‹ En voyage (volume 2)Chapitre 18 sur 107 · LES DUNES. TI · texte numérisé non relu

LES DUNES. TI

il n'y a que sept lieues de Furnes à Dunkerque par les dunes. Je me suis résolu à les faire à pied. Il le fallait d'abord, et puis je devais avoir constamment la mer sous les yeux, et puis mon harnais de coutil, trempé par l'orage d'Ostende, avait grand besoin pour se sécher complètement d'un souffle de vent et d'un rayon de soleil. Enfin ce n'est rien que sept lieues. — J'ai donc confié mon petit bagage au conducteur afin de m'alléger d'autant. Ici, autre incident.

La diligence pleine de voyageurs était en même temps gonflée de paquets. La bâche de cuir, bouclée sur l'impériale, contenait à grand'peine un énorme ventre d'efi^ets et faisait effort comme le gilet d'un bourgmestre. C'est donc dans la diligence qu'il fallait insérer mon paquet. Le conducteur se risque à le glisser timidement dans le cabriolet. Sur ce, une grande dame réclame, une grande dame sèche, maigre, laide, coquette, vêtue de puce en marveillante, laquelle avait quelque chose d'indéfinissable dans le regard et d'indéfrisable dans le tour. Cette respectable voyageuse soutenait qu'elle avait des jambes que ce paquet gênait et molestait. Cris dans la diligence. Un monsieur soutient la dame. Un monsieur rouge et galant, en pantalon couleur amadou, boutonné et décolleté, en redingote d'hiver et en cravate d'été, ayant quelque chose de Colin et je ne sais quoi de Pierre le Grand. Ce mélange de tartarie et de bergerie lui donnait des droits sur le cœur de la dame et n'était pas sans grâce dans le cabriolet de la patache. Et puis il y avait une secrète affinité entre ce pantalon amadou et les jambes de la voyageuse. Il ne manquait qu'un briquet. Qui sait.^ c'est peut-être mon paquet qui en a fait l'office. Ce qui est certain, c'est que l'étincelle a jailli.

Ils ont fait rage, les braves gens. Mais le conducteur a tenu bon. La pièce de trente sous, qui amollit les bedeaux, endurcit les conducteurs. Mon paquet s'est maintenu triomphalement sous les pieds de tout le monde , et la grande dame indéfrisable a dû se résigner, avec une rougeur pudique, à avoir des chemises d'homme entre les jambes.

J'ai assisté à cette scène orageuse avec impassibilité. J'étais sur des vertus de ma pièce de trente sous; et la bonne dame ne se doutait pas que j'avais employé ce moyen machiavélique pour mener à bien mon intrigue.

Enfin ils se sont mis en route de leur côté, et moi du mien.

J'ai été cinq heures à faire les sept lieues. Parti de Furnes à dix heures et demie du matin, je suis arrivé à Dunkerque à quatre heures et demie, et je me suis arrêté une heure en route. J'ai fait là, vraiment, une admirable promenade, sur le sable, entre deux marées, par un beau temps de nuée et de soleil.

Devant moi et derrière moi les dunes se fondaient dans les brumes de

I20 BEL(;iQlJE.

l'horizon avec les nuages dont elles ont la forme. La mer était parfaitement aaie et calme, et l'écume des vagues, blanche et pailletée au soleil, faisait tout le long du rivage comme une frange de vermicelles et de chicorées cent fois plus délicatement sculptées que tous les plafonds maniérés du dix-huitième siècle. Quand la mer veut faire du rococo, elle y excelle. Les architectes Pompadour lui ont pillé ses coquillages.

De temps en temps une mouette blanche passait, ou bien un grand cormoran qui nageait puissamment dans l'air avec ses ailes grises à pointes noires. Et puis au loin il y avait des voiles, de toute forme, de toute grandeur, de toute complication, les unes éclatantes de blancheur sur les obscurs bancs de nuées de l'horizon, les autres sombres sur les clairs du ciel. Quelques-unes sont venues complaisamment passer tout près de moi, côtoyant la dune avec une douce brise qui les enflait mollement et m'apportait les voix des matelots. C'était, dans la solitude où j'étais, de ravissantes apparitions que ces belles voiles si bien coupées, si bien étagées, si bien modelées par le vent, si bien peintes par le soleil, et j'admirais qu'on pût faire quelque chose d'aussi charmant, d'aussi fin, d'aussi gracieux, d'aussi délicat, avec de la toile à torchon.

Quelquefois je me tournais vers la terre, qui était belle aussi. Les grandes prairies, les clochers, les arbres, la mosaïque des champs labourés, la coupure droite et argentée d'un canal où glissaient lentement d'autres voiles, le bêlement des vaches qu'on voyait au loin, sur le pré, comme des pucerons sur une feuille, le bruit des charrettes sur la route qu'on ne voyait pas, tout m'arrivait à la fois, aux yeux, aux oreilles et à l'esprit. Et puis, je me retournais, et j'avais l'océan. C'est une belle chose qu'un pareil paysage doublé par la mer.

Par moments je rencontrais un pauvre toit de chaume dont la cheminée, ébréchée par les grands vents, fumait entre les dunes, et puis un groupe d'enfants qui jouaient. Car c'est un des côtés charmants du voyage dans cette saison. A la porte de chaque chaumière il y a un enfant. Un enfant debout, couché, accroupi, endimanché, tout nu, lavé ou barbouillé, pétrissant la terre, pataugeant dans la mare, quelquefois riant, quelquefois pleurant, toujours exquis. Je songe parfois avec tristesse que toutes ces délicieuses petites créatures feront un jour d'assez laids paysans. Cela tient à ce que c'est Dieu qui les commence et l'homme qui les achève.

L'autre jour, c'était charmant. Figure-toi cela, chère amie. Il y avait, sur le seuil d'une masure, un petit qui tenait ses deux sabots dans ses deux mains et me regardait passer avec de beaux grands yeux étonnés. Tout à côté il y en avait un autre, une petite fille grande comme Dédé, qui portait dans ses bras un gros garçon de dix-huit mois, lequel serrait

Page 1