‹ En voyage (volume 2)Chapitre 104 sur 107 · A CHAMONIX · texte numérisé non relu

A CHAMONIX

Août et septembre iSzj.

Sur une feuille double il inscrivait ses dépenses et sur la feuille suivante celles de Charles Nodier. Chaque feuille était divisée en plusieurs colonnes :

dates j détail, nourriture^ entretien, service, frais imprévus. C'était un bien grand luxe de rubriques. L'expérience devait lui démontrer qu'il avait été trop prévoyant et trop méticuleux, car les colonnes :

entretien, service, frais imprévus restèrent vides. Il simplifia donc son livre de comptabilité en le divisant seulement en trois colonnes : dates, détail , nourriture.

Les voyageurs firent l'ascension du Montanvert. M""' Victor Hugo, qui était restée avec M"" Charles Nodier au sommet du plateau, laissa les hommes visiter la mer de glace. Elle donne

HISTORIQUE

6oi

les détails suivants sur cette expc'di-

Le guide de M.Victor Hugo, nouveau dans le métier, se trompa de sentier et l'aventura sur une langue de glace entre deux fentes (^ui se rapprochaient de pas en pas : la langue devint bientôt si étroite que le guide s'inquiéta, mais il ne voulut pas s'avouer en faute, et il alla de l'avant, disant que la route allait bientôt s'élargir; elle se rétrécit encore et ne fut plus qu'une mince tranche entre deux abîmes. Le guide saisit la main de M. Victor Hugo et lui dit : — Ne craignez rien. Mais il était tout pâle. A quelque distance, une des fentes cessait, et la languette rejoignait un plateau; mais il fallait aller jusque-là. Il n'y avait pas place pour deux de front : le guide n'avait qu'un pied sur le niveau et marchait de l'autre côté sur la pente glissante du gouffre; le jeune montagnard au reste ne bronchait pas et supportait la pression du voyageur avec la solidité d'une statue. Ils arrivèrent au plateau, mais là le danger n'était pas fini. Le plateau auquel l'arête se rattachait était plus haut qu'elle de cinq à six pieds et coupé à pic.

— Il faut que nous nous quittions la main, dit le guide. Restez appuyé sur votre bâton, et fermez les yeux de crainte du vertige.

Il grimpa au mur de glace et après quelques secondes qui parurent des quarts d'heure à M. Victor Hugo, se pencha, lui tendit les deux mains et l'enleva lestement. . .

Le guide de M. Nodier, voyant d'où venait l'autre, devina l'imprudence qu'il avait commise et l'en réprimanda durement : — il avait compromis la vie d'un voyageur et l'honneur de sa profession.. .

Les guides sont obligés de faire attester par le voyageur la manière dont ils l'ont conduit. Le guide de M. Victor Hugo dut donc présenter son livret; il était tout décontenancé et trembla fort quand M. Hugo le lui rendit; il rayonna de bonheur en lisant : «Je recommande Michel DeiotiassotiSj qui m'a sauvé la vie. y)

Les fonds étant épuisés, il fallut rentrer en France. On arriva à Paris le 2 septembre. Charles Nodier n'avait plus que

'"' Viâor Hugo raconté par un témoin de sa vie.

22 francs et Victor Hugo 18. Il rapportait son manuscrit du voyage, suivant les termes du traite. Mais le livre attendu ne paraissant pas, il publia un premier fragment dans la Kevue de Paris en août 1829. Une note annonçait que cette publication promise d'année en année allait enfin voir le jour sous le titre : Al hum de trois voyageurs a la ■vallée de Chamonix.

L'éditeur ayant fait de mauvaises affaires, l'album resta dans les cartons. Un second fragment fut inséré dans la E.w«^ des Dettx Mondes en 1831. C^es deux fragments furent recueillis par M"'° Victor Hugo et introduits dans les volumes : Viâor Hugo raconté par un témoin de sa vie, avec les œuvres de la première jeunesse sous le titre : Fragment d'un voyage aux Alpes. Nous avons cru devoir le placer en tête de ce volume dans une édition qui comprend les œuvres complètes de Victor Hupo.

Le volume : France et Belgique a paru en 1892 j il précède pourtant dans cette édition Alpes et Pyrénées, dont l'édition originale date de 1890. Il nous a semblé en effet plus rationnel de suivre ici l'ordre chronologique.

Ces divers voyages datent de 1834, 1835, 1836, 1837, 1839 et 1843. Il s'est écoulé quarante-sept ans entre l'époque où les dernières lettres et les dernières notes d'album ont été écrites et la date où elles ont été livrées au public, cinq et sept années après la mort de Victor Hugo.

Le plus souvent, les récits de Victor Hugo étaient adressés sous forme de lettres à sa femme et à Louis Boulanger; mais parfois les étapes étaient rapides et rapprochées. Victor Hugo n'avait pas le temps de s'enfermer quelques heures dans une auberge pour écrire des lettres; il prenait alors de simples notes sur des albums; il avait évidemment l'intention

NOTES DE L'EDITEUR

de les rédiger et Je les développer ultérieurement. Jl n'en a pas eu le loisir. A sa mort, il laissa donc des lettres, des notes plus ou moins longues et des indications sommaires, soit dans ses carnets, soit sur des feuilles volantes, chargeant ses exécuteurs testamentaires du soin de les mettre en ordre pour la publication. Tous les voyages n'étaient pas contenus dans les deux volumes qui ont paru. Il y avait encore de nombreuses pages inédites. Mais Paul Meurice, seul exécuteur testamentaire survivant, avait pensé avec raison qu'elles ne fournissaient pas matière à un troisième volume. Aussi trouvent- elles tout naturellement leur place dans cette édition.

Victor Hugo n'était pas, de sa nature, un grand voyageur. A part le voyage à Chamonix, nous ne trouvons dans ses papiers aucune trace d'excursion entre 1825 et 1834, et il semble qu'il n'ait quitté Paris que pour s'installer quelques semaines, pendant l'été, à la campagne.

Son premier voyage date de 1834; sans doute il veut chercher une diversion à ses travaux, à ses luttes récentes : deux drames en 1833 (et tout drame de Victor Hugo était le prétexte d'une bataille), un volume en préparation •.Liftérature et Philosophie mêlées. Son cerveau, quoique puissamment organisé, exigeait une détente ; la politique ne le passionnait guère à cette époque, il voyagera donc. Il visitera consciencieusement les villes, s'attardera dans les monuments et les musées , fera une halte pour explorer quelque ruine ou quelque château. Il a le goût des petites étapes.

Les moyens de locomotion en usage à cette époque lui offrent toute la lenteur à laquelle il aspire; il éprouve la plus grande indulgence pour la diligence; il choisit la place d'où il peut le mieux voir la campagne, sans aucun souci du confortable. Il est fort mal assis, pressé contre ses voisins, exposé aux intem-

péries, mais il voit les levers et les couchers du soleil, les plaines embrumées, les montagnes et les vallons; il a beau, après des journées entières de voiture ou de marche, être brisé, harassé de fatigue, il n'en racontera pas moins ses impressions à sa femme; le corps peut ctrc las, le cerveau travaille à son tour.

Dans son voyage de 1834, en Bretagne, qui devait durer une vingtaine de jours, ce sont des effusions de tendresse pour sa Léopoldine :

19 aoh.

J'ai vu la mer, j'ai vu de belles églises, j'ai vu de jolies campagnes. La mer est grande, les églises sont belles, les campagnes sont jolies; mais les campagnes sont moins jolies que toi, les églises sont moins belles que ta maman, la mer est moins grande que mon amour pour vous. . .

A bientôt, ma Didine, garde toujours cette lettre. Quand tu seras grande, je serai vieux, tu me la montreras; et nous nous aimerons bien; quand tu seras vieille, je n'y serai plus, tu la montreras à tes enfants, et ils t'aimeront comme je t'aime'').

Le voyage de 1835, en Normandie, dura à peine un mois ; mais pendant ce mois, c'est la mer qui lui inspire ses deux plus belles lettres ; en 1836 il retarde son retour pour pouvoir assister à la fin de la tempête qu'il a entendue, de sa chambre d'auberge, la nuit précédente; cette tempête lui a, en quelque sorte, dicté les vers qu'on a lus dans les Voix intérieures : Une nuit qu'on entendait la mer sans la •voir; puis Oceano nox, qui sera introduit dans les Rayons et les Ombres.

Le voyage de 1837 est consacré à la Belgique et dure un mois environ :

Bruxelles éblouit Victor Hugo et, dans Bruxelles, Sainte-Gudule surtout et la place de l'hôtel de ville, qu'il devait habiter plus tard, après le coup d'Etat

''' Correspondance.

HISTORIQUE

de 1851. Le carillon de Malincs l'enchante; il lui témoigne sa reconnaissance par une poésie : Écrit sur la vitre d'une fenêtre f amande, qui paraîtra dans les Rayons tt les Ombres.

C'est dans le trajet d'Anvers à Bruxelles qu'il a fait la connaissance du chemin de fer et qu'il a imaginé la locomotive aux formes fantastiques dont on a reproduit tant de fois la description. Son admiration pour Anvers se traduit dans ses lettres à sa femme et à Louis Boulanger; à Gand, il fait cette curieuse réflexion :

Gand est encore tout plein de Charles- Quint. Ce don Carlos était fort libertin dans sa jeunesse, n'en déplaise aux contradicteurs à^Henianî.

Le 3 septembre, à Etaples, près de Boulogne , il envoie à Léopoldine une pensée sauvage dans une lettre très tendre :

... Et puis, mon ange, j'ai tracé ton nom sur le sable : De'dé. \^3l. vague de la haute mer l'elïacera cette nuit, mais ce que rien n'eflfacera, c'est l'amour que ton père a pour toi'''.

Il revient le 13 septembre.

Le volume âJ Alpes et Pyrénées, tel qu'il a été publié en 1890, renferme : i" le voyage aux Alpes en 1839, qui est la continuation du voyage du Rhin à travers la Suisse ; 2" le voyage aux Pyrénées en 1843.

Entre Alpes (1839) <^ï Pyrénées (1843) nous avons, dans cette édition, introduit le voyage dans le Midi de la France et dans la Bourgogne, du 3 au 25 octobre, et qui termine les divers voyages de 1839.

Peu de lettres pour cette partie, ce sont surtout des notes d'album.

Le 3 octobre, Victor Hugo écrit de Marseille à Léopoldine :

Vois-tu, chère fille, on s'en va parce qu'on "' Correspondance.

a besoin de distraction et l'on revient parce qu'on a besoin de bonheur.

II ne dit pas que la distraction est un stimulant du travail, qui pour lui n'est jamais interrompu, car s'il a les éléments de volumes de voyages, il rapporte aussi des documents qu'il utilisera plus tard pour d'autres œuvres. N'avaitil pas pris en 1829 des notes destinées à un grand roman sur la misère ? Dix ans après , vers 1839 , il a l'occasion de visiter le bagne à Toulon, et tous les renseignements qu'il recueille sur les pénalités prononcées contre les forçats pour rébellion, tentative de meurtre sur un camarade, vol, évasion, tentative d'évasion lui serviront pour son Jean Valjean ; comparant le bagne de Brest, visité en 1834, au bagne de Toulon, il prend des notes pour «traiter la grande question : isolement cellulaire ou travail en plein air». (Voir page 241.) Nous avons retrouvé dans ses papiers inédits un projet de discours ou une étude qu'il se réservait de publier sur cette «grande question». De même il visite un vaisseau de ligne, en fait une description détaillée qu'il introduira dans un chapitre des Misérables :

le Vaisseau « l'Or ion ».

De Cannes, 8 octobre, il écrit à tous ses enfants et envoie à chacun d'eux un ciessin; le 22 octobre, étant à Troyes, il va voir le lieu où a été exécuté Claude Gueux et revient à Paris le 25 octobre.

Le voyage aux Pyrénées doit surtout retenir notre attention à cause des circonstances tragiques dans lesquelles il s'acheva.

Voici en quels termes Victor Hugo annonçait, le 13 juin 1843, son voyage à Léopoldine, mariée récemment à Charles Vacquerie et qui habitait le Havre :

Je t'écris, mon enfant chérie, avec des yeux bien malades. Je travaille, il le faut, et

NOTES DE L'EDITEUR

mes yeux empirent. Ta douce lettre m'a charmé. Mon rêve et ma récompense, après cette laborieuse année, c'est de vous aller retrouver. Cependant je ne puis dire encore quand. J'ai un voyage à faire d'abord, soit aux Pyrénées, soit à la Moselle; voyage de santé qui me remettra un peu les yeux; voyage de travail aussi, tu sais, comme tous mes voyages. Après mon butin fait, ma gerbe liée, j'irai vous embrasser tous, mes bien-aimés. Le bon Dieu me doit bien cela.

Le voyage avait été retarde, Victor Hugo avait mis cet ajournement à profit pour aller voir sa fille au Havre le 9 juillet; il était rentré à Paris, et le 18 juillet il écrivait à Léopoldine :

... Je pars tantôt, et, quand tu recevras cette lettre, pense avec tendresse à ton pauvre père qui roulera bien loin de toi sur la route du midi. Si tu savais, ma fille, comme je suis enfant quand je songe à toi; mes yeux sont pleins de larmes; je voudrais ne jamais te quitter. Le spectacle de ton bonheur m'a charmé l'autre jour. Ton mari est bon, doux, tendre, aimable, spirituel; aime-le bien; moi, je l'aime aussi. Cette journée passée au Havre est un rayon dans ma pensée; je ne l'oublierai de ma vie. Qu'il m'en a coûté de vous résister à tous! Mais c'était nécessaire. Je suis parti avec un serrement de cœur. Et le matin, en passant près du bassin, j'ai regardé les fenêtres de ma pauvre Didine endormie, je l'ai bénie, et j'ai appelé Dieu sur toi du plus profond de mon cœur. Sois heureuse, ma fille, toujours heureuse, et je serai heureux. Dans deux mois, je t'embrasserai. En attendant, écris-moi, ta mère te dira où. Je t'embrasse encore et encore.

Et il ajoutait ce mot ;\ Charles Vacquerie :

J'ai besoin de vous remercier, mon bon Charles, pour le bonheur que vous lui avez donné. Le jour que j'ai passé près de vous m'a ravi. J'ai vu ma fille heureuse par vous, et vous heureux par elle. Songez, mes enfants, que c'est là le paradis. Vivez-y tous les deux jusqu'il la mort '').

''' Correspondance.

Ces lettres sont singulièrement émouvantes quand on songe que Victor Hugo ne devait plus revoir sa fille, noyée à Villequier avec son mari deux semaines plus tard.

Il partait en effet le 18 juillet. 11 traversait la Touraine, exprimant le regret qu'on l'eût trop vantée à cause de ses peupliers. N'cst-il pas amusant de l'entendre dire : « le peuplier est comme l'alexandrin, une des formes classiques de l'ennui » .

L'entrée à Bayonne, le 26 juillet, provoque chez lui une vive émotion.

N'était-il pas venu là en 1811, quand il était tout petit, accompagné de sa mère et de ses frères, pour aller rejoindre en Espagne son père, le général Hugo, qui était aide de camp du roi et gouverneur d'Avila, de Ségovie et de Soria, à l'époque des grandes guerres ? Tous ces souvenirs lui remontaient à Tesprit et au cœi;r.

Le 27 juillet, au moment d'entrer en Espagne, entre Bidart et Saint-Jean-de- Luz, il revoit la charrette à boeufs^ encore un souvenir de son enfance. De Saint-Sébastien, le 31 juillet, il adresse ces mots à son gendre Charles Vacquerie :

J'espère que vous allez toujours bien au Havre et que ma petite Madame continue d'être une jolie Havraise, la plus heureuse du monde... enfin j'espère que le bon Dieu ne vous refuse la-bas rien de ce que je lui demande ici pour vous, santé, bonheur, prospérité et joie.

Et il poursuit avec sa fille la lettre commencée :

Il me semble que je ne change pas d'interlocuteur. Vous êtes un seul cœur dans deux

Le courrier ne devant partir que le lendemain , il rouvre sa lettre :

Chère enfant, je voudrais être à six se-

HISTORIQUE

maines d'ici et vous avoir tous à la fois dans mes bras et sur mes genoux'"'.

Il a vu Pasagcs et fait des promenades datis les environs. Il écrit là quatre poésies qui seront publiées dans les (Quatre 'Vents de l'Ecrit sous le titre : Promenades dans les rochers.

DeTolosa, le 9 août, nouvelle lettre à Léopoldine :

Je pense à toi sans cesse; il faut bien que je t'écrive toujours.

L'Espagne l'éblouit :

Je te conterai tout cela, ma bien-aimée fille, quand je serai au Havre et quand tu seras à Paris. Cela remplira nos causeries après dîner. Tu sais ces bonnes causeries qui étaient un des charmes de ma vie. Nous en ferons encore. Car je veux bien que tu sois heureuse sans moi, mais moi je ne peux être heureux sans toi. J'embrasse ton mari, et toi, et lui, et toi encore'-'.

Le 25 août, nous trouvons huit vers datés de Cauterets : Uenfant voyant l'aïeule à filer occupée. . . Ces vers parurent dans les Contemplations. A cette même date, il adressait à Léopoldine ces lignes remplies de l'espérance joyeuse de la revoir prochainement :

Tu as maintenant deux Charles pour te rendre heureuse. Avant peu tu auras aussi ton père. Donc continue d'engraisser, de rire et de te bien porter. Rayonne, mon enfant, tu es dans l'âge.

Écris-moi maintenant à La Rochelle poste restante '''.

Le lendemain du jour où elle recevait cette lettre, Léopoldine faisait, le 4 septembre, une promenade en barque à Villequier avec son mari. La barque chavirait. La malheureuse jeune femme s'était novée, et son mari, n'ayant pu la sauver, voulut mourir avec elle.

''' Correspondance.

'-' Correspondance.

'■''' Correspondance.

En septembre, Victor Hugo avait écrit de Cognac à sa femme :

J'ai reçu à Luz une bonne petite lettre de ma Didine chérie. Cette lettre était comme toujours pleine de tendresse et de bonheur... Dans peu, je serai des vôtres. Encore douze ou quinze jours, et je vous embrasserai tous, et nous serons réunis. Je vous raconterai toutes mes aventures'".

Le 8 septembre, Victor Hugo ignorait encore son malheur.

La note de l'édition Hctzel , que nous avons reproduite comme conclusion du voyage aux Pyrénées, relate en quelques lignes la catastrophe de Villequier, et rappelle les sombres pressentiments de Victor Hugo dans l'île d'Oléron qui lui apparaissait comme «un grand cercueil couché dans la mer». Comme on le pense bien, Victor Hugo à partir de ce moment n'écrivait plus ses impressions, mais nous sommes en mesure de donner des détails exacts sur ce tragique retour.

C'est uii souvenir bien ancien qui a été fixé dans des notes. Jules Simon et son fils Gustave Simon faisaient, en 1869 , une excursion en Belgique , vers Li hn de juillet. Ils étaient depuis quelques jours à Ostende lorsqu'ils reçurent de Victor Hugo l'invitation de venir dîner à Bruxelles, place des Barricades, le 7 août. Victor Hugo s'était engagé à aller au théâtre voir Patrie, et il les avait emmenés avec lui. Mais il dit à Jules Simon : «Cette soirée ne compte pas; vous allez faire un tour en Belgique, promettez-moi que vous reviendrez place des Barricades. »

Jules Simon tint sa promesse et vint déjeuner avec son fîls chez Victor Hugo le 16 août. Le poète aimait volontiers a raconter ses voyages. Il faut dire qu'il était un conteur charmant; il avait de

'') Correspondance.

NOTES DE L'EDITEUR

la verve, de la simplicité et une mémoire d'une fidélité impeccable. Toutes les petites aventures du touriste lui revenaient à l'esprit, et il les rapportait avec une étonnante précision et la plus grande bonhomie. Il s'était particulièrement appesanti sur l'Espagne et, son admiration trouvant un écho dans .Iules Simon qui partageait sa ferveur, il s'exaltait pour décrire toutes ces beautés. Si le langage devenait imagé et pittoresque ce n'était nullement par le désir d'ébloiair ses invités, c'était plutôt par soumission à cette imagination prodigue de descriptions colorées et brillantes. Il fut amené à rapprocher ses souvenirs d'Espagne de 1811, quand il était enfant, de ceux qui dataient de plus de vingt-cinq ans, en 1843. 11 n'avait rien oublié, et surtout ce tragique retour, quand il apprit la mort de sa fille. Il raconta à Jules Simon les stations de son calvaire , les cruelles fantaisies du hasard, sources d'ajournements toujours renaissants et de souffrances d'autant plus vives que l'heure où il pourrait revoir les siens et pleurer avec eux s'éloignait sans cesse. Il avait passé à Saintes, puis à Oléron le 8 septembre} il arrivait à Marennes le 9, et il ignorait encore la catastrophe de Villequier. Il dut attendre deux heures et demie avant de partir pour Rochefort qu'il atteignit à deux heures de l'aprcsmidi. Il fallait dépenser quatre heures avant le départ de la diligence pour la Rochelle. Pour occuper le temps, Victor Hugo fit une longue course dans les marais, mais il était un peu las, il entra dans un café, le café de l'Europe, qui était à peu près désert, car il n'y avait là qu'un jeune homme. Il voulut s'isoler encore davantage en se plaçant sous un petit escalier en colimaçon , et il demanda les journaux. Il en prit un au hasard. Il le lut. Pendant quelques secondes il resta terrifié. Le drame de Villequier était raconté en quelques

lignes. Il se leva comme un halluciné, sortit du café, n'ayant plus conscience de ce qu'il faisait et où il allait. II marchait devant lui, au hasard, sans but. Il se trouva tout à coup près des remparts et, brisé, s'afi-aissa sur une pelouse, entendant autour de lui des jeunes filles qui chantaient. A six heures, la diligence partait. Soirée affreuse; il arrivait à dix heures du soir, le 9, à la Rochelle. 11 voulait repartir immédiatement. Pas de diligence. — Alors le lendemain matin, demandet-il ? On lui répond : le lendemain soir seulement, à huit heures. C'était le 10 septembre. Il fallait donc pour gagner Saumur attendre à la Rochelle la nuit et la journée du lendemain.

11 chercha un gîte, aucune chambre nulle part. Enfin il eut pour sa nuit un grenier et pour lit une botte de paille 5 mais ce n'était encore rien : il y avait toute cette mortelle journée à passer à la Rochelle. Que faire ? car il voulait surtout fuir le monde, et d'ailleurs il ne pouvait pas rester en place; il sortit, erra à travers la ville, gagna la campagne, marchant, marchant toujours.

Enfin l'heure du départ sonna, il voyagea toute la nuit, il entrait le 11 à Saumur dans l'après-midi. Mais, là, aucune diligence ne partait pour Paris avant dix heures du soir. Encore fallait-il s'assurer que toutes les places n'étaient pas retenues. Nouvelles courses, nouvelles démarches. Pas une place. Après bien des pourparlers, Victor Hugo parvint à se loger dans la diligence, mais on ne devait le conduire que jusqu'à Tours où il arriva à quatre heures du matin , le 12. Là, pas de correspondance directe pour Paris. On était condamné à une nouvelle station jusqu'à ce que la diligence venant d'Angers passât; et il était vraisemblable qu'elle serait au complet.

Mais il y avait plusieurs bureaux de messageries. Victor Hugo parcourut la ville et découvrit enfin une dilieence

HISTORIQUE

qui se rendait directement à Paris par le chemin de fer d'Orléans. Il repartit le 12 au petit jour, entra dans Orléans à trois heures de l'après-midi. Là, une heure d'arrêt. Enfin la diligence fut hissée, au moment du passage du train, sur un plancher roulant et fixée au wagon par des chaînes et des crampons de fer. A huit heures du soir elle pénétra dans la cour des messageries.

Ainsi Victor Hugo apprenait son malheur le 9 et pendant quatre jours devait subir cette horrible torture du voyage à petites journées, coupé d'arrêts interminables.

Pendant l'une de ses haltes, à Saumur, il essaya de soulager sa douleur en écrivant à des amis , à M"^ Louise Bertin ; il datait sa lettre du 10 septembre, mais il a dû se tromper de date, car il était le II à Saumur :

Je souflFre, j'ai le cœur brisé, vous le voyez, c'est mon tour.

J'ai besoin de vous écrire, à vous qui l'aimiez comme une autre mère. Elle vous aimait bien, vous le savez.

Puis il indique en quelques lignes comment il a appris la terrible nouvelle ; ce récit très succinct est conforme à celui que nous avons donné en détail, sauf sur un point : Victor Hugo désigne un petit village qui s'appelle, croit-il. Subise où il aurait lu le journal dans un café ; or dans la note publiée par Paul Meurice dans l'édition Hetzel, comme dans nos notes , il n'est question que de Rochefort, et quand Victor Hugo rappelait ses souvenirs, c'était bien la ville de Rochefort qu'il désignait à ses amis. Il est probable que , dans son affolement, il a fait quelque confusion; il était bien en effet à Rochefort, mais ayant quatre heures à dépenser avant le départ de la diligence , il avait fait une grande course dans les marais, avait dépassé les faubourgs et passé par quelque petit village du nom de Subise pour

rentrer ensuite dans la ville. 11 continue ainsi sa lettre :

J'aimais cette pauvre enfant plus que les mots ne peuvent le dire. Vous vous rappelez comme clic était charmante. C'était la plus douce et la plus gracieuse femme.

Oh! mon Dieu, que vous ai-je fait? Elle était trop heureuse, elle avait tout, la beauté, l'esprit, la jeunesse, l'amour. Ce bonheur complet me faisait trembler; j'acceptais l'éloignement où j'étais d'elle afin qu'il lui manquât quelque chose... Oh! mon pauvre ange, dire que je ne le verrai plus!

Pardonnez-moi, je vous écris dans le désespoir. Mais cela me soulage. Vous êtes si bonne, vous avez l'âme si haute, vous me comprendrez, n'est-ce pas ? Moi, je vous aime du fond du cœur, et, quand je souflFre, je vais à vous.

J'arriverai à Paris presque en même temps que cette lettre. Ma pauvre femme et mes pauvres enfants ont bien besoin de moi.

Le même jour, il adressait ces quelques lignes à Louis Boulanger :

Je vous écris le désespoir au cœur. Vous êtes mon ami, il faut bien que je partage cette douleur avec vous. Dieu nous a repris l'âme de notre vie et de notre maison. O pauvre enfant, pauvre ange, elle était trop heureuse.

De retour à Paris, Victor Hugo, le 17 septembre, envoie ces lignes désespérées à Victor Pavie :

Je ne vis plus, mon pauvre ami, je ne pense plus; je souffre, j'ai l'œil fixé sur le ciel, j'attends.

Nous avons terminé ce volume par de nombreuses notes et récits inédits, puis par des voyages, qui n'ont pas encore été publiés.

Les notes de 1840 sur la Forêt-Noire sont extraites d'un album ; elles appartiennent en réalité au second voyage du Rhin, mais elles n'y ont pas trouvé place, la forme épistolaire ayant été ex-

NOTES DE L'EDITEUR

clusivement adoptée pour le volume du Rhin; l'un de ces chapitres ine'dits nous révèle l'idée que Victor Hugo se faisait de la Forêt-Noire. A cette même date de 1840 il écrivait de Hausach , forêt Noire , à M"" Louise Bertin :

Je vous écris au milieu des neiges, mademoiselle, et j'espère que cette lettre vous trouvera au milieu des rayons du soleil. Je suis dans la Forêt-Noire, et vous aux Roches. Ce pays est magnifique, mais froid, sombre et dur. Dites bien, je vous prie, à votre excellent père, que tous les sapins de la Forêt- Noire ne valent pas Tacaci ' qui est dans la cour.

Toute la plaine est blanc \ic autour de moi, ce qui tranche résolument avec les bois, couleur d'encre. Il fait un vent de bise, décembre habite pendant huit mo ; de l'année dans ce pays. Ce sont des beaut 's, mais des beautés sévères. Vous, mademoi elle, vous avez des beautés douces.

Détachons aussi d'une lettre à M""' Victor Hugo ce passage curieux :

11 a fait dans la Forêt-Noire un de ces temps horribles qui sont magnifiques dans les lieux horribles. C'est presque une bonne fortune qu'un orage dans les sapinières de la Murg. J'ai eu cette bonne fortune, mais j'ai été trempé jusqu'aux os.

L'aubergiste de Rippoldsau dans la Forêt- Noire m'a dit qu'on avait encore tiré sur Louis-Philippe, mais qu'heureusement le coup avait manqué comme toujours. Je remarque, chose bizarre, que toutes les fois que je m'absente de Paris, il arrive des catastrophes autour de Louis-Philippe. Pendant mon voyage de 1835, Fieschi; pendant mon voyage de 1836, Ahbaud; pendant mon absence de 1S37, rien, c'était l'année de l'amnistie; en 1838 je n'ai voyagé que huit jours; mais en 1839 j'étais à Troyes quand cette folle, la femme Girondelle, a jeté une pierre au roi qui a blessé la reine; et en 1840, j'apprends un autre événement dans la Forêt-Noire. N'estce pas singulier ?

Rien à dire des courtes excusions de 1844 et 1849; ^1^ revanche, l'excursion de 1859 est tout à fait caractéristique.

C'est la première fois, depuis qu'il est en exil, que Victor Hugo voyage. Plutôt partie de plaisir entre amis. Victor Hugo était en plein travail de la Ugnide des Siècles, il avait envoyé à Bruxelles, avant son départ, la fin du tome I" et il avait besoin de se délasser avant d'achever son œuvre. Pendant son séjour dans l'île de Scrk, il cause avec les pêcheurs, recueille leurs confidences, s'informe de leurs habitudes ; c'est en voyant les matelots descendre la falaise à pic et se servir d'une corde à nœuds qu'il appliqua la même manœuvre à Gilliatt sur les Douvres; il voit la pieuvre pour la première fois, et c'est bien là qu'il amasse les premiers matériaux pour son futur roman des Travailleurs de la mer.

S'il s'absente désormais un ou deux mois chaque année à partir de 1862, c'est qu'il a, durant son séjotir à Gucrnesey, pendant sept années conséctitives, fourni un effort colossal et s'est replié sur lui-même, vivant en dehors du monde, prodtiisant avec une prodigieuse fécondité, soumettant son cerveau à de rudes éprettves, sans halte, sans répit. Il a le droit de sentir la fatigue et de craindre la maladie; la prudence et les médecins lui conseillent de s'évader quelques semaines de sa prison. Sans doute il travaillera encore en voyage; le travail est nécessaire à sa santé, mais ce n'est plus le surmenage et cette excitation quotidienne et prolongée d'un cerveau qui enfante sans relâche; il se repose en visitant des villes qu'il ne connaît pas et en revoyant des paysages qu'il a aimés, il respire un air moins rude que celui de son île :

Livrée à tous les vents qui descendent du pôle.

Il fait des provisions de force et il renouvelle ses impressions; il se remet un peu dans la vie du monde , après tant d'années d'une existence solitaire; et voilà pourquoi , comme un collégien

HISTORIQUE

qui goiitc la liberté des champs, il mettra dans ses récits de la bonne humeur, de la gaîté, de l'ironie : il est en vacances. En 1862, 1863 et 1864, Victor Hugo fît chaque année un voyage d'un ou deux mois sur le Rhin; en 1865, après un séjour d'un mois et demi à Bruxelles, pendant lequel il avait lu à ses éditeurs le manuscrit des Chansons des mes et des bois, il partit de nouveau pour son excursion annuelle sur les bords du Rhin et revint à Bruxelles pour recevoir la fiancée de son fils Charles et les parents de la fiancée. Le mariage eut lieu le 17 octobre. Le 24, Victor Hugo partait de Bruxelles pour retourner à Guernesey, par Ostende, Douvres, Londres et Weymouth. 11 rentrait le 30 octobre par une horrible tempête.

En 1867, Victor Hugo voyagea en Zélande du 18 au 25 août; Charles Hugo, qui l'accompagnait, fut l'historiographe de cette tournée. Son petit volume : Vifîor Hugo en Zélande, qu'il ne signa pas, est un récit plein de verve avec de piquantes anecdotes et de jolies descriptions. Ah! il n'était pas aisé, à cette époque, de visiter la Zélande et d'atteindre Middelburg, le chef-lieu. 11 fallait aller d'Anvers à W^emeldingen en bateau, prendre là un omnibus pour vous conduire à Goes , de Goes se rendre à pied jusqu'à un bras de l'Escaut, le Sloë, traverser l'Escaut, et, quand on avait débarqué, Middelburg était encore à plus de deux lieues qu'il fallait parcourir à pied. Mais les circonstances favorisèrent les voyageurs ; le bateau le Telegraf, qui devait partir le lendemain matin, avait pour capitaine M. Van Maenen. Victor Hugo avait soigneusement caché son état civil; peine inutile! le capitaine l'avait fort galamment dévoilé en disant que pour tout autre voyageur cette expédition serait hérissée de difficultés plus ou moins insurmontables, mais qu'il se chargeait

de tout aplanir; et en effet, au sortir du bateau, Victor Hugo était attendu par M. Van de Putte, le fils du sénateur de la Zélande, averti par M. Van Maenen, et à Goes, M. Van de Putte lui-même avait reçu chez lui la caravane et avait présenté à Victor Hugo un ministre protestant qui lui dit : « Je salue en vous le héros de la révolution littéraire et le prophète de la révolution sociale. Vos Misérables sont la magna Cbarfa humaine. » A chaque étape , Victor Hugo trouvait des hôtes prêts à l'accueillir; des chambres avaient même été retenues d'avance, à son insu, à Middelburg.

\^ictor Hugo visita les monuments :

l'hôtel de ville, l'abbaye, l'orphelinat, le musée, et termina sa promenade par le palais de justice. On se rendit à Flessingue, on revint à Wemeldingen où on retrouva l'hospitalier capitaine Van Maenen, qui emmena la caravane à Zierikzée. Les voyageurs entrèrent dans ce qui fut autrefois la cathédrale. L'incendie avait laissé une magnifique ruine qu'on remplaça par une horrible bâtisse; l'organiste en chef jouait de l'orgue, et Victor Hugo écrivit sur son carnet de voyage deux strophes :

Soudain, L'orgue commence. Voix profond; !

tin éclair d'harmonie éclate et disparaît.

Pais, comme en la mêlée et comme en la forêt,

Le bruit monte, tremble, s'écroule.

Et se redresse ainsi qu'un combattant debout. Et, comme dans une urne embrasée où l'eau bout.

Les sombres voix croissent en foule !''.

Charles Hugo avait copié cette strophe et celle qui suivait, ajoutant qu'on les trouverait sans doute dans les prochains volumes de vers. Or elles parurent après la mort de Victor Hugo dans Dernière Gerbe.

Les voyageurs avaient visité, à deux lieues de là , Brauwershaven , puis avaient poussé jusqu'à Dordrecht; le complaisant capitaine servait toujours de guide;

''' Dernière Gerbe.

niyinic kation

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NOTES DE L'EDITEUR

il reconduisit ensuite les touristes à Anvers. On rentra à Bruxelles le 24 août. Le 29, excursion à Chaudfontaines jusqu'au Il septembre.

En 1869, le II septembre, Victor Hugo se rendait à Lausanne pour présider le congrès de la paix; après avoir passé par Cologne, il arriva à Baie le 12 et partit le 13 pour Lausanne. Il présida le congrès les 14, 15 , 16, 17 et 18 , et se rendit le 19 à Berne; visita Lucerne, Zurich, Constance, la chute du Rhin; .^'* revint le 1" octobre à Bruxelles, pour apprendre la naissance de sa petite-fille Jeanne, et rentra à Guernesey le 5 novembre.

En février 1871, après la guerre, Victor Hugo avait été élu membre de l'Assemblée nationale qui se réunissait à Bordeaux. Après divers incidents relatés dans Choses vues, il donna sa démission , puis se rendit à Paris pour enterrer son fils Charles; il retourna à Bruxelles le 22 mars. Il faisait paraître le 27 mai sa déclaration en faveur du droit d'asile pour les vaincus de la commune.

Sa maison était aussitôt assiégée par une bande de forcenés, et il était expulsé de Bruxelles par le gouvernement belge. Le i" juin il partait pour Luxembourg, allait à Vianden où il s'installait et restait les mois de juin, de juillet et jusqu'au 22 août. Puis il voulut visiter Thionville. Au moment où la ville était au pouvoir des Allemands, Victor Hugo avait tenu à y retrouver le souvenir de son père qui avait si vaillamment défendu la ville en 1814. Il rentrait, par Reims, à Paris, le 25 septembre.

Ce volume , comme on l'aura remarqué, ne ressemble guère par la facture au premier volume de voyage publié dans cette édition. L,e Khin avait paru du vivant de Victor Hugo. Il avait le caractère d'une œuvre achevée, défini-

tive. 11 était dans le goût de l'époque. Ce goût a bien changé aujourd'hui. Le public est devenu plus friand d'anecdotes, de souvenirs familiers; il veut pénétrer dans la vie du voyageur ; et quand ce voyageur est Victor Hugo, il s'attache plus volontiers aux impressions qu'aux descriptions. C'est qu'il retrouve là comme un écho de ses propres aventures et de ses mésaventures ; aussi les notes d'albums et de carnets, qui se présentent sous l'aspect de souvenirs intimes et qui devaient sans doute être rédigées et développées plus tard, ne perdent rien à être publiées sous leur forme concrète. Ce sont de petits tableaux de mœurs, des réminiscences historiques, des peintures de paysages à la brosse ou bien des historiettes, les démêlés avec les hôteliers dans le lamentable décor des chambres d'auberge , les surprises des tables d'hôte, les odyssées en diligence; ce sont des fragments interrompus, des notes brèves ou des phrases isolées.

Il nous a semblé que nous devions mettre sous les yeux du lecteur les pages de journal où sont confondues les impressions les plus variées , sorte de panorama de choses vues et de choses vécues, en cours de route. On s'identifie ainsi plus strictement au voyageur qui apparaît dans l'abandon du flâneur, du curieux, du critique, de l'amant de la nature et de l'ami de l'art. Ce ne sont souvent que des instantanés. Mais quelle intensité de couleur dans le raccourci ! Et puis c'est l'évocation dti touriste d'autrefois promené dans les berlines, cahoté dans les pataches et dans les diligences, arpentant les routes à la recherche d'un gîte, découvrant un abri dans quelque grenier ou dans une chambre délabrée de quelque auberge borgne, à enseigne pompeuse et aussi rebelle à la propreté qu'étrangère à l'art culinaire. Victor Hugo prenait sa revanche en faisant des vers satiriques,

HISTORIQUE

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en dessinant, en écrivant des lettres, en couvrant ses feuilles d'album ou de carnet de réflexions plus ou moins philosophiques sur les laideurs de ces bouges , seuls refuges offerts au voyageur désireux de contempler les beautés de la nature.

On se demandera si Victor Hugo aurait publié ces notes dans leur déshabillé ou si au contraire il leur aurait fait un bout de toilette. Or, voyez le Rhin : c'était un livre grave, un livre d'histoire et de politique, et cependant Victor Hugo ne voulut pas en effacer l'intimité et le sourire; à plus forte raison, plus tard, pour ses autres voyages n'aurait-il pas hésité, pour répondre au goût nouveau du public, à donner, dans toute sa simplicité, ce qu'il a appelé «le journal d'une pensée » .

Qujest-il ce journal ? « C'est l'épanchcment quotidien, c'est le temps qu'il fait aujourd'hui, la manière dont le soleil s'est couché hier, la belle soirée ou le matin pluvieux, c'est la voiture où le voyageur est monté , chaise de poste ou carriole. . . ce sont tous les bruits qui passent recueillis par l'oreille et commentés par la rêverie. . . » Victor Hugo développe ces considérations dans la préface du Rhin. Mais il n'avait pas alors toute la liberté pour réaliser entièrement ce programme. 11 en exprimait

quelque regret. En revanche, il se serait senti plus à l'aise dans ses autres volumes de vovage; et assurément, lui vivant, il leur aurait conservé ce caractère d'intimité, de libre allure et de bonne humeur. Oh ! sans doute sa fantaisie aurait enjolivé quelques récits trop sommaires et son inspiration poétique aurait éclaire quelques paysages, selon le vers cité à la description du manuscrit :

(^uel est le voy.igcur qui n'orne pas un peu ?

mais il aurait maintenu tous les détails familiers, tout ce qui donne à ces voyages plus de mouvement, de vie et d'imprévu; car ce qui constitue l'originalité de cette œuvre , c'est qu'elle a été écrite dans des auberges, sur les coins de tables, entre deux étapes, au courant de la plume et surtout sans arrièrepensée de publication, au moins sous cette forme. C'est bien là le carnet du voyageur qui rapporte, avec une faculté étonnante d'improvisation, tout ce qu'il a vu, tout ce qu'il a entendu; c'est aussi le poète qui , grâce à l'acuité de sa vision , découvre dans la nature des beautés insoupçonnées, qui, grâce à la richesse de ses souvenirs historiques, anime les pierres des châteaux et des cathédrales, et, avec son sens critique, nous fait mieux comprendre et admirer toutes les merveilles et tous les trésors de l'art.

REVUE DE LA CRITIQUE

La critique salua dans Victor Hugo un cicérone incomparable, un reporter prodigieux, un Bxdeker de génie. C'est qu'en effet, tout en décrivant les pays les plus connus et les plus fréquentés, il avait découvert des nouveautés qui avaient échappé à la perspicacité des guides patentés ; et on louait dans ce touriste

improvisé la puissance de vision , la verve charmante, la richesse de la fantaisie, la fraîcheur du coloris, la bonhommie et la belle humeur, la faculté d'évoquer en images saisissantes les temps disparus, le mélange de philosophie profonde et de verve comique, la peinture éblouissante d'un site succédant à quelque

NOTES DE L'EDITEUR

généreux plaidoyer pour le triomphe de la fraternité; et cette heureuse alliance de l'imagination et de l'observation qui produisait des tableaux d'une vie intense et colorée. C'est qu'en effet ces lettres et ces notes sont familières, amusantes, émouvantes, spirituelles, vibrantes, remplies d'idées nobles, d'impressions pittoresques , de sensations vraies avec cet imprévu qu'apporte le voyage accompli sous le régime d'une locomotion primitive; et si vous avez parcouru jadis la France et la Belgique, les Alpes et les Pyrénées, si vous les revoyez avec les volumes de Victor Hugo en main, vous ferez, grâce à lui, des découvertes; car nul mieux que lui ne comprenait toutes les beautés de la nature et ne scrutait avec une plus étonnante pénétration tous les détails d'une cathédrale ou toiis les mystères d'une architecture. VoWh. comment la critique apprécia les livres de voyage de ^^ictor Hugo.

Ces récits qui pouvaient paraître monotones sont d'une lecture aimable et charmante parce qu'ils sont agrémentés d'anecdotes, de petites aventures et d'impressions personnelles; Victor Hugo ayant été toujours le fervent admirateur des merveilles que, suivant son expression, Dieu fait avec du vert et du bleu, était bien le poète désigné pour nous promener dans ces paysages dont il nous révélait toutes les grandeurs en leur prêtant toutes les parures de son style.

Aussi ne trouve-t-on dans la critique aucune note discordante.

FRANCE ET BELGIQUE

L'Echo de Paris.

E. Lepelletier.

Evidemment ce nouveau volume ne pouvait ajouter rien à la gloire toujours rayon-

nante de Victor Hugo. II fera nombre pourtant dans l'œuvre immense du géant dont la statue idéale, toujours debout, toujours immaculée, supporte avec l'impassible dédain de l'éternité les jappements du roquet de lettres qui trottine la plume en trompette ou les éructations des esthètes bourrés de leur orgueilleuse sottise qui se plaisent à lever la phrase le long des monuments.

Victor Hugo n'était pas tenu d'être toujours cramponné à la crinière de Pégase emporte! Il lui était permis de cesser de planer et de monter dans des véhicules populaires. Dans ce volume de confidences voyageuses, Hugo ne se laisse pas emporter par les serres de l'aigle à travers les nues irritées, il prend tout bonnement sa place tantôt sous la bâche de la diligence avec des soldats et tantôt dans la rotonde avec des nourrices.

C'est un recueil familier d'impressions, de choses perçues au croisement d'une route, en visitant une cathédrale comme Notre-Dame de Chartres, «une merveille», en faisant «philosophiquement ses six lieues à pied» de Dol à Saint-Malo, dans les pierres héroïques de ce champ de Crécy, aïeul funèbre de Ws.tcrloo et de Sedan, «où ses souliers de castor se sont crevés».

Ses notes de voyage en Friince et Belgique resteront, comme le K/jik^ un guide merveilleux, toujours actuel, toujours contemporain et que consulteront tous ceux qui voyagent les yeux ouverts et l'esprit en éveil.

... Le livre nouveau de Victor Hugo est une excursion charmante à prix réduit, où l'on s'arrête quand on veut, conduit par un cicérone inépuisable, aux boniments toujours inattendus et surprenants. Lire en chemin de fer ce guide du voyageur en diligence est un contraste exquis.

...Tel est ce beau livre, vivant, actuel, d'une jeunesse permanente. Il n'ajoute rien à la gloire du Maître, parce qu'il n'est pas possible de grandir ce qui a dépassé les statures permises. L'eau bout à cent degrés, l'immortalité de Victor Hugo a depuis longtemps atteint son maximum de rayonnement.

Le Tintamarre.

Léon Bienvenu.

Nous n'avons jamais cru que Victor Hugo fût mort, le grand poète étant de ceux qui

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vivent éternellement par leurs crtivres, comme Homère, Virgile, Dante, Shakespeare. Mais ce qu'il y ^ de surprenant, c'est que ce génie extraordinaire qui a rempli l'univers pendant plus d'un demi-siècle, quoique couché là-bas sous la coupole, trouve encore moyen de nous éblouir chaque année par quelque nou vel éclaboussement d'étoiles, inattendu et superbe.

France et Belgique est un volume de notes de voyages qui nous révèle un Victor Hugo intime, primesautier, plein d'humour, d'entrain, de gaîté, qui voit tout, s'enthousiasme ou s'irrite, s'attendrit ou plaisante, laissant voir, même au cours de la fantaisie la plus familière ou la plus capricante, la griffe de lion du génie.

Au cours de ces lettres écrites à la hâte dans une chambre d'hôtel, sur le coin d'une table d'auberge, au hasard de la circonstance, l'âme du poète se délasse des bonds prodigieux qu'il a faits dans l'empyrée. Mais qu'un détail pittoresque apparaisse : ville flamande avec sa flèche-bijou, site sauvage en Bretagne, champ de bataille de Crécy, «aïeul funèbre de Waterloo et de Sedan», et le puissant épistolier, galopant sur la plus fantastique imagination qui fût jamais, évoque en une page où la bonhomie cède le pas à l'éloquence, avec une acuité de vision incomparable, le tableau qu'il a sous les yeux.

Il faut lire, relire, méditer, savourer cette nouvelle œuvre du grand poète, à qui rien ne fut impossible sinon d'être plat ou banal, et qui, au gré de son caprice énorme, volontiers dérangerait une montagne pour ramasser une perle. Ce livre démontre que le génie, même quand il fait l'école buissonnière, est toujours le génie, et que les miettes qui tombent de sa table sont dignes du festin merveilleux qu'il a servi à nos appétits intellectuels.

Le Radical.

Edouard Durranc.

... Ce livre, si nouveau dans l'œuvre, est fait de lettres intimes, d'une intimité qui — bien entendu — ne ressemble pas à celle des autres hommes. Hugo n'a jamais pu être intime avec la note de familiarité que comporte ce mot. Ce serait supposer qu'on ait jamais pu voir Olympio en pantoufles.

Et cependant il s'amuse énormément dans ces lettres, il joue, il badine, il descend jusqu'à la petite querelle.

Et ce sont précisément ces incessantes querelles avec les aubergistes spoliateurs, avec les portefaix d'Avignon, avec les sacristains de cathédrales qui veulent cacher leurs plus belles choses, qui donnent au livre son accent d'intimité particulière.

Ce ne sont là que les petits côtés amusants du livre. . .

... Mais le voyage! Ah! l'incomparable cicérone que Victor Hugo! On retrouve là, comme sur une palette, négligemment jetées, toutes les couleurs que vous rencontrez dans son œuvre. Il fait des provisions de sensations qu'il note d'une ligne, souvent d'un seul mot.

La mer, surtout, attire Hugo. Il parle avec elle, comme une puissance avec une autre puissance.

Après la mer, ce sont les cathédrales, les églises, les tours, les clochers, les portails, les vitraux. Il y en a une éblouissante collection, vue avec cet œil qui ne trouvait aucun détail trop petit ni aucun ensemble trop grand, et à qui les mots du plus riche vocabulaire obéissaient comme au commandement.

Le G'tl Blas.

Paul GiNISTY.

... Il est intéressant de surprendre le grand homme dans la simplicité de ses récits, volontiers enjoués et pleins de rondeur, dans le sans-façon de son carnet de promeneur à travers des pays nouveaux pour lui. C'est un Hugo bonhomme, narquois aussi, résigné avec belle humeur à toutes les petites mésaventures fatales, qui apparaît souvent, lorsque quelque spectacle d'une beauté imprévue ou quelque émotion intense ne fait pas brusquement rentrer en scène, comme à son insu, le poète de génie; et c'est précisément par ce mélange de terre à terre et de coups d'ailes que le livre formé par ses lettres intimes garde, malgré les années lointaines d'où elles sont datées, une saveur singulière.

... On sent, à travers toutes ces notes de route, que Hugo a été le prestigieux évocateur de Notre-Dame de Paris. Partout où il la

NOTES DE L'EDITEUR

rencontre, l'architecture gothique le ravit. Surtout il se plaît à errer dans les vastes cathédrales, pestant contre l'importunité des sacristains, dont l'obséquiosité intéressée ne peut laisser le visiteur s'abandonner aux pensées qui l'emplissent, aux rêveries profondes qui ont comme un crépuscule qui tombe dans l'esprit.

... Une page saisissante (la concision de ces notes ne les empêche pas d'avoir une furieuse couleur romantique) est celle que Hugo consacre au bagne de Toulon. Dans le tas des forçats, il aperçoit des incurables et un fou, enchaînés comme les autres, et il frémit. Le pêle-mêle des condamnés le révolte aussi. Le compagnon de chaîne d'un assassin est un pauvre diable qui a gagné dix ans de bagne en essayant de changer six liards faux, «sachant qu'ils étaient faux» a dit l'arrêt! Ce qui étonne Hugo, c'est la vieillesse de beaucoup de ces misérables : sous la casaque d'infamie, quelques-uns ont un air vénérable. Hugo, ici, se souvient qu'il n'est pas seulement poète, mais homme politique, et il jette sur le papier des notes pour la question, grave à traiter, de la répression.

Ainsi, avec ses lettres, est-on, pour ainsi dire, dans le commerce familier d'un grand esprit, et on peut se plaire à rapprocher telle pièce de vers célèbre d'Hugo d'une des pensées qui ont jailli chez lui au cours de ses excursions de touriste.

Une impression se dégage, une idée naît, et le jour viendra où elle prendra sa forme littéraire.

Quand il s'agit d'un pareil poète, ce travail est curieux à suivre.

La Jiilfia'.

Camille Pelletan.

. . .Victor Hugo apparaît tout d'abord avec deux puissances maîtresses, le lyrisme et l'épopée. Nul ne possède à un plus haut degré le génie créateur. Et pourtant, c'est un besoin auquel on revient si forcément de retrouver la réalité sous l'œuvre d'art, qu'il y a des moments où l'on est plus saisi p.ir la page écrite d'après nature que par les créations les plus audacieuses et les plus magnifiques.

Or, par un contraste qui se comprend aisément, nul ne donne un accent plus saisis-

sant à ce que les peintres appellent «une étude d'après nature» que les génies de grande envergure. Ils sont aussi grands quand ils touchent le sol que quand ils prennent leur élan.

... Ce dernier volume n'est pas mis au point comme /c Kbin. C'est une suite de lettres et de morceaux détachés. Mais Victor Hugo n'a pas écrit peut-être de plus belles pages que quelques marines et quelques p.aysages qui se trouvent là. Il y a, à côté de ces tableaux de la plus grande puissance, des croquis familiers d'auberges et de diligences tout à fait extraordinaires.

Des recueils comme celui-ci offrent un intérêt d'histoire littéraire particulier. Quand Victor Hugo disait, en tête d'un livre comme le Kbin, qu'il s'était borné à donner ces lettres écrites au jour le jour telles qu'elles étaient parties d'un coin de table d'hôtel, ses plus grands admirateurs se refusaient à le croire. Evidemment l'affirmation comporte quelques réserves.

Mais les morceaux qu'on nous donne et dont la plupart n'ont été écrits que pour des amis, amènent à restreindre singulièrement les réserves. Il est prodigieux que des lettres, griffonnées au coin d'une table d'auberge, aient pu contenir des pages d'une telle envolée et d'une forme si définitive.

ALPES ET PYRÉNÉES

L,e Télt'grapht

Camille Le Senne.

S'il est une œuvre qui mérite d'avoir pour épigraphe la phrase célèbre de Montaigne : «Ceci est un livre de bonne foy», c'est bien le septième volume du Victor Hugo, édité chez Hetzel et Quantin par les soins des exécuteurs testamentaires du poète : Auguste Vacquerie et Paul Meurice. En Voyage^ c'est l'admirable touriste du Kbifij le plus puissant interviewer de la nature qu'ait connu le dixneuvième siècle, nous racontant la suite de ses dialogues avec le ciel, la montagne, le fleuve et la forêt, combinant la psychologie, l'histoire, les impressions personnelles, les

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pompes (lu style descriptif et, ce i^ui domine toujours chez Victor Hugo, la compassion profonde pour l'humanitc', la tendresse pour les petits, pour les humbles, pour les misérables, dans un alliage d'une solidité merveilleuse, d'un incomparable éclat — le vrai métal de Corinthe.

. . . Après ces grandes pages, ces vastes panoramas à vol d'aigle, un petit croquis, un «quadro» délicat, gentil, amusant, comme disent les peintres, une description de Berne et la vallée vue par le petit bout, par l'infiniment petit bout d'une infiniment rapetissante lorgnette... |

Tout le Victor Hugo d'En Voyage^ ces tableaux pris au hasard et pourtant d'une incomparable unité dans leur variété apparente : un point de départ quelquefois dur et brutal, toujours solide et largement tablé, le corps à corps titanesque avec la nature, puis les joliesses amusées de l'école buissonnière, le marivaudage dans l'exquis; enfin, le coup d'aile, l'envolée superbe.

Léa France.

Saint-James.

Nulle œuvre, parmi les œuvres de Victor Hugo, ne peut mieux et plus parfaitement nous faire comprendre la nature même du poète et de l'homme qu'une série de lettres dictées par les péripéties et les hasards d'un voyage en Suisse et en Espagne (1839-1843) et qui, pieusement recueillies, viennent d'être publiées sous ce titre : En Voyage.

Longues ou brèves, véritables poèmes ou courts billets griffonnés sur une table d'auberge, au retour de quelque promenade, ces lettres sont de purs chefs-d'œuvre; pleines de simple émotion, de grandes et nobles idées, de sensations vraies, d'impressions profondes et éminemment justes, dénuées de tout souci de publicité, elles ont porté à la femme et aux meilleurs amis de Victor Hugo ses pensées les plus personnelles, ses sensations les plus intimes. . .

. . . Victor Hugo a tout compris dans la nature, comme dans l'âme humaine, ou plutôt il a pénétré au plus profond de la nature et de l'âme. Il a tout pressenti, tout deviné, tout compris, tout conçu. On ne discute pas Victor Hugo, on le subit; en le lisant, on

est courbé par un soufHe infini qui vous emporte épcrdument , et qui vous laisse la sensation d'une vision surhumaine. Bien mieux encore que dans les œuvres véritablement destinées au public, il est vivant et palpitant dans ses lettres qui racontent son existence presque jour par jour; quand nous nous trouvons en face de cette personnalité si haute, de cette âme si élevée, de cet esprit si profond et si vaste, quand nous sommes mis à même de contempler de si près ce génie, le vertige nous prend, comme il nous étreint au pied d'un inaccessible sommet qui accable notre petitesse de toute son immensité.

Le style de Victor Hugo, ce style éclatant, brutal parfois, aux images excessives mais toujours profondément vraies, lui appartient bien en propre; ce n'est pas une création de son esprit et de sa volonté; c'est sa nature même; on le sent, en trouvant à chaque page dans ses lettres ces métaphores hardies, ces images pleines de puissance qui viennent sous sa plume sans effort et du premier jet; il voyait juste, mais il avait le don de voir grand...

Le Gil Bios.

Paul GiNISTY.

... Ce sont, aujourd'hui, des notes de voyage du poète qui nous sont données, délassement d'un grand esprit qui se plaisait à fixer ses impressions, à jeter des croquis où déborde la vie, et, entre deux excursions, à rêver en évoquant le passé de ces pays qu'il traversait. La, il laisse courir sa plume avec une grâce familière, et souvent il plaisante sur un ton de bonhomie charmante, comme s'il donnait des vacances même à son austère pensée. Il dira gaiement ses mésaventures de voyageur, l'exploitation des hôteliers suisses, ses légitimes inquiétudes sur l'impériale d'une diligence espagnole, roulant à fond de train sur une route bordée de précipices; il raillera les touristes qui, même en un temps où le chemin de fer n'avait pas vulgarisé les promenades un peu lointaines, passaient sans les voir, dans leur empressement risible, à côté des plus pittoresques spectacles...

Mais ce sont, tout à coup, des souvenirs qui prennent forcément, chez Hugo, une grandeur épique. Dans le chemin creux de

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Kussnacht, il contemple cette nature, «sereine comme une bonne conscience», qui a été le théâtre de tant de luttes pour l.i liberté. . .

Puis c'est l'Espagne, où Victor Hugo retrouve avec attendrissement ses impressions d'enfance, alors que, tout petit, à l'époque des grandes guerres, il suivait son père. Il parcourt tout le pays du Guipuzcoa, il revoit ce village d'Hernani dont le nom était toujours demeuré dans sa mémoire. Il cause avec les batelières de Pasages. . .

Parmi les livres posthumes d'Hugo, cekiici est vraisemblablement celui qui nous fait pénétrer le plus directement dans l'intimité de son esprit.

Le Radical.

Georges Lefevre.

Dans le superbe poème qu'il vient de publier, et qui sera l'œuvre de sa vie, dans Futttra, Auguste Vacquerie a dit :

Est-ce un voyageur, celui qui promène Ses talons des pics neigeux aux prés verts ? Enfant, il existe un autre univers Plus grand que le tien : la pensée humaine.

Ces vers chantaient dans ma mémoire pendant que je dévorais le dernier volume paru des œuvres posthumes de Victor Hugo, et je me demandais, moi, voyageur insatiable, si cette fois encore le poète n'avait pas raison. J'ai visité les Pyrénées, j'ai maintes fois parcouru les Alpes, et il me semble, maintenant que j'ai fermé En Vojagej que je ne les connaissais pas.

Le voyageur, celui qui va demander aux pays lointains des sensations et des émotions nouvelles, ne saurait être rassasié par la contemplation d'un site s'il ne voit dans ce site que son caractère purement matériel, limité au contour et à la couleur. Les choses ont à la fois leur beauté physique et leur beauté morale, et il n'y a point de honte à avouer que cette dernière ne nous apparaît pas toujours de prime abord.

Nous avons besoin, nous qui ne sommes pas des hommes de génie, qu'on nous explique ce grand rébus éternel, cette énigme perpétuellement posée de la nature. C'est de ce commentaire que Victor Hugo s'est chargé ;

et comme un peintre idéalise à peu près fatalement son modèle et met, même à son insu, dans un portrait qu'il exécute, une part de lui-même, le grand poète a prêté aux sites qu'il décrivait sa flamboyante poésie. Ce ne sont plus seulement des pays.ages que nous offre En Voyage^ ce sont des paysages expliqués par Victor Hugo. . .

Mais le caractère le plus attachant et le plus merveilleux de ces récits, c'est certainement la vie donnée à ce qu'on ne voit pas, à l'histoire des lieux décrits; sous la plume fée du poète, ces montagnes et ces vallées, ces villes étranges, ces hameaux guerriers de Suisse , ces villages sauvages des Pyrénées se peuplent de leurs habitants disparus, revivent un moment leur vie d'autrefois.

Et dans cette majestueuse évocation, nous voyons passer devant nous tous ces hommes, tous ces combattants de la vieille indépendance helvétique; nous les voyons reparaître sur les lieux mêmes où grandit leur gloire...

... Et quand Victor Hugo a franchi la frontière d'Espagne, quand il a remis, après tant d'années, le pied sur ce sol qu'il avait foulé enfant, ce sont ses propres souvenirs qui l'assiègent et ces souvenirs sont charmants. Il règne là-dedans une exquise fraîcheur.

Puis, quand cette excursion est finie dans le passé, quand cette riante vision a disparu, le volume continue, sombre, sévère, superbe.

Décidément, Auguste Vacquerie a raison :

Je reviens d'endroits que ton âme envie, Et je vais passer mon reste de vie Dans un trou, voulant voyager un peu : Je lirai ! . . .

Et ceux-là seront nombreux qui suivront mon exemple et voyageront comme moi, avec le livre.

Le Figaro.

Phi

ipp

e GiLLE.

... Ce livre est un des plus beaux que le poète ait écrits dans toute la force, dans toute la plénitude de son talent. Tout serait à citer, et c'est une joie de connaître ou de reconnaître avec Victor Hugo les merveilles qir'il a visitées; à chaque pas, c'est une minutieuse ou superbe description, une évocation...

... Chemin faisant, je trouve une amu-

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santé sortie sur rinconvénient des pseudonymes; de superbes pages consacrées au charnier de Saint-Michel où éclate toute la puissance de vision, de souvenir et d'éloquence du poète. C'est là du plus bel Hugo; il n'est dans son œuvre passée rien de plus saisissant que ce récit, de plus haut que ces pensées qui ont attendu cinquante ans pour venir à nous.

Tout le volume est rempli de morceaux d'une valeur égale en différents genres; il n'est pas de si petit détail qui ne fasse vibrer quelque chose de l'âme du poète, témoin la lettre où le seul bruit d'une charrette qui passe vient évoquer pour lui tout un jour de son enfance.

Dans ce morceau plein de charme, et d'une grâce exquise, comme dans le superbe récit des cadavres de Saint-Michel, on retrouve et le poète et le prosateur dans toute leur grandeur. Rien que ces fragments suffiraient, s'il était possible que l'œuvre de Victor Hugo vint à disparaître, à fixer la postérité sur la hauteur qui lui est assignée dans l'échelle des écrivains. Les ruines du Forum, celles de l'Acropole, de Thèbes, ne disent-elles pas assez ce qu'étaient Rome, la Grèce et l'Egypte pour qu'on les devine et qu'on les reconstitue, sans qu'il soit nécessaire de connaître les autres merveilleux restes que le temps nous a conseivés.''

La Lanterne.

Anatole de la Forge.

Victor Hugo n'est pas seulement un prodigieux poète, c'est aussi un incomparable voyageur. Il sait voir en même temps la poésie et la réalité des choses, et il les dépeint avec la verve endiablée d'un artiste et la précision mathématique d'un savant.

. . .Victor Hugo décrit le paysage des Alpes, des Pyrénées et de l'Espagne avec un si vif relief de dessin et de couleur, qu'il semble, en les lisant, qu'on a fait soi-même le voyage. Le narrateur mêle aux splendeurs et à la vérité de ses descriptions des aperçus pittoresques et des réflexions humanitaires qui prouvent que chez lui le cœur est constamment de la partie. Il y a toujours au fond du cerveau de ce poète un penseur sommeillant qui ne demande qu'à se réveiller.

L'arrivée :i Pampckmc, la description détaillée de cette ville, de ses monuments, de sa cathédrale, valent ensemble un tableau de grand maître. Tout cela est vivant, rayonnant, resplendissant et très bien fondu dans une liarmonieuse lumière sous la plume habile du ma"icicn enchanteur.

L'Écho de Paris.

Edmond Lepelletier.

Victor Hugo se survit, non pas seulement par l'œuvre passée, mais par l'œuvre présente. La mort n'est qu'un mythe. Il est vivant. Il est au milieu de nous. Il s'isole sans doute dans le travail et nous ne pouvons plus l'approcher comme autrefois. Mais c'était là le privilège de quelques-uns. Tous participent toujours à la communion universelle de son génie, et son labeur est le partage de tous. Le père est toujours là-bas dans l'île, comme disait le poète des Exiles.

Non! Victor Hugo n'est pas descendu dans la tombe. Le Panthéon glorieux n'est qu'un cénotaphe. Gloire! La bière est vide; c'est qu'Hugo est vivant. Le maître travaille toujours pour nous et voici son dernier livre : En Voyage. — Alpes et Pyrénées.

L'antithèse, qu'on a reprochée à Victor Hugo, il fallait aussi la reprocher à la nature, qui a fait l'ombre et le jour, l'Alpe et le vallon, le roc du rivage et le flot mouvant des mers. ..

La publication de ce volume nouveau des œuvres inédites de Victor Hugo est une pierre de plus au monument gigantesque, ce monument toujours plus beau, toujours plus visible sur l'horizon, toujours plus baigné de la pleine lumière de sa gloire, et qui, hors de la nuit du tombeau, monte comme une aube éternelle émergeant sans fin des profondeurs de l'Océan.

Le Chi

Pierre VÉron.

Savez-vous que c'est soumettre la gloire d'un homme à la plus redoutable des épreuves que de le faire ainsi revivre, après sa mort, a intervalles réguliers, pour le soumettre de nouveau au jugement de la postérité.''

NOTES DE L'EDITEUR

Mais Victor Hugo est Je ceux qui n'ont rien à redouter de cette revision. C'est, au contraire, chaque fois pour lui, comme un renouvellement de triomphe.

De son vivant, Hugo publia sur le Rhin une série de lettres mémorables. Eu Voyage est une œuvre de la même famille.

On y retrouve cette façon de voir si personnelle, ce mélange de philosophie profonde, de puissance descriptive et de verve ironique dont les contrastes donnent une saveur bien particulière à cette attachante lecture.

Le Rappel.

Judith Gautier.

... Voilà six ans déjà que Victor Hugo est parti pour un exil sans retour, et voilà le sixième volume que nous donne, sans s'épuiser, le magnifique legs de son génie.

Cette fois, c'est un Voyage à travers les Alpes et à travers les Pyrénées, les villes de Suisse et les villes d'Espagne. Le poète s'en

va seul, en touriste, au gré de sa fantaisie, et avec une verve charmante et une éloquence superbe, il vous décrit ce qui passe devant SCS yeux et ce qui se passe dans son esprit. On croit faire le voyage avec lui, et, certes, il est un guide et un compagnon incomparable.

S'il voixs parle de Lucerne ou du mont Pilate, il vous dira tout de cette ville et de cette montagne; sous la physionomie il cherchera l'âme; pour la ville l'histoire, pour le mont les bizarreries, les terreurs, les légendes. Du sommet du Righi il ne voit pas seulement le magique panorama qui se déploie à perte de vue, il revoit aussi les drames, les luttes, les aventures qui ont agité et illustré chaque point du paysage et lui donnent l'intérêt et la vie.

... De lac en lac, de mont en mont, de ville en ville, il évoque tout le passé, tous les égorgements, toutes les convulsions héroïques du peuple qui vit dans cette contrée si tourmentée.

. . . En résumé, lire le nouveau chef-d'œuvre écrit par Victor Hugo, de 1839 à 1843, est une fête qu'il faut se donner.

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