‹ En voyage: poésies. Récits et souvenirsChapitre 60 sur 65 · DERNIÈRE STATION · texte numérisé non relu

DERNIÈRE STATION

Et là-bas, sur le quai témoin de nos adieux, Tous mes aimés, groupés dans une même attente, Guettant bruits et signaux de Toreiile et des yeux, Appellent du sifflet la bordée éclatante.

Ah! revenir! Entendre enfin ces bonnes voix, Dont chaque note parle une langue connue!

Retrouver, — sans que nul y manque celle fois, — Ces regards où la vie entière est contenue!

S'étonner qu'on ait pu si longtemps supporter L'ombre que dans le cœur fait la tendresse absente; Que, sans terreur secrète, on ose se quitter. Et que la volonté, môme un jour, y consente!

Ah! sauter du wagon, s'échapper du bateau!

Adorer le logis, si petit qu'il paraisse!

Déboucler la valise et le porte-manteau !

Même aux meubles muets demander leur caresse!

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RÉCITÉE PAR M. COQUELIN, LE 25 SEPTEMBRE 1878, PENDANT l'exposition UNIVERSELLE,

A la Fête de 1* Association des Artistes dramatiques,

fondée et prJsidée par le baron Taylor.

(Salle du Trocadéro.)

vous qui remplissez, multitude féconde, Ces gradins où Paris a fait asseoir le monde, Amis anciens, amis nouveaux et passagers.

Mais que je ne peux pas appeler étrangers, îl faudrait pour ce jour des paroles plus hautes!

Je VOUS dis simplement : « Salut! merci, nos hôtes! » Dans les folles splendeurs de la grande cité, Dans le bruit qui se mêle à cette immensité, Quand Paris souriant, rajeuni, magnifique, Multiplie aux, regards sa fête pacifique, Et, dressant vers le ciel ces portiques ouverts, Se fait des promenoirs d'où Ton voit l'univers. Nous pouvions redouter peut-être cette épreuve! Songer à Torphelin, au vieillard, à la veuve, En avait-on le temps? Dès Tappel entendu,

Votre voix à la nôtre a vite répondu !

La Charité parlait : sa langue est vraiment celle Qu'on ne traduit jamais, — la langue universelle 1 Quand les peuples unis s'assemblent sous nos yeux. C'est encor sur son nom qu'ils s'accordent le mieux ! A plus d'un parmi voas l'œuvre était inconnue; Vous avez largement payé la bienvenue.

Et, dans ce Palais fait pour les âges futurs,

Élargi votre offrande à l'ampleur de ses murs !

Merci donc! et sachez, en venant à nos fêtes,

Les maux que vous pansez et le bien que vous faites.

Quand le théâtre, heureux loisir des nations, Chaque soir vous convie à ses émotions.

Quand tout, sourire et pleurs, chants, décors et lumière, Vaillante poésie ou prose familière, Gaîté qui s'illumine ou passion qui bout.

Puissance, grâce, esprit, beauté, — beauté surtout! — Vous attire, et qu'assis dans la salle éclatante. Le rire aux yeux ou bien la gorge haletante, Parmi ces visions et ces enchantements Vous jetez, sans compter, vos applaudissements, Vous pouvez oublier, — bien fou qui s'en étonne ! — De nos labeurs cachés le souci monotone.

Qu'importe aux libres bras quel poids a le fardeau? L'artiste n'est plus homme au lever du rideau!

Poarva qae le talent fasse honneur à la Muse, PourvQ qu'on vous ait plu, pourvu qu'on vous amuse. Pareils aux spectateurs dans le cirque romain, Vous ne demandez pas ce que sera demain!

Demain, pour qui n'a pas la fortune prospère, C'est l'artiste lassé, vieilli, qui désespère; Demain, c'est l'esprit morne et le corps affaibli; C'est l'âge pour les uns, pour les autres l'oubli; Après l'illusion qui vit imprévoyante, C'est la lutte, et parfois la misère poignante! Car ces jeux du théâtre, où tout est fiction, De la réalité troublent la notion;

Et, dans ce chemin rude où plus d'un s'aventure, S'éveiller de son rêve est la pire torture !

Combien n'ont pas frappé vos yeux indifférents, Nos égaux par le cœur, inégaux dans nos rangs ! Combien ne sortent pas de l'ombre où l'on travaille,

Oai, nos scènes aussi sont des champs de bataille; Et pour vous préparer ces glorieux vainqueurs Dont la voix et le geste ont accès dans vos cœurs, Il faut des bataillons d'incessantes recrues, Jonchant obscurément les routes parcourues !

Tandis que vous goûtez des plaisirs sans remords, Nous avons nos blessés, nos mutilés, nos morts ! Nous relevons les uns, nous saluons les autres ! Nous avons nos enfants, nos protégés, — les vôtres Aujourd'hui,— nos vieillardssurtout, les plus nombreux ! Ils s*épuisalent pour vous, vous nous donnez pour eux; Et vous ne voulez pas qu'un jour on puisse dire : c Ils ont laissé pleurer ceux qui les ont fait rire! >

D'ailleurs, nous ignorons l'aumône et ses affronts. Notre appui fraternel ne courbe pas les fronts; Le plus humble, le plus meurtri se considère Comme de la famille, et la sait solidaire.

Le devoir est poar tons : dans le trésor commun Chacun verse une part qui retourne à chacun!

Notre œuvre, la voilà ! -- Notre œuvre, non : mais celle

De ce cœur toujours chaud d'où jaillit rétincelle!

Un seul homme a tout fait, seul, il a tout rôvé.

Tout créé, tout conduit, tout prévu, tout sauvé;

Et pour qu'un siècle entier Tadmire et le vénère,

La vie a déplacé sa limite ordinaire *.

A ces insouciants de fantaisie épris,

De répargne prudente il a montré le prix ;

Et, sous l'arbre touffu qu'il planta faible arbuste.

Tandis que Dieu bénit sa vieillesse robuste,

Il peut voir, fièrement et sans s'inquiéter,

Des générations d'artistes s'abriter!

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