VIEUX ENFANTS
Notre horizon prochain n*a que teintes livides : Il nous parle d'adieax, de départs et de vides ! C'est là ce qui m*attriste, alors que je suis loin. Ce sont de jeunes cœurs dont ton cœur a besoin ! Si la mère a son fils auprès d'elle» ou sa fille, L'homme avec moins d'ennui laisse au loin la famille. On nous regrette I Mais, quand l'enfant a souri, Tout est bien : vous pouvez vous passer du mari ! Avec ces chers marmots comme la vie est belle !
Il vient d'en arriver toute une ribambelle Dans le compartiment voisin : ce sont des cris, Des rires! — Ne voulant pleurer seul, je t'écris.
Dijon, onze heures du matin.
Dans mon wagon, assise au coin qui me fait face, A la gare voisine nne femme a pris place, Avec nn jeune enfant auprès d'elle installé : Un petit être frêle et pâle, étiolé.
De ceux qui sont déjà sur la limite sombre Où l'aile de la mort les frôle de son ombre.
Oh ! quel regard profond, narrant, découragé, * Elle attachail sur lui ! Jamais le naufragé, D*une angoisse pareille et d'un oeil aussi morne^ N*a vu fuir une voile au fond du ciel sans borne, Ni senti sur les flots vide plus effrayant.
Ce qu'elle apercevait, devant elle fuyant, C'était tout un bonheur entrevu, tout un rêve; Dans le rayonnement d'une aube qui se lève, Un navire idéal sur des flots sans écueil.
Un long sillon d'amour, d'espérance et d'orgueil, £t, là-bas, le pays enchanté que les mères Peuplent de leurs enfants, — le pays des chimères!
Le train sur un remblai glissait plus lentement. Mes yeux erraient au loin, distraits; à tout moment, La mère regardait son enfant : sa pensée Restait sur ce front blême obstinément Qxée.
Le paysage était splendide; l'horizon
LA DÉPÊCHE. - %o
Scintillait sous les feux de la chaude saison : La mère regardait son enfant. La nature Était riante et belle : il toussait, ô torture ! Et, Toreille aux aguets, et les yeux vigilants, La mère commentait ses gestes nonchalants.
Aux rives d'un canal de peupliers plantées.
L'eau calme miroitait en lames argentées; Et coteaux, et forêts, et vergers, tour à tour, Couraient dans la lumière éclatante du jour : La mère, sans rien voir de l'indicible fête, Regardait son enfant, vivait pour cette tête!
Je ne sais quelle fièvre avait miné ce corps Qu'elle pressait contre elle, inerte et sans ressorts, Protégé chaudement par un manteau de laine.
Elle menait son Ois à la ville prochaine, Près de certain docteur en renom j pour tenter Une chance suprême, et payer sans compter!
Elle lat dans mes yeux ma triste sympathie; Car rame à ces tableaux est vite convertie ; Des larmes d'ane mère en vain je me défends : Pais je songeais à toi, si tendre à ces enfants! « Connaissez-vous un bon médecin? me dit-elle. Celui que je vais voir a grosse clientèle :
C'est le dernier espoir, peut-être le salut I »
Elle me dit le nom. Or le hasard voulut
Que j'eusse, en d'autres temps, servi dans sa carrière
Ce savant, jeune encore, esprit large, âme fière>
De ceux qui, de leur art notant tous les progrès,
Ont à râpre nature arraché maints secrets :
La science nouvelle a vu plus d'un prodige!
Sur un carton je mis deux mots : « Prenez, lui dis-je;
Voyez-le de ma part; ayez courage et foi!
Tout ce que l'on peut faire, il le fera pour moi. »
Un éclair traversa cette douleur farouche ; Jamais plus doux merci ne sortit d'une bouche ; Elle pressa bien fort le petit mot sans prix; Et l'enfant souriait, comme s'il eût compris. Lorsqu'il fallut quitter le wagon, l'étrangère, Malgré son cher fardeau, descendit plus légère; Le flot des voyageurs la saisit; de mon coin. Rêveur, le long du quai je la suivis de loin.
Avignon, six heures da soir, à l'hôtel de...
J'avais presque oublié déjà mon petit drame.
On vient de m'apporter, à table, un télégramme. J'avais faim;le plaisir m'a coupé l'appétit : t J'ai vu votre cliente, — et réponds du petit ! »
Ncvers, 1880.
c Entrons là ! nous serons presque seuls : tout est plein ! . . . •
C'était une voix fraîche, au timbre cristallin, Qui parlait, — enfantine et pourtant décidée. La portière s'ouvrit, et, doucement aidée, Une femme monta, prit place lestement^ Inspecta d'un coup d'oeil tout le compartiment,
Et résignée, avec une petite moue,
S'enfonça dans son coin, la vitre sur la joue.
Un jeune homme suivait, correctement ganté, Qai s*assit, élégant et grave, à son côté, Avec un sac de nuit tout en cuir de Russie.
La robe de la dame était fort réussie :
Costume sérieux et jeune, rubans clairs, Couleurs faisant valoir le velouté des chairs, Chapeau frivole à point pour ces grâces mutines; Quand le pied se montrait, d'adorables bottines; Entre les doigts mignons un énorme éventail : Tout sentait son faiseur, jusqu'au dernier détail. L*homme aussi, bien sanglé dans sa veste incommode, Portait une toilette à la dernière mode.
C'étaient visiblement deux jeunes mariés.
Discrets et de bon ton, pourtant contrariés
fie JEUNE COUPLE.
?^^TAlr «ft iai^orlu près d'eox pour le voyage.
1^ lirtiUiMil OKlain chàteaa da voisinage,
Gl wiâi fl a l leur visite à quelques graods-paieats.
L^ jMiM bonme prenait des airs indifférents,
OMft«e il sied an bonheor honnête et sans conteste :
Le vrai iriomphatear sait demeurer modeste.
Mais elK enfant gâtée, en qnète d'un regard.
Me Toyant, dans mon coin, m'absorber à l'écart.
Se lassa du silence et devint pins hardie.
J'eus, sans la rechercher, Taimable comédie
Que nous avons jadis donnée à d'autres yeux !
— Prte des jeanes amours comme on se trouve vieux !
D*abord| elle poussa du coude l'homme grave, Trouvant quHl n'avait rien pour elle d'un esclave, E. que cet Mr maussade et ce cœur cuirassé "«"^nifmm&ftt d^un amour trop désintéressé.
t« In «inuriâiit, malgré sa résistance;
Même, sous réventail grand oaven à distance, Ses beaux yenx languissants voulaient Tapprivoiser, Et sa lèvre ébauchait un rapide baiser.
Elle se met enfin à causer, à voix basse,
Pais plus haut; elle rit, et l'éventé avec grâce.
Et luilsourit encore après Tavoir boudé;
Elle éponge son front de son mouchoir brodé;
Refait furtivement, d'une main délicate,
Tandis qu'il gronde un peu, le nœud de sa cravate;
Et le désarme vite avec un mot câlin.
Et puis : c Mais parle donc! réponds doncl le vilain 1
C'est si bon, tous les deux, de dire des sornettes!
Tu crains ce voyageur caché sous ses lunettes?
Ce monsieur décoré, plongé dans son journal?...
Notre wagon n'est pas un confessionnal!
Yeux-tu donc jusqu'au bout te contraindre et te taire.
Parce que nous avons avec nous... un notaire?
«3 J&CNB COUPLE.
Ta crois qa'il a l'oreille à ce qae doqs disons?
Il reg^irde les champs, il dinipte les iiKiisons!
Je l'ai vu sommeiller tout le temps de la roule !
A peine s'il nous rail : ta veux qu'il noas écoQtcT »
Rt ce tut un babil sans Tin, jusqu'à Ncvers,
— Tandis qu'en traître, moi, je crayonnais ces Tersl
A grand bruit tout à coup nous entrons dans rabime Ne pouvant la franchir, Thomme a percé la cime; Au flanc du rocher nu la route se suspend, Puis nous roulons dans l'ombre, et l'étrange serpent^ Souffle, siffle, assourdit les échos de la voûte. Dans cette obscurité qui s'allonge, j'écoute : En un moment, mon rêve a pris son vol; je vois
Tout on enfer; j'entends les lamentables voix Des damnés; la rumenr de mille âmes plaintives Trahit, poar s'échapper, de folles tentatives. On dirait qu'un marteau-pilon, frappant sans fin, Écrase des mourants qui l'implorent en vain I Dans la sonorité formidable des pierres On devine les cris, les appels, les prières, Et les emportements, partout répercutés.
Qu'un noir cyclope étoufie à coups précipités!
Je songe que peut-être une plainte pareille, Faussi fortes clameurs troubleraient mon oreille, Si je pouvais saisir sur la terre, à la fois, Tous les gémissements épars, toutes les voix Qui pleurent, tout le chœur des douleurs inconnues Dont le concert affreux se perd au sein des nues : Les misères sans nom qui maudissent le jour.
Les cris de l'abandon, les sanglots de Tamour,
£t la guerre, et tous ceux que le monstre extermine,
£t le naufrage obscur, et la maigre famine,
Et la contagion aux germes empestés
Qui rend le champ des morts étroit dans les cités!
Voilà de quoi rimer, — élégie ou ballade! — -
Tu me diras qu'il faut avoir l'esprit malade
Pour saisir ce motif et pour philosopher;
Que sur des maux connus j'ai tort de m'échauffer
Et d'évoquer l'essaim fantastique des ombres!
Ne gronde pas ! la vie a de ces couloirs sombres ;
L'âme a de noirs tunnels : le rêve qu'elle suit
Du soleil rayonnant l'emporte dans la nutti
Souvent gai sans raison, l'homme est triste sans cause;
Le cauchemar Tétreint, la vision s'impose :
Mais tout fuit, quand le jour aux parois reparaît.
Le train, déjà plus lent, s'apprête pour l'arrêt,