‹ En voyage (volume 2)Chapitre 66 sur 107 · ANO · texte numérisé non relu

ANO

Je n'ai rien à répliquer à ce quatrain, sinon que le travail de la grille dénonce le quatorzième siècle et point du tout le treizième.

Ce qui est aussi le quatorzième siècle tout entier, c'est le portail intérieur par lequel j'étais entré de l'église au cloître. Là, tympans, voussures, chapiteaux, colonnettes, médaillons, statuettes, tout est du plus beau style de cette belle époque. Ajoutez à cela que, protégé par le cloître contre l'action de l'air et par le hasard contre les badigeonneurs, ce portail a conservé dans tout leur lustre et presque dans toute leur fraîcheur la dorure et la peinture du temps. J'étais émerveillé. — Pardieu, pensais-je, c'est à se mettre à genoux devant!

Je me retourne et je vois quelqu'un en effet qui était « à genoux devant », et à genoux sur la dalle, et qui.? une femme d'une quarantaine d'années, belle encore, d'un visage noble, et enveloppée d'une riche mantille de dentelle noire. Comme je la regardais avec surprise, une autre femme, celle-là vieille et déguenillée, entre dans le cloître et vient s'agenouiller près de la première. Puis une troisième. Notez que nous étions hors de l'éghse. — Voilà, disais-je, qui est adorer bien dévotement l'architecture! — Un peu d'attention m'a tout expliqué. Il y avait sur le meneau du portail une madone-poupée, et à côté sur la muraille cette inscription :

EL EMINEN^° S""' CARDE NAL PEREIRA CONCEDIO 80 DIAS DE YNDVLGEN* Y EL S« OBISPO MURILLO 40 AL QVE REZARE VNA SALVE DE RRODILLAS DE LANE ESTA S"* YMAGEN DE N-^* S^-^ DE EL AMPARO^

Il est probable que cette inscription est le hasard dont je parlais tout à l'heure et qui a empêché le badigeonnage. La poupée a sauvé le portail.

Comme j'achevais de copier l'inscription, la belle dévote agenouillée s'est levée, et en passant près de moi, presque sans se détourner, m'a dit par-dessus l'épaule : Cavalier pwiçais q^iii regarde'; tout, aUe'7 donc voir la sacrifie. Puis elle s'est éloignée rapidement.

Je suis rentré dans l'église, j'ai fureté partout, et enfin, à force de pousser toutes les portes, je suis arrivé à la sacristie.

Oh ! que c'était bien là en effet une sacristie selon le cœur d'une belle dévote espagnole ! Figurez -vous un immense boudoir rocaille, doré,

''' Le très éminent seigneur cardinal Pereira a concédé 80 jours d'indulgences et le seigneur évêque Murillo 40 à celui qui récitera un salut à genoux devant cette très sainte image de Notre-Dame de l'Amparo.

contourne, Hcuri , coquet, ambré, charmant. Le papier-tenture imite le damas qu'il a remplacé j le pavé en briques et en pierre imite la mosaïque. Partout de beaux Christs d'ivoire, des Madeleines pâmées, des miroirs penchés, des sofas à gros coussins, des toilettes à pieds de bouc, des encoignures à tablettes de brèche d'Alep^ un jour éclatant, des recoins mystérieuxj des meubles inconnus et variés j les prêtres qui vont et viennent j les chasubles étincelantes dans les tiroirs entr'ouverts; je ne sais quel parfum de marquis, je ne sais quelle odeur d'abbé, voilà la sacristie de Pampelune.

C'est un digne évêque, le cardinal Antonio Zapata, qui a fait cette galanterie à la cathédrale. La transition est brusque j c'est presque un choc. Dante est dans le cloître, madame de Pompadour est dans la sacristie.

Après tout, là encore, une chose complète l'autre, et l'harmonie est au fond. La sacristie invite au péché, et le cloître à la pénitence.

Déjà les messes se disaient dans toutes les chapelles, et l'église se remplissait de fidèles, de femmes surtout. J'en ai fait le tour une dernière fois.

Du côté du grand portail, le chœur est garanti par une grosse muraille à laquelle est adossé un tombeau de marbre blanc. L'épitaphe, en lettres d'or presque effacées, indique que là est la dépouille de ce brave Jean Bonaventure Dumont, comte de Gages, qui battit en maintes rencontres les impériaux et M. de Savoie en personne.

L'une de ces rencontres fait une très belle bataille qu'on voit sculptée en bas-relief au-dessus de l'épitaphe. Il y a là des canons braqués, des chevaux qui se cabrent, des officiers qui commandent, d'épais bataillons qui croisent leurs piques et ressemblent à des broussailles que mêlerait un vent furieux. Rien d'étrange comme cette mêlée pétrifiée et muette, immobile à jamais dans cette sombre église où l'on entend de temps en temps la crécelle faible et intermittente de l'enfant de chœur.

Ce grand tumulte que fait la bataille et ce grand silence que fait le tombeau laissent dans le cœur un grave enseignement. Voilà donc ce que c'est que la gloire des hommes de guerre dans la mort! Elle se tait. La gloire des poètes et des penseurs chante et parle éternellement.

Tandis que je rêvais je ne sais quelle rêverie devant cette sépulture, un bruit d'orgue et un chant violent, lugubre et sauvage, éclatant tout à coup à ma gauche dans une chapelle voisine, m'ont fait tourner la tête.

Une bière, que sans doute on venait d'apporter, était posée à terre sur la dalle. On en voyait le bois, à peine caché par un drap noir râpé et troué. Quatre cierges brûlaient à l'entourj trois pains ronds étaient rangés sur une planche à terre, à côté de la tête du cercueil. A quelques pas vers la droite flamboyaient quatre grosses torches de résine dont la réverbération me montrait confusément, dans une chapelle obscure, le prêtre en chasuble

noire à croix blanche disant la messe des morts. Les chants et l'orgue venaient d'en haut comme un bruit surnaturel. On ne pouvait distinguer d'où ils partaient. Autour de moi, une foule de femmes de tout âge, disposées en une sorte de demi-cercle à quelque distance de la bière, toutes gracieusement coiffées et enveloppées de la mantille de soie noire, accroupies sur le pavé de l'église, selon la mode espagnole, dans la molle et charmante attitude des femmes du sérail, l'œil plus souvent levé que baissé jouaient de l'éventail, écoutaient la messe et regardaient les passants.

Je regardais tour à tour le sépulcre du comte de Gages et ce pauvre enterrement d'un inconnu, deux néants, l'un honoré, l'autre dédaigné. O mon ami, si les choses que nous appelons inanimées pouvaient tout à coup prendre la parole, quel dialogue entre cette tombe de marbre et cette bière de sapin !

Le soir, je me suis promené sur les remparts, seul et pensif.

Il y a des journées dans la vie qui remuent en nous tout le passé. J'étais plein d'idées inexprimables. L'herbe des contrescarpes agitée par le vent sifflait faiblement à mes pieds. Les canons passaient leur cou entre les créneaux comme pour regarder dans la campagne. Les montagnes de l'horizon estompées par le crépuscule avaient pris des formes magnifiques; la plaine était sombre; l'Arga, ridée de mille reflets lumineux, se glissait sous les arbres comme une couleuvre d'argent.

En passant devant l'entrée de la ville, j'ai entendu le grincement des chaînes du pont-levis et l'ébranlement sourd de la herse qui tombait. On venait de fermer la porte. En ce moment la lune se levait. Alors, pardonnez-moi le ridicule de me citer moi-même, ces vers que j'écrivais il y a quinze ans me sont revenus à l'esprit :

Toujours prête au combat, la sombre Pampelunc, Avant de s'endormir aux rayons de la lune, Ferme sa ceinture de tours.

Août.

Dans les villes d'Espagne, il y a beaucoup de venUu, c'est-à-dire beaucoup de cabarets, quelques ^<?W^«^ c'est-à-dire quelques auberges, et fort peu de fondas, c'est-à-dire fort peu d'hôtels, A Saint-Sébastien, il n'y a que la. fonda Ysabelj ainsi nommée pour la distinguer de l'hôtellerie à la française, tenue par un honnête et brave homme nommé Laffitte. A Tolosa et à Pampelune, la. fonda n'a ni nom ni enseigne. Elle s'appelle simplement la. fonda; ce qui dit clairement qu'elle est unique.

La chambre que j'occupe dans la fonda de Pampelune, al segundo piso (au second étage), a deux larges fenêtres qui donnent sur la grande place.

Cette place n'a rien de remarquable. On y bâtit en ce moment, à l'une des extrémités, à l'est, je ne sais quoi de hideux qui ressemble à un théâtre et qui sera en pierre de taille. Je recommande cette chose au premier homme d'esprit qui bombardera Pampelune.

Pardonnez-moi, mon ami, cette lugubre plaisanterie. Je ne l'efface pas, parce qu'elle sort de la nature même des choses. La destinée de toutes les villes d'Espagne n'est-elle pas d'être périodiquement bombardées.'* L'an dernier Espartero bombardait Barcelone. Cette année Van-Halen bombarde Séville. Qui bombardera l'année prochaine et que bombardera-t-on .f* je l'ignore. Mais tenez pour certain qu'il y aura un bombardement. Cela étant, je prie pour les habitants, pour les maisons et pour les cathédrales^ et, comme il faut faire la part des bombes, je leur abandonne avec joie toutes les copies que je rencontre de notre laide et sotte Bourse de Paris.

Cela dit, revenons à Pampelune, et remontons dans ma chambre.

C'est une façon de halle blanchie à la chaux, avec deux lits, dont un large, que les servantes appellent el matrimonio. Sur le mur quelques cadres enluminés représentant des amants qui sourient et des époux qui boudent. Une petite table, deux chaises de paille, et une énorme porte, à panneaux contre-butés d'une charpente de chêne, à verrous de prison, à serrure de citadelle.

Il semble qu'en Espagne le cas d'une prise d'assaut soit prévu à chaque étage de chaque maison. Armer sa croisée et son balcon de persiennes à mailles serrées pour défendre sa femme des galants, et sa porte de ferrures robustes pour défendre sa maison du pillage, voilà le double souci des bourgeois en Espagne; la jalousie fait la fenêtre, et la crainte fait la porte.

La moitié de la grande place de Pampelune est occupée en ce moment, c'est-à-dire envahie, par un colossal échafaudage dressé pour des courses de taureaux qui doivent avoir lieu dans une dizaine de jours, et qui mettent la ville en rumeur. Cette corrida durera quatre jours, du i8 au 22 août. Le premier jour il y aura une course de ftovillos, et le dernier jour une e^ada fameuse dans le pays, Muchares, tuera le taureau.

L'amphithéâtre est carréj il masque les rez-de-chaussée de deux côtés de la place, dont les balcons et les fenêtres feront, le jour de la corrida ^ autant de premières et de secondes loges; les greniers seront le paradis. Ce théâtre, car c'en est bien un, est tout simplement bâti en menuiserie et en charpente, avec d'innombrables gradins, les plus rudes qui soient, et de ma fenêtre je puis distinguer le numérotage des planches.

Ajoutez à cet ensemble deux ou trois diligences dételées et un corps de garde dont le soldat se promène devant Xz fonda, et vous aurez le «paysage» de ma fenêtre.

L'hôtel de ville de Pampelune est un élégant petit édifice du temps de Philippe III. La façade offre un curieux échantillon d'un genre d'ornementation propre au dix-septième siècle en Espagne. Ce sont des arabesques et des volutes plates qu'on dirait découpées sur la pierre à l'emporte-pièce. J'avais déjà vu une maison de cette mode dans l'étrange et lugubre village de Leso en Guipuzcoa. Le fronton de cet hôtel de ville est surmonté de lions, de cloches et de statues qui font un tumulte amusant à l'œil.

Ce qui ne m'a pas moins amusé, c'est la foire qui se tient en ce moment sur une petite place précisément en face de l'hôtel de ville. Les boutiques en plein vent pleines de doreloteries et de passequilles, les marchandes pleines de paroles joyeuses, les passants coudoyés, les acheteurs affairés, tout ce tourbillon de cris, de rires, d'injures et de chansons qu'on appelle une foire, a sous le soleil d'Espagne plus de rumeur et de gaieté.

Au milieu de cette foule se tenait debout, adossé à un pilier de l'hôtel de ville, un formidable gaillard de haute stature. Ses larges pieds nus sortaient de ses jambières de tricot rouge; une muleta de laine blanchâtre à raies garance lui couvrait la tête, l'enveloppait tout entier de ses plis sculpturaux, et ne laissait voir que son visage basané aux pommettes saillantes, au nez carré, aux mâchoires anguleuses, au menton avancé, à la barbe noire et hérissée; figure de bronze florentin, avec des yeux de chat sauvage. Au centre de ce bruit et de ce mouvement, cet homme restait immobile, grave et muet. Ce n'était plus un espagnol, c'était déjà un arabe.

A deux pas de cette statue, un italien grimacier, de grosses lunettes sur le nez, montrait des marionnettes et tapait sur un tambour, en chantant

sur son tréteau cette antique cadence de Polichinelle, Fantoccini, buratiini, puppi, dont nous avons fait en France la villanelle :

Le pantalon De Toinon

N'a pas d'fond.

Le Pantalon et le Sauvage se regardaient sans se comprendre, comme deux habitants de deux lunes différentes.

On ne traverse pas une foire, celle-là surtout, sans acheter. Je me suis laissé faire, j'ai ouvert ma bourse, et j'ai envoyé à X?, fonda tout ce qu'on m'a vendu.

A mon retour, j'ai trouvé sur ma table une pacotille complète de colporteur : des amulettes de Saragosse en or, en vermeil, en filigrane, des jarretières à devises de Ségovie, des bénitiers en verre de Bilbao, des veilleuses en fer-blanc de Cauterets, une boîte d'allumettes chimiques de Ernani, une botte de bâtons résineux qui tiennent lieu de chandelles à Elizondo, du papier de Tolosa, une ceinture de montagnard du col de Pantacose, un bâton de bois ferré, des souliers de corde, et deux muletas de Pampelune qui sont d'une laine magnifique, d'un travail grossier et d'un goût exquis.

A part cette foire et quelques carrefours, Pampelune reste morne et silencieuse tout le jour^ mais, dès que le soir vient, dès que le soleil est couché, dès que les vitres et les lanternes s'allument, la ville s'éveille, la vie tressaille partout, la joie étincelle ^ c'est une ruche en rumeur. Une fanfare à trompettes et à cymbales éclate sur la grande place 5 ce sont les musiciens de la garnison qui donnent une sérénade à la ville. La ville répond. A tous les étages, à toutes les fenêtres, à tous les balcons, on entend des chants, des voix, des bruits de guitares et de castagnettes. Chaque maison sonne comme un énorme grelot. Ajoutez à cela les angélus de tous les clochers de la ville.

Vous croyez peut-être que cet ensemble est discordant, et que de tous ces concerts mêlés il ne sort qu'un immense charivari parfaitement réussi. Vous vous tromperiez. Quand une ville se fait orchestre, il en sort toujours une symphonie. Le vent adoucit les tons criards, l'espace éteint les sons faux, tout s'estompe dans l'ensemble, et le résultat est harmonieux. En petit, ce serait un vacarme; en grand, c'est une musique.

Cette musique égaie la population. Les enfants jouent devant les boutiques; les habitants sortent des maisons; la grande place se couvre de promeneurs; les prêtres et les officiers abordent les femmes en mantilles; les

causeries se cachent derrière les éventails j sous les arcades les muletiers taquinent les maritornesj une douce lueur qui vient de cent fenêtres grandes ouvertes et vivement illuminées éclaire vaguement la place. Cette foule va et vient et se croise dans cette ombre, et rien n'est charmant comme cette discrète mêlée de jolis visages entrevus et de joyeux rires étouffés.

La liberté des prêtres sous ce beau climat n'a rien qui doive scandaliser. C'est une familiarité que les mœurs admettent. Pourtant, de ma croisée d'où j'observais tout, j'entendais trois prêtres, coiffés de leurs prodigieux sombreros et enveloppés de leurs vastes capes noires, causer devant la fonda, et je dois avouer que l'un d'eux prononçait le mot muchachas d'une façon qui eût fait sourire Voltaire.

Vers dix heures du soir, la place se vide et Pampelune s'endort. Mais la rumeur ne s'éteint pas tout de suite 5 elle se prolonge, elle ne finit pas avec le sommeil qui commence. On dirait, pendant les premières heures, que ce sommeil vibre encore de toutes les joies de la soirée.

A minuit pourtant le silence se fait, et l'on n'entend plus que la voix des serenos criant l'heure qui, au moment où vous vous endormez, éclate brusquement sur la tour voisine, puis se répète éloignée et amoindrie sur une autre tour au bout de la place, puis va s'affaiblissant de clocher en clocher, et s'évanouit dans les ténèbres.

Le soleil se couchait, les brumes commençaient à monter des torrents qu'on entendait bruire profondément dans des ravins perdus. Le col devenait de plus en plus sauvage. Nulle trace d'habitation. J'étais excédé de fatigue. J'avisai à droite à mi-côte, à quelques pas du sentier, au pied d'une haute roche à pic, un bloc de marbre blanc à demi enfoncé dans la terre. Un grand sapin mort de vieillesse et tombé de l'escarpement s'était arrêté à ce bloc en roulant sur la pente et le couvrait de son branchage desséché et hideux. Harassé comme je l'étais, ce bloc et cet arbre mort, sur lesquels dans ma pensée j'accrochais, comme des tentes, nos muletas et nos couvertures, me parurent constituer une chambre à coucher très confortable.

J'appelai mes compagnons, qui me devançaient d'une vingtaine de pas, et je leur expliquai mon architecture nocturne, leur déclarant que mon intention était de bivouaquer là, Azcoaga se mit à rire. Irumberri, pour toute réponse, regarda la fumée de son cigare s'envoler au soleil. Escumuturra el Puno (le poing) me prit la main :

— Y pensez-vous, seigneur français.'' et y êtes-vous résolu.^

— Je ne suis pas résolu, dis-je, je suis éreinté.

— Vous voulez coucher là!

— Je me résigne à coucher là.

— Bah! mais regardez donc de quoi votre logis sera fait. Il n'y a que les morts qui couchent dans des chambres de marbre et de sapin.

Les montagnards comme les marins sont superstitieux. Or, je déclare que dans la montagne je suis montagnard et que sur mer je suis marin, c'est-àdire superstitieux dans les deux cas, et, sans raisonner, superstitieux tout bonnement, de la façon dont on l'est autour de moi. La réflexion sépulcrale d'Escumuturra me fit rêver.

— Allons, reprit-il, quelques pas encore, amigo. Je vous jure, seigneur, qu'à un demi-quart de lieue d'ici nous allons trouver bon gîte.

— Un demi-quart de lieue d'Espagne! m'écriai-je. Il est six heures du soir, nous arriverons à minuit.

Escumuturra me répondit avec gravité :

— Nous arriverons à minuit si le diable allonge le chemin, et dans vingt minutes si le français allonge le pas.

— yindawoSj dis-je.

La caravane se remit en marche.

Le soleil se coucha, le crépuscule vint; pourtant je dois dire que le diable n'allongea pas le chemin. Nous gravissions depuis environ une demiheure un sentier escarpé serpentant entre des blocs de granit dont on eût dit qu'un géant avait ensemencé le flanc de la montagne. Tout à coup une pelouse se présenta, la pelouse la plus douce, la plus fraîche, la plus agréable au pied et la plus inattendue.

Escumuturra se tourna vers moi.

— Nous voici arrivés, me dit-il.

Je regardai devant moi pour voir où nous étions arrivés, et je ne vis rien que la ligne sombre et nue de la montagne. La pelouse était resserrée comme une avenue entre deux murailles basses de pierres sèches que je n'avais pas aperçues d'abord.

Cependant mes compagnons avaient doublé le pas, j'avais fait comme eux.

Bientôt je vis monter peu à peu comme une chose qui sort de terre et se dessiner sur le ciel clair du crépuscule une sorte de bosse anguleuse et obscure qui ressemblait à un toit surmonté d'une cheminée.

C'était en effet une maison cachée dans un pli de la montagne.

Tout en approchant, je la regardais. Le jour n'était pas entièrement éteint. Je faisais ce qu'on appelle en style stratégique une reconnaissance.

La maison était assez grande et bâtie, comme les clôtures de la pelouse, en pierres sèches mêlées de blocs de marbre; le toit de chaume tailladé imitait un escalier. J'ai retrouvé depuis cette mode dans de pauvres hameaux des Pyrénées.

Au bas du mur tourné vers la pente de la montagne, il y avait un trou carré par où sortait une petite nappe d'eau limpide et fraîche qui tombait sur le rocher et allait se perdre dans le ravin avec un bruit vivant et joyeux.

La porte massive et basse était fermée. Il n'y avait qu'une fenêtre, percée à côté de la porte, très étroite et bouchée aux trois quarts avec des briques grossièrement maçonnées.

Ce pauvre logis avait, comme toutes les habitations isolées du Guipuzcoa et de la Navarre, un air de forteresse; mais c'était plutôt de la défiance que de la sûreté, car le toit de chaume était à hauteur d'appui, et l'on pouvait forcer la place à se rendre sans autre artillerie qu'une allumette chimique.

Du reste aucune lumière à l'intérieur, aucune voix, aucun pas, aucun bruit. Ce n'était pas une maison; c'était une masse noire, muette et morte comme une tombe.

Escumuturra mit pied à terre, s'approcha de la porte, et se mit à siffler doucement la première partie d'une mélodie bizarre et charmante; puis il s'arrêta court, et attendit.

Rien ne bougea dans la cabane. Pas un souffle ne répondit. La nuit, qui était tout à fait tombée, ajoutait je ne sais quoi de morne et de funèbre à ce silence si mystérieux et si profond.

Escumuturra recommença sa mélodie j puis, arrivé à la même note, il s'arrêta. La cabane garda le silence. Escumuturra recommença une troisième fois, plus doucement encore, sifflant pour ainsi dire tout bas.

Nous étions tous les quatre inclinés vers la porte et nous prêtions l'oreille. J'avoue que je retenais mon haleine et que le cœur me battait un peu.

Tout à coup, comme Escumuturra finissait, l'autre partie de la mélodie se fit entendre derrière la porte dans la maison, mais sifflée si faiblement et si bas que cela était plus singulier peut-être et plus effrayant encore que le silence. C'était lugubre à force d'être doux. On eût dit le chant d'un esprit dans un sépulcre.

El Puno frappa trois fois dans ses mains.

Alors une voix d'homme s'éleva dans la cabane, et voici le dialogue laconique et rapide qui s'échangea dans l'ombre en langue basque entre cette voix qui interrogeait et Escumuturra qui répondait :

— Xuec ? ( Vous } )

— Gtic. (Nous.)

— ^men. ( Ici . )

— Cemhat'^ {QoTV^'xtnt)

— L,au. (Quatre.)

Une étincelle brilla dans l'intérieur du logis, une chandelle s'alluma, et la porte s'ouvrit. Lentement et bruyamment, car elle était barricadée.

Un homme parut sur le seuil de la porte.

Il tenait à la main et il élevait au-dessus de sa tête un gros chandelier de fer dans lequel brûlait une torche de résine.

C'était un de ces visages basanés et brûlés qui n'ont point d'âge 5 il pouvait avoir trente ans, il en pouvait avoir cinquante. Du reste, de belles dents, l'œil vif et un sourire agréable, car il souriait. Un mouchoir rouge lui ceignait le front, selon la mode des muletiers aragonais, et serrait sur ses tempes ses cheveux épais et noirs. Il avait le sommet de la tête rasé, une large muleta blanche qui le couvrait du menton jusqu'aux genoux, une culotte courte de velours olive, des jambières de laine blanche à boutonnières noires, des souliers de corde et les pieds nus.

La grosse mèche de résine agitée par le vent déplaçait rapidement l'ombre et la lumière sur cette figure. Rien de plus étrange que ce sourire cordial sous ce flamboiement sinistre.

Tout à coup il m'aperçut, et son sourire disparut comme s'éteint une lampe sur laquelle on souffle. Son sourcil s'était froncé, son regard restait fixé sur moi. Il ne prononçait pas une parole.

Escumuturra lui toucha l'épaule de la main, et lui dit à demi-voix en me désignant du pouce :

— A.disquidea. (Un ami.)

L'homme se rangea pour me laisser entrer; mais son sourire ne reparut pas.

Cependant Azcoaga et Irumberri avaient poussé les mules dans la cabane; Escumuturra et l'hôte causaient à voix basse dans un coin. La porte s'était refermée et Irumberri en avait soigneusement refait la barricade comme s'il était habitué à cette besogne; et pendant qu'Azcoaga déchargeait sa mule, je m'étais assis sur un ballot d'où je considérais l'intérieur du logis.

La maison ne contenait qu'une chambre, où nous étions, mais cette chambre contenait un monde.

C'était une grande salle basse dont le plafond, composé de lattes et de voliges appuyées çà et là sur des poutres faisant piliers, laissait passer et pendre par longs brins le foin dont était rempli le haut de la maison sous l'angle du toit. Des cloisons à claire-voie, ressemblant plutôt à des treillis qu'à des cloisons, dessinaient dans cette salle des compartiments capricieux.

L'un de ces compartiments, à gauche de la porte, comprenait un angle de la cabane, la fenêtre, la cheminée, énorme caverne de pierre noircie par le feu, et le lit, c'est-à-dire une façon de cercueil dans lequel grimaçaient les mille plis d'une paillasse bistre et d'une couverture rousse. C'était la chambre à coucher.

Vis-à-vis la chambre à coucher, un autre compartiment contenait un veau couché sur du fumier et quelques poules endormies dans une espèce de boîte. C'était l'étable.

A l'angle opposé, dans un troisième compartiment, s'amoncelait une pyramide informe de souches hérissées et de fagots épineux, provision de bois pour l'hiver. Quelques outres de vin et des harnachements de mulets étaient rangés avec quelque soin auprès des fagots. C'était le cellier.

Il y avait une carabine dans l'angle du mur voisin de la fenêtre; mais, entre le cellier et l'étable, dans un dernier compartiment encombré de fouillis de toutes sortes, vieilles muletas, vieux paniers, tambour de basque crevé, guitare sans cordes, je vis reluire sous une hottée de guenilles la poignée d'une navaja, fine, noire et galonnée de cuivre comme la manche d'un andalou. Je distinguai dans l'ombre à côté deux ou trois canons de carabines enfouies sous des haillons, et une sorte de trompe de métal évasée et

large que je pris d'abord pour l'cxtrémitc d'un clairon de montagne, et qui était un tromblon. Ce tas de chiffons était l'arsenal.

Un grand bloc de rocher qui emplissait l'angle à droite de la porte, et sur lequel le mur était maçonné, faisait une pente de granit dans l'intérieur de la cabane et servait de chevet à quelques bottes de paille jetées à terre. C'était là sans doute l'hôtellerie.

Un enfant tout nu, qui dormait probablement sur cette paille et que notre arrivée avait réveillé, s'était accroupi sur la pente de granit, les genoux serrés contre la poitrine et les bras croisés sur les genoux, et nous regardait avec des yeux effarés. Dans le premier moment je le pris pour un gnomc; puis je reconnus que c'était un singe j enfin je découvris que c'était un enfant.

Deux hauts chenets de fer ouvragé, rouilles par le feu et la pluie, apparaissaient dans la cheminée debout sur leurs quatre pieds massifs et dressant à l'extrémité de leurs longs cous deux gueules ouvertes. On eût dit les deux dragons du logis prêts à aboyer et à mordre.

Du reste, il n'y avait dans la cabane d'autre ustensile de cuisine qu'une poêle à frire suspendue dans la cheminée, laquelle, avec le chandelier de fer, les chenets et le lit, composait tout le mobilier.

Une jarre d'huile était près du lit, et à côté de la porte une autre jarre pleine de lait. Au rebord de la jarre de lait s'accrochait une sébile de bois de la forme la plus élégante et la plus pure. C'était presque une écuelle étrusque.

Deux chats maigres et jaunes et que, comme l'enfant, nous avions réveillés, rôdaient autour de nous d'un air menaçant. A la façon dont ils nous regardaient, il était clair qu'ils n'eussent pas mieux demandé que d'être des tigres.

J'ai quelque idée qu'un porc grognait dans un coin noir.

La maison avait cette odeur sucrée et fade qui s'exhale de toutes les cabanes espagnoles.

Du reste ni une table, ni une chaise. Qui entrait là restait debout ou s'asseyait à terre. Qui avait un ballot s'asseyait dessus. Dans ce logis, le mot se mettre a table n'avait aucun sensj je restai quelques instants abîmé dans cette réflexion mélancolique. Je mourais de faim.

En pareil cas, les pensées tristes viennent de l'estomac.

Un petit bruit gracieux, une sorte de gazouillement discret et continu que j'avais entendu depuis mon entrée dans la cabane me tira de cette rêverie. Quand on n'a pas de quoi dîner, que faire en un gîte à moins qu'on ne regarde.'' Je regardai donc, mais je ne pouvais découvrir d'où venait ce bruit.

Enfin, comme mes yeux se baissaient vers la terre, je distinguai dans l'obscurité une sorte de frémissement métallique, une ligne de moire lumineuse, et je reconnus qu'un ruisseau traversait la cabane de part en part.

finit-

1,0-^irt

Ce ruisseau, qui coulait rapidement, sur un plan oblique et incliné, dans une poutre creuse enfoncée à fleur de terre, débouchait dans la cabane par un trou fait dans un mur et sortait par le mur opposé. Là il faisait dans le ravin la petite chute d'eau que j'avais remarquée en arrivant.

Chambre singulière où la montagne semblait se sentir chez elle et entrait familièrement : le rocher s'y logeait; le ruisseau y passait.

Pendant que je faisais ces observations dans l'attitude élégiaque d'un rêveur qui n'a pas soupe, les mules, déchargées et démuselées, arrachaient paisiblement les longs brins de foin qui pendaient du plafond.

Ce que voyant, Escumuturra fit signe à l'hôte, qui les poussa vers le fond de la cabane et leur jeta à chacune une botte de fourrage.

Cependant mes compagnons s'étaient installés, qui sur un ballot, comme moi, qui sur une selle posée à terre; Azcoaga s'était couché tout de son long, enveloppé dans sa muleta.

L'hôte avait échafaudé dans la cheminée deux fagots de genêts sur un monceau de fougères sèches. Il en approcha son flambeau de résine; en un clin d'oeil un grand feu pétillant monta dans l'âtre'^avec des tourbillons d'étincelles, et une belle lueur flambante et vermeille, emplissant la cabane, fit saillir en relief sur les enfoncements sombres les croupes des mules, la cage aux poules, le veau endormi, les espingoles cachées, le rocher, le ruisseau, les brins de paille pendant du plafond comme des fils d'or, les âpres visages de mes compagnons et les yeux hagards de l'enfant efl'arouche.

Les deux chenets noirs à gueules de monstres se détachaient sur un fond de braise ardente et semblaient deux chiens de l'enfer haletant dans la fournaise.

Mais rien de tout cela, je l'avoue, n'attirait mon attentionj elle était ailleurs tout entière.

Un grand événement venait de s'accomplir dans la cabane.

L'hôte avait détaché du clou la poêle à frire!

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