‹ En voyage (volume 2)Chapitre 36 sur 107 · MIDI DE LA FRANCE ET BOURGOGNE · texte numérisé non relu

MIDI DE LA FRANCE ET BOURGOGNE

— ALBUMS

2j septembre.

Arriver à Avignon par un beau soleil couchant d'automne, c'est une admirable chose. L'automne, le soleil couchant, Avignon, ce sont trois harmonies.

La ville des papes s'en va, elle aussi} l'année de Pierre, cette année qui devait être un cycle, est à son automne j le soleil catholique, qui s'est levé dans Avignon comme dans Rome, est à son couchant.

De loin, l'admirable ville, qui a quelque chose du destin de Rome, a quelque chose de la forme d'Athènes. Ses murailles, dont la pierre est dorée comme les ruines augustes du Péloponèse, ont un reflet de la beauté grecque. Comme Athènes, Avignon a son acropolisj le château des papes est son parthénon.

Les collines sont calcaires, les toits sont italiens, ce qui enveloppe la ville d'un horizon plein de tons chauds et de lignes droites, que coupent dans le lointain des groupes de grosses tours rondes. A mesure que vous avancez, le mouvement du bateau à vapeur en marche fait que ces groupes de tours se décomposent et se recomposent, aux rayons du soleil, sans jamais rien perdre de leur unité pittoresque et sévère, comme si Poussin lui-même les dérangeait et les remettait en place.

Quand on approche de la ville, la figure" grecque et antique de la vieille Avignon se modifie, sans disparaître pourtant, et l'idée catholique prend forme et se fait jour. Les clochers se multiplient; les aiguilles gothiques percent ce magnifique entassement d'architraves; le château des papes devient pour le regard une sorte de cathédrale romane gigantesque, qui a sept ou huit tours énormes pour façade et une montagne pour abside. Des ogives se dessinent çà et là dans l'enceinte fortifiée; des ailerons arabes s'attachent aux deux côtés des massives portes-donjons ; vers le haut des murs apparaissent des meurtrières d'une forme remarquable : la meurtrière des papes est une croix 4*.

Tout cela, c'est de la grandeur ajoutée à de la grandeur; comme je l'ai dit plus haut, c'est Rome surgissant cians Athènes. La meurtrière elle-miême ne choque pas. La tiare était casque par un côté. Jules II, qui fut évèque d'Avignon avant d'être pape, l'a souvent montrée de ce côté-là aux rois de l'Europe. La croix cathohque n'est pas seulement une croix ; elle est quelquefois un marteau; elle est quelquefois une épée.

Maintenant que le flot se retire d'elle, Avignon n'est plus qu'une petite ville, mais c'est une petite ville d'un aspect colossal.

J'y suis arrivé vers le soir. Le soleil venait de disparaître dans une brume ardente; le ciel avait déjà ce bleu vague et clair qui fait si divinement resplendir Vénus ; quelques têtes d'hommes, brunes et hâlées, se montraient sur les hautes murailles comme dans une ville turque; une cloche tintait, des bateliers chantaient sur le Rhône, quelques femmes pieds nus couraient vers le port; je voyais par une porte ogive monter dans une rue étroite un prêtre portant le viatique, précédé d'un bedeau chargé d'une croix et suivi d'un fossoyeur chargé d'une bière; des enfants jouaient sur des pierres à fleur d'eau au bas du quai; et je ne saurais dire quelle impression résultait pour moi de la mélancolie de l'heure mêlée au grandiose du spectacle.

Avignon se meurt comme Rome, de la même maladie que Rome, avec autant de majesté que Rome.

Pourtant, si vous voulez conserver l'impression entière, si vous voulez emporter dans votre esprit, dans votre cœur peut-être, Avignon vierge et vénérée, si vous voulez qu'aucun sentiment moindre ne trouble en vous les hautes pensées qui sortent delà contemplation de cette ville, n'abordez pas, n'entrez pas dans Avignon, passez en toute hâte, descendez le Rhône, gagnez Beaucaire ou Marseille, une cité marchande quelconque, et de là retournez-vous vers Avignon pour l'admirer.

Si vous persistez, si vous oubliez cette importante vérité que le voyageur ne connaît jamais des mœurs d'une ville que leur côté hideux, l'hospitalité

vendue, la domesticité momentanée et spoliatrice, l'auberge en un mot, et qu'il n'expérimente jamais la maison cordiale, gratuite, amicale et bienveillante, si vous voulez à toute force dormir, boire et manger dans cette citéspectre qu'on appelle Avignon, si vous lui manquez de respect à ce point, voici ce qui vous arrivera, voici ce qui m'est arrivé.

Vous abordez, le bateau touche le quai, on jette la planche, vous prenez votre sac de nuit (je suppose que vous savez voyager et que vous ne vous enibarrassez que d'un sac de nuit), vous donnez votre carte et vous sautez à terre. Vous êtes leste, joyeux, épanoui, vous regardez les ogives des tours, et vous n'avez pas même vu les horribles figures qui bordaient le quai et qui vous attendaient à votre descente. Vous voilà parmi elles cependant, elles vous entourent, elles vous tiraillent, elles vous assourdissent, et vous êtes bien obligé de vous apercevoir que vous êtes au milieu des portefaix d'Avignon. Or, vous allez savoir ce que c'est que les portefaix d'Avignon.

Ce sont des espèces de géants mal taillés, laids, trapus, robustes, carrés, velus, odieux à voir. Ils s'emparent de vous, vous coudoient en tumulte et vous disent avec un affreux patois et un affreux sourire obligeant : — Monsieur a-t-il du bagage.^ — Vous répondez innocemment oui^ et vous montrez votre sac de nuit. — ^Que ça! répliquent les colosses charabia, c'elî bon pour un vieillard ou pour un enfant. Et ils vous considèrent, vous et votre bissac, avec un inexprimable dédain.

Comme il est toujours désagréable de traverser une ville, sans savoir où l'on va, avec une sacoche sur l'épaule, vous attendez qu'un de ces drôles prenne votre bagage. Personne n'y touche. Vous cherchez des yeux un enfant ou un vieillard. Aucun ne se présente. Vous prenez votre parti, et vous décampez bravement par la ville cherchant un gîte, votre paquet sous le bras. A peine avez-vous fait trois pas qu'un des géants court à vous, vous arrache votre fardeau et se met à marcher devant vous. Vous le suivez. En deux minutes il est à la porte d'un hôtel.

Si c'est V hôtel du PaIais-Ko)/aI jVhotclicr vous examine de la tête aux pieds, reconnaît que vous avez une casquette sur la tête, des bottes poudreuses aux pieds, un sac de nuit pour tout bagage, juge d'un coup d'oeil le gibier maigre et méprisable, et vous déclare qu'il n'a plus de chambre. Notez que son auberge est déserte. Si c'est Vhotel de l'Europe, qui est en face, le maître vous admet et vous conduit silencieusement à une chambre quelconque.

Votre portefaix est toujours là. Il faut le payer. Il peut arriver que les innombrables pourboires de la journée aient épuisé votre monnaie et qu'il ne vous reste plus que des pièces d'or dans votre bourse. Vous vous tournez tout naturellement vers l'hôtelier avienonnais et vous dites en lui montrant

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le porte-balle avignonnais : Faites donner cjuin^^' som a cet homme. Ici la scène change. L'hôtelier vous regarde d'un air effaré et conclut de ces quatre petits mots que vous n'avez pas d'argent. Rien de grotesque comme un nuage de ce genre sur une figure d'aubergiste. Son œil va tour à tour avec anxiété de votre sac de nuit à vous, de vous à votre sac de nuit, et le stupide portefaix broche sur le tout. Comme vous avez faim, comme vous tenez à coucher quelque part, vous ne vous fâchez pas, vous tirez un napoléon de votre poche et vous dites à l'hôtelier : Changez-moi ceci. Un moment après, l'hôtelier revient avec la monnaie, rassuré et piteux. Alors vous prenez dans le tas quinze sous, et pour les trois chemises qu'il a portées et pour les trois pas qu'il a faits, vous les donnez au portefaix.

Ici autre péripétie. Le géant refuse. — Ce n'elî pas asse'r, dit-il. Vous êtes légèrement surpris. Ah bah! pensez-vous, c'est un sauvage qui ne connaît pas le prix de l'argent j et vous lui donnez vingt sous. — Il me faut trente som, dit l'homme.

Je suis assez indifférent à l'endroit des pièces de trente sous, indifférent comme un millionnaire, indifférent comme un poëte, quoique je ne sois ni poëte ni millionnaire. Cependant je déclare qu'une pièce de trente sous m'a quelquefois donné de la colère pour toute ma vie. Je me souviendrai jusqu'à mon dernier jour de la pièce de trente sous d'Avignon.

Vous essayez quelques observations : — Comment! pour trois pas! pour un paquet qui pèse trois livres! Mais pour quinze sous un commissionnaire traverse tout Paris les crochets sur le dos! mais, mon drôle, tu gagnes donc cinquante francs par jour } — Le géant reste impassible. — Nw/.f sommes tous associés a Avignon, dit-il, et il me faut trente som. Vous reprenez : — A4ais si j'avais une malle } Il répond : — Ce serait trois francs.

Que faire .^ vous colleter avec cet homme .^ en référer à l'aubergiste.^ faire appeler le commissaire de police.^ Mais l'aubergiste et lui s'entendenti ils partagent sans doute. Mais le commissaire de police vous fera perdre votre temps en niaiseries quasi judiciaires. Mais le combat avec l'homme serait inégal, et puis toute la repoussante cohue des porte-balles d'Avignon est là qui pullule sous les fenêtres. En tout cas ce serait beaucoup de bruit pour peu de chose.

L'homme continue de répéter : Trente som! nom sommes tom cissociés.

Alors vous lui dites : — Donc vous êtes une bande, et vous lui donnez ses trente sous.

Mais vous êtes outré et indigné. La face sinistre et louche du portefaix vous remet d'étranges souvenirs en mémoire j vous vous rappelez les sanglantes prouesses de cette populace d'Avignon, et, à propos d'un sac de nuit et d'une pièce de trente sous, vous voyez apparaître sous le plafond

défoncé de l'auberge du PaLiis-Koydl l'ombre pâle du maréchal Brune, et vous entendez ricaner Trestaillon.

Vous voyez bien qu'il aurait mieux valu ne pas entrer dans Avignon.

Un maraud qui réclame le double et le triple de ce qu'on lui doit, cela se voit partoutj mais je n'ai vu qu'à Avignon ce sordide portefaix local, avec son air fauve et violent, sa prunelle de renard et son rictus de tigre. On sent que ce lazzarone provençal ne porterait pas une malle pour trois francs, mais qu'il tuerait un homme pour deux sous.

Je ne veux pas être injuste envers cette noble ville. Avignon sans doute, pour ceux qui l'habitent, est plein de familles dignes, honnêtes, probes, hospitalières 5 mais, pour le voyageur rapide qui ne peut prendre des choses que les aspects et les surfaces, Avignon n'a que deux physionomies bien distinctes. Par le haut c'est la ville des papes, par le bas c'est une caverne de brigands.

Alaintenant il va sans dire que j'admets toutes les exceptions et toutes les restrictions. Je viens d'ailleurs de revoir la ville au clair de lune, plus belle et plus surprenante encore qu'au soleil couchant. Et puis l'air est chaud, le vent est doux, le ciel est bleu.

Hier j'étais à Lyon, il pleuvait à verse. A cinq heures ce matin, je quittais Lyon qui grelottait de froid sous un gros nuage; à cinq heures ce soir, j'étais ici. C'est un merveilleux voyage. En douze heures je suis allé, non de Lyon à Avignon, mais de novembre à juillet.

26 septembre.

La lune était dans son plein, quelques étoiles éclatantes piquaient çà et là le bleu du ciel, la brise était chaude. Il y a déjà dans les nuits d'Avignon un souffle du ciel de Grèce et d'Italie. On sent, à ce courant d'air charmant, que la porte de l'orient est là, tout près, entre-bâillée.

Je marchais le long du quai du Rhône sous les sombres remparts d'Innocent IV. J'avais devant moi ce pont d'Avignon que chantent les rondes joyeuses des petites filles, ce vieux pont Bénézet, rompu, tombé, écroulé malgré le saint qui l'a fondé, malgré la chapelle qu'il porte encore au miheu du Rhône.

Les quatre grandes arches se dressaient sur la lune comme une découpure noire avec des silhouettes d'herbes et de ronces à leur sommet. Celle de ces quatre arches qui touche au rivage passe sur la route et la couvre de sa vaste archivohe.

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C'est sous cette voûte, dont je regardais les profondes lé/ardcs, que l:i voiture du niaréchal Brune fut arrêtée, en 1S15, au moment où il sortait d'Avignon. Quelques misérables saisirent les chevaux à la bride er leur firent rebrousser chemin. Après avoir tait c|uelques pas hors de l'arche avec cette hideuse populace à la tête de ses chevaux, le maréchal put lire sur la devanture d'une maison du quai cette légende écrite au-dessous d'une madone où elle est encore : Notre-Danjc de la Garde, priez pour nom. 7 septembre 1^12.

Ils forcèrent le maréchal à rentrer dans la ville par la vieille porte-forteresse qui fait face au pont de bois.

11 y avait là, à droite, dans une petite place, une auberge, l'hôtel du Palals- Koyal, qui existe encore. Le maréchal s'y réfugia. C'est là qu'il fut assailli. C'est là qu'il refusa de s'enfuir. C'est laque Pointu, Farge et Mallaine regorgèrent. C'est de cette auberge qu'on tira son cadavre pour le lier à la queue d'un cheval et l'aller jeter dans le Rhône.

Je me suis promené jusqu'à minuit sur cette place sinistre. L'hôtel du Palais-Royal occupe un des côtés. Cinq beaux micocouliers, qui ont vu le crime, donnent leur ombre à ce pavé, deux à gauche, trois à droite.

Près de l'auberge, au fond, au delà des trois arbres, on voit la façade noire, coquette et maniérée d'un édifice du dix-huitième siècle. Les baies contournées de cette façade sont aujourd'hui murées et dénaturées. Dans un encadrement en guirlandes qui est au-dessus de la porte, j'ai aperçu quelques traces d'une inscription effacée. J'ai déchiffré, non sans peine : Salle des ^eÛacles. Plus bas, à l'angle du miu- au delà duquel s'enfonce une rue, il y a cet écriteau : Place de la Co/uédie.

Au reste, 1815 ne faisait que répéter 93. En 1815, Pointu traînait au Rhône le corps du maréchal Brune^ en 93, Jourdan traînait au Rhône un autre cadavre plus illustre encore. C'était celui de Jacques d'Ossa,de Cahors, pape sous le nom de Jean XXII, qui, après avoir dormi quatre cent cinquante-neuf ans sous la voûte byzantine de Notre-Dame des Doms, venait d'être brusquement réveillé dans son tombeau. Quelques déchireurs de bateaux, ivres de gros vin et de passions sauvages, jetèrent en riant dans le fîeuve ce pape redoutable qui avait canonisé saint-Thomas d'Aquin, amnistié Nicolas V, antipape, et excommunié Louis de Bavière, empereur.

Qu'on ne s'y méprenne pas, il n'y a dans les villes comme Nîmes et Avignon ni jacobins, ni royalistes, ni catholiques, ni huguenots^ il y a des massacres périodiques, comme il y a des fièvres. A Paris on querelle, à Avignon on extermine. Pointu et Jourdan, ce ne sont pas deux hommes, c'est le même homme à deux époques différentes; c'est le bas peuple avignonnais en temps de révolution.

II y a tout un travail d'enseignement et de moralisation à faire sur cette malheureuse populace. Ici encore, il faut plaindre peut-être plus que blâmer. La nature et le climat sont complices de toutes les choses monstrueuses que font ces hommes. Quand le soleil du midi frappe sur une idée violente contenue dans des têtes faibles, il en fait sortir des crimes.

— NOTliS.

Avignon — huit mois sans pluie cette année. Palais des papes. — Guivres. — Puits Louis XV dans la cour. — 800 salles. — Fresques admirables. — Glacière du pape comblée. Sa galerie détruite pour faire une cour aux soldats. Chapelle de l'inquisition. Ogives-moines. ^ ,

Cour ruinée en eu. Souterrain qui traverse les deux Rhônes et 4Mi¥1i

' f Cl A J ' ^ Arll iA' A r A\ T PiW'u

va jusquau tort V-Andre a Villeneuve (dep. du Lrard). — La

prison où a été enfermé Rienzi — cachot éclairé d'une fenêtre ogive.

Inscriptions sur le mur :

O^j' mihi hoc tribun t^

F. Graset.

acvsé fav serment 158.. — IRS. — T>€vs eH pro nobis. — V^'ukotif R AMOS — hon- [ijtndiije rent/n ( illisible ).

Jourdan coupe-tête. — 200 personnes sabrées — j'ai vu le trou par où

on les a jetées dans la glacière. — Salle de torture vue d'en haut. A la forme

^ d'une tiare. Pas d'échos. — Enfumée par les bûchers — 4 culs

///MX de fours aux quatre coins. — Enfoncement où se tenait le juge.

ui{\i]1\ — Le bûcher était dans une cage de fer. J'ai vu les trous des -^ barres dans le mur. — Cheval avec une selle rayée peint sur le mur. — Longue avenue de l'inquisition. — Fusillade en 93. (Jourdan.) Balles sur le mur. Porte par où sont sorties les victimes murée. Cuve de pierre où l'on faisait bouillir les condamnés dans l'huile. Jolie anglaise qui en mesure la profondeur avec son ombrelle. — • Chambre de la torture vue à l'intérieur. — Brûlures profondes sur le mur. Arrachement des instruments. — Four à chauffer les outils. — Ouverture ogive par où l'on jetait les corps.

Grandes traces de sang de 93 (Jourdan), tout le mur en est teint. Le génie a fait faire deux plafonds dans cette tour pour y établir la munitionnaire. — Maçon laisse tomber son panier, descend, trouve deux cadavres. — Lanternes cassées, vieux soufflets, marmites du génie dans tout cela. — ■ Ifs de la fête du roi près des brûlures de la muraille. — Spargoule, herbe médicinale; — tonneaux défoncés, vieilles semelles, vieux tessons. — Crevasse en haut par où l'on voit les ruines. — Tuyaux de poêle, vieux châssis, etc. — Tour de Taurias, 4 étages effondrés, — Ogives. — Monté

AVIGNON. ii-j

l'escalier dans le mur. — C'est le squelette d'un palais. — Entrées de couloirs qu'on entrevoit. — Chauve-souris. — Consoles sculptées sous les arcs doubleaux des ogives. — N" j cuisine pour 1600 hommes (cuisine du pape). Eglise changée en magasin. Elle était immense. Le prêtre y paraissait un nain, dit la vieille.

Sept papes à Avignon. — Chapelle particulière du pape. Admirables fresques, badigeonnées en 1827. On n'en a laissé qu'une travée pour échantillon de la stupidité. Salle du conclave où l'on exposait magnifiquement le pape mort entouré des cardinaux, lits des soldats couchés dans leurs capotes grises. Gerbe d'ogives. Balcon de la bénédiction du légat, buffleteries pendues à des clous. — Oubliettes. Roues hérissées de lames. Comblées. — Tour-prison. — Charmantes baies romanes grillées par où l'on voit des bonnets de police et des têtes de soldats.

Palais - forteresse - prison.

Cathédrale. — N.-D. des Doms. — Dôme roman octogone; beau. Portique romain dans lequel est un portail byzantin avec de belles peintures sur le tympan. — Simon de Sienne. (Dans la révolution on y mit cette inscription : Monument antique et curieux, que j'ai lue.) Avignon AVE. JO. Statue de Jupiter dans les fondations du château. — Tour principale gâtée, balustrade à mollets, tout l'édifice est archite^urakment mal restauré. — Les meneaux qu'on fait aux fenêtres attestent l'ignorance odieuse de l'architecte. — Barrettes sculptées sur les murs de la métropole. — Chaire de l'évêque. — Affreuse croix de la mission qui gâte l'esplanade du portail.

Marseille, 30 septembre, 5 heures du soir.

Je suis à Marseille, je débarque, j'ai déjà couru à la poste rue Saint-Anacharsis, la poste ne sera ouverte que dans deux heures. Deux heures, c'est bien long, voilà trente jours, mon Adèle, que je n'ai eu de lettre de toi. 11 faut attendre encore deux heures! Que faire .^ Je comptais les employer à te lire, je vais les passer à t'écrire. Je te les avais données dans ma pensée, je ne te les reprendrai pas.

Après les montagnes, j'avais besoin devoir la mer, une mer quelconque, la Méditerranée à défaut de l'Océan. Au reste, je ne me plains pas, la Méditerranée est belle autrement que l'Océan, mais elle est aussi belle. L'Océan a ses nuées, ses brumes, son flot glauque et vitreux, ses dunes en Flandre, ses flilaises en Normandie, ses granits en Bretagne, ses vents immenses, ses magnifiques marées^ la Méditerranée est tout entière sous le soleil, on le sent à l'unité inexprimable qui est au fond de sa beauté j elle a une côte fauve et sévère dont les collines et les roches semblent arrondies ou taillées par Phidias; l'austérité de la rive s'accouple harmonieusement à la grâce du flot; les arbres, là où il y a des arbres, trempent leur pied dans la vague; le ciel est d'un bleu clair, la mer est d'un bleu sombre; ciel et mer sont d'un bleu profond.

Du lac de Lucerne je suis allé au lac Léman, du lac Léman à la Méditerranée. C'est un crescendo. Maintenant il me faut l'Océan, ou Paris.

Je suis arrivé à la Méditerranée par le Rhône. J'ai vu le Rhône entrer dans la Méditerranée, large de deux lieues, jaune, trouble, fangeux, grand et sale. Il y a six jours je l'avais vu sortir du Léman, sous le vieux pont de moulins de Genève, clair, transparent, limpide, bleu comme un saphir.

Au Léman, le Rhône est comme un jeune homme; à la Méditerranée, il est comme un vieillard. Là-bas il n'a encore vu que des montagnes, ici il a traversé des villes. Dieu lui donne de la neige, les hommes lui donnent de la fange.

Voilà ce que c'est, mes enfants, que de vivre et de courir. Après avoir vécu, après avoir écume, rugi, dévoré des torrents et des rivières, brisé des rochers, lavé des ponts, traîné des fardeaux, nourri des villes, reflété le ciel et les nuages, le fleuve, parti étroit et violent du Léman, arrive, immense et calme, à la Méditerranée et s'y ensevelit. Là il retrouve, sous un soleil éblouissant, avec un horizon sans borne, l'azur profond, serein et splen-

Jide du lac de Genève. La tombe ressemble au berceau, seulement elle est plus grande.

Je suis descendu ce matin d'Arles à dix heures par le paquebot à vapeur. A partir d'Arles, les embarcations marines se montrent sur le fleuve, les rivages reculent et s'aplatissent, puis l'énorme plaine déserte de la Camargue s'empare de la rive gauche, puis l'horizon devient immense au midi, le ciel semble se lever comme si sa voûte grandissait. Tout à coup une ligne bleue apparaît. C'est la Méditerranée.

Le vent soufflait de terre, les matelots avaient largué les voiles du paquebot qui avançait rapidement^ les rives basses des issues du Rhône se repliaient derrière le navire, et s'évasaient à droite et à gauche comme les bords de la bouche d'une conque; la terre ne nous montrait déjà plus que les hautes collines où vint s'abriter la colonie phocéenne et le mont Cerdon qui fait une magnifique ampoule dans l'horizon de Marseille comme le mont Ventoux dans l'horizon d'Avignon. L'atmosphère était si transparente que, bien qu'à une distance de douze ou quinze lieues, j'apercevais distinctement toutes les nervures de la montagne, les pentes verdâtres des pâturages et les capricieuses déchirures des torrents.

La vague se gonflait; cependant l'eau était encore fangeuse, mais nous voyions devant nous grandir, s'épaissir et s'approcher la ligne bleue où apparaissaient d'éclatantes flaques d'écume. De temps en temps nous rencontrions des espèces de croix penchées au loin au milieu des vagues. Ce sont des mâts de navires naufragés que le hunier coupe vers le haut comme la traverse d'une croix.

Nous étions encore dans le dégorgement du Rhône. Le moment où l'en entre dans le flot de la Méditerranée est admirable. Le flot de la mer est séparé du flot du fleuve d'une manière si distincte et si tranchée qu'il y a un instant appréciable où la proue du navire est dans l'eau bleue tandis que l'arrière est encore dans l'eau jaune. Je ne comprends pas comment le Rhône fait pour venir à bout de se mêler à cette chaste mer.

Une fois qu'on est dans le flot bleu, le Rhône devient à son tour une ligne blonde qui s'enfonce et se perd derrière les vagues et l'on a sous les yeux un spectacle ravissant. La mer est un saphir, comme je te disais tout à l'heure, le ciel est une turquoise.

Ce matin le vent était violent, la Méditerranée bondissait joyeusement; il y avait de la mer, comme disent les matelots.

Ce n'étaient pas les larges lames de l'Océan, qui vont devant elles et qui se déroulent royalement dans l'immensité; c'étaient des houles courtes, brusques, furieuses. L'Océan est à son aise, il tourne autour du monde; la Méditerranée est dans un vase où le vent la secoue. C'est ce qui lui donne

cette vague halelantc, brève et trapue. Le flot se ramasse et lutte. 11 a autant de colère que le flot de l'Océan et moins d'espace. De là ces efl-rayantes tempêtes de la Méditerranée.

Il n'y avait pas tempête, mais il y avait émotion. Quelques nuages bas rampaient à l'extrême horizon. C'était un ventd'équinoxe avec un soleil de solstice. La mer par places était violet foncé j en d'autres endroits elle était d'un vert d'émeraudc. Une pluie fine arrachée aux vagues par le vent passait par instants en boufl-ées sur le paquebot.

J'étais debout sur l'avant. Vers deux heures, le soleil et le vent étaient derrière nous, l'un rayonnant à droite, l'autre soufflant à gauche. Ce réseau de pluie impalpable, violemment emporté par le vent, passait sous l'avant du paquebot, et là il rencontrait le rayon du soleil, ce qui faisait courir sous mes yeux, comme attaché à la proue du navire, un charmant arc-enciel sur l'azur sombre de la mer.

Une belle felouque nous suivait à quelque distance, plus secouée encore que nous. Le vent et le soleil faisaient aussi de ses deux voiles latines deux choses ravissantes, en les gonflant et en les dorant. Tantôt sa coque disparaissait comme dans une vallée, tantôt elle surgissait gracieusement sur le dos des vagues. Autour d'elle s'enflait un flot d'écume énorme et éblouissant, ce qui faisait que, vue par l'avant, elle ressemblait à un casque renversé laissant frissonner son panache blanc au-dessous de lui.

Cette felouque, mieux servie par sa voilure que nous par nos roues, lesquelles à certains moments ne touchaient pas le flot, nous a dépassés. Elle s'est approchée de nous si près que j'ai pu lire sur sa poupe cette inscription : Confiance en Dieu-, puis elle s'est enfuie en bondissant sur la houle avec un mouvement admirable.

A quatre heures et demie, après avoir fait dix lieues en mer, nous débarquions à Marseille. — Je m'interromps, on m'annonce que la poste est rouverte, j'y cours.

7 heures du soir.

Je suis bien triste, mon Adèle bien-aimée^ pas de lettres! ni de toi, ni de Didine. Ma Didine, écris-moi j écrivez-moi, vous aussi, mes chers petits bien-aimés, Charles, Toto, Dédé. J'irai demain à Toulon, puis je reviendrai à Marseille exprès et j'espère que j'y trouverai des lettres de toi, chère amie. J'en ai vraiment bien besoin! Écris-moi maintenant, et tout de suite , à Chalon-sur-Saône y toujours /?w'7^ reBante et toujours sans prénom. J'ai écrit à Co-

logne pour avoir tes lettres, je les attends. Ma prochaine lettre te portera la lîn du Rigi. .l'ai fait demander Méry, il n'est pas à Marseille en ce moment. A bientôt, mon Adèle, ccris-moij dis à notre excellent Vacquerie de m'écrire. A bientôt. Je vous embrasse tous mille et mille fois.

Ton Victor.

212 MIDI Dh LA FRANCE.

— ALBUMS

Excepté les hcaax bas-reliefs de David à la porte d'Aix et deux autres bas-reliefs, l'un romain, l'autre byzantin, dans la Majore, Marseille n'a plus rien de monumental. Marseille est un amas de maisons sous un beau ciel, voilà tout.

La vieille porte-forteresse sur laquelle était cette fière inscription biffée par Louis XIV : Siib quoctmque i/uperio sufu/ualibertas; le boulevard des Dames, qui rendait témoignage à la bravoure des femmes marseillaises; la tour Sainte-Paule, dont la coulevrine, longue de vingt-quatre pieds, avait jeté ce fameux boulet qui tua sur l'autel le prêtre disant la messe au connétable de Bourbon et fit éclater de rire le marquis de Pescaire, tout cela a disparu.

De la ville grecque, il ne reste rien; de la ville romaine, rien; de la ville gothique, rien.

Voilà de quelle façon les conseils municipaux de France traitent les cités illustres. Un marchand quelconque a eu besoin de pierre pour bâtir une fabrique de savon, on lui a donné la tour Sainte-Paule. Ainsi, partout, à l'heure où j'écris, dans presque toutes les villes de France, une douzaine de quincailliers ou de bimbelotiers stupides, dûment autorisés par la loi, font à leur pré des ratures à l'histoire.

La route de Marseille à Toulon sort de Marseille par la porte de Rome , passe près d'un obélisque insignifiant, et s'éloigne, un peu comme les routes qui s'en vont de Paris, plus côtoyée de murs que d'arbres. Jusqu'à Cuges, les bastides éparses dans la campagne avec leur puits et leur inévitable mûrier, les jardins plantés d'oliviers et garantis du vent du nord par un paravent de cyprès, de grands roseaux qui ont un faux air de bambous, quelques pins d'Italie çà et là, des collines à tètes crépues couvertes de petits chênes kermès bas comme la bruyère et épineux comme le houx, l'Aubagne, chétive rivière bourbeuse ombragée de micocouliers, des vignes — sans échalas, — des buissons d'une espèce d'atriplex qu'ils appellent le buis blanc, bordent le chemin.

Je suis descendu dans une charmante prairie piquée de mille étoiles, jaunes et blanches en septembre comme les nôtres en avrils je croyais n'y trouver que des boutons d'or et des marguerites, il y avait plus de vingt espèces de fleurs différentes. En Provence, le rayon du soleil fait pétiller dans l'herbe une végétation éblouissante.

L'horizon, qui est fort beau, se compose des dernières articulations des Alpes Cottiennes.

Cuges est un assez joli bourg posé dans une sorte de grande terrine verte formée de hautes collines et sans la moindre cassure. On ne peut arriver à Cuges qu'en descendant, on n'en peut sortir qu'en montant. L'eau, qui descend, mais qui ne monte pas, s'amasse l'hiver au fond de la terrine et y fait une façon de lac.

On déjeune admirablement à Cuges. On y a bien des clovisses au lieu d'huîtres, du fromage de brebis au lieu de beurre et des jujubes au lieu de prunes j mais la table est couverte de beciigues et de rouges-gorges, de tranches de thon grillé, de dorades et de rougets, de figues violettes et de raisins roses, le tout convenablement assaisonné d'ail et d'huile.

C'était hier. Pendant que je déjeunais, le marché se tenait sous la fenêtre de l'auberge, dans une petite place, autour d'un grand arbre dont le tronc fait le dossier d'un banc de pierre circulaire. Hommes et femmes s'accostaient bruyamment avec tous ces gestes provençaux qui accentuent la moindre causerie. Les figues et les pastèques abondaient. De magnifiques poissons, amoncelés en pyramides, emplissaient les paniers de roseaux de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Quelques enfants, à côté de moi,

EN VOYAGE. — II. l6

agaçaient gaîment un pauvre pince-pigne suspendu au mur dans une cage. Dans un coin de la place murmurait une vieille fontaine-vasque chargée à son sommet de conferva rivularis, dont les cheveux verts laissaient tomber goutte à goutte des perles d'eau étincelante. Tout cet ensemble était aimable et doux. Chère amie, je t'aurais voulue là, près de moi, avec nos enfants bien-aimés.

Après Cuges, la route gravit des hauteurs assez âpres. C'est ici une vraie route apennine, roide, sauvage, encaissée. Il y a quarante ans on y arrêtait les diligences. De temps en temps on y rencontre une paysanne avec son vaste feutre noir, ou un gendarme à cheval, ou un mulet bâté, chargé de ballots, coiffé de grelots et de touffes de laine rouge, dont la tête plonge jusqu'aux yeux dans une large muselière en sparterie. Par-dessus les collines de Cuges on aperçoit les crêtes pelées de la Sainte-Baume.

Quelques instants après avoir laissé à sa droite une éminence aride qui résume toute sa sève en un pin magnifique debout à son sommet, on arrive au point culminant de la muraille naturelle qui enveloppe Cuges de toutes parts. L'horizon s'ouvre, une grande vallée creuse le paysage, la Méditerranée apparaît au loin dans les écartements des montagnes.

Deux lieues plus loin, on ne voit plus la mer 5 on a dépassé deux anciens villages fortifiés qui sont assis vis-à-vis l'un de l'autre chacun sur sa colline et qui se regardent comme deux nids d'aigles j on a traversé le Beausset, bourg où j'ai remarqué quelques portes à maîtres-claveaux sculptés du temps de Henri IVj le chemin s'enfonce tout à coup dans des terrains étranges.

A gauche, les roches calcaires usées, morcelées et aiguisées par les orages, se dressent comme les aiguilles d'une cathédrale j à droite, les grès prennent des formes et des attitudes singulières. Ce sont des titans à demi enfouis dans la terre, dont on distingue les épaules, les omoplates, les hanches et la colonne vertébrale j ce sont des crânes énormes dont il semble que des vautours géants aient fouillé les yeuxj ce sont des tortues monstrueuses que le déplacement de la voiture fait ramper à travers les bruyères sous leur carapace de quatrevingts pieds de long.

Puis la route tourne, une forteresse gothique en ruine se dresse au sommet d'une montagne, d'immenses escarpements de roches nues et déchiquetées envahissent tout l'horizon, le chemin se resserre, un lit de torrent desséché vient le côtoyer j on est dans les gorges d'Ollioules. — Là, j'ai mis pied à terre.

Il ne manque qu'un événement aux gorges d'Ollioules pour avoir la célébrité des Fourches Caudines ou des Thermopyles.

C'est vraiment un lieu formidable. L'œil n'y voit plus rien qu'une roche jaune, abrupte, déchirée, verticale, à droite, à gauche, devant, derrière,

barrant le passage, obstruant le retour, pavant la route et masi][uant le ciel. On est dans les entrailles d'une montagne, ouvertes comme d'un coup de hache et brûlées d'un soleil à plomb. A mesure qu'on avance, toute végétation disparaît. A peine çà et là on voit sortir entre deux blocs l'anis ou la Sabine qui servait aux philtres des sorcières. Pourtant derrière une grosse pierre j'ai cueilli une petite sarriette des montagnes qui sent très bon et dont la lleur est jolie. Des lierres maigres, des figuiers nains, des pistachiers sauvages, quelques pins d'Alep tordus par le mistral pendent misérablement aux crevasses des roches supérieures.

Des bouches de cavernes, la plupart inaccessibles, sont béantes à toutes les hauteurs et de tous les côtés. Plusieurs ressemblent à des galeries éventrées. On y distingue des entablements, des consoles, des impostes, toute une architecture surnaturelle et mystérieuse. Sur les crêtes mêmes de la montagne, çà et là, des roches se courbent en arches et font des ponts aériens pour des passants impossibles.

Pas un oiseau, pas un animal, pas un frôlement de feuilles. L'hiver, le torrent passe là tout seul avec son bruit effrayant.

Autrefois il n'y avait dans les gorges d'Ollioules qu'un sentier pour les mulets et les piétons. Maintenant, grâce à Napoléon, les voitures trouvent là, comme au Simplon, une belle route soutenue par une maçonnerie presque romaine. Mes compagnons de voyage s'extasiaient sur celui qui a fait cette route 3 moi je songeais à celui qui a fait ces montagnes.

Quelle œuvre et quel édifice! que d'ouvriers, qui ne sont pas aux ordres de l'homme, y travaillent encore sans relâche et tous les jours! La pluie pourrit la roche, le torrent la ronge, le vent la pétrit, la cascade y creuse des cannelures, la racine de l'arbre y perce des soupiraux, le soleil dore le tout.

Vis-à-vis d'un coude que fait le chemin , à un endroit où la route passe sous une demi-voûte taillée au pic dans la pierre vive, on voit de l'autre côte du ravin, à une hauteur très abordable, l'entrée d'une caverne profonde. C'est un porche ogival , flanqué à droite et à gauche de quelques ouvertures obstruées de roches, et surmonté d'une sorte de grande voussure presque régulièrement taillée dans la paroi perpendiculaire du mont. Cette sombre casemate, où l'œil s'enfonce et entrevoit des piliers bruts perdus dans l'ombre, parcourt toute la montagne comme un intestin et a, dans les endroits les plus sauvages, plusieurs issues connues des chevriers.

Il y a quarante ans, Gaspard Bès en avait fait sa forteresse.

Ce Gaspard Bès était un de ces condottieri, propres au moyen -âge et absurdes dans notre siècle, qui voulaient se faire un petit état dans le grand, être rois dans un coin du royaume, et établir des péages à leur profit sur les

routes, ayant des brigands pour soldats et des contrebandiers pour collecteurs. Il avait profité de la Révolution pour se faire bandit. Il luttait de vive force avec les douaniers et les gendarmes, étendait ses frontières jusqu'à Antibes et jusqu'à Barcelonnette et tenait quarante lieues de côtes. Il avait sa flotte de pirates et son armée de voleurs. Du reste, plein de bonnes fortunes comme Mandrin et de générosités soudaines comme Jean Sbogar. Cuges était sa capitale et la caverne d'Ollioules était son Louvre. Il régna depuis la mort de Louis XVI jusqu'à l'avènement de Bonaparte.

Le premier consul lui fit la guerre et le prit. Gaspard Bès fut exécuté à Cuges et beaucoup de femmes le pleurèrent, entre autres, dit-on, une princesse italienne qu'il avait dévalisée avec grâce, lui prenant ses bagues et lui baisant les mains.

Gaspard Bès n'est pas encore oublié à Cuges, où il se mêle aux chansons populaires. Le temps estompe ces figures violentes et leur donne je ne sais quoi d'héroïque. Beaucoup de familles princières ont commencé par des Gaspard Bès. Il y a mille ans, un homme pareil dans une caverne était la graine d'où sortait dans un temps donné un château comme Habsburg ou Bourbon-l'Archambault.

Après la crypte de Gaspard Bès la route tourne encore. Ici la végétation est complètement effacée. On pénètre dans le cœur même de la déchirure. Une seconde gorge, plus petite que la première, mais plus horrible encore, se précipite perpendiculairement sur elle et ouvre au regard un abîme horizontal, plein de silence et pourtant plein de désordre et de fureur. Il y a des vacarmes pour l'œil comme pour l'oreille. De toutes parts, les épines dorsales des ravins sortent de dessous le lit du torrent et grimpent en se tordant vers le haut de la montagne. Si l'on avance un peu dans cette gorge secondaire, il semble que ce ne soient plus des roches; ce sont des écailles, des squames, des ossements. On croirait voir un tas gigantesque de crocodiles morts, les uns gisant à plat ventre, la tête enfouie, les autres couchés sur le dos et tournant vers le ciel d'aflFreux tronçons de pattes et de mâchoires. Les Alpes n'ont rien de plus hideusement effrayant.

Autrefois, il n'y a encore que dix ans, quand la chaîne partie de Paris, après vingt-cinq jours de marche sous la pluie et le soleil, était sur le point d'arriver à Toulon, traînant sur huit charrettes, avec un exécrable bruit de ferrailles, ses trois cents galériens épuisés, livides, horribles, elle s'arrêtait là pour se reposer. C'était bien une halte de damnés dans le vestibule de l'enfer.

A peine a-t-on franchi cette rencontre des deux gorges que la scène change brusquement. Comme Dante, comme Shakespeare, comme tous les grands poètes, le bon Dieu fait beaucoup d'antithèses et les fait admirables.

En vingt pas, sans nuance, sans transition, comme si un mur se crevait tout à coup, de l'épouvantable on passe au charmant. Le défilé s'ouvre, la montagne s'évase, l'éclatante rade de Toulon surgit au milieu d'un paysage magnifique. Les gorges s'éclipsent, un éblouissement les remplace. Ici tout est soleil fécondant, verdure dorée, eau splendide, maisons, jardins, voiles gonflées, chant, murmure, vie et joie.

A peine ai-je songé à remarquer un vieux château écroulé du douzième siècle, qui dresse ses trois tours à l'entrée méridionale des gorges comme un cerbère de granit. J'avais à ma droite un champ plein d'orangers, de jujubiers, de grenadiers entr'ouvrant leurs grenades mûres, des lilas en fleurs mêlés à des citronniers, des vignes courant dans les arbres j à ma gauche, une maison blanche ombragée de deux palmiers. Les câpriers sortaient joyeusement du pied des murs; une source abondante et gonflée se répandait hors du rocher au grand soleil comme un dégorgement de pierreries liquides.

La plaine entière se composait de cette façon : au fond, les montagnes nues et grises qui s'entassent derrière Toulon comme des monceaux de cendre prenaient je ne sais quel charme sévère et doux en se mêlant à la ravissante beauté de la mer. La place de la ville était marquée au milieu des plaines vertes par une forêt de mâts.

Après les gorges d'Ollioules, le paysage de Toulon, c'est une revanche que prend la nature.

Dix ou douze forts entourent Toulon. Lors du siège de la ville en 1794, tous ces points furent investis sans succès l'un après l'autre, excepté un petit fort placé vis-à-vis du port et qu'on avait négligé comme insignifiant. Un jeune officier d'artillerie, encore inconnu dans l'armée, obtint du représentant du peuple la permission d'attaquer ce fort. Il le prit. C'était la clef de Toulon. Une fois le fort emporté, les anglais délogèrent et Toulon s'ouvrit.

Ce bastion s'appelle aujourd'hui le fort-l'Empereur. On le voit, en débouchant des gorges d'Ollioules, étinceler dans la rade comme une étoile à l'extrémité d'un cap. C'est là que la providence a placé le commencement de Bonaparte. Les chevaux descendaient rapidement vers Toulon, et moi je regardais ce petit point lumineux d'où s'est envolé Napoléon et une nuée d'aiples avec lui.

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