‹ En voyage: poésies. Récits et souvenirsChapitre 65 sur 65 · PAR MADAME FAVART · texte numérisé non relu

PAR MADAME FAVART

A la Fête de l'Arbre de Noël des Alsaciens- Lorrains,

le 23 décembre 1878.

La France, s*éveiliant ce matia entendit Une voix pénétrante et claire qui lai dit :

« France, réjoais-toi : ta le peux, cette année. Le sort est conjuré, l'épreuve est terminée.

Après la guerre, après la honte, après la nuit,

Ta lamière rayonne et ton aube reluit.

Dépouille, il en est temps, la robe douloureuse!

Assez de deuil I Sois fière aujourd'hui, sois heureuse :

Car jamais l'étranger, dans sa froide raison^

N'aurait imaginé plus prompte guérison,

Ni prévu, te jugeant débile et résignée.

Une vigueur pareille, après cette saignée I

Poursuis ta destinée en pleine liberté.

Ordre, travail, honneur, richesse, dignité.

Tous ces biens qu*on t'avait ravis, tu les retrouves;

Tu dis : « Je suis la France encore 1 » et tu le prouves;

Et Tombre qui voilait ton front fuit loin de toi.

Les peuples étonnés, — ceux dont tu fus l'effroi.

Ceux dont tu fus l'appui, ceux dont tu fus l'envie, —

A te voir d'un tel pas retourner à la vie.

Reconnaissant ta sève et ton sang généreux.

Sentent confusément que tu grandis pour eux.

Tù n'as plus à lutter, tu n'as plus à proscrire :

2i2 ANNIVERSAIRE.

Soaris! Tout Tunivers te sait gré de soarire!

Et la France à la voix répondit : « Je ne puis!

Je sais ce que j'ai fait; je sais ce qae je suis;

Je doutais de moi-même et ployais sous Feutrage :

Oui, je me suis levée et j*ai repris courage;

Oui, j'ai fait travailler mon corps et mon cerveau ;

Aux bords que j'arrosais j'ai repris mon niveau;

Et, provoquant les bras à la lutte féconde,

Au banquet de la paix j'ai convié le monde!

Les sillons sont partout rouverts, et nous semons.

L'air libre des sommets dilate mes poumons :

Car la Liberté, calme et pure, est une cime!

Oui, j'ai vaincu la haine et j'ai forcé l'estime.

Mais> pour sourire ici, j'ai trop pleuré là-bas;

Et quant à dépouiller mon deuil, — n'y comptez pasr!

Une part de ma chair dans la tombe est scellée : L'Alsace ne veut pas que je sois consolée; La Lorraine me dit : < Ma mère, pense à nous ! » Oui, j'ai des fils vaillants et forts, graves et doax, Qui, prodiguant Tamour à ma tendresse avide, Se serrent au foyer pour y masquer un vide!

Mais il est des regrets que nul baiser n'endort : mes amis vivants, je songe à Tenfant mort!

Quelle femme au tombeau de son fils s'accoutume? Toute mère l'a dit, ce mot plein d'amertume, Au plus profond du cœur vainement comprimé :

c Celui que j'ai perdu, c'était le plus aimé! ■

Oui, France, tu fais bien de nourrir ta tristesse Non pas pour stimuler la Muse prophélesse, Ni prématurément concevoir et nourrir

Des chants provocatears qai bravent l'avenir I

Nous avons trop payé la menace valgaire :

La paix a des secrets pins profonds que la guerre!

Mais tu fais bien d'avoir au cœur, fidèlement,

La blessure vivace et son déchirement;

D'en aimer la souffrance, el, d'année en année,

De raviver en toi ta douleur obstinée l

Oh! faites-le souvent, pauvres cœurs éprouvés.

Le voyage sacré du souvenir I Rêvez 1

Le rêve est toujours libre, et, devant une larme,

Même aux pays vaincus, la victoire désarme 1

On n*a pas eu ridée encore de punir

Le crime de pleurer et de se souvenir.

Vivez avec vos morts, vos absents, vos reliques!

Poètes, murmurez des chants mélancoliques!

Surtout ne dites pas, — ce serait tenter Dieul -*

Ne dites pas : « Adieu, Lorraine! Alsace, adieu! >

Celte terre qui parle et qui vous réconforte.

Vous ne la foulez plus là-bas : on vous l'apporta ! Et comme, au bois voisin de l'enclos paternel, Vous ne pouvez parer Tarbre aimé de Noël, C'est Tarbre qui s'exile, et c'est lui qui voyage : On vous partage ici, brin par brin, son feuillage; Et la branche, au foyer morne où nous la fixons. De la forêt natale a gardé les frissons!

Enfants, pour vous surtout cette journée est sainte

Car un enseignement monte de cette enceinte.

Vous étiez, de là-bas quand vous êtes partis,

Les uns à peine nés, les autres tout petits;

Plus d'un même, en ces temps de police sommaire,

A pris sa part d'exil dans le sein de sa mère!

On vous apprend ici la Pairie : on vous dit

Comment décline un peuple, et comment il grandit;

Gomment, sans repousser le rôve hamanitaire, Il faut être un pays, une race, une terre, Une âme, un souvenir, un héritage, un droit!

Et que, si pour Tamour ce globe est trop étroit, L'honneur et le devoir y seraient trop au large ; Et que le drapeau sert au ffisil que l'on charge; Que du sol des aïeux sort le meilleur de nous, Et qu'il faut adorer la Patrie à genoux 1 Vos mères, en pressant de baisers vos fronts roses, De tant de pleurs versés vous rediront les causes. Vous, enfants, notre espoir et notre cher souci, Faites- vous regretter là-bas, bénir ici; Et que la France, un jour, ou farouche ou sereine, Retrouve en vous les fils d'Alsace et de Lorraine !

AMON AMI LE GÉNÉRAL PITTlé.

Carnet de voyage.

Ahl beau pays de France! ah! ciel béni! culture Plantureuse, riante et robuste nature!

Moissons, vignes et prés; rivières dont les eaux Promènent au soleil leurs sinueux réseaux; Gais villages, dressant les flèches effilées De vos mille clochers le long de nos vallées; Routes, qui pénétrez jusqu'aux derniers hameaux: Grands bois, qui dans la nue élevez vos rameaux,

Et, bravant la cognée et les coupes prochaines,

Défendez contre nous la majesté des chênes;

Cimes des monts neigeax, beaax lacs, volcans éteints; |

Falaises et rochers dont les phares lointains

Parlent à l'Océan la langue de lumière;

Greniers remplis, vergers aimés de la fermière;

Chaumes où Touvrier des champs, grave et sans bruit,

Fait son labeur sacré, seul, de l'aube à la nuit;

Opulentes cités, des grands fleuves voisines;

Quais et ports; ateliers où rien ne chôme; usines,

Où la matière en feu, hors du moule grossier.

Change sa fonte brute en indomptable acier;

Fournaises de Tesprit, où, sans cesse versée,

Pour la Science et TArt s'épure la pensée ;

Où, du foyer brûlant jusqu'aux extrémilés.

La flamme du travail forge les volontés;

Ah! terre merveilleuse, ah! beau pays de France,

Dont le nom dit: «Franchise,» et l'histoire : «Espérance»!

Est-il vrai, — comme ailleurs on ose l'afOrmer, — Qae ton heare est passée, et qu'on peat le fermer Le livre où Tanivers paisait sa foi virile?

Que ton génie, en proie aux partis, est stérile? Que tu ne cherches plus, indifférente au droit. Le chemin de Thonneur, dès qu'il est trop étroit? Que tu n'opposes rien au courant qui t'entraîne; Et que mœurs et devoirs, et raison souveraine, Et bon sens populaire, et saine loyauté, Tout ce qui fut hier ta force et ta fierté, Dans l'appauvrissement d'une lente anémie, Ne sera bientôt plus, pour l'Europe ennemie.

Dont on entend déjà les rires insultants, Qu'un souvenir, pareil aux ruines du temps?

Ah! France, pour risquer ces paroles altières, Pour blasphémer ainsi par delà les frontières. Il faut n'avoir pas vu, rien qu'en les traversant.

Ce qae ta vieille terre en elle a de puissant; Et n'avoir pas compris» aux sillons qu'on y trace, Quelle sève a le sol et quels muscles la race; Et n'avoir pas senti, quand on pressait ton cœur, Tout ce que tu gardais en réserve au vainqueur!

Étrangers, qui parlez d'égout et de sentîne, Qui jugez d'après vous notre ardeur libertine, Et qui ne demandez à la noble Cité Que les pires faveurs de Thospitaiité, S'il vous plaisait d'aller, ô voyageurs novices, Ailleurs qu'aux mauvais lieux où vous payez vos vices Si, lorsque les scrutins sont clos dans les faubourgs, Vous visitiez, au fond de leurs obscures cours. Pour voir l'outil qui marche avec le bras qui sue, La multitude à peine, un dimanche, aperçue; Non le peuple qui sort des bagnes, mais le bon, De vapeur tout humide et tout noir de charbon;

Qa'onpeattromper, qa'onpeat trahir, qu'on peut surprendre,

ËBCor trop ignorant pour savoir se défendre

Des sophismes menteurs dont on nourrit sa faim,

Mais généreux toujours, et travailleur enûn;

Si vous pouviez les Toir, sans qu'un coeur se démente,

Sous le soleil brûlant, sous l'ondée inclémente,

Nos jeunes soldats, fiers de leurs communs travaux.

Et mûrs, avant le lemps, pour les périls nouveaux ;

Si, de là, vous alliez vers ces champs où je passe,

Pour y voir, aussi loin que le ciel et Tespace,

Nos paysans courbés en deux sur les sillons.

Gomme s'ils leur disaient tout bas : « Nous travaillons! »

Si vous pouviez enfin, ô visiteurs frivoles.

Entendre tout à coup, de toutes les écoles,

Monter, comme un concert doux et mystérieux,

Ce long bourdonnement des petits, curieux

D'apprendre, et bégayant le^nom de la Pairie; .

Si l'ayant vue, après la lutte, endolorie.

Vous parcouriez la France avec des yeax meilleurs,

Sachant que tout pays vaut par ses travailleurs :

Des plaines aux forêts, des villes aux villages,

En haut, en bas, partout, sur les monts, sur les plages.

Vous liriez, ô railleurs de cette nation,

Le courage, et Tespoir, et Tobstination;

Et vous ne diriez plus, — ce sérail impudence —

Qu'un peuple ainsi trempé court à sa décadence !

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