleusement pris ses dispositions, et tenait tellement à frapper un grand coup et à terroriser ces populations pour leur montrer la puissance de la Russie, qu'on a prétendu qu'il avait laissé volontairement entrer dans cette petite ville un grand nombre d'habitants, avec leurs femmes et leurs enfants. Il fit éclater une mine sous la forteresse pendant que ses soldats donnaient l'assaut. Les ennemis se défendirent avec énergie, avec héroïsme, mais ils furent vaincus : 8,000 victimes, dit-on, restèrent sous les décombres*. Depuis ce
1. Les Russes dans l'Asie centrale; la dernière campagne de Skobelef, avec une carte de la région transcaspienne, par A. Prioux, contrôleur
jour, le^ populations, jadis turbulentes et pillardes, des Turkmène s-Tékés sont devenues douces et paisibles sous la domination ferme et en même temps paternelle des Russes, (lui ont transformé ces anciens brigands en gendarmes; et cela est si vrai que le plus grand bonheur des Turkmènes est de pouvoir prendre aujourd'hui du service dans Tarmée russe. Bref, la sécurité la plus entière règno dans le pays.
Nous arrivons à Askhabad, ville toute moderne de 20,000 âm(?s. Le vent y soulève une poussière aveuglante et dangereuse pour les yeux et pour les poumons. La mauvaise qualité des eaux, et cette poussière qui transporte des microbes et des germes malsains, déterminent chez beaucoup d'habitants une espèce de clou ou de bouton, sorte de lèpre d'un aspect repoussant, qui disparait pour revenir quelques mois plus tard.
Après Askhabad, les lignes du paysage sont de nouveau grandioses, surtout du côté de la Perse, très voisine, dont on nVst séparé que par un rideau de montagnes bien éclairées et qui se découpent d'une façon très nette.
A Douchak, à peu près k égale distance entre Askhabad et Merv, s^embranche un chemin à travers la montagne qui conduit à la ville sainte de Mesched, en Perse. Cette route est lout entière sous la main des Russes, qui s'en empareront quand ils le voudront. A gauche et à droite de la voie^ on aperçoit beaucoup d'oiseaux de proie, notamment des aigles et des vautours, que la fumée de la machine n'a pas l'air d'effrayer ; puis ce sont des cavaliers montés sur les chevaux turkmènes vifs et nerveux. Nous traversons ensuite l'immense désert de Karakoum, qui s'étend au N§rd sur plusieurs centaines de verstes jusqu'à Toasis de Khiva, et nous pénétrons dans l'oasis de Merv, arrosée par le Mourghab.
de radministration de l'armée, 1886, in-12, 18^ pages. Extrait de la Revue militùire de V Étranger, 1884-1885.
A Merv, on fait de superbes tapis; j'en ai vu un, entre autres, chez un chef indigène que nous avons visité, à une douzaine de kilomètres de la Nouvelle-Merv. Ce tapis avait 7'",10 de longueur sur 'd"',^0 de largeur : on en demandait mille roubles, soit 2,750 francs.
Les oasis asiatiques n'ont pas la beauté des oasis africaines; il leur manque les palmiers, La rigueur de la température en hiver ne permet pas à cet arbre de croître et de se développer.
A 28 kilomètres de la station de Merv, à Baïram-Ali, se trouvent les ruines de l'ancienne Merv; car, du x® au xiv*^ siècle, cette ville a été l'une des principales capitales de l'Asie. Elle a été ruinée et reconstruite plusieurs fois; elle a compté plusieurs centaines de mille habitants, et fut détruite définitivement à la fin du xviii^ siècle. Des savants français, M. Scheffer, M. Barbier de Meynard, membres de l'Institut, ont traduit de l'arabe et du persan des récits de voyages extrêmement intéressants, qui nous font connaître la Merv du moyen âge. Il en reste aujourd'hui des ruines informes, des maisons en briques séchées au soleil, des murailles en pisé croulant de toutes parts. C'est une image de la vie; car tout passe, nous aussi nous passons et d'une fuite rapide !
En sortant de l'oasis de Merv, nous rentrons dans un désert de sable impalpable, plus fin que celui du Sahara, et, je crois, aussi plus épais. La marche est extrêmement difficile dans cp sable qui forme des dunes flottant au moindre vent. On a cherché à les fixer, pour la construction de la ligne, en semant une plante ligneuse, le saxaoul, qui a donné d'assez bons résultats.
Avançant toujours, nous arrivons à l'oasis de Tchardjoui, qui succède brusquement au désert de Karakoum. Là, nous sommes dans le royaume de l'émir ou roi de Boukhara. Ce royaume est placé sous le protectorat de la Russie, comme la Tunisie est placée sous notre protectorat.
Dans la gare de Tchardjoui, la population bigarrée des indigènes et des Russes forme un très curieux spectacle.
Nous atteignons enfin la station de l'Amou-Daria, située à 300 mètres de ce fleuve au cours impétueux. C'est l'ancien Oxus des Grecs : Oxus veut dire en grec « vif, rapide »; Amou-Daria signifie « Fleuve-Mer ».
Le lit du fleuve est divisé actuellement en quatre bras, qui ont ensemble une largeur totale de 1,868 mètres; le principal de ces bras a, à lui seul, une largeur de 1,485 mètres. Le fleuve est traversé par un pont de bois léger et hardi, de 3,841 mètres de longueur, dont 1 ,973 mètres sur la terre ferme. Ce pont, dont l'entretien est fort coûteux, doit être remplacé prochainement par un pont en fer. Au retour, lorsque j'ai fait la traversée d'Ouzoun-Ada à Krasnovodsk, je me suis rencontré avec le général du génie Jasioukovitch, que l'empereur a chargé de diriger cette construction. Elle devra être confiée à l'industrie étrangère; et les relations amicales existant actuellement entre la France et la Russie permettent d'espérer que, si nos industriels veulent se mettre sur les rangs, ils pourront être chargés de l'exécution de ce travail, qui coûtera une dizaine de millions de francs.
Il y a quelques siècles, l'Amou-Daria se jetait, non pas, comme en ce moment, dans le lac Aral, sorte de mer intérieure qui se dessèche progressivement, mais dans la mer Caspienne. Son embouchure était là où s'élève aujourd'hui le village d'Ouzoun-Ada, et son cours devait suivre à peu près la ligne actuelle du chemin de fer*. Pierre le Grand, dont le génie a eu le pressentiment de tout ce qui pouvait faire la grandeur de son pays, et dont les successeurs se sont bornés à réaliser les idées et les projets, Pierre le Grand était venu sur la côte occidentale de la mer Caspienne, à l'endroit où se trouve le port de Pétrovsk, au-
1. Edouard Blanc, l'Hydrographie du bassin de l'ancien Oxus. Extrait du Bulletin de la Société de Géographie ^ 3« trimestre, 1892.
quel il a donné son nom. Il avait fait étudier par des ingénieurs et par des savants le régime de l'Amou-Daria, et lorsqu'il vint à Paris et qu'il fut reçu à une séance de l'Académie des sciences, il rectifia certaines erreurs qu'il avait entendu émettre sur le cours de ce fleuve.
De l'autre côté de l'Amou-Daria, le désert recommence à une très faible distance de ce grand fleuve, qui est certainement l'un des plus larges et des plus beaux que je connaisse, et auprès duquel notre Seine paraît bien petite et bien médiocre.
Après quarante-six heures de chemin de fer à compter d'Ouzoun-Ada, le train entre dans la gare de Boukhara. Lorsqu'on construisit la ligne, la station fut placée, à la demande de l'émir, à une douzaine de kilomètres de la ville indigène, tellement le souverain craignait pour lui et pour ses sujets le voisinage de la civilisation européenne ; mais depuis ce temps les indigènes se sont si bien habitués aux commodités que leur offre notre civilisation, qu'il est question d'établir un tramway pour relier la gare russe à la ville indigène.
Les États de l'émir ont 248,000 kilomètres carrés, soit les deux cinquièmes de la surface totale de la France ; mais ils ne comptent guère que trois millions d'habitants, à cause des immenses déserts qui occupent la plus grande partie du pays, et aussi à cause de la dépopulation résultant des massacres opérés par les conquérants.
Le résident russe nous donna, pour aller visiter la ville indigène^ un djiguite, c'est-à-dire un cavalier de la milice boukhare, qui précédait notre voiture, revêtu d'un khalat, sorte de longue robe de chambre aux couleurs éclatantes.
Boukhara est une ville de 150,000 âmes; mais la population y est si serrée que, si je n'avais jugé que par mes yeux, j'aurais cru qu'elle devait être plus considérable. Les maisons y ont généralement des toits plats ; elles sont
construites en bois ou en pisé, en terre séchée au soleil, et rarement en briques cuites.
Au milieu de la ville est la haute tour des supplices, voisine de la grande mosquée. Avant l'établissement du protectorat russe, c'est du haut de cette tour qu'on précipitait certains condamnés à mort pour frapper plus vivement l'imagination des habitants et pour que l'exemple fût plus salutaire.
La grande mosquée est une construction duxvn® siècle, si j'en juge en la comparant à des mosquées et à des médressés de Samarcande qui sont de cette époque. Les briques émaillées qui recouvraient ses deux coupoles et la façade elle-même ont en grande partie disparu ; le monument est de style persan, et ressemble, par le plan général et par la forme des ogives, aux monuments d'Ispahan, la plus ancienne capitale de la Perse. .
Le bazar de Boukhara offre une vue extrêmement pittoresque et pleine de couleur locale. Les couleurs sont plus vives^ le mélange des races plus complet que dans les bazars du Caire, de Constantinople, de Tunis et de Damas, pour ne parler que de ceux que je connais.
Les indigènes sédentaires, qui ont renoncé à la vie nomade pour se fixer dans les villes, et qu'on appelle des SarteSf sont vêtus comme notre djiguite de longs khalats en soie de couleurs éclatantes. L'hiver, ils superposent plusieurs de ces khalats les uns sur les autres.
On rencontre aussi dans le bazar des Kirghiz nomades à cheval, qui ont un aspect plus fier que les indigènes sédentaires, ainsi que des Afghans, rudes montagnards d'une taille élevée. Puis il y a des Tartares, des Persans, des Juifs. Les Juifs de Boukhara ont, je crois, la prétention d'être installés dans le pays depuis une époque antérieure à l'ère chrétienne ; ils descendent peut-être de ceux que Nabuchodonosor avait emmenés en captivité à Babylone à la fin du vn® siècle avant notre ère. N'oublions pas les
Parsis, disciples attardés de Zoroastre. et adorateurs du feu. On les reconnaît à une flamme qu'ils ont peinte sur le front.
Dans ce pays, la chasse au faucon est très répandue, et M. Edouard Blanc a publié sur ce sujet un article trtîs intéressant faisant connaître les moyens employés par les Asiatiques pour apprivoiser les corbeaux, les faucons, les buses et même les aigles K
A Boukhara, on ne gradue pas les peines comme en Europe; il est prescrit, par exemple, que Ton doit se servir, pour teindre les tapis fabriqués dans le pays, de couleurs végétales, probablement parce que les couleurs minérales venant d'Europe n'ont pas, aux yeux des indigènes, la solidité ni la beauté des couleurs végétales employées de toute antiquité. Eh bien! le teinturier qui commet une fraude en n'employant pas les couleurs prescrites est condamné à mort.
J'ai vu moi-même, dans la prison de Boukhara, quarantetrois condamnés à mort entassés comme des moutons et mourant presque de faim; aussi le plus grand plaisir qu on pût leur faire était-il de leur apporter du pain. On attendait, pour les exécuter, le retour de l'émir. Il est probabltî, étant donné la facilité avec laquelle la peine de mort est prononcée, que le résident russe, qui a des pouvoirs suffisants pour empêcher ces exécutions trop nombreuses, aura gracié un certain nombre de ces malheureux.
La campagne, aux environs de Boukhara, est très bien cultivée et rendue très fertile grâce à un excellent système d'irrigation : mais l'eau est dans la main des Russes. La rivière qui arrose Boukhara est le Zérafchane, qui vient de Samarcande et se perd ensuite dans le désert, le volume de ses eaux n'étant pas suffisant pour lui permettre
1. Edouard Blanc, Note sur l'utilisation des oiseaux de proie en. Asie Centrale^ extrait de la Revue des sciences naturelles appiiquéesr du 20 juin 1895.
de parvenir jusqu'à rAinou-Daria. 11 suffirait aux Russes de détourner le cours de cette rivière pour dessécher le pays : c'est, là un moyen de coercition singulièrement énergique, et capable à lui seul de tenir Témirde Boukhara dans la dépendance de la Russie.
Les fruits sont délicieux. Nous avons mangé entre autres des raisins, des prunes énormes et d'excellentes pastèques. 11 y a beaucoup de plantations de cotonniers; le cotonnier est un arbuste à peu près de la hauteur du groseillier; mais cette culture n'a pas donné, jusqu'à présent, tous les résultats qu'on était en droit d'en attendre.
Malheureusement, à Boukhara, les eaux, qu'on a si ingénieusement utilisées pour féconder la terre, sont chargées de matières organiques dangereuses. Aussi les Européens ont bien soin de ne boire que du thé ou de Teau préalablement bouillie. A l'hôtel, quand vous voulez faire votre toilette, on vous apporte de l'eau qui a été bouillie et qui est extrêmement chaude ; on évite par là la terrible richta, qui est un « filaire » de l'espèce du ver de Guinée, de Médine ou d'Alep. Il peut atteindre la longueur d'une archine, ou 71 centimètres; mais il sort d'un germe microscopique qu'on n'a pu encore découvrir : on suppose qu'il se développe parasitairement dans un petit crustacé appelé Cyclops. Quand j'étais à Boukhara, M. Edouard Blanc essayait de découvrir ce petit crustacé dans les étangs de la ville, où les habitants puisent l'eau croupissante dont ils se servent comme boisson. Ce ver a un mauvais caractère : après une incubation très longue, de huit à neuf mois, il refuse de s'en aller par les voies naturelles, et perfore l'estomac pour aller se réfugier sous la peau du bras ou de la jambe. Il faut alors l'extraire avec le plus grand soin, en évitant de le briser. Pour cela, on l'enroule sur de petites bobines, et c'est ce que les barbiers de Boukhara font avec une grande habileté; si le ver se brise dans la peau, il se forme bientôt une plaie hor-
rible, qui ne se cicatrise pas et peut entraîner la mort. On dit en effet que notre corps ne peut pas impunément nourrir un trop grand nombre de ces vers ; il y a cependant des exceptions, car j'ai vu un Tartare qui avait eu jusqu'à dix-huit richtas, dont plusieurs simultanément, et qui n'avait pas l'air de se mal porter.
On trouve au bazar de Boukhara beaucoup de pierres précieuses : des turquoises, des topazes, des saphirs, des émeraudes, des rubis, qui viennent généralement du Bédakchane, contrée limitrophe entre le Turkestan russe et le Turkestan afghan. On en trouve également dans le lit du Zérafchane. Ces pierres ne sont pas de la plus belle eau, mais on les achète à assez bas prix. Un bijoutier de la rue de la Paix, qui avait pris part à l'exposition de Moscou de 1890, eut la curiosité de poursuivre son voyage jusqu'à Boukhara, et on assure qu'il ne s'en est pas repenti, car il y a fait de très bonnes acquisitions de pierres précieuses.
Voici un petit fait qui montre quelle impression profonde fait sur l'esprit des Orientaux le spectacle de notre civilisation. L'émir de Boukhara fut tellement frappé lorsqu'il se rendit, il y a une dizaine d'années, à Saint-Pétersbourg pour la première fois, de la facilité avec laquelle on voyage en chemin de fer, qu'il a fait installer, dans une villa voisine de sa capitale, une petite pièce qui reproduit exactement l'intérieur d'un wagon russe.
Continuant notre voyage, nous quittons Boukhara, et en douze heures environ nous parcourons les 234 verstes (250 kilomètres) qui séparent cette ville de Samarcande : il est vrai qu'on s'arrête près d'une demi-heure à chacune des dix stations intermédiaires. La ligne suit le cours du Zérafchane, qui prend sa source dans les nionts Alaï. Nous ne sommes pas très loin de la frontière de l'Afghanistan. Les arbres sont plus hauts, plus vigoureux qu'à Boukhara.
Samarcande est située par 39** 30' de latitude Nord et
64** W de longitude Est de Paris : il y a par suite une différence de quatre heures vingt minutes entre l'heure locale et celle de Paris, c'est-à-dire que quand il est midi à Samarcande, Thorloge de notre Observatoire marque 7 h. 40 du matin.
Samarcande, l'ancienne capitale de l'empire mongol, est habitée, comme Boukhara, principalement pardesSartes» plus mous et plus efféminés, mais plus commerçants aussi que les Turkmènes-Tékés des oasis de Merv et d'Askhabad. La population de la ville est de 36,000 âmes; elle est moins intéressante que celle de Boukhara, parce qu'elle a beaucoup perdu de sa couleur locale au contact des Russes, qui y possèdent des établissements importants et y régnent en maîtres. C'est par le Nord, c'est-à-dire par Tachkent et Samarcande, que les Russes ont pénétré dans l'Asie Centrale. Ils sont entrés dans cette dernière ville en 1868. Samarcande faisait alors partie du royaume de Boukhara; mais, en raison de son importance et de l'énergie avec laquelle ses habitants s'étaient défendus, les Russes l'ont détachée de ce royaume et l'ont incorporée dans la grande province du Turkestan russe, dont la capitale est Tachkent, ville de 120,000 habitants.
Samarcande a été fréquemment éprouvée par des tremblements de terre, qui ont compromis la solidité des monuments élevés par les Mongols.
Les ruines de ces monuments sont grandioses, et rappellent par leurs dimensions les ruines romaines; maïs elles sont moins solides que ces dernières, tant à causé des tremblements de terre que par la nature des matériaux employés. En effet, on s'est servi simplement pour ces constructions de briques séchées au soleil, et rarement de briques cuites. Tous ces monuments ont été élevés du début du XIV® siècle à la fin du xvii®; les plus beaux datent de l'époque de Tamerlan, c'est-à-dire de 1380 à 1405. Les restes de ces édifices sont aujourd'hui en très mau-
vais état; ce sont des ruines branlantes destinées à disparaître prochainement.
La place du Réghistan, la principale de la ville, est entourée sur trois côtés par trois vastes mosquées et médressés : savoir celle du Chir-Dar (le « Lion »), datant de 1618; celle de Tilla-Kari (r « Or »), remontant à 1641, et celle que construisit en 1420 le petit-fils de Tamerlan, dont
Le Gour Émir, à Samarcande, reproduction d'une photographie.
elle a pris le nom, le Mirza Ouloug-Beg. Dans la cour intérieure de ces médressés se voient de vastes bâtiments qui servent de logement aux étudiants.
Dans une autre partie de la ville s'élève la mosquée de Bibi-Khaneh, construite de 1398 à 1403 par Tamerlan en souvenir de sa femme, d'origine chinoise. Malheureusement, tout s'effondre, les arcs tiennent à peine debout et ne tarderont pas à s'écrouler. On voit dans la cour de la mosquée un pupitre en pierre destiné à recevoir un Coran
colossal. C'est un saint exercice pour les fidèles que de passer en rampant sous ce pupitre.
Le Gour-Émir, ou « Tombeau du roi », est une mosquée fort élégante dont Tamerlan acheva la construction en 4404, et dans laquelle il fut enseveli Tannée suivante. Elle est recouverte d'inscriptions en briques émaillées d'une dizaine de couleurs qui ont à peu près la richesse de la palette du peintre. Le fond de ces émaux est bleu clair et bleu foncé, c'est-à-dire la couleur du ciel pendant le jour et pendant la nuit, suivant l'ingénieuse remarque que j'ai entendu faire par M. le comte Alexis Bobrinskoy, président de la commission impériale d'archéologie. Il était venu à Samarcande pour faire estamper, décalquer et reproduire à l'aquarelle tous les motifs de décoration du Gour-Émir.
Tamerlan repose dans un sarcophage en marbre noir, voisin de celui qui contient le corps de son précepteur : le terrible conquérant était parfois susceptible d'affection et de reconnaissance pour les savants.
Les murs sont recouverts de sculptures et d'arabesques en briques émaillées d'un coloris très doux et très harmonieux : c'est une œuvre artistique et réellement fort belle.
La mosquée du Chah-Zindeh ou du « Roi vivant» , le mieux conservé des monuments de Samarcande, est formée par la réunion d'une dizaine de chapelles élevées sur le flanc d'une colline, en 1434, par Abd-ul-Aziz, fils d'Ouloug- Beg, à la mémoire d'un saint roi musulman qui mourut, mais en apparence seulement, l'an ^6 de l'hégire (677 de notre ère), et qui continue de vivre dans son tombeau. Ces diverses chapelles sont aussi décorées de fort beaux émaux.
Il y a quelques siècles, un monarque eut la fantaisie de savoir si le saint roi son prédécesseur était toujours vivant; il fit descendre un esclave au fond du puits où il repose, mais quand l'esclave remonta il était devenu
sourd-muet. Cette infirmité, feinte ou vraie, Tavait dispensé de dire ce qu'il avait vu. Comme il ne savait pas écrire, on ne put lui demander aucun renseignement, eÈ cela lui sîiuva probablement la vie.
Le Kok-Tach,ou ('Trône de Tamerlan », formé par un énorme bloc de marbre couvert de fines sculptures, a été placé par les Russes dans la citadelle de Samarcande pour affirmer leur domination. Tamerlan avait rapporté ce bloc, comme trophée dé victoire, de Brousse, en Anatolie, sur la mer de Marmara, fort loin de sa capitale.
A trois kilomètres de Samarcande, à Afrousiab, on a cru reconnaître remplacement de Maracanda, la ville construite par Alexandre le Grand. On y a découvert des poteries, et surtout des lacrymatoires en verre irisé qui ont bien l'air de remonter à l'époque grecque. On voit à Afrousiab le tombeau d'un saint, le Hadji Daniara, qui fut un compagnon du Chah-Zindeh ou Roi vivant. Comme celui de son maître, le tombeau de ce saint est fort vénéré, mais il jouit en outre d'une propriété vraiment remarquable^ : il est, si l'on veut bien me permettre cette expression, élastique. Il a actuellement une longueur d'environ 13 mèLres; mais cette longueur augmente ou diminue, probablement suivant le degré de ferveur ou de tiédeur des (idèles, et peut-être suivant les variations de leur générosité. C'est là un phénomène dont les prêtres ou mollahs qui ont la garde du tombeau possèdent seuls le secret.
Autour du tombeau sont plantées des perches à l'extrémîté desquelles se balancent des crinières de chevaux et des lambeaux de vêtements. C'est une manière d'honorer les tombeaux des saints, et de procurer aux fidèles, à peu do frais, de précieuses reliques. Ne rions pas! c'est là une des formes du sentiment religieux tout aussi respectable quo celles qu'on pratique chez d'autres peuples et dans d'autres cultes. Cela, atteste le besoin qu'éprouve
Thomme de recourir à une puissante intervention pour conjurer les dangers qui menacent sa frêle existence.
Arrivé au terme de mon voyage, je conclurai par une réflexion qui s'impose.
Il est certain que nous devons admirer l'œuvre accomplie par les Russes dans l'Asie Centrale. A l'Est de la mer Caspienne, la Russie porte avec elle la lumière et la civilisation à des peuples qui étaient voués ou retournés à la barbarie et à la superstition.
L'immense empire colonial des Russes en Asie a une population totale de 19 millions d'habitants ; et on évalue à 600,000 les Russes qui se trouvent à l'Est de la mer Caspienne. Ils sont répartis dans les postes militaires et dans certaines stations agricoles, ou bien ils sont agglomérés dans les villes. Nous ne pouvons que faire des vœux, comme Français et au nom même du progrès, pour qu'ils étendent encore et affermissent leur domination. Elle permet de visiter des contrées où l'on ne pouvait pas pénétrer sans danger il y a quelques années; et, pour bien comprendre les bienfaits de cette domination, il suffit de comparer les pays que les Russes occupent avec les pays voisins. Qu'on jette les yeux sur la Perse, par exemple, qui est aujourd'hui dans un état de décomposition et d'anarchie affreux, et où l'on ne peut pas circuler parce qu'il n'y a pas de routes et pas de sécurité. Que l'on compare encore l'Arménie turque avec l'Arménie russe : dans l'Arménie russe règne l'ordre le plus parfait, tandis que, dans l'Arménie turque, les Arméniens sont massacrés par les Turcs et par les Kurdes. Il est certain que la situation des populations serait considérablement améliorée, si ces pays étaient placés sous la domination des Russes au lieu de continuer à être régis par le chah de Perse et par le sultan de Constantinople.
Malheureusement, ce sont là des questions extraordi-
nairement difficiles et complexes, des questions auxquelles se mêle la politique générale, et dont la solution hâtive pourrait troubler la paix dont TEurope a un si grand besoin. Ce n'est pas en un jour qu'elles pourront être résolues, mais l'avenir verra la Russie accomplir encore bien des choses. Son plan de lent et continuel agrandissement s'exécute sans interruption depuis Pierre le Grand. Les Russes et les Anglais sont les seuls peuples dans le monde qui aient une politique de longue haleine, et qui sachent attendre.
Paris. — Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saiuts-rércs. — 3443(