‹ En voyage (volume 2)Chapitre 83 sur 107 · D'AUCH A AGEN · texte numérisé non relu

D'AUCH A AGEN

[4 septembre.]

Nuit. — La voiture roulait rapidement. Je dormais. Cependant je percevais tout confusément le bruit des roues et le galop des chevaux, la clarté de la lune, le vent frais de la nuit. Puis mon sommeil devint profond. Un cahot m'éveilla. J'entr'ouvris les yeux.

Il y avait un précipice à ma droite. Je ne voyais de terre que le bord du chemin. Le ciel m'apparut sous un aspect si étrange qu'encore à demi plongé dans les rêves je fus un instant sans me rendre compte de ce que je voyais. Les vapeurs montaient à droite à l'horizon 3 quelques nuages bruns et déchirés s'y mêlaient. Je ne sais quelle clarté composée de la lune qui déclinait et de l'aube qui se levait flottait sur tout. Je pris d'abord le ciel marbré de nuages noirs et de brumes blanches, et dont je ne voyais qu'un coin par le carré étroit de la portière, pour une immense montagne dont l'escarpement se perdait dans l'infini. Les étoiles me semblaient des feux de pâtres allumés çà et là sur cette pente gigantesque.

Puis je m'éveillai tout à fait, et je sortis de cette étrange illusion d'optique, mais le spectacle resta admirable.

Je voyais se coucher à l'horizon les constellations que nous ne regardons d'ordinaire que pendant les heures où elles sont sur nos têtes. La grande ourse, déjà engagée à demi dans les brumes, était devenue d'une grandeur monstrueuse. Ses sept étoiles brillaient comme sept petites lunes, et cet immense char incliné à pic sur la terre, derrière laquelle son splendide attelage allait disparaître, donnait au ciel tout entier une figure extraordinaire et terrible.

Efl^et de brouillard. Encore endormi en arrivant à Agen, j'ai cru voir la mer. C'était la Garonne qui me faisait cette gasconnade.

PKRIGUEUX. — SAINTES.

[ 5 scptemhrc. 1

S'-Front (cathédrale). Une première tour carrée servait de porche. Elle est aujourd'hui enfouie dans un pâté de maisons. Un boulanger l'habite et en loue les quatre étages à de pauvres familles qui font sécher leur linge à ces fenêtres bâties par les Templiers. Eglise-forteresse pour des moines-soldats. Cette première tour franchie, on est dans une cour étroite où se dresse le clocher. Admirable tour romane. Pilastres presque romains. Au sommet, cordon de colonnettes serrées les unes contre les autres, portant une tiare de pierre. Forme rude, originale et rare. — Dans l'intérieur de l'église, à gauche, magnifique autel de bois du temps de Louis XIII. Assomption. Figures éblouies des apôtres. Colonnes torses où grimpent et montent en spirales des anges, des oiseaux, des écureuils, des aigles, tout un monde fantastique.

Toute l'église blanchie à la chaux. Colonnes corinthiennes du 9" siècle. Quatre énormes piliers carrés, percés de couloirs en croix, archivoltes, portent la coupole centrale qui est ovale comme en Orient.

L'église a la forme d'une croix grecque et a cinq coupoles.

Dans le chœur, sous le lutrin, la pierre sépulcrale de saint -Front. Le lutrin permet de lire les premiers mots de l'épitaphe :

S E P V L CHRVM BEATI F R 0 N

et cache le reste. Saint-Front a été le premier apôtre du Périgord.

En montant au clocher, il faut s'arrêter à moitié chemin et visiter le dessus de la voûte de l'église. Très curieux. Charpentes. Poussière. Cavernes. Sculptures frustes, colonnes tronquées qui ressemblent a des momies debout dans leur étui et adossées au mur. Des échelles. Des trous carrés, anciennes alvéoles de clochers rasés. Les cinq coupoles étaient découvertes. Au siècle dernier, on a bâti un toit dessus. De là cet intérieur étrange, mélange de hasard et d'architecture, qui rappelle les cauchemars de Piranèse. (Le dernier évêque, M. Gousset, aujourd'hui archevêque de Reims, a démoli le chœur roman pour agrandir son jardin.)

Du haut de la tour on voit toute la ville, vénérable amas de pignons et

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de tourelles, un de ces labyrinthes de toits aigus où apparaît dans toute sa fantaisie le génie fantasque et riche du quinzième siècle. Le paysage est en deux parts, une ville rousse, une plaine verte; l'islc, jolie rivière, marque la séparation i un cercle de collines borde et clôt le bassin. Au fond on aperçoit, à l'extrémité d'une rue qu'on appelle la rue des Vieux-Cimetières, la tour de Vésune, ancien temple de Vénus, et sur la hauteur les vagues contours du camp de César.

Le toit, bâti au dernier siècle, cache les coupoles et gâte la silhouette de l'église. L'herbe croît sur le clocher. On monte d'échelle en échelle jusqu'au cordon de colonnettes. Quelques-unes sont en marbre. Au dehors le temps a creusé dans la pierre des bénitiers que la pluie prend soin de tenir pleins.

Sous l'église une crypte pleine d'ossements.

Tour de Vesune. — Temple de Vénus dont le moyen-âge avait fait un lieu patibulaire. C'est là qu'on pendait les criminels. Enorme tour bâtie en petites pierres. Il y avait un revêtement de marbre qui est tombé. Cette tour, éventrée au levant, perpendiculairement comme les châteaux que faisait démanteler le cardinal de Richelieu, est si grande qu'on dirait un petit cirque. Elle est dans une vigne où l'on entre par une porte qui met une sonnette en mouvement. Le propriétaire en tire ainsi quelques sous. Tronçons de colonnes romaines. Champ de maïs. Ceps. Verger. — J'ai trouvé dans l'intérieur de la tour de charmants débris de la renaissance mêlés aux décombres antiques. Gazon. Petite éminence gazonnée où l'on plantait la potence. Quatre plafonds, indiqués encore par des arrachements dans la muraille, se sont effondrés successivement. Au lieu même où fut le gibet, à côté d'une pierre qui ressemble à un autel romain, gît un ravissant débris de la renaissance que le hasard a brisé en forme de croix. La salamandre est au milieu et deux anges prient de chaque côté. Le seizième siècle avait donc construit quelque chose, chapelle ou autel sans doute, à côté même de la tour de Vésune. Le gazon est couvert de scabieuses et de ciguës en fleur. Il y avait autour de ce qui reste debout de la tour neuf baies archivoltées qu'on a murées avec de la brique.

Château des Barrières. — A côté de la tour de Vésune. Belle ruine. Intérieur charmant, if siècle. Débris romains. Entablements. Colonnes creusées dont on a fait des auges pour le réservoir. Chapiteaux romains pour siège. Le lierre tient lieu de tapisserie. Le haut chambranle d'une large cheminée à colonnettes. Autel romain dans une croisée. Jolie porte à imposte ornée. Trace de fouilles. Pavé de briques. Cette ruine paraît appartenir à un propriétaire intelhgent.

A.pr}s Périgueux. — Château-l'Evêquc, charmant châtelet du 15" siècle. Résidence d'été des évcques de Périgueux. Appartient à un avocat juge de paix.

Angoulême. — Entrevue. Jour levant. Cinq heures du matin. Un beau château des 13'' et 15" siècles au centre de la ville. Sert à quelque chose. 11 y a un factionnaire. Tant mieux, on ne le démolira pas. Cathédrale romane. Admirable portail à cinq étages de bas-reliefs, muraille chargée d'arabesques et de statues, gâté par un volet bleu au beau milieu. Beau clocher roman à cinq étages, comme le portail.

Apres AngouUme. — Jarnac. Aucun vestige du lieu historique. Un long village blanc avec cette affiche jaune sur le mur : Bal che'^ M. Baraud. — Je me rappelle avoir vu chez le duc de Rohan à Laroche-Guy on, en 1821, dans l'antichambre, un beau et rare tableau qui représentait le duel de Jarnac et de la Châtaigneraye peint sur bois.

Cognac. — Vieille ville curieuse et assez bien conservée.

Saintes. — Le vieux pont a perdu tout son caractère. Châtré et rejointoyé. On démolit en ce moment l'arc de triomphe pour le transporter ailleurs, dit-on. Opération barbare et dérisoire. Le pont est encombré des débris de l'arc mis en poussière. J'ai vu emporter la pierre numérotée C 5 ; un cahot a failli faire verser la charrette. Un peu plus, la pierre tombait sur le pavé et s'en allait en miettes, comme les deux tiers du monument. Il ne reste plus que les deux arches d'en bas. Les ouvriers dessus, la charpente dessus et autour, la grue en haut. Les vieilles pierres vermiculées par l'âge et la pluie s'écrasent sous la pression des échelles. Là, à l'angle à droite, une colonne engagée, cannelée, en porte à faux, sera évidemment refaite ou manquera. On appelle cela sauver un monument. Le pont, à ce qu'il paraît, gênait la navigation. A l'époque où il fut construit, la mer, comme me disait un vieux marin, se faisait sentir à Saintes plus qu'à présent. Maintenant le pilotis est trop élevé de trois ou quatre pieds. On a essayé de le couper sous une arche. Mais c'est une charpente si savamment nouée que tout s'y tient. On n'eût pu l'entamer sur un point sans que tout le reste ne s'infiltrât. De là cette démolition si regrettable.

A Saintes, trois beaux clochers ^ un, roman, sur la rive droite. Les deux autres, gothiques, sur la rive gauche. De ces deux clochers le premier est le moins ancien. 11 est du 15"' siècle, fort riche et très noble, on l'a coiffé d'une coupole malheureuse. Il tient à l'église S'-Pierre, qui a un beau portail.

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