‹ En voyage (volume 2)Chapitre 46 sur 107 · F RE JUS · texte numérisé non relu

F RE JUS

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lo octobre.

Pour le voyageur qui arrive du côté de Cannes, Fréjus apparaît de loin au milieu de sa plaine, qui était un port du temps de César j cependant il commençait déjà à s'engraver5 je crois me souvenir que César dit quelque part : he port de Fréjus clî encore bon. Aujourd'hui quelques maisons, rehaussées de deux ou trois grosses tours de couleur sombre et dominées par un clocher pointu, voilà Fréjus. La mer est à une demi-lieue.

La plaine est ravissante, tant elle est verte et ombragée. Tous ces arbreslà font quelque chose pour l'hommCj ils sont utiles en même temps que charmants. L'olivier donne son fruit, l'oranger sa fleur, le mûrier sa feuille, le chêne-liège son écorce, le pin sa sève.

Vu aux environs de Marseille, où on le maintient à l'état de jeune plant afin de pouvoir récolter les olives à la main, l'olivier est laid. C'est un petit arbre rond et rabougri qui semble toujours couvert de poussière et qui salit le paysage. Vers Antibes et Nice, l'olivier est un arbre magnifique. Là on l'abandonne à lui-même. Il pousse en haute futaie j il a un tronc énorme, un branchage bizarre et irrité, un feuillage fin et soyeux qui, à distance, vu en touffues, ressemble à une fourrure de chinchilla. Il se pose dramatiquement sur la hanche comme le châtaignier, porte ses rameaux et ses fruits à bras tendu, et ofl-re, comme le cèdre et le chêne, ce mélange de grâce et de majesté propre à tous les arbres qui ont le tronc large et la feuille petite.

A trois quarts de lieue de Fréjus, d'énormes tronçons de ruines commencent à poindre çà et là parmi les oliviers. C'est l'aqueduc romain.

L'aqueduc neuf et complet était beau sans doute il y a deux mille ans, mais il n'était pas plus beau que cet écroulement gigantesque répandu sur toute la plaine, courant, tombant, se relevant, tantôt profilant trois ou quatre arches de suite à moitié enfouies dans les terres, tantôt jetant vers le ciel un arc isolé et rompu ou un contrefort monstrueux debout comme un peulven druidique, tantôt dressant avec majesté au bord de la route un grand plein-cintre appuyé sur deux massifs cubiques, et de ruine se transfigurant tout à coup en arc de triomphe. Le lierre et la ronce pendent à toutes ces magnificences de Rome et du temps.

Chose singulière et qui m'a fait rêver, c'est par l'ouverture d'un de ces

IllI'KlUEnii: NATIONALE.

mélancoliques arcs de triomphe qu'un paysan appuyé sur sa bêche m'a montré, sur le revers du cap qui borne le golfe de Fréjus à l'orient, Saint- Raphaël, le petit port où Bonaparte s'embarqua pour l'île d'Elbe en 1814, avec quelques soldats vieillis comme leur général, déchus comme leur empereur.

Saint-Raphaël est un village riant, semé de maisons blanches et entouré de pins d'Itahe qui illuminent le paysage de leur vert lumineux. Vis-à-vis Saint-Raphaël la mer blanchit sur un îlot de rochers noirs qu'on appelle le lion de mer.

Ainsi, c'est à travers la ruine de Rome que je voyais la chute de Napoléon. Le hasard arrange quelquefois les grandes choses avec la prétention d'un artiste.

En approchant de Fréjus l'aqueduc se bifurque; une branche continue son chemin du côté de la ville; l'autre s'enfonce dans la campagne vers le rivage.

Ily a vingt siècles, Fréjus était baignée, d'un côté par une rivière que lui apportait son aqueduc, et de l'autre par la mer. La mer s'en est allée; la rivière est tombée dans la plaine avec l'aqueduc ; et Fréjus maintenant est à sec sur la grève comme une barque échouée.

Avant d'entrer dans la ville, j'ai aperçu au milieu des terres une espèce de tourelle de pierre à couronnement conique. C'est l'ancien phare romain qui marquait l'entrée du port et la pointe du môle. L'écume le battait autrefois; les oliviers l'ombragent aujourd'hui.

Je ne pouvais passer qu'une heure à Fréjus. Le chétif clocher aigu de la cathédrale de Massillon me mettait peu en goût de visiter l'église; je suis allé voir à l'hôtel de la Folîe la chambre où l'empereur a couché la veille de son embarquement à Saint-Raphaël, le 26 avril 18 14.

C'est une chambre d'auberge à deux lits , meublée de fauteuils cabriolets du temps de Louis XV

On avait ôté un des lits. Celui où l'empereur a dormi est le plus éloigné de la porte et fait face à une fenêtre. C'est une couchette en bois de merisier, à colonnes, comme on les faisait sous l'empire. Il y avait au lit ainsi qu'à la chambre une tenture de damas que les anglais qui passent à Fréjus, me dit l'hôte, ont déchiquetée pieusement et emportée miette à miette. Aujourd'hui la chambre a un papier et le lit des rideaux blancs. Au fond de la cheminée sur laquelle s'est accoudé longtemps Napoléon, il y a une plaque en fonte représentant une bergère à côté d'un pot de fleurs.

L'empereur s'assit pour écrire et pour dîner dans un grand fauteuil à bras revêtu de pékin satiné à raies rouges et à fleurs. On lui présenta une petite

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table en bois teint que j'ai vue encore dans un coin de la chambre, mais il la trouva trop étroite et se mita écrire sur une console contournée en marbre bleu turquin qui est à côté du lit. Une glace à cadre Louis XV surmonte cette console 3 deux branches de fer la supportent. Pendant qu'il écrivait, les généraux Bertrand et Drouot se tenaient debout et immobiles près de la porte.

Napoléon écrivait rapidement, il paraissait complètement absorbé, et ne jeta pas un seul instant les yeux autour de lui. Une fois seulement, à ce que me racontait l'hôte qui était présent, il se leva, alla jusqu'à la fenêtre, puis revint s'asseoir et se remit à écrire. Ce dégorgement de pensées amères dura deux heures. En deux heures il fit deux lettres qu'il plia et cacheta luimême.

Qu'écrivait-il et à qui écrivait-il.^ Personne ne le sait maintenant. Tout cela s'en est allé. Ces deux lettres, où il y avait peut-être tout l'empire et tout l'empereur, ne sont plus que de l'ombre. Qui les a ouvertes .'' qui les a lues.^ Où sont-elles.^ Les a-t-on recueillies .^^ Questions qui ne seront peut-être jamais résolues. Mais l'esprit est effrayé en songeant à tout ce qu'il devait y avoir de choses poignantes et profondes entre cette date : Fréjm, 26 avril iSi^, et cette signature : Napoléon.

Comme je le disais tout à l'heure, le hasard met de la recherche dans la composition des grands événements. On dirait qu'il veut contraindre l'homme à penser. N'est-il pas étrange qu'il ait apporté l'empereur découronné dans la cité démantelée, et que pour dernière étape en France il ait donné à Napoléon cette Fréjus, autrefois ville romaine et ville maritime, d'où Rome s'est retirée comme la mer.^

Il sort de tous les lieux pleins de souvenirs une rêverie qui enivre et qui fait qu'on marche ensuite longtemps au hasard. Après avoir quitté l'hôtel de la Poste, je me suis trouvé tout à coup hors de la ville, sans trop savoir par quel chemin j'étais venu. Deux ou trois archivoltes romaines qui s'enfonçaient à ma droite derrière une masure m'ont réveillé.

Je me suis avancé sous cette voûte, et au bout de quelques pas j'entrais dans une vaste enceinte circulaire qu'entoure de toutes parts un entassement magnifique de gradins défoncés, d'arcades rompues, de vomitoires comblés.

Ce sont les arènes de Fréjus.

Entre les blocs réticulaires croissent pêle-mêle des figuiers sauvages et des térébinthes, rattachés par des guirlandes de ronces. Les caves des bêtes fauves, fermées avec des claies de roseaux, abritent de vieilles futailles. Je voyais un paysan descendre les marches encore presque neuves de l'escalier des empereurs. J'étais sur la place même où se tordaient, il y a deux mille ans, les lions, les gladiateurs et les tigres. Il y pousse maintenant une herbe

haute que broutaient paisiblement autour de moi une troupe de chevaux maigres, errant dans le cirque la clochette au cou.

Que de sang, et que de sang humain, il y a dans les racines de cette herbe!

Un quart d'heure après, j'étais loin de Fréjusj les chétives maisons et les grandes ruines avaient disparu derrière les oliviers; je ne voyais plus rien de la ville morte 3 mais un bruit vague et doux m'arrivait encore : c'est le bourdonnement de clochettes qui sort aujourd'hui de ce cirque qu'emplissaient autrefois les acclamations de la foule et le rugissement des panthères.

Sur le Rhône, 12 octobre, 2 heures après-midi.

Comme je compte, mon Adèle, trouver une bonne lettre de toi à Chalon, je vais t'en écrire moi-même une bien bonne. Après avoir visité Toulon, je suis allé de Marseille à Nice par Dniguignan et Antibes. J'étais tellement pressé de revenir près de toi que je n'ai fait que toucher Nice. Arrivé le 5 à 4 heures du soir, je suis reparti le 6 à 5 heures du matin. Une visite au golfe Juan, à l'île Sainte-Marguerite et à l'île Saint-Honorat m'a retenu deux jours à Cannes. Avant-hier 10 j'ai visité Fréjus et j'ai gagné Aix en passant une nuit en malle-poste. Hier, autre nuit en voiture et ce matin à 5 heures je suis débarqué à Avignon. Maintenant je suis dans le bateau à vapeur l'Ai^k et je vais remonter le Rhône jusqu'à Lyon. Toutes les diligences et les malles-postes sont encombrées. Chacun se hâte comme moi de regagner Paris.

Je naviguerai aujourd'hui 12, demain 13, après-demain 14 et 15, et mercredi 16 je serai à Lyon. Le lendemain 17 je compte être à Chalon-sur- Saône où tes lettres que j'espère me donnent tant d'impatience d'arriver.

A Chalon je ne séjournerai que le temps d'aller à la poste, et si je trouve une place dans une diligence quelconque, fût-ce sur l'impériale, je pense toujours pouvoir être à Paris le 19 ou le 20 au plus tard. — Tu vois mon itinéraire, je crois l'avoir bien réglé 3 il n'y a que le temps qui puisse le déranger. — Il est devenu tout à coup mauvais en ce moment, un orage s'est jeté sur ce beau pays, où il n'avait pas plu depuis huit mois. Dimanche dernier, Marseille était sous une trombe; la Canebière était un lac; à Avignon le Rhône est entré dans les rues. Il y avait hier encore trois pieds d'eau de trop pour que les bateaux à vapeur pussent passer sous le pont 3 ce matin le Rhône a un peu baissé et ils ont pu venir s'amarrer sous le quai. Celui où je suis va partir dans une heure, et le fleuve est si rapide que le capitaine ne compte guère pouvoir dépasser aujourd'hui le pont Saint-Esprit. Il faudra passer la nuit dans le bateau sur un banc. Jouissance médiocre. — Mais, si j'avais attendu une place dans les diligences, je courais risque de rester huit jours à Avignon. Il y a quinze jours, je descendais le Rhône comme une flèche, je vais le remonter comme une tortue. L'envers des choses rapides est toujours lent.

J'emploie comme toujours les heures d'attente à técrire. J'ai dérangé un tas d'oranges et de grenades qui était sur la table de la cabine j j'ai mis dans

l'encrier fort sec du capitaine un peu de l'eau du Rhône, et me voilà. Mon Adèle, reçois cette lettre comme je te l'écris, de bon cœur.

J'ai bien songé à toi tous ces jours-ci j tu étais dans tous les tracas de ton retour à Paris j j'espère que tu es tout à fait installée maintenant et que tu ne te seras pas trop fatiguée. J'espère aussi que nos chers enfants ne t'auront donné que de la joie; tu me conteras tout cela à mon arrivée, n'est-ce pas-^*

13. — Nous allons toucher Saint-Andéol. Je cours mettre cette lettre à la poste et je t'embrasse mille fois, et vous tous, chers enfants.

Saint- Andéol, 13 octobre, 8 heures du soir.

Chère amie, tu recevras cette lettre probablement en même temps que la précédente. Le bateau à vapeur est arrêté à Saint -Andéol par le Rhône qui est débordé. Le capitaine ne sait pas s'il pourra repartir avant quatre heures du matin. Le Vésuve autre bateau à vapeur, qui est parti d'Avignon avant-hier, est amarré au quai. Le capitaine ne sait plus s'il arrivera à Lyon avant le i8 ou le 19. Ne t'inquiète donc pas si mon arrivée était retardée de deux ou trois jours. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour arriver bien vite. J'ai tant besoin de vous revoir tous.

Ce retard possible me désole. Je viens de faire trois quarts de lieue à pied sous la pluie afin de gagner la route directe de Paris, espérant trouver place dans les diligences pour Lyon. Toutes les voitures ont passé pleines devant moi. A Montélimar ou à Valence, si je puis me colloquer dans quelque patache, je quitterai le bateau à vapeur et, dans ce cas-là, mon retour ne serait peut-être pas retardé. Mais je n'ose l'espérer. Tout le monde revient des vacances, et les voitures sont retenues partout huit ou dix jours d'avance.

Du reste, si je n'étais si contrarié, j'aurais un admirable spectacle sous les yeux. Le Rhône est comme une mer. Les plaines sont couvertes, parfois à perte de vue. De temps en temps on voit passer des bateaux chavirés emportés au hasard par le courant.

L'eau a miné une culée du pont suspendu de Roquemaure, le pont est tombé, et ce matin nous avons vu en passant la moitié du tablier qui traînait dans le Rhône. Deux bateaux de charbon ont échoué sur cet écroulement il y a trois jours.

Je n'ai vu Saint -Andéol qu'en passant et en courant ailleurs. Mais c'est une ville que je visiterais avec plaisir, si j'étais dans un autre état d'esprit. Ennuyé et impatient d'être auprès de vous comme je suis, il n'y a plus de belles choses pour moi. A bientôt, chère amie. Plainsmoi pour ce retard et aime-moi. Je vais lutter contre le mauvais temps et le mauvais sort de toutes mes forces. Du reste, sois parfaitement tranquille. Le Rhône n'est redoutable que pour les bateaux plats. Les bateaux à vapeur ne courent aucun danger. C'est même une des causes de la lenteur de leur marche. Ils sont lourds et grands, la vague les respecte.

mais ils ne font guère qu'une lieue à l'heure. En descendant ils en font sept.

M2i Didine, je t'embrasse, ainsi que Chariot, Toto et Dédé, tous mes bien-aimés. Bientôt je serai près de vous et je serai heureux. Entends-tu,

mon Adèle .^ Aime-moi.

Ton Victor.

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Saint- Andéol, près Avignon, est un tronçon de ville romaine et byzantine dans les crevasses de laquelle a poussé un pauvre bourg de pécheurs et de bateliers.

Le clocher de l'église, à part la pyramide dont le parement a été arraché, est une des plus belles tours romanes octogones à dentelures byzantines que j'aie vues, sans même excepter Tournus et Saint-Germain- des-Prés. Un joli clocheton gothique fleuri surmonte le méchant portail Louis XV. L'intérieur de l'église est misérablement défiguré.

Dans un coin sombre, à gauche de la grande porte, dans un endroit où le grand jour ne pénètre jamais, j'ai vu un beau tombeau romain avec épitaphe et bas-reliefs. A cause de l'emplacement, l'épitaphe est illisible, les bas-reliefs sont invisibles. Je n'avais qu'un instant et le temps me manquait pour faire apporter une lumière. Le tombeau est bêtement scellé le long du mur, de façon à cacher deux faces sur quatre. Il est là oublié comme un vieux coffre vermoulu.

J'ai remarqué encore à Saint-Andéol une charmante lanterne d'escalier du quinzième siècle, une tour romane carrée, tronquée par le sommet, et un vieux mur romain réticulaire mêlé à une masure habitée.

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15 octobre.

Hier, nous remontions le Rhône débordé. Nous arrivions entre le Pouzin et la Voulte. Nous avancions lentementj le courant était si violent que par moments le bateau, malgré l'effort des roues, demeurait immobile au milieu du fleuve. C'était vers le soir. L'admirable antithèse de la lune et du soleil occupait les deux extrémités du ciel. Les hautes murailles calcaires de la rive droite s'estompaient dans une brume légère j de belles lueurs de pourpre se traînaient sur les prairies de la rive gauche et y rougissaient magnifiquement des arbres d'une forme gracieuse et superbe.

Le Rhône, sale et jaune jusque dans son écume, courait furieusement autour de nous, charriant avec un bruit lugubre des arbres déracinés, des meubles rompus et des bateaux chavirés. La dévastation de cinquante villages roulait pêle-mêle dans le fleuve. La veille, trois bateaux avaient disparu sous les vagues, avec les gens qui les montaient, à l'endroit même où nous étions, près de l'embouchure de l'Ouvèze.

Il n'y avait pas un nuage sur nos têtes. Le rivage du côté de la Drôme était charmant. Une grosse charrette chargée de foin passait sur la route qui borde le Rhône. Le fouet du charretier claquait dans le silence de la plaine prête à s'endormir. Une femme et un enfant jouaient assis sur le foin, et à chaque cahot de la charrette leurs deux visages m'apparaissaient dans un rayon du soleil couchant.

CHALON-SUR-SAONE.

Chalon-sur-Saône, i8 octobre.

J'arrive, j'ai tes lettres. Merci, mon Adèle, merci pour celle que tu m'as écrite directement ici. Si tu avais pu me voir au moment où je la lisais, tu aurais eu le cœur bien tranquille et bien content.

D'après ce que tu m'écris de tous tes arrangements (j'approuve tout ce que tu as fait), je supporte avec moins d'impatience le retard qu'apporte à mon retour la plénitude des diligences. Je suis encore cloué ici pour un jour. Je n'ai pu avoir de place que dans une voiture qui part demain matin, et pour Dijon seulement. Écris-moi maintenant à Fontainebleau, poBe reliante. Je pense que je pourrai être à Paris du 23 au 25.

Nous avons pourtant remonté le Rhône plus vite que le capitaine du bateau ne l'espérait d'abord. En somme, nous avons mis quatre jours pleins pour aller d'Avignon à Lyon. Un autre bateau à vapeur, l'Hirondelle, m'a mené en un jour de Lyon à Chalon. Je vais profiter de mon séjour forcé ici pour prendre un bain dont j'ai grand besoin et pour visiter la ville, bien entendu.

J'ai vu avec joie que vous vous étiez bien amusés en vacances. Remercie pour moi Vacquerie et son excellente famille. Je pense que tu lui as fait tenir ma lettre. — Ne t'occupe ni de l'académie ni du théâtre. Je verrai moi-même ce qu'il y aura à faire quand je serai à Paris. — Je pense que mes bons petits garçons se sont remis courageusement au travail et te donnent déjà toute satisfaction. Embrasse-les bien pour moi ainsi que ton bon père, puisqu'il est de retour.

J'ai fait route sur le bateau du Rhône avec un bon et spirituel vieillard qui lui ressemble. C'est M. Boury, ancien pasteur protestant. Il était déjà venu nous voir à Paris avec une lettre de Lamartine. Je l'avais oublié, il m'a reconnu. C'est un homme doux et charmant et que j'ai été heureux de trouver. Il m'a aussi bien parlé de toi.

Adieu, mon Adèle, à bientôt. Écris-moi encore une bonne lettre. J'ai soif de vous revoir et de vous embrasser tous.

A toi toujours.

Fais-moi réserver avec soin les lettres et les journaux.

26o BOURGOGNE.

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i8 octobre.

Chalon-sur-Saône. — Peu de chose d'abord. Cherchez pourtant. Grand'rue. — Maison dite du jeu de paume. Du quatorzième siècle. Belle façade. Des ogives sont gracieusement inscrites dans les quadrilatères supérieurs des croisées. Aujourd'hui masure habitée par des tanneurs. Des cuirs de bœuf pendent aux poutres sous la grande porte.

Cathédrale. — On lui bâtit deux clochers faux-gothïcjue ornés en guise de lucarnes de croix de templiers de Tivoli '] ' '' d'hiver, rue Grenelle-S*-Honoré. Bel intérieur des treizième

et quatorzième siècles, hideusement badigeonné ici en jaune, là en blanc, là en rose, etc. — Admirable tapisserie du seizième siècle employée à masquer les travaux. Quatre panneaux sur fond bleu fleurdelysé, avec les armes de France au chef. Don royal évident, i" panneau : Melchissédech, cette mystérieuse figure que la bible ne laisse qu'entrevoir, prêtre et roï, coiffure faite d'un turban, d'une couronne et d'une mitre. Donnant le vin et le pain à Ahraham. 2"'"^ panneau : Moïse et la manne pleuvant sur les hébreux, ^eme p^nncau : l'agneau pascal partagé à tous. 4^'°^ panneau : Jésus donnant la communion aux apôtres tous à genoux autour de la table, excepté Judas qui s'en va sa bourse à la main.

Seule légende répétée partout : Spes mea dem.

Vilain pont Louis XV hérissé d'obélisques. — Au delà un noble pignon du quatorzième siècle. C'est l'Hôpital militaire, hôpital désirable pour les poètes. Intérieur admirable. La plus belle salle d'hôpital que j'aie vue. — Deux rangées de lits enfermés dans une belle boiserie Louis XIV, luisante comme du bronze et exhaussée sur une marche de bois qui porte pour chaque lit un escabeau frotté et brillant. Grands rideaux blancs de neige. Près de chaque lit une porte qui fait de chaque alcôve une chambrette. Au fond de la nef, la chapelle séparée de la salle par un grand rideau rouge. Entre les deux rangées de lits une rangée de choses meublantes belles et sévères, une grande fontaine-lavoir avec vasque de pierre, un vaste poêle en cuivre, un immense crucifix les deux bras étendus sur les deux rangées de malades. Une ligne de lampes espacées traverse la salle dans le même sens et lie tous ces objets au plafond à poutres saillantes. A la rangée de droite s'adosse

CHALON-SUR-SAONE. 261

une belle chaire Louis XIV digne presque de Verbruggen, portée par une figure d'homme fièrement taillée à plein dans le chêne. Un double rang de fenêtres ogives éclaire la salle d'en haut au-dessus des lits. Deux ou trois belles verrières sont conservées. Au fond on aperçoit les trois admirables verrières de la chapelle : Jésus enfant, Jésus crucifié, Jésus juge (au milieu). La chapelle éblouissante de propreté pavée de belles tombes dont une en cuivre reluit comme de l'or. C'est de l'or en effet qu'elle contient, les restes des deux bienfaiteurs de l'hôpital, un gentilhomme de Chalon et sa femme, Abigaël Mathieu. Plaques de cuivre sur les murs. — Buste de Pie VII.

— NOTES

19 octobre.

Tout le Chalonnais, le Beaunois, le Dijonnais, architecture romane. Souvent, dans un petit village, une belle tour byzantine, digne d'une métropole. Après Chagny, au bord de la route, un portail roman avec cette inscription : Bon vin, bon logis. Hélas! cette même maison donnait jadis l'hospitalité aux âmes! A Chagny, remarquable clocher roman, tour carrée, large, basse, trapue et superbe.

Beaune, charmant tas de maisons gothiques en pierre dans les arbres. Beffroi de ville du quinzième siècle, belle nef du quatorzième, à porche revêtu d'ardoises, qui sert de remise à des diligences. Église à tour romane, coiffée d'un ridicule toit- casquette.

Grande cheminée flambante. Vieux vigneron qui m'explique la vendange. Vieillard du Galèse. — Le cep jeune donne beaucoup de fruits, mais médiocres; plus tard, moins, mais meilleurs; vieux, une grappe ou deux, mais excellentes. On l'arrache alors, le vigneron n'y trouvant pas de profit. Donc le cep mûrit comme la grappe. Ne pas cueillir le raisin pendant la pluie, ni sous la rosée, il pourrit. Oter les grains verts qui font aigrir le vin promptement, les grains pourris qui lui donnent mauvais goût, les grains secs qui le boivent. Ainsi, dans une seule grappe, trois mauvais éléments, dont l'un attaque le vin dans la durée, l'autre dans la qualité, le troisième dans la quantité.

Après Nuits, à gauche de la route, longue rangée de collines basses et nues à leur sommet, surmontées de grands plateaux et coupées par des ravins étroits, verts et profonds. Au débouché de chaque ravin, un hameau. Vignes partout.

Pour qui arrive de Chalon, la situation de Dijon rappelle un peu celle de Paris pour qui arrive par la barrière du Maine. Grande plaine entourée de collines, route bordée d'ormes; à gauche, à l'horizon, deux collines imitant en petit, l'une le mont Valérien, l'autre la butte Montmartre.

20 octobre.

Délicieuse ville d'ailleurs, mélancolique et douce. Promenade sur les vieux" remparts. L'automne leur va bien. Saison charmante. Les arbres y

sont beaux j on voit le feuillage comme en été et le branchage comme en hiver.

Saint-Bénigne, cathédrale du troisième ordre. Belle masse pourtant. Treize et quatorzième siècles. Deux tours pour façades. Une aiguille (ardoises) sur la croisée. Fenestrage qui entoure la baie, retouché dans un pauvre goût. Sous le portail l'ogive de M. Soufflot. C'était un portail roman. Indignement défiguré.

Intérieur : à droite et à gauche du portail principal, deux nobles tombeaux Louis XIII. Legoux, seigneur de la Bercherie. L'homme et la femme, chacun taillé en marbre, à genoux sur sa tombe. Belles statues pleines de rêverie, lô^i. ^Quos idem qiiondam thalamm, idem quoqiie ttwmlm excepit.

L'intérieur de l'église est insignifiant aujourd'hui. Pas un tableau de valeur, pas un vitrail, pas une chapelle conservée.

Vers 1820, l'évcque d'alors, M. de Boisville, a refusé les tombeaux des deux ducs de Bourgogne qui sont au musée, ne leur trouvant pas de place dans son église. Pauvre bonhomme qui expulsait de sa cathédrale, non seulement Philippe le Hardi et Jean sans Peur, deux grands princes qui sont morts, mais encore Jean de la Huerta et Claus Sluter, deux grands artistes qui vivent toujours.

A côté de Saint-Bénigne, Saint-Philibert, belle flèche de pierre du treizième siècle, magasin de fourrages; j'ai regardé par le trou de la serrure, tas de foin dans le chœur.

Saint-Jean, autre magasin de fourrages.

Tour du douzième siècle, au Vieux-Palais, mont-de-piété; au rez-dechaussée, Robin, menuisier.

Porte-forteresse, caserne de gendarmerie.

Tour d'enceinte, salle des pansements publics.

Saint-Etienne, patron de la Bourgogne, ancienne cathédrale, nef : halle au blé. Abside, magasin de décors du théâtre. Les vitraux pendent défoncés.

Notre-Dame, treizième et quatorzième siècles. — Façade remarquable, haute muraille faisant porche, portant à l'un de ses angles une horloge avec jacquemart : un paysan, une paysanne avec leur enfant, en bois peint dans une cage de fer. Le père avec un gros marteau sonne les heures, la femme les demi-heures, l'enfant les quarts. Sur cette muraille, deux galeriesogives à colonnettes superposées. Dans la croisée à droite, j'ai vu la V^ierge noire qui reçut toutes les balles des suisses dans son tablier, lors du siège de la ville. Elle était vêtue d'une robe de satin vert, avec une grosse chaîne d'or au cou, qu'on vient de lui donner pour un miracle qu'elle a fait le mois dernier. Sous le porche, vestiges d'un magnifique portail roman

complètement arraché. — Le clocher principal est sur la croisée, les deux extrémités du transept surmontées de tourelles romanes. Vue par l'abside, l'église est d'un bel aspect. Intérieur fort dévasté, beaux vitraux du chœur j admirables verrières du douzième siècle au bras gauche de la croisée. Prêtre prêchant un sermon appris par cœur; se reprenant, recommençant ses phrases, etc.

Saint-Michel. — Porche -Renaissance François l". Charmant et ravagé. Façade Henri III, jolie et amusante. Portails latéraux gothique-fleuri. Fort beaux. — Intérieur défiguré. Plus de vitraux.

Palais des ducs travesti en hôtel de ville, admirables restes. Vu par derrière, ofi-re quatre architectures, comme la cour du château de Blois, mais moins remarquables pourtant : une tour flanquée de tourelles du douzième siècle j la grande tour du quinzième, avec le corps de logis à croisées et à couronnement gothique fleuri qui s'y rattache j un corps de logis Henri IV, avec une jolie porte; un autre Louis XIV, avec des trophées sur l'entablement, comme les Invalides. — Intérieur : une jolie cour, avec escalier de la Renaissance dévasté. On y lit : Ecole des Beaux-^irts.

Musée. Cheminée 1504, après l'incendie de 1502, «par Jean Dangers, maçon, moyennant 120 francs, pierres fournies». Sur les 120 francs, deux sols par jour aux ouvriers. Dossier de Jean sans Peur, incrusté dans la cheminée. Encorbellement de pierre, porte le hérisson Louis XII et les croissants Henri II, soutenant les poutres.

Tombeau de Philippe le Hardi, fin du quatorzième siècle. Peint et doré, couché sur son tombeau, deux anges à la tête, un lion aux pieds. Nez busqué. Tombeau de marbre noir, figurines d'albâtre. Quarante statuettes circulent autour du tombeau sous une charmante galerie; naïves : moine qui se nettoie l'oreille avec l'ongle; moine qui se mouche avec ses doigts. — Fi donc! semble dire une religieuse à côté de lui. Ouvrage de Claus Sluter de Hollande.

Tombeau de Jean sans Peur et de sa femme Marguerite de Bavière. Peint et doré. Ressemble au premier, plus fleuri, plus orné, plus quinzième siècle. Quarante figurines, quatre anges, ailes déployées, les deux grandes statues, deux lions, vingt-huit angelets, la galerie qui est de l'orfèvrerie d'albâtre. — A été payé quatre mille livres, c'est-à-dire 28,500 fi-ancs environ à Jean de la Huerta, dit d'Aroca, du pays d'Aragon, taiUetir d'imaiges.

François I" se fit ouvrir ce tombeau, y trouva Jean sans Peur, le crâne largement entaillé par le coup de hache de Tanneguy-Duchâtel sur le pont de Montereau. S'étonna de la grandeur du trou : i(Sire, lui dit le prieur des Chartreux qui l'accompagnait, c'e^ par ce trou que les anglais sont entrés en France. »

Sur l.i robe du duc, le rabot qu'il avait pris pour cmblcmc, le duc d'Orléans ayant pris un bâton noueux.

Il n'y a que trente-neuf figurines j la quarantième est remplacée par un monsieur en redingote le plus plaisant du monde. Qui est ce monsieur.^^ — A la Révolution, le peuple exigea la destruction des tombeaux. On les cassa soigneusement en quatre blocs qu'on enfouit. Il a été facile de les restaurer depuis. On peut suivre sur le marbre noir la trace de la voie de fait révolutionnaire.

Quatre ducs de Bourgogne. — Le premier est Philippe le Hardi, le dernier est Charles le Téméraire. — En effet, les hardis fondent les dynasties, les téméraires les précipitent.

Charles X est un autre Charles le Téméraire.

Débris romains et romans sous l'escalier du musée. Dans l'escalier, admirable tombeau du quatorzième siècle provenant d'une église démolie, — Belle tapisserie du seizième siècle représentant le siège de Dijon par les suisses en 1513.

21 octobre.

11 y a un mois, le 21 septembre, j'étais à Lausanne. Il était cinq heures après midi. — Je montais lentement vers la cathédrale par les rues étroites de la ville. L'heure du dîner approchait pour les bourgeois qui se hâtaient de rentrer chez eux. Je voyais par les lucarnes des rez-de-chaussée flamber les âtres des cuisines, et les ménagères et les servantes s'empresser autour des chaudières et des tourne-broches. La fumée débordait par plus d'une fenêtre, et l'odeur des lèchefrites remplissait les rues. J'entendais à toutes les portes les éclats de rire bienveillants et grossiers de l'appétit.

Un quart d'heure après, j'avais atteint la haute esplanade qui entoure l'église. Toute la ville était sous mes pieds. Les fumées se jouaient sur les toits, un rayon du soleil couchant les pénétrait, et elles faisaient un admirable nuage d'or qui se déchirait aux cheminées et aux pignons comme à des îles. C'était un noble et ravissant spectacle.

Mêlez une idée grande, lumineuse et sainte aux choses vulgaires de la vie, comme le soleil aux fumées de vos marmites, et ces choses vulgaires deviendront des choses sublimes.

tN VOYAGE. — a. 10

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