‹ En voyage (volume 2)Chapitre 32 sur 107 · BERNE. — LE RIGI. 20I · texte numérisé non relu

BERNE. — LE RIGI. 20I

Charles le Téméraire se levaient dans mon esprit plus haut que le mont Pilate et complétaient cet horizon de grandes montagnes et de grands événements.

J'avais encore sous les yeux Frutigen d'où fut chassé le bailli de Tellenburgj — l'Entlebuch, où l'on cueille le rosage des Alpes, où les paysans ont les jeux de la Grèce et chantent tous les ans leur chronique scandaleuse et secrète du Hirsmontag; — à l'est, Berne, qui a vu la première bataille des suisses opprimés, Donnerbûhl, en 1291; — au nord. Baie, qui a vu la dernière victoire des suisses libres, Dornach, en 1499.

De l'est au nord, je voyais courir toutes les Alpes calcaires depuis le Sentis jusqu'à la Yungfrauj au midi surgissaient pcle-mcle, d'une façon terrible, les grandes Alpes granitiques.

J'étais seul, je rêvais, — qui n'eût rêvé.^ — et les quatre géants de l'histoire européenne venaient comme d'eux-mêmes devant l'œil de ma pensée se poser debout aux quatre points cardinaux de ce colossal paysage : Annibal dans les Alpes allobroges, Charlemagne dans les Alpes lombardes, César dans l'Engadine, Napoléon dans le Saint-Bernard.

Au-dessous de moi, dans la vallée, au fond du précipice, j'avais Kûssnacht et Guillaume Tell.

Il me semblait voir Rome, Carthage, l'Allemagne et la France, représentées par leurs quatre plus hautes figures, contempler la Suisse personnifiée dans son grand homme; eux capitaines et despotes, lui pâtre et libérateur. C'est une heure grave et pleine de méditations que celle où l'on a sous les yeux la Suisse, ce nœud puissant d'hommes forts et de hautes montagnes, inextricablement noué au milieu de l'Europe, qui a ébréche la cognée de l'Autriche et rompu la formidable épée de Charles le Téméraire. La providence a fait les montagnes, Guillaume Tell a fait les hommes.

Comment ai-je passé toute cette journée sur le sommet du Rigi •'^ je ne sais. J'ai erré, j'ai regardé, j'ai songé. Je me suis couché à plat ventre au bord du précipice et j'ai avancé la tête pour fouiller du regard dans l'abîme ^ j'ai fait à vol d'oiseau la visite de Goldau; j'ai jeté quelques pierres dans le trou qu'ils appellent Kessisbodenloch , mais je dois dire que je ne les ai pas vues ressortir par le bas de la montagne; j'ai acheté un couteau de bois sculpté à un montagnard; je suis monté sur l'observatoire et de là j'ai dessiné le Mythen, prodigieux cône de granit au sommet duquel il v a une pièce rougeâtre qui fait que le Mythen semble avoir été raccommodé avec du ciment romain comme le pyramidion de Luxor. Vu du Rigi, le Mythen a la forme exacte des pyramides d'Egypte. Seulement Chéops disparaîtrait dans son ombre, comme la tente du bédouin disparaît dans l'ombre de Chéops, comme Rhamsès disparaît dans l'ombre de Jéhovah.

i:n voyage. — II. 14

Pendant que je dessinais, le Rigi-Kulm s'est peuplé. Les premiers visiteurs ont gravi la montagne par le chemin d'Art, qui est plus escarpé, mais qui a plus d'ombre que le chemin de Weggis, où j'avais eu à lutter contre le soleil et le sirocco.

C'étaient de jeunes étudiants allemands, le sac sur le dos, le bâton à la main, la pipe de faïence peinte à la bouche, qui sont venus s'asseoir à côté de moi avec leur air à la fois penseur et naïf. Puis une jolie anglaise blonde est montée sur l'observatoire. Elle arrivait de Lombardie et était parvenue à Lucerne par le Saint-Gothard. Les étudiants, qui étaient descendus en Suisse par Zurich et par Schwyz, parlaient de Rapperschwyl, de Herrliberg et d'Atîholtern j l'anglaise s'extasiait avec une petite voix mélodieuse sur Giamaglio, Bucioletto, Rima et Rimella.

Tout cela c'est la Suisse. Les voyelles et les consonnes se partagent la Suisse de même que les fleurs et les rochers. Au nord, où est l'ombre, où est la bise, où est la glace, les consonnes se cristallisent et se hérissent pêlemêle dans tous les noms des villes et des montagnes. Le rayon du soleil fait éclore les voyelles; partout où il frappe, elles germent et s'épanouissent en foule; c'est ainsi qu'elles couvrent tout le versant méridional des Alpes. Elles s'éparpillent gaiement sur toutes ces belles pentes dorées. Le même sommet, le même rocher, ont dans leur côté sombre des consonnes, dans leur côté éclairé des voyelles. La formation des langues apparaît à nu dans les Alpes, grâce à la position centrale de la chaîne. Il n'y a qu'une montagne, le Saint-Gothard, entre Teûfelsbrûcke et Airolo.

Vers cinq heures et demie, les visiteurs ont surgi presque à la fois de toutes parts, à pied, à cheval, à âne, à mulet, en chaise à porteurs; des anglais enfouis sous des carricks, des parisiennes en châles de velours, des malades qui passent l'été à la maison des bains froids; un sénateur de Zurich chassé par la petite révolution d'il y a huit jours; un commis voyageur français disant qu'il avait visité Chillon et la prison oh efî mort Bolivar, etc. A deux heures j'étais arrivé seul; à six heures nous étions soixante.

Cette grosse foule, comparée à cette chétive auberge, émut un des jeunes allemands, qui me déclara solennellement que nous allions tous mourir de faim.

En ce moment l'abîme devenait magnifique. Le soleil se couchait derrière la crête dentelée du Pilate. Il n'éclairait plus que les sommets extrêmes de toutes les montagnes, et ses rayons horizontaux se posaient sur ces monstrueuses pyramides comme des architraves d'or. Toutes les grandes vallées des Alpes se remplissaient de brumes. C'était l'heure où les aigles et les gypaètes reviennent à leurs nids.

Je m'étais avancé jusqu'au bord du précipice que domine la croix et qui

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