LES DUNES
8 heures du soir.
Merci, mon Adèle bien-aimée, merci surtout de tout ce qu'il y a de bon et de charmant dans la manière dont tu effaces ce que tu appelles tes petits reproches. Encore deux semaines au plus, pas même deux semaines, et nous nous reverrons.
Remercie bien ton bon père pour moi. Il sait, je pense, combien je l'aime. Il ne pouvait me faire plus de plaisir que de m'écrire ces quelques lignes, si gracieuses et si bien venues du cœur. Dis-lui, puisqu'il veut bien s'y intéresser, que le voyage m'a fait du bien. Mes yeux vont mieux. Je deviens un homme. Je lis sans lunettes!
Je vais écrire à ma Didine qui recevra sa lettre séparément et dont les deux gentilles petites lettres m'ont rendu heureux. Charge-toi de dire à mes deux petits lauréats bien-aimés, Charles et Toto, combien j'ai été heureux de leurs prix. Je leur écrirai aussi très prochainement. — Je suis ravi de tous les détails que me donne Chariot, ravi que Toto fi' ait pi m mal a la tête, et que les écoliers aient caché, pas avec leurs visages, je pense, ce qu'il y avait d'incomplet dans la magnifique décoration de M. Morin. Dis ceci à Chariot, et embrasse-les bien tous les deux, ainsi que ma pauvre Juju. Baise aussi mam'selle Dédé qui est bien aimable d'avoir écrit à son petit papa.
La lettre pour Didine suivra de près celle-ci. A bientôt, mon Adèle bien-aimée. Du lo au 15 je serai à Paris. Je vous embrasse tous. J'ai lu d'abord mon petit paquet à la poste même, avidement, en demandant au commis si c'était là toutj et puis je suis allé tout relire sur la mer même, au bout de l'estacade, avec un charmant petit vent du soir qui me tournait doucement les feuillets entre les mains. Quand la lanterne s'est allumée à côté de moi, je cherchais encore à lire.
Je t'embrasse, mon Adèle. C'est maintenant à Gmrs qu'il faut m'écrire.
Je pars, je ne pense pas pouvoir mettre cette lettre à la poste avant Calais ou Boulogne.
Et ce pauvre Fossombroni ! Quel malheur!
Rernay, 4 septembre, 5 heures du soir.
Je commence, chère amie, par te remercier encore, car tes lettres et tout le bon petit entourage qui les accompagnait me font société depuis trois jours. Je les ai relues toutes bien des fois, et il me semblait que je revoyais tous vos bons et gracieux visages. C'était comme une charmante apparition de la maison qui galopait avec moi sur la grande route. Je te remercie, mon Adèle. J'ai écrit hier à ma Didi, elle aura ma lettre demain, à peu près vers cette heure-ci.
Puisque mon itinéraire vous amuse, je continuerai de t'envoyer cette odyssée chant par chant. Elle touche à sa fin et je t'assure que j'en suis charmé. Mon Ithaque est au bout.
Ma dernière lettre fermée, j'ai quitté rapidement Dunkerque. Je n'ai vu Gravelines que la nuit, mais la ville m'a paru de médiocre intérêt. Adieu les belles vieilles rues flamandes. Plus de pignons, plus de tourelles, plus de clochers. Le toit des maisons de Gravelines et la tour de l'église faisaient une silhouette misérable sur le ciel. C'est un relais pour les messageries. Je m'étais endormi sur l'impériale de la diligence j la secousse de la voiture qui s'arrêtait m'a réveillé. Il pleuvait. Les lanternes des postillons jetaient de belles lueurs sous les pieds des chevaux.
Au petit jour, j'étais à Calais. Je m'y suis arrêté pour déjeuner, et j'ai repris là ma vie de petites journées et de petites voitures.
Calais est une de ces villes qui s'usent vitej aussi lui met-on tous les jours des pièces de maisons neuves et de façades blanches. En somme, la ville n'a plus rien de sa vieille physionomie. Le beffroi est pourtant un assez amusant galimatias de petits clochetons, de petits pilastres et de petits arcsboutants. Il en sort un petit carillon nain qui fait son duo comme il peut avec la grande voix de l'océan. L'église, qui est gothique et d'une assez belle époque, aurait du caractère si le clocher ne faisait l'effet d'une lorgnette à moitié rentrée en elle-même. Elle ne contient rien, hors un tableau remarquable de la Flagellation et un maître -autel en marbre qui est du dixseptième siècle par la date et du seizième par le style.
Je n'ai pas visité la citadelle de Calais, ni celle de Dunkerque. Dans mon voyage, je n'ai visité aucune citadelle, quoique la route en fût infestée. Jusqu'au jour où je ferai la guerre, une citadelle ne sera pour moi qu'une colline déformée, coupée au cordeau, taillée à pans droits, murée et
gazonnée géométriquement et passée à l'état classique. Or, j'aime la courbe comme Dieu la fait, l'herbe où elle pousse, le buisson où le vent le sème, la pente capricieuse, la verdure libre, et Shakespeare. J'aime le roc, je hais le muT; j'aime le ravin, je hais le fossé; j'aime l'escarpement, je hais le talus.
A Anvers tout le monde vous demande : Avez-vous visité la citadelle f je répondais : Oui, la cathédrale.
Si l'on me demande : Avez-vous bu de bonne bière dans votre voyage de Belgique.'* je répondrai : Oui, en France. J'ai bu d'excellente bière en effet à l'hôtel Dessin, à Calais. En Belgique, toute leur bière, bière blanche de Louvain, bière brune de Bruxelles, a un arrière-goût odieux. Les anglais la trouvent trop houblonnée. Va pour houhlonnée, mais c'est mauvais. Quant à leur vin (aux belges), il sent la violette II y entre plus d'iris que de raisin. C'étaient, en vérité, de détestables boissons. Je me réfugiais de l'une dans l'autre, mais, à tout prendre, j'aimais encore mieux de la bière blanche que du vin bleu.
De Calais à Boulogne, on ne rencontre que diligences anglaises avec leurs quatre chevaux menés à grandes guides au galop et leur cocher juché obliquement sur la voiture comme une plume sur l'oreille d'un procureur.
La première que j'ai vue s'intitulait l'Opposition. Un instant après, il en a passé une autre qui s'appelait the Tekgraph, et qui avait à son sommet un grand voyageur maigre, lequel gesticulait beaucoup. Je présume que ce monsieur portait à Londres quelque nouvelle importante.
Le trajet de Calais à Boulogne est une ravissante promenade. La route court à travers les plus beaux paysages du monde. Les collines et les vallées s'enflent et s'abaissent en ondulations magnifiques.
Sur les hauteurs on a des spectacles immenses. A perte de vue des étages de champs et de prés cousus les uns aux autres j de grandes plaines rousses, de grandes plaines vertes, des clochers, des villages, des bois qui présentent de cent façons leurs grands trapèzes sombres, et toujours, tout au fond, à l'occident, un bel écartement de collines que la mer emplit comme un vase.
La route descend, tout change, on est dans le petit, dans le limité, dans le charmant; trois arbres vous bornent l'horizon. Ou bien c'est une ferme avec son tas de fumier et sa charrette aux quatre roues boueuses et touillées; ou bien un cimetière plein de ciguë en fleur, dont le vieux mur fait ventre sur la route. On est sous une allée basse de gros pommiers dont les branches egratignent joyeusement la voiture; on passe près d'une haie d'où sortent comme des doigts crochus ces racines qui empoignent si bien la terre et qu'Albert Durer aimait tant. On remonte, et l'on retrouve le ciel, la terre,
la mer, l'infini. Vraiment, je suis ébloui, chaque jour, de toutes les merveilles que Dieu fait avec du vert et du bleu.
A peu près à moitié chemin, du sommet d'une côte très élevée que la route gravit, j'ai vu au loin comme un long serpent de brume avec des écailles de soleil çà et là posé sur l'horizon tout au fond de la mer et se détachant sur un nimbe de brume moins sombre. C'était l'Angleterre. Un ramasseur de mythes eût vu là un symbole. Moi, je n'y ai vu tout bonnement qu'une belle falaise, qui est noire de loin et qui de près serait blanche, Albion.
L'entrée, ou pour mieux dire, la descente à Boulogne est admirable. On laisse à gauche une vieille forteresse dont les tours, qui avaient une couronne de créneaux, n'ont plus qu'une couronne de grands arbres. C'est encore fort beau. Il est fâcheux seulement que les architectes Je l'endroit haussent là, sur ces vieux arbres et sur ces vieilles tours, je ne sais quoi de bête et de hideux qui a des colonnes.
La forteresse passée, on s'enfonce dans une rue presque à pic qui te ferait crier de peur, mon Adèle, mais qui est fort pittoresque, et, tout en descendant, on voit par-dessus les toits la ville qui est gracieusement adossée à de hautes dunes d'où elle regarde tous les soirs le soleil se coucher dans l'océan.
Il y a dans cette descente un mélange amusant de cris de femmes dans les voitures, de jurements de cochers, et de mâts et de vagues au loin, et de cheminées qui fumicnt et de vitres qui brillent. C'est une sensation très compliquée et charmante.
Quand nous retournerons ensemble à Boulogne, chère amie, je ne te conduirai pas à l'Mtel du Nord. L'hôtel du Nord est une médiocre auberge à grand fracas, où l'on paie fort cher un maigre gîte et où les garçons sont d'une impudence rare. J'ai été indigné de leurs façons avec une famille de pauvres voyageurs fourvoyée là, laquelle, fort inquiète du haut prix probable des repas, s'ingéniait pour n'en faire qu'un par jour. Sur quoi, ricanements odieux des garçons. Je n'ai pu m'empêcher de les en très fort rudoyer, sans violer mon incognito, bien entendu. Décidément, je hais de plus en plus chaque jour les grands hôtels, les grandes villes, les grands seigneurs et les grands laquais. Tout cela est insolent, vide et creux. Or, lesdits garçons d'auberge, avec leurs airs britanniques, n'étaient même pas des laquais, comme j'ai eu l'honneur de le leur dire. Ce n'étaient que de pauvres rustres picards vernis de je ne sais quel cirage anglais.
Je me suis longtemps promené au bord de la mer à Boulogne. Toujours du sable, et pas de galets par conséquent, mais pas de coquillages non plus, ce qui me fâche très fort, mon Toto. Depuis Ostende le sable de la mer te fait banqueroute.
J'ai vu la place où s'est si affreusement abîmée, il y a deux ans, cette frégate Amphitnte qui croyait, en quittant l'Angleterre, porter des femmes à Botany-Bay et qui n'apportait que des cadavres au cimetière de Boulogne. Pauvres femmes! ont-elles perdu au change.^ je ne sais. Car il paraît que les hommes, qui ne sont que des voleurs en Angleterre, deviennent des anthropophages à Botany-Bay. As-tu lu l'horrible histoire de ce Broughton dans les journaux .? Triste chose! nous nous perdons dans nos perfectionnements. Voilà maintenant la civilisation qui fait des sauvages.
A l'endroit où \ Amphitrite s'est brisée, j'ai trouvé aussi moi un cadavre, une pauvre mouche naufragée. Je te l'envoie. L'océan s'est amusé à la jeter sur la dune. Il n'avait pas eu beaucoup plus de peine avec la frégate.
N'est-ce pas, ma Didi, qu'elle est encore bien jolie, la pauvre mouche.^
La côte est magnifique à Boulogne. Je l'ai longtemps étudiée de la pointe de l'estacade. Ce n'est plus la dune basse et bossue d'Ostende. C'est une haute et noble colline de terre brune, verdie par l'herbe çà et là, où les vagues ont façonné d'énormes degrés et qui descend jusqu'à la mer comme un escalier de Titans. La ville n'en atteint qu'à grand' peine le sommet. Quelques pauvres toits de hameau se pelotonnent au loin dans les mamelons de cette grande dune. Il y a aussi quelques moulins qui se cachent, tournés vers la terre et adossés aux renflements de la côte. Mais ils ont beau s'abriter, le vent de mer les prend en passant par le bout de l'aile et les fait tourner furieusement.
Au moment où j'étais à l'extrémité de l'estacade, le paquebot à vapeur venait de sortir du port. On ne le distinguait plus au loin qu'à la petite nuée noire qui sortait de sa cheminée. Au point opposé du ciel, au faîte le plus reculé de la dune, je voyais fumer en même temps le toit d'une misérable masure. D'un côté c'était une admirable machine qui changera la face du monde; de l'autre, c'était la marmite d'un paysan. Cela ne faisait que deux fumées sur l'horizon.
Je songeais, en cet instant-là, à tous ces amis que je viens de perdre et qui s'en sont allés aussi comme des fumées; les uns superbement comme le navire, les autres modestement comme la cabane. J'étais triste et accable. Vois, chère amie, sans compter mon pauvre Eugène, qui était bien plus qu'un ami, cela fait quatre en moins de cinq mois. Fontaney, si intelligent, Maynard, si éclatant et si noble, d'Arnay, ce pauvre doux enfant si gracieux, et enfin il y a quelques jours à peine Fossombroni, si jeune, si modeste et si spirituel; tous bons, généreux, dévoués, tous morts ayant à peine commencé à vivre. J'excepte Fontaney, qui avait souffert et par conséquent vécu. Où sont-ils maintenant.^ pensent-ils à nous qui songeons à eux-^* nous regrettent-ils et nous désirent-ils.^ Ils savent maintenant comme je les ai
réellement aimés i Maynard surtout, qui avait l'injustice d'en douter quelquefois, seul tort que je puisse lui reprocher. Hélas! pauvre amie, comme cet arbre des vivants est rudement secoué autour de nous ! comme les feuilles tombent ! comme les branches cassent!
J'étais là, en présence de l'océan et de la face de Dieu, et j'étais plein de ces pensées. J'en suis plein encore. Je continuerai dans un autre moment. Laisse-moi finir ici ma lettre. Je ne veux pas t'attrister.
Je t'embrasse tendrement, mon Adèle.
Bernay, 5 septembre, 9 heures du matin.
Je suis encore à Bernay, je me hâte de t'écrire, car je crains que la fin de ma dernière lettre ne t'ait laissé une impression triste. Je ne veux pas t'envoyer de ces impressions-là. C'est de la joie que je veux t'apportetj le rire et le bonheur te vont si bien, mon Adèle.
J'ai quitté Boulogne avant-hier, par un de ces admirables ciels nuageux et rayonnants qui jettent sur la terre comme une grande peau de tigre faite de lumière et tachée d'ombre. La ville était merveilleusement jolie ainsi éclairée. Il pleut toutes les nuits, mais avec le jour reviennent le soleil, le ciel bleu et les paysages. No^e pluii tota, reâetmt ^e^acula mane. Ceci est du Virgile pour mon lauréat Chariot.
Une seule chose gâtait ce bel ensemble de mer et de terre, de toits, de mâts et de voiles. C'est le hideux pâté à colonnade dont ils ont couronné leur ville. Quant à la colonne de Boulogne, elle ne fait ni bien ni mal. C'est une balise de pierre, rien de plus. Car ils ont une colonne à Boulogne, une façon de colonne Trajane, moins les sculptures, moins la grandeur, moins Rome.
J'ai été favorisé d'un plus beau soleil à Boulogne qu'à Calais où j'ai eu très froid. Calais est dans un courant d'air.
Mais, froid ou chaud, pluie ou soleil, brumes ou étoiles, j'aime passionnément les ports de mer, quoiqu'on y mange trop de beefsteacks et que les barbiers vous y rasent avec des mains qui sentent le poisson.
Tu sais que j'aime encore mieux les petits ports que les grands. Aussi de Boulogne je suis allé à Etaples.
Cette route est encore plus pittoresque que celle de Calais à Boulogne. C'est un enchantement perpétuel.
En sortant de Boulogne on côtoie un bras de mer qui se recourbe dans les terres comme pour aller saisir les villages. A la marée haute il est couvert de petits bateaux à voiles qui croisent leurs triangles jaunes dans tous les sens. A partir de là, le paysage varie superbement à chaque instant. Les collines, tout à la fois molles et sévères, assouplies par le vent robuste de la mer, ont parfois la ligne italienne. De temps en temps de hautes dunes magnifiquement tripotées, comme des vagues que le mouvement de la voiture fait remuer à l'oeil, viennent en tumulte au bord de la route. La mer, qui se retire lentement de la côte de France, était là autrefois. Et puis
elles s'éloignent et vont appuyer au loin sur l'horizon leurs ondulations courtes et puissantes. Ce sont, au fond du paysage, de fermes et charmantes arabesques, sculptées tour à tour par tous les éléments. L'océan les a ébauchées, l'ouragan les continue.
Etaples n'est qu'un village, mais un village comme je les cherche, une colonie de pêcheurs installée dans un des plus gracieux petits golfes de la Manche. La marée était basse quand j'y suis arrivé 5 toutes les barques étaient échouées au loin sur le sable, noires et luisantes comme des coquilles de moules. J'en ai dessiné quelques-unes, tout en me promenant sur la grève. De temps en temps je rencontrais, sur les seuils des cabanes, de ces dignes figures de marins qui vous saluent noblement. La mer brillait au milieu du golfe, éclatante et déchiquetée, comme un lambeau de drap d'argent. Les hauteurs qui bornent l'horizon au midi ont une forme magnifique et calme. Quelques grands nuages s'y posaient lentement. C'était un spectacle tranquille et grand.
Le soir, il semble que les nuages aussi vont se coucher. Ils s'aplatissent, ils s'allongent, ils s'étendent comme pour dormir.
Le jour ils s'enflent, se dilatent et se gonflent au soleil comme des édredons devant le feu. En général, je les aime mieux le soir. Ils dessinent alors dans l'air des baies et des promontoires qui font du ciel comme un immense miroir où la mer se réfléchirait avec ses côtes sombres et découpées.
Je suis parti d'Etaples de bon matin. Je voulais déjeuner à Montreuilsur-mer.
Montreuil-sur-mer serait mieux nommé Montreuil-sur-plaine. C'était
autrefois une charmante ville. Ce n'est plus maintenant qu'une citadelle. Mais, des remparts, on a une vue admirable de coteaux et de prairies, car la ville est haut située. Et puis il reste encore sur la place deux vieilles églises qui ont ~y /^ " un certain aspect. Mais il n'y
- ' "' " "' faut pas entrer. J'ai trouvé pour-
tant, dans la plus grande, une piscine romane d'un beau goût. N'en juge pas d'après ce gribouillage.
Je me suis promené sur les remparts. J'étais seul avec de vieux canons gisant à terre et un vieux prêtre assis à côté. Une figure vénérable que ce prêtre! il avait l'œil fixé sur son livre, et moi, je regardais la campagne. Il lisait dans son bréviaire, et moi dans le mien.
C'est que, vois-tu, mon Adèle, c'est un beau et glorieux livre que la nature. C'est le plus sublime des psaumes et des cantiques. Heureux qui l'écoute. J'espère que mes enfants le comprendront un jour et qu'ils jouiront religieusement de ces merveilles extérieures qui répondent à la merveille intérieure que Dieu a mise en nous, l'âme. Moi, je ne me lasse pas d'épeler ce grand et ineffable alphabet. Chaque jour il me semble que j'y découvre une lettre nouvelle.
Une chose me frappait hier matin, tout en rêvant sur ces vieux boulevards de Montreuil-sur-mer. C'est la manière dont l'être se modifie et se transforme constamment, sans secousse, sans disparate, et comme il passe d'une région à l'autre avec calme et harmonie. Il change d'existence presque sans changer de forme. Le végétal devient animal sans qu'il y ait un seul anneau rompu dans la chaîne qui commence à la pierre, dont l'homme est le milieu mystérieux, et dont les derniers chaînons, invisibles et impalpables pour nous, remontent jusqu'à Dieu. Le brin d'herbe s'anime et s'enfuit, c'est un lézard; le roseau vit et glisse à travers l'eau, c'est une anguille; la branche brune et marbrée du lichen jaune se met à ramper dans les broussailles et devient couleuvre; les graines de toutes couleurs, metsleur des ailes, ce sont des mouches; le pois et la noisette prennent des pattes, voilà des araignées; le caillou informe et verdâtre, plombé sous le ventre, sort de la mare et se met à sauteler dans le sillon, c'est un crapaud; la fleur s'envole et devient papillon. La nature entière est ainsi. Toute chose se reflète, en haut dans une plus parfaite, en bas dans une plus grossière, qui lui ressemblent.
Et quel admirable rayonnement de tout vers le centre ! Comme les divers ordres d'êtres créés se superposent et dérivent logiquement l'un de l'autre ! Quel syllogisme que la création ! Où commencent la branche et la racine, l'arbre commence; où commence la tête, l'animal commence; où commence le visage, l'homme commence. Ainsi s'engendrent l'un de l'autre, dans une unité ravissante, les quatre grands faits qui saisissent le globe, la cristallisation, la végétation, la vie, la pensée.
Dis-moi pourquoi je songeais à tout cela sous ces grands arbres de Montreuil. Je ne sais. Mais je cause avec toi, mon Adèle, comme si nous nous promenions bras dessus bras dessous le long du quai de l'Arsenal.
En descendant du rempart, j'ai rencontré un petit enfant qui mordait dans une grosse pomme. — Qui t'a donné cette pomme .^ lui ai-je dit. Il m'a répondu : — Je ne sais pas, c'est tombé de l'arbre, c'est le vent, c'est personne, — Je lui ai donné dix sous et je lui ai dit : — Mon enfant, quand ce n'est personne, c'est Dieu.
J'aurais pu ajouter : — Et quand c'est quelqu'un, c'est Dieu encore.
De MontrcLiil je suis allé à Crécy. Il m';i fallu faire trois bonnes lieues à pied. Les chemins sont impraticables. La loi sur les chemins vicinaux n'a encore rien caillouté par ici.
J'ai vu Crécy, j'ai visité ce sombre champ de bataille. J'ai fait le tour du vieux moulin de pierre qui marque la place où l'attaque a commencé. Je suis descendu au fond de ce vallon où les dolabres et les haches d'armes ont si rudement travaillé. Le village est assez pittoresque. J'en ai dessiné l'église, laquelle a vu la bataille. Il y a aussi, au milieu de la place du village, une vieille fontaine romane qui a dû étancher bien du sang ce jour-là. Fontaine curieuse et unique pour moi jusqu'à ce jour. Grosses nervures de briques à plein cintre. Piliers trapus en pierre avec chapiteaux sculptés. Trois étages, dont deux sont déformes.
A Bruxelles, je n'ai pas voulu voir Waterloo. J'ai jugé inutile de rendre cette visite à lord Wellington. Waterloo m'est plus odieux que Crécy. Ce n'est pas seulement la victoire de l'Europe sur la France, c'est le triomphe complet, absolu, éclatant, incontestable, définitif, souverain, de la médiocrité sur le génie. Je n'ai pas été voir le champ de Waterloo. Je sais bien que la grande chute qui a eu lieu là était peut-être nécessaire pour que l'esprit du nouveau siècle pût éclore. Il fallait que Napoléon lui fît place. C'est possible. J'irai voir Waterloo quand un souffle venu de France aura jeté bas ce lion flamand à qui saint-Louis avait déjà arraché les ongles, les dents, la langue et la couronne, et aura posé sur son piédestal un oiseau français quelconque, aigle ou coq, peu m'importe. Je n'ignore pas que tout ce que j'écris ici pourrait se traduire en un couplet de facture , mais cela m'est égal. Albertus sait bien que j'ai tout un grand côté bête et patriote. Je reviens à Crécy. J'ai donc tout vuj mais j'ai bien des fois donné au diable un grand paysan enchifrené qui me servait de guide, et qui ne savait rien, bien entendu, et qui répondait à toutes mes questions : Oui, bosieu. A quoi je répliquais : ¥ort bien, bon abi. Tout en courant dans les pierres, mes souliers de castor se sont crevés. J'ai mesuré sur-le-champ d'un œil ferme l'étendue de mon malheur. J'ai vu qu'il faudrait mettre mes bottes le lendemain. Or mes bottes me gênent.
Bernay, où je suis en ce moment, n'est qu'un hameau. Il y a six maisons. La cathédrale a quatre murs blancs, dix pieds de haut, trois fenêtres, un toit d'ardoise et un clocher qu'on dirait composé de deux soufflets, l'un horizontal, l'autre vertical. Cet heureux genre d'architecture florit et prospère dans les braves campagnes picardes, qui n'en savent pas plus long. C'est hideux.
Ce n'est donc qu'un hameau, mais le hasard a voulu que ce hameau fût situé au point précis où la diligence qui arrive de Paris a faim pour déjeuner et où la diligence qui arrive de Calais a faim pour dîner. De ces deux diligences qui arrivent là, l'une du sud, l'autre du septentrion, la bouche ouverte, il est résulté une auberge, et une fort bonne auberge, l'Hôtel de la Poste. C'est un des meilleurs logis que j'aie rencontrés sur ma route.
La basse-cour, qui est là sous ma fenêtre, est magnifique. Ce n'est pas une basse-cour, c'est un océan. Il y a là tout un monde de poules, de canards, de coqs, de vaches, de porcs, de dindons, de pigeons et de pintades qui vit bruyamment et joyeusement, sans prendre garde aux sinistres lueurs delà cuisine. De cette immense basse-cour il germe une table d'hôte colossale qui s'épanouit deux fois par jour. Hier soir lundi, le garçon me disait avoir desservi plus de cent vingt couverts depuis samedi. C'est vraiment merveille de trouver une aussi prodigieuse cuisine dans une bourgade de huit ou dix feux. Quoi qu'il en soit, et sans songer à la table d'hôte, ce monstre aux dents de requin, toutes ces omelettes, toutes ces côtelettes, tous ces jambons, tous ces salmis, grouillent, piaillent, bêlent, chantent, roucoulent, grognent, volent, marchent, nagent et flânent parmi des Alpes de fumier où les mares font des lacs; tumulte amusant pour le voyageur qui, comme moi, regarde la basse-cour pendant que le dîner cuit, et ne dédaigne pas Fielding en attendant Chevet.
Chevet ne gâte jamais le paysage. L'idée de la bécassine colore le groupe un peu sec du chasseur et du chien d'arrêt j et il y a, pour le marcheur affamé, un certain charme à penser que dans ces belles eaux vives près desquelles il se repose on pêche d'excellentes truites. Les hommes du quinzième siècle ne peignaient et ne sculptaient jamais une rivière sans en montrer les poissons. Bonne et cordiale habitude !
Au milieu de toutes ces bêtes se traîne et se prélasse, comme l'éléphant au jardin des plantes, une énorme truie pleine et prête à mettre bas. C'est plaisir de la voir se vautrer dans l'ordure. Elle est monstrueuse, elle est gaie, grasse, velue, rose et blonde. Il faut être un fier cochon pour faire la cour à une pareille créature.
Il paraît que les gendarmes et les postillons se font décrotter ici. Il y a là sous la porte un enfant qui cire une botte grande comme un homme. Tu rirais de le voir. Il peint, il frotte, il brosse, il souffle, il sue, il y va de tout cœur, il couche la botte à terre comme un canon, il la met debout comme une colonne, il en fait le tour, il entre dedans, par moments il s'y engloutit et il disparaît tout entier. On n'a jamais accompli une grande œuvre avec plus de bravoure.
Tout est bon, tout est propre, tout est riant dans cette auberge. Il y a
bien çà et là quelques légères verrues. Ils m'ont donné pour écrire une table ronde, haute et étroite, ce qui n'est pas ingénieux j ils font payer six sous trois feuilles de papierj ils sont abonnés à la Galette de France^ dont j'ai vu l'infortuné feuilleton traîner dans la cuisine, affirmant, parmi les oignons et les échalotes, que le théâtre est décidément perdu, que la belle langue française, etc., que le drame moderne, etc., grandes vérités que ce brave feuilleton disait là en français de cuisine, ce qui m'a paru de bon goût en pareil lieu. — Somme toute, excellent gîte.
J'ai demandé à la bonne grosse dame du logis : — Vous êtes légitimiste, madame.^ — Elle m'a répondu : — Hélas oui, monsieur. Il faut bien. La route de Calais souffre, voyez-vous. Il passait plus de monde ici sous les anciens Bourbons. La route de Lille nous fait du tort. Les princes d'Orléans sont toujours fourrés à Bruxelles. — D'où j'ai conclu que le rétablissement de la branche aînée était nécessaire au bonheur de la France et de la route de Calais. La dame, brave et excellente femme d'ailleurs, a réfléchi un instant et a ajouté en soupirant : — Et puis, voyez-vous, depuis 1830, il y a eu le choléra à Paris, et il est encore en Italie, ce qui fait que les anglais passent moins par ici. — Diable! ai-je répondu, je comprends que vous soyez abonnée à la Galette de France.
Pardon de toutes ces histoires de cabaret, chère amie. Mais où il n'y a ni l'océan ni les cathédrales, il faut bien parler des auberges. La tête et l'esprit ont assez bavardé, c'est maintenant le ventre qui raconte ses aventures.
Du Tréport , 6 septembre, onze heures du soir.
Je n'ai pu résister au Tréport. J'en étais trop près. Il m'attirait trop violemment, m'y voici. J'y suis arrivé cette fois à la marée basse. C'est toujours un lieu ravissant.
Hier, j'ai fait à pied une excursion au Crotoy, charmant petit port vis-à-vis Saint- Valéry, à l'embouchure de la Somme. Au moment où j'arrivais, c'était le départ des barques, chose toujours admirable et toujours nouvelle. Toutes les voiles, dessinées nettement par les angles, s'enlevaient en noir sur le ciel et sur la mer qui éblouissaient. Je t'aurais voulue là, chère amie.
J'ai revisité à Abbeville Saint- Wulfran et sa vieille façade toute rongée par la bise et par la lune. J'ai revu cette belle église avec autant de plaisir que la première fois, il y a deux ans. Elle a quelques rides de plus et je n'en ai pas de moins. - — Il y a à l'angle une sublime statue de vieillard à demi
enfoncée dans un toit. Ils ont bâti là une ignoble maison qui lui monte jusqu'à la ceinture, le vieux saint de pierre les laisse faire sans interrompre sa calme rêverie. A côté de lui, un guerrier que cette honteuse crue de tuiles semble près d'atteindre s'en dégage fièrement. Toutes ces figures sont graves et belles. Il ne faut pas les voir pourtant après celles d'Amiens.
J'ai bien employé ma journée, mon Adèle. J'ai été voir le château de Rambures, beau groupe de tours du treizième siècle. Je l'ai dessiné. La route à travers bois était charmante. Quoique fort cahoté, j'ai pu la faire en voiture. Et puis je suis venu au Tréport. J'ai laissé à ma gauche Blangy, riante petite ville cachée dans les peupliers au fond d'une superbe vallée à grands contours. J'ai également laissé de côté la route d'Aumale, qui traçait sur le revers des collines opposées le geste fulminant et tortueux de M"^ Mars dans Tisbé. J'ai traversé Gamaches. L'église a un charmant portail du quinzième siècle.
J'ai vu passer à Gamaches deux femmes qui n'étaient pas à la noce. C'étaient deux pauvres contrebandières de tabac prises sur le fait. On les menait en prison à Blangy avec leur tabac, leur déconvenue et leur charrette ornée de deux gendarmes. Je leur ai donné la monnaie que j'avais dans ma bourse.
La route de Gamaches à Eu est fort verte et fort bien entourée. Elle court gaiement le long d'une haute coHine qui va aboutir aux falaises. On rencontre de temps en temps un de ces carrés de chanvre qui ressemblent à des forêts de petits cocotiers. On se suppose géant, on est en Amérique.
Mais tu dois être bien fatiguée de cette lettre sans fin, ma pauvre amie. Je la ferme en t'embrassant, ainsi que ton père et les chers petits. — As-tu écrit à M. Naudet que j'étais absent.^ — Je ne sais encore si je passerai par Gisors. Mais écris-moi toujours là. Mon itinéraire dépendra des voitures. Je tâcherai pourtant de le diriger vers Gisors. — ■ A bientôt, mon Adèle bien-aimée. — A bientôt, ma Didine. — Mille baisers.
Dieppe, 8 septembre, 9 heures du soir.
Ceci est probablement, chère amie, l'avant-dernière lettre que tu recevras de moi. Le 12 ou le 13 au plus tard je serai à Paris près de toi, près de vous. Quelle joie de t'embrasser! Va, crois-le bien, je serai heureux, pauvre amie. Le voyage n'est qu'un étourdissement rapide. C'est à la maison qu'est le bonheur.
Chaque jour me rapproche rapidement de vous. Je suis aujourd'hui à Dieppe. J'y étais venu revoir et étudier encore le curieux bas-rehef de l'église qui figure en quelque sorte la découverte de l'Amérique. Plusieurs encombres ont retardé la voiture, de sorte que je suis arrivé trop tard. Il était sept heures du soir et l'éghse était pleine d'ombre quand j'y suis entré. Elle était d'ailleurs admirable à voir ainsi, mais le bas-relief n'offrait à l'œil qu'une croûte de pierre inégale. Impossible d'y rien distinguer. Je venais dans cette église en antiquaire , elle m'a reçu en peintre. Je ne me plains pas.
Il y a une bien belle promenade à faire à Dieppe. Je n'y ai rencontré aucun promeneur. Il faut, à la nuit tombante, suivre le quai méridional, côtoyer un groupe de maisons qui fait la tête d'une rue, et monter derrière le château par un sentier qui grimpe vers la falaise par le bord du fossé. Bien des souvenirs gisent dans ce fossé qu'ont mesuré tant de fois du regard tous ces beaux gentilshommes de la Fronde à la fois si roués et si naïfs. C'est un ravin qui entaille profondément le dos de la falaise et le long duquel descend avec un mouvement ferme et superbe le haut mur du château. Ce mur, encore festonné par endroits de vieux mâchicoulis , laisse à mi-côte une haute tour carrée et en va porter une autre jusqu'au sommet de l'escarpement. Ceci est déjà beau, mais il ne faut pas s'en contenter. Il faut gravir sur la cime même de la falaise, si l'on n'a pas trop peur des formes vagues qu'on voit sauteler lourdement sur l'herbe. Il faut avancer bravement et n'avoir pas horreur des choses de l'ombre. Quand on sera en haut, on verra.
J'y étais tout à l'heure j je m'étais avancé au bord de la falaise, quelques pas au delà d'une vieille barrière de bois qu'on a mise là sans doute pour les vaches, car je n'y ai pas vu un être humain. A ma droite, un peu au-dessous de moi, le château avec ses toits et ses tourelles faisait un bloc de ténèbres. Quand même une grosse douve ne me l'eût pas cachée, il m'eût
été impossible de distinguer la jolie fenêtre de la Renaissance par où s'était enfuie, il y a bientôt deux cents ans, cette belle madame de Longueville qui était de si bon conseil dans l'occasion et qui avait, dit M. de Retz, une charmante langueur naturelle avec des réveils lumineux et surprenants.
Au-dessous et au delà du château, un abîme j et dans cet abîme quelques lignes confuses d'ombres et de reflets se coupant à angles droits avec trois ou quatre étoiles rouges éparses et comme noyées dans ce labyrinthe de formes indécises.
C'était Dieppe. A gauche, la mer, la mer infinie, calme, grise, verte, vitreuse, et sur la mer, dispersés à tous les bouts de l'horizon, une vingtaine de bateaux pêcheurs pareils à des points noirs qui commencent à avoir une forme en courant silencieusement sur ce miroir livide comme de gros moucherons. Au-dessus de tout cela, un ciel crépusculaire que couvraient de grands nuages sombres crevés çà et là d'une flaque de lumière pâle. La marée montait avec sa rumeur sinistre, par moments un éclat de voix venait de la ville, derrière moi une vache mugissait je ne sais où, de temps en temps le vent faisait sur la mer le bruit d'un immense rideau qu'on secoue. C'était extraordinaire. Rien ne laisse à l'âme une impression à la fois plus vague et plus poignante que les espèces de rêves qui se dégagent parfois de la réalité.
On marche dessus, ils flottent autour de vous.
En redescendant, je me suis promené dans le port. J'ai causé avec un douanier qui surveillait le déchargement d'un navire. Ce navire venait de la Baltique, de Stettin, apporter à Dieppe, quoi.? du bois de chauffagej et, ce qui n'est pas moins étrange, c'est qu'il ne remporte rien, absolument rien que des galets dont il fait son lest et qu'il est obligé de jeter plus tard. Ce pauvre port de Dieppe est bien déchu. Il est peut-être le plus amoindri de nos ports de la Manche qui tendent tous à s'engraver.
Ma journée d'hier, chère amie, a été bien remplie. J'étais au Tréport, je voulais voir le point précis où finit la dune et où commence la falaise. Belle promenade, mais pour laquelle il n'y a que le chemin des chèvres et qu'il fallait faire à pied. J'ai pris un guide et je suis parti. Il était midi. A une heure j'étais au sommet de la falaise opposée au Tréport. J'avais franchi l'espèce de dos d'âne de galets qui barre la mer et défend la vallée au fond de laquelle se découpent les hauts pignons du château d'Euj j'avais sous mes pieds le hameau qui fait face au Tréport.
La belle église du Tréport se dressait vis-à-vis de moi sur sa colline avec toutes les maisons de son village répandues sous elle au hasard comme un tas de pierres écroulées. Au delà de l'église se développait l'énorme muraille des falaises rouillées, toute ruinée vers le sommet et laissant crouler par ses brèches de larges pans de verdure. La mer, indigo sous le ciel bleu, poussait
dans le golfe ses immenses demi-cercles ourlés d'écume. Chaque lame se dépliait à son tour et s'étendait à plat sur la grève comme une étoffe sous la main d'un marchand. Deux ou trois chasse-marées sortaient gaîment du port. Pas un nuage au ciel. Un soleil éclatant.
Au-dessous de moi, au bas de la falaise, une volée de cormorans péchait. Ce sont d'admirables pêcheurs que les cormorans. Ils planent quelques instants, puis ils fondent rapidement sur la vague, en touchent la cime, y entrent quelquefois un peu, et remontent. A chaque fois ils rapportent un petit poisson d'argent qui reluit au soleil. Je les voyais distinctement et de très près. Ils sont charmants quand ils ressortent de l'eau, avec cette étincelle au bec.
Ils avalent le poisson en remontant, et recommencent sans cesse. Il m'a paru qu'ils déjeunaient fort bien.
Moi j'avais mal déjeuné par parenthèse. Comme c'était un port de mer, j'avais mangé du beefsteack bien entendu, mais du beefsteack remarquablement dur. A la table d'hôte, où les plaisanteries sont rarement neuves, on le comparait à des semelles de bottes. J'en avais mangé deux tranches, et pour cela j'étais fort envié à la table d'hôte, l'un enviait mon appétit, l'autre mes dents. J'étais donc comme un homme qui a mangé à son déjeuner une paire de souliers. Moi, j'enviais les cormorans.
Une heure après, toujours par le sentier tortueux de la falaise, j'approchais du Bourg-d'Ault, but principal de ma course. A un détour du sentier, je me suis trouvé tout à coup dans un champ de blé situé sur le haut de la £daise et qu'on achevait de moissonner. Comme les fleurs d'avril sont venues en juin cette année, les épis de juillet se coupent en septembre. Mais mon champ était délicieux, tout petit, tout étroit, tout escarpé, bordé de haies et portant à son sommet l'océan. Te figures-tu cela.^* vingt perches de terre pour base, et l'océan posé dessus. Au rez-de-chaussée des faucheurs, des glaneuses, de bons paysans tranquilles occupés à engerber leur blé, au premier étage la mer, et tout en haut, sur le toit, une douzaine de bateaux pêcheurs à l'ancre et jetant leurs filets. Je n'ai jamais vu de jeu de la perspective qui fût plus étrange. Les gerbes faites étaient posées debout sur le sol, si bien que pour le regard leur tête blonde entrait dans le bleu de la mer. A la ligne extrême du champ une pauvre vache insouciante se dessinait paisiblement sur ce fond magnifique. Tout cela était serein et doux, cette églogue faisait bon ménage avec cette épopée. Rien déplus frappant, à mon sens, rien de plus philosophique que ces sillons sous ces vagues, que ces gerbes sous ces navires, que cette moisson sous cette pêche. Hasard singulier qui superposait les uns aux autres, pour faire rêver le passant, les laboureurs de la terre et les laboureurs de l'eau.
Au sortir de ce champ, la scène changeait encore. Le ravin où je marchais se fermait d'un côté, se déchirait brusquement de l'autre, et je ne voyais plus que la terre, la riche terre de Normandie, les plaines à perte de vue que termine un liseré violet, et au loin les têtes rondes des pommiers. Car c'est encore là une de ces harmonies qu'on rencontre partout à chaque pas, le pommier est une pomme. La forme du poirier s'allonge un peu.
Mon guide était un homme d'Etretat, et ne connaissait pas mieux le chemin que moi. Un moment nous avons marché au hasard. Heureusement nous avons vu venir vers nous, à une intersection de sentiers, un gros fagot de bois sec qui avait deux pieds. C'était un pauvre vieillard, plié en deux sous son fardeau bien plus composé encore d'années que de broussailles. Ce vieux brave homme nous a remis dans notre chemin, ce qui fait que j'ai payé deux guides. L'autre se bornait à me donner de sages conseils.
J'ai demandé au vieux fagotier quel âge il avait. Quatrevingt-deux ans. C'est un âge qu'ils atteignent aisément, hommes et femmes, dans ces pauvres hameaux qui nous font tant de pitié. Et pourtant le travail les courbe, le vent les hâle, le soleil les ride, et ils nous semblent vieux à quarante ans. Au fond, à soixante ans ils sont moins vieux que nous à trente. On s'use moins vite par le dehors que par le dedans.
A deux heures et demie, j'entrais au Bourg-d'Ault. On passe quelques maisons, et tout à coup on se trouve dans la principale rue, dans la rue mère d'où s'engendre tout le village, lequel est situé sur la croupe de la falaise. Cette rue est d'un aspect bizarre. Elle est assez large, fort courte, bordée de deux rangées de masures, et l'océan la ferme brusquement comme une immense muraille bleue. Pas de rivage, pas de port, pas de mâts. Aucune transition. On passe d'une fenêtre à un flot.
Au bout de la rue en efl-et on trouve la falaise, fort abaissée, il est vrai. Une rampe vous mène en trois pas à la mer, car il n'y a là ni golfe, ni anse, pas même une grève d'échouage comme à Etretat. La falaise ondule à peine pour le Bourg-d'Ault.
C'est alors que je me suis expliqué le bruit furieux de serrurerie qui m'avait assourdi en entrant dans le village. Ferri rigor, comme dirait Virgile ou Chariot. Les gens du Bourg-d'Ault ne pouvaient être marins ni pêcheurs, ils n'avaient pas de port. Ils se sont faits serruriers. Ils y réussissent, ma foi, car ils ont un gros commerce avec le centre de la France, et ils se vengent de Neptune en lui faisant un tapage infernal aux oreilles.
Il s'envole perpétuellement du Bourg-d'Ault une noire nuée de serrures qui va s'abattre à Paris sur vos portes, mesdames.
En examinant la rue j'ai amnistié les masures. Il y a là deux maisons
curieusesî une, à droite, du quatorzième siècle, l'autre, à gauche, du seizième. Sur la première, j'aurais voulu avoir le temps de dessiner les bouts de poutres qui sont énormes et sculptés en têtes presque égyptiennes. La seconde a des détails ravissants. Les charpentes de la façade ont à de certains endroits des arabesques du goût le plus ferme et le plus pur. La maison du quatorzième siècle est en face. On dirait l'Egypte et l'Italie qui se regardent. Sur celle du seizième siècle, en ne s'arrêtant pas (sans les dédaigner toutefois) aux masques grotesques qui mordent le bout des volutes pour amuser les matelots, on trouve des figures, deux surtout, pleines de style et qui ont pour chevelure et pour collerettes des rinceaux exquis. C'est vraiment une charmante apparition. On est au milieu d'un misérable tas de cabanes, dans une rue à peine pavée, à soixante lieues de Rubens, à quatre cents lieues de Raphaël, à six cents lieues de Phidias, à deux pas d'un huissier qui s'appelle M. Beauvisage, on n'a dans la tête qu'une musique de limes, de scies et d'enclumes, on se retourne, et voilà que l'art vient s'épanouir sur la poutre d'une masure, et vous sourit. — Il est vrai que l'océan est là. Partout où est la nature, sa fleur peut pousser, et la fleur de la nature, c'est l'art.
Il n'y a pas que ces deux maisons au Bourg-d'Ault. Il y a aussi une vieille belle église, bien vieille et bien belle, germée au douzième siècle et éclose au quinzième. On la réparait quand j'y suis entré. Deux maçons rampaient à plat ventre sur une échelle appliquée au toit. Dieu veuille qu'on ne la gâte pas !
Comme les maçons y étaient, on m'a refusé l'entrée du clocher, qui est fort haut placé, et doit avoir une vue admirable. J'ai eu beau insister.
Ce qui m'amenait au Bourg-d'Ault, c'est que c'est là que la falaise commence. Pour mon guide, qui était d'Étretat et qui, bien entendu, faisait de sa bourgade le centre du monde, c'est au Bourg-d'Ault que la falaise finit. — Voyez, monsieur, me disait-il, d'une manière assez pittoresque en me montrant la côte qui s'abaissait jusqu'aux plaines, elle finit en sifflet
J'ai fait quelques pas sur les galets du Bourg-d'Ault, puis je suis remonté dans le village pour redescendre avec la falaise dans les plaines de sable où les dunes viennent aboutir de leur côté.
La mer ronge perpétuellement le Bourg-d'Ault. Il y a cent cinquante ans, c'était un bien plus grand village qui avait sa partie basse abritée par une falaise au bord de la mer. Mais un jour la colonne de flots qui descend la Manche s'est appuyée si violemment sur cette falaise qu'elle l'a fait ployer. La falaise s'est rompue et le village a été englouti. Il n'était resté debout dans l'inondation qu'une ancienne halle et une vieille église dont ofi voyait encore le clocher battu des marées quelques années avant la Révolution,
quand les vieilles femmes qui ont aujourd'hui quatrevingts ans étaient des marmots roses.
Maintenant on ne voit plus rien de ces ruines. L'océan a eu des vagues pour chaque pierre; le flux et le reflux ont tout usé, et le clocher qui avait arrêté des nuages n'accroche même plus aujourd'hui la quille d'une barque.
Ne pouvant voir cette église évanouie, j'ai visité l'autre avec soinj l'intérieur du moins, car je viens de te dire ma déconvenue du clocher. Quelques chapiteaux curieux, quelques frises délicates, et d'horribles peintures à accrocher sur les échoppes, voilà tout ce que renferme l'église. Elle est entourée de tombes. Ces petits monuments lugubres poussent volontiers à l'ombre des églises, comme les superstitions autour de la religion. Pourtant les unes ne contiennent que la cendre et la mort, l'autre contient la vie.
Depuis la catastrophe du bas village, tout le Bourg-d'Ault s'est réfugié sur la falaise. De loin tous ces pauvres toits pressés les uns sur les autres font l'efl^et d'un groupe d'oiseaux mal abrité qui se pelotonne contre le vent. Le Bourg-d'Ault se défend comme il peut, la mer est rude sur cette côte, l'hiver est orageux, la falaise s'en va souvent par morceaux. Une partie du village pend déjà aux fêlures du rocher.
Ne trouves-tu pas, chère amie, qu'il résulte une idée sinistre de ce village englouti et de ce village croulant.^ Toutes sortes de traditions pleines d'un merveilleux effrayant ont germé là. Aussi les marins évitent cette côte. La lame y est mauvaise j et souvent, dans les nuits violentes de l'équinoxe, les pauvres gens du Tréport qui vont à la pêche dans leur chasse-marée, en passant sous les sombres falaises du Bourg-d'Ault, croient entendre aboyer vaguement les guivres de pierre qui regardent éternellement la mer du haut des nuées, le cou tendu aux quatre angles du vieux clocher.
Cet endroit est beau. Je ne pouvais m'en arracher. C'est là qu'on voit poindre et monter cette haute falaise qui mure la Normandie, qui commence au Bourg-d'Ault, s'échancre à peine pour le Tréport, pour Dieppe, pour Saint- Valery-en-Caux, pour Fécamp, où elle atteint son faîte culminant, pour Etretat où elle se sculpte en ogives colossales, et va expirer au Havre, au point où s'évase cet immense clairon que fait la Seine en se dégorgeant dans la mer.
Où naît la falaise, la dune meurt. La dune meurt dignement dans une grande plaine de sable de huit lieues de tour qu'on appelle le désert et qui sépare le Bourg-d'Ault, où la falaise commence, deCayeux, village presque enfoui dans les sables, où finit la dune.
Il m'a fallu traverser ce désert à pied. Le nom n'est, en vérité, pas trop grand pour la chose. Figure-toi, chère amie, une immense solitude bornée
à l'horizon par de vagues collines. Pas un homme, pas une cabane, pas un arbre. On marche ainsi trois grandes heures. La mer se rue souvent sur ces plaines et jette sur le sommet de toutes les basses ondulations de sable dont elle est formée comme une lèpre de galets. Dans les petites vallées que ces ondulations laissent entre elles, il pousse un gazon maigre et court. Rien dans ces landes ne rappelle la vie dont nous vivons et le monde auquel nous tenons, si ce n'est une batterie qu'on rencontre de distance en distance au bord de la mer avec quelques canons qui font ce qu'ils peuvent pour avoir un air de force et de puissance; mais à chaque marée l'océan crache dessus.
A six heures, j'entrais à Cayeux. J'étais vraiment las. Depuis midi je marchais au soleil dans les sables et dans les galets. A Cayeux, j'ai quitté mon guide, je l'ai payé et je lui ai indiqué son chemin pour s'en revenir.
J'ai eu là un bonheur. Il me restait deux lieues à faire à pied pour gagner Saint- Valery-sur-Somme, et j'en étais effrayé. Je rêvais assez mélancoliquement à cette route, tout en suivant la trace de petites croix que les pattes d'un pigeon avaient laissées sur le sable. En ce moment-là un bon gros fermier passait dans sa carriole, il m'a aperçu au milieu des monticules de poussière impalpable où s'enlisent les masures de Cayeux; il paraît que je lui ai plu, et il m'a offert l'hospitalité dans sa carriole. Il allait comme moi à Saint- Valéry. J'ai accepté vivement, et puis il s'est trouvé que c'était de la vraie hospitalité, plante fort rare; car lorsque j'ai voulu offrir un prix quelconque à ce brave homme, il s'est presque offensé. J'ai dû me résigner à voyager gratis. Cela ne m'était pas encore arrivé.
Le cheval trottait rapidement, la route était redevenue bonne; avant sept heures nous descendions à Saint- Valéry. Là j'ai quitté mon excellent fermier. J'arrivais à temps pour prendre la patache qui va à Abbeville.
Le port de Saint- Valéry était charmant au crépuscule. On distinguait au loin les dunes du Crotoy et, comme une nébulosité blanchâtre, les vieilles tours arrachées et démolies au pied desquelles j'avais dessiné deux jours auparavant.
Au premier plan, à ma droite, j'avais le réseau noir et inextricable des mâts et des cordages. La lune, qui se couchait hier une heure après le soleil, descendait lentement vers la merj le ciel était blanc, la terre brune, et des morceaux de lune sautaient de vague en vague comme des boules d'or dans les mains d'un jongleur.
Un quart d'heure après j'étais en route pour Abbeville. J'ai toujours aimé ces voyages à l'heure crépusculaire. C'est le moment où la nature se déforme et devient fantastique. Les maisons ont des yeux lumineux, les ormes ont des profils sinistres ou se renversent en éclatant de rire, la
plaine n'est plus qu'une grande ligne sombre où le croissant de la lune s'enfonce par la pointe et disparaît lentement, les javelles et les gerbes debout dans les champs au bord du chemin vous font l'effet de fantômes assemblés qui se parlent à voix basse; par moments on rencontre un troupeau de moutons dont le bçrger, tout droit sur l'angle d'un fossé, vous regarde passer d'un air étrange; la voiture se plaint doucement de la fatigue de la route, les vis et les écrous, la roue et le brancard poussent chacun leur petit soupir aigu ou grave; de temps en temps on entend au loin le bruit d'une grappe de sonnettes secouée en cadence, ce bruit s'accroît, puis diminue et s'éteint, c'est une autre voiture qui passe sur quelque chemin éloigné. Où va-t-elle.'* d'où vient-elle.^ la nuit est sur tout. A la lueur des constellations qui font cent dessins magnifiques dans le ciel, vous voyez autour de vous des figures qui dorment et il vous semble que vous sentez la voiture pleine de rêves.
Pardon, chère amie, je t'écris toutes mes impressions. Comme elles viennent à moi, elles s'en vont vers toi. Toutes mes sensations comme tous mes sentiments sont à toi.
A onze heures du soir j'étais à Abbeville.
Mon projet était de retourner aujourd'hui par mer à Etaples. Il m'a fallu y renoncer. Les heures de la marée ne s'accommodaient pas avec ma fantaisie. Je ne t'ai pas assez parlé de ce joli hameau d'Etaples. Il y a là une auberge comme je les aime, une petite maison propre, honnête, bourgeoise, deux hôtesses qui sont deux sœurs, jeunes encore, fort gracieuses vraiment, de fort bons soupers de gibier et de poisson, et sur la porte un lion d'or qui a un air tout doux et tout pastoral, comme il convient à un lion mené en laisse par deux demoiselles. Les deux maîtresses du logis font bâtir en ce moment, elles agrandissent leur maison. C'est de la prospérité. J'en ai été charmé.
Je n'ai pas trouvé de meilleure auberge dans toute la Belgique. J'excepte pourtant Louvain et Furnes. A Louvain, c'est l'hôtel du Sauvage, tenu par une brave grosse châtelaine flamande, la cordialité même. A Furnes, c'est l'hôtel de la Noble Kose, vieux nom de senteur allemande qui m'avait attiré. L'hôtesse ici est une jeune fîUe, fîlle des maîtres du logis, jolie et modeste, et pourtant accueillant bien, sans mines et sans pruderie. On ne voit pas ses vieux parents. C'est elle qui fait tout dans la maison et qui gouverne le groupe grossier des servantes comme une petite fée. Elle a un air de dignité singulière que rehausse sa grande jeunesse. Je lui disais entre autres fadaises que la noble rose n'était pas seulement sur son enseigne.
C'est pourtant dans cette charmante auberge que s'est nouée et dénouée une hideuse aventure. Te souviens-tu du procès de ce Mark et de cet
Armand qui avaient assassiné une femme dans les dunes, dans ces mêmes dunes où j'ai fait une si riante promenade, et qui l'y avaient ensevelie ? C'est de l'auberge de Furnes, la Noble Kose, qu'ils étaient partis, pour se promener, disaient-ils, avec cette pauvre jeune femme, qui était mariée à l'un deux. Le soir, ils revinrent sans elle et se hâtèrent de partir pour la France, Mais ils avaient oublié quelque chose, leur bourse, je crois, dans l'auberge 5 ce qui les força de rétrograder, croyant d'ailleurs leur crime bien enfoui. Mais la mer avait son rôle dans ce drame fatal, elle était montée cette nuit-là jusqu'à la dune et avait déterré la femme morte, si bien qu'au même jour, au même instant, la providence amenait d'un côté, à l'auberge de la Noble Rose, la civière où était le cadavre, et de l'autre main la diligence qui portait les assassins. Au moment où ils arrivèrent, le bourgmestre interrogeait le maître de l'auberge sur les deux étrangers inconnus, meurtriers présumés de cette femme; il n'eut qu'à se retourner vers les voyageurs qui descendaient de la diligence pour dire : — Les voici.
C'étaient deux comédiens. L'un deux. Mark, homme d'une figure assez belle, quoique sinistre, avait joué le duc de Raguse à l'Odéon dans le Napoléon de Dumas. C'était le fanfaron , l'homme fort, l'inventeur du crime; Armand, caractère faible, obéissait. Aux assises, Mark, bâtard d'un ministre, disait-on , fut hautain et hardi, Armand pâle et abattu. Ils furent condamnés. Le brave mourut en lâche, et le lâche en brave. — Toute cette histoire a tourné autour de la Noble Rose.
Ne pouvant aller à Étaples, j'ai changé mon itinéraire, et je suis venu à Dieppe. Ce matin je déjeunais à Eu. L'église méritait bien d'être vue deux fois. C'est une belle nef et qui fait de loin un superbe profil à la ville. L'église du collège lui ressemble beaucoup à distance, et, quand on arrive par la route d'Aumale, on voit l'une derrière l'autre ces deux églises, la petite répétant la grande, comme un écho.
Pendant que j'attendais mon déjeuner, je voyais la cuisinière soigner avec inquiétude je ne sais quel ragoût composé d'orties blanches mêlées de jaunes d'œufs écrasés et cuites à petit feu. Je lui ai demandé pour qui ces épinards. Elle m'a répondu : Pour mes dindons. Et puis elle m'a expliqué la chose. Ces dindons sont des dindonneaux. Rien n'est plus difficile à élever qu'un dindon, etc. Je l'ai suivie quand elle leur a porté leur déjeuner, et j'ai écouté avec grand plaisir la conversation de ces messieurs, qui valait, je t'assure, bien des conversations de table d'hôte. — Souvent les hommes gloussent et les bêtes parlent.