BRUXELLES
Bruxelles, 17 août, S heures du soir.
Chère amie, je suis tout ébloui de Bruxelles, ou pour mieux dire de deux choses que j'ai vues à Bruxelles : l'hôtel de ville avec sa place, et Sainte- Gudule.
Les vitraux de Sainte-Gudule sont d'une façon presque inconnue en France, de vraies peintures, de vrais tableaux sur verre d'un style merveilleux, avec des figures comme Titien et des architectures comme Paul Véronèse.
La chaire en bois sculpté de Henry Verbruggen qui est dans l'église date de 1699. C'est la création tout entière, c'est toute la philosophie, c'est toute la poésie, figurées par un arbre énorme qui porte dans ses rameaux une chaire, dans ses feuillages tout un monde d'oiseaux et d'animaux, à sa base Adam et Eve chassés par l'ange triste et suivis par la mort joyeuse et séparés par la queue du serpent, à son sommet la croix, la Vérité, l'enfant Jésus et sous le pied de l'enfant la tête du serpent écrasée. Tout ce poëme est sculpté et ciselé à plein chêne de la manière la plus forte, la plus tendre et la plus spirituelle. L'ensemble est prodigieusement rococo et prodigieusement beau. Que les fanatiques du sévhe arrangent cela comme ils voudront, cela est. Cette chaire est dans l'art un de ces rares points d'intersection où le beau et le rococo se rencontrent. Watteau et Coypel ont trouvé aussi quelquefois de ces points-là.
J'avais déjà vu à Mons une église belge, fort belle vraiment et du quatorzième siècle. Sainte -Waudru. L'intérieur de ces églises-là fait honte à nos cathédrales. C'est partout un luxe, un soin, un zèle, une propreté, un ameublement exquis des chapelles, un ajustement splendide des madones, qui indigne contre nos églises si sales, si nues et si mal tenues. Si ces braves belges ne badigeonnaient pas aussi de temps en temps, on n'aurait qu'à admirer. Sainte -Waudru pourtant n'est pas barbouillée, mais Sainte-Gudule l'est.
Quand je suis entré dans Sainte-Gudule, il était trois heures. On célébrait l'office de la Vierge. Une madone, couverte de pierreries et vêtue d'une longue robe de dentelle d'Angleterre, étincelait sous un dais d'or, au milieu de la nef, à travers une lumineuse fumée d'encens qui se déchirait autour d'elle. Beaucoup de peuple priait immobile à genoux sur le pavé sombre, et au-dessus un large rayon de soleil faisait remuer l'ombre et la clarté sur plu-
sieurs grandes statues d'une fière tournure adossées aux colonnes. Les fidèles semblaient de pierre, les statues semblaient vivre.
Et puis un chant admirable, coupé de voix graves et de voix claires, tombait mystérieusement, avec le bruit de l'orgue, des plus hautes travées perdues dans la vapeur. Moi, pendant ce temps-là, j'avais l'œil vaguement fixé sur la chaire fourmillante de Verbruggen, chaire magique qui parle toujours. — Encadre ceci de vitraux, d'ogives, et de tombes de la Renaissance en marbre noir et blanc, et tu comprendras qu'il résultait de cet ensemble une sensation sublime.
L'hôtel de ville de Bruxelles est un bijou comparable à la flèche de Chartres j une éblouissante fantaisie de poëte tombée de la tête d'un architecte. Et puis, la place qui l'entoure est une merveille. A part trois ou quatre maisons que de modernes cuistres ont fait dénaturer, il n'y a pas là une façade qui ne soit une date, un costume, une strophe, un chef-d'œuvre. J'aurais voulu les dessiner toutes l'une après l'autre.
Je suis monté sur les clochers de Sainte-Gudule. C'était beau. Toute la ville sous mes pieds, les toits tailladés et volutes de Bruxelles à demi estompés par les fumées, le ciel (un ciel orageux) plein de nuages dorés et frisés par le haut, coupés ras comme marbre par le basj au fond une grosse nuée lointaine d'où tombait la pluie comme du sable fin d'un sac qui se crève i le soleil jouant dans tout celaj la magnifique lanterne à jour du beffroi se détachant sombre sur les vapeurs blanches -, et puis le bruit confus de la ville qui montait, et puis la verdure des belles coUines de l'horizon, c'était vraiment beau. J'ai tout admiré comme un provincial de Paris que je suis, tout, jusqu'au maçon qui cognait sur une pierre et qui sifflait à côté de moi.
Bruxefles m'a fait oubher Mons, et pourtant Mons vaudra peut-être que je t'en reparle, car c'est une ville charmante. Mais pour aujourd'hui, mon Adèle, tu dois en avoir assez de mes pierres et de mes églises, et je crois t'entendre me gronder gaiement de ma manie. Chère amie, ne t'en plains pas. Les églises me font penser à toi. Je sors de là vous aimant tous plus encore, s'il est possible.
Je t'embrasse ainsi que ton bon père. Dis à Didine et à Dédé, dis à Chariot et à Toto de s'entr'embrasser en mon nom. Je bois de la bière comme un flamand. La bière de Louvain a un arrière-goût douceâtre qui sent la souris crevée. C'est fort bien. — Je t'embrasse.
Bruxelles, 18 août.
Je suis encore à Bruxelles, mon Adèle. En attendant la diligence, je te commence une lettre que je finirai à Louvain ou à Malines. Tu vois combien c'est un bonheur pour moi de me rapprocher de toi par la pensée en t'écrivant.
Je t'ai promis de te reparler de Mons. C'est en eflFet une ville fort curieuse. Pas un clocher gothique à Mons, car l'église chapitrale de Sainte- Waudru n'a qu'un petit clocheton d'ardoise insignifiant j en revanche, la silhouette de la ville est chargée de trois beffrois dans ce goût tourmenté et bizarre qui résulte ici du choc du nord et du midi, de la Flandre et de l'Espagne.
La plus haute de ces trois tours, bâtie sur l'emplacement de l'ancien château, et, je pense, vers la fin du dix-septième siècle, a un toit vraiment étrange. Figure-toi une énorme cafetière flanquée au-dessous du ventre de quatre théières moins grosses. Ce serait laid si ce n'était grand. La grandeur sauve.
Autour de ce genre de clochers, imagine des places et des rues irrégulières, tortues, étroites souvent, bordées de hautes maisons de brique et de pierre à pignons taillés du quinzième siècle et à façades contournées du seizième, et tu auras une idée d'une ville de Flandre,
La place de l'hôtel de ville à Mons est particulièrement jolie. L'hôtel de ville a une belle devanture à ogives du quinzième siècle, avec un assez curieux beffroi rococo, et de la place on aperçoit en outre les deux autres clochers.
Comme je devais partir à trois heures du matin, je ne me suis pas couché pour voir cet ensemble au clair de lune. Rien de plus singulier et de plus charmant, sous un beau ciel clair et étoile, que cette place si bien déchiquetée dans tous les sens par le goût capricieux du quinzième siècle et par le génie extravagant du dix-huitième ; rien de plus original que tous ces édifices chimériques vus à cette heure fantastique.
De temps en temps un carillon ravissant s'éveillait dans la grande tour (la tour des théières) j ce carillon me faisait l'effet de chanter à cette ville de magots flamands je ne sais quelle chanson chinoise j puis il se taisait, et l'heure sonnait gravement. Alors, quand les dernières vibrations de l'heure avaient cessé, dans le silence qui revenait à peine, un bruit étrangement doux
et mélancolique tombait du haut de la grande tour, c'était le son aérien et affaibli d'une trompe, deux soupirs seulement. Puis le repos de la ville recommençait pour une heure. Cette trompe, c'était la voix du guetteur de nuit.
Moi, j'étais là, seul éveillé avec cet homme, ma fenêtre ouverte devant moi, avec tout ce spectacle, c'est-à-dire tout ce rêve, dans les oreilles et dans les yeux. J'ai bien fait de ne pas dormir cette nuit-là, n'est-ce pas? Jamais le sommeil ne m'aurait donné un songe plus à ma fantaisie.
Eh bien! ce rêve est fortifié. Mons est une citadelle j et une citadelle plus forte qu'aucune des nôtres. Il y a huit ou dix enceintes avec autant de fossés autour de Mons. En sortant de la ville on est rejeté, pendant plus d'un quart d'heure, de passerelles en ponts -levis, à travers les demilunes, les bastions et les contrescarpes. Ce sont les anglais qui ont mis cette chemise à la ville pour le jour où nous aurions le caprice de nous en vêtir.
Cette Flandre est belle d'ailleurs. De grandes prairies bien vertes, de frais enclos de houblon, des rivières étroites coulant à pleins bords j tantôt un herbage plein de vaches, tantôt un cabaret plein de buveurs. On voyage entre Paul Potter et Teniers.
Quant à la propreté flamande, voici ce que c'est : toute la journée, toutes les habitantes, servantes et maîtresses, duègnes et jeunes filles, sont occupées à nettoyer les habitations. Or, à force de lessiver, de savonner, de fourbir, de brosser, de peigner, d'éponger, d'essuyer, de tripoliser, de curer et de récurer, il arrive que toute la crasse des choses lavées passe aux choses lavantesj d'où il suit que la Belgique est le pays du monde où les maisons sont les plus propres et les femmes les plus sales.
Ceci soit dit en exceptant, bien entendu, les belles dames, avec lesquelles je ne veux me faire d'affaires en aucun pays.
Du reste, cette espèce de propreté malpropre donne, quand on oubhe les femmes, des résultats charmants. Ainsi, grâce aux plaques de cuivre luisantes comme l'or qui les garnissent ici, je viens de m'apercevoir, pour la première fois depuis que j'existe, que les colliers des chevaux de charrette ont la forme d'une lyre.
Mets des cordes à la place de la tête du cheval, et Viennet pourra se servir de cet instrument.
A propos des chevaux, il paraît qu'ils sont fort méchants en Flandre, ou les flamands fort prudents j car on ne les ferre, dans tous les villages où j'ai passé, que dans un travail des plus solides, non en chêne, mais en granit. (Ils ont ici un granit bleu assez laid qu'ils mettent à toute sauce.) J'ai été contrarié de cette mode, moi qui aime tant à rencontrer en route le beau groupe compliqué du cheval et du maréchal ferrant.
A quelques lieues de Mons, avant-hier, j'ai vu pour la première fois un chemin de fer. Cela passait sous la route. Deux chevaux, qui en remplaçaient ainsi trente, traînaient cinq gros wagons à quatre roues chargés de charbon de terre. C'est fort laid.
Lier, 19 août, 9 heures du soir.
J'ai passé Louvain, j'ai passé Malines, je suis à Lier, et je continue ma lettre. Je pense avec bien de la joie que ton père est près de toi, mon Adèle, depuis hier et que ma Didine a son grand-papa en attendant le petit.
Je suis amplement dédommagé de toutes les sottes villes de la Flandre
française. Louvain, qui est comme situé au fond d'une cuvette, est une charmante cité très complète. L'hôtel de ville, qui est admirable, a la forme d'une châsse gigantesque. C'est un colossal bijou du quinzième siècle. On le peint en jaune gris. L'hôtel de ville de Mons est en gris bleu. Ils ont pour cette dernière couleur cet affreux granit bleu qui leur sert de prétexte. — Nous raccordons, disent-ils. — Ces pauvres welches ont la rage de badigeonner.
La grande église à demi écroulée de Louvain fourmille de belles choses. Les chapelles regorgent de peintures merveilleuses et de sculptures parfaites. Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. Tout cela est disposé au hasard, sans ordre, pêle-mêle, tohu-bohu. Ce sont des chaos que ces églises belges, mais des chaos qui contiennent des mondes.
La cathédrale de Malines est badigeonnée de blanc à l'intérieur et encombrée des fantaisies étranges de l'art au dix-huitième siècle. En revanche, l'extérieur est prodigieux. La tour terrifie. J'y suis monté. Trois cent soixantedix-sept pieds de haut, cinq cent cinquante-quatre marches! Presque le double des tours de Notre-Dame. Cette œuvre monstrueuse est inachevée. Elle devait être surmontée d'une flèche de deux cent soixante pieds de haut, ce qui lui eût fait passer de plus de cent pieds la grande pyramide de Gisèh. Les hollandais en ont été jaloux, une tradition du pays dit que ce sont eux qui ont emporté en Hollande les pierres destinées à parfaire la grande tour.
A chaque face de cette tour, il y a un cadran de fer doré de quarantedeux pieds de diamètre. Tout cet énorme édifice est habité par une horlogej les poids montent, les roues tournent, les pendules vont et viennent, le carillon chante. C'est de la vie, c'est une âme.
Le chant du carillon se compose de trente-huit cloches, toutes frappées de plusieurs marteaux, et des six gros bourdons de la tour qui font les basses. Ces six bourdons sont d'accord, excepté le maître bourdon, qui est maintenant fêlé, et qui pèse dix-huit mille huit cents livres. La plus petite de ces six cloches pèse trois mille quatre cents. Le cylindre de cuivre du carillon pèse cinq mille quatre cent quarante-deux livres. Il est percé de seize mille huit cents trous d'où sortent les becs de fer qui vont mordre d'instant en instant les fibres du carillon.
A de certains jours, un homme s'assied là à un clavier que j'ai vu, comme Didine se met au piano, et joue de cet instrument. Figure-toi un piano de quatre cents pieds de haut qui a la cathédrale tout entière pour queue.
J'admire, depuis que je suis en Flandre, la ténuité et la délicatesse des meneaux de pierre auxquels s'attachent les verrières des fenêtres. Cette cathédrale de Malines a une vraie chemise de dentelle.
A Malines le chemin de fer passe. Je suis allé le voir. Il y avait là dans la foule un pauvre cocher de coucou, picard ou normand, lequel regardait piteusement les wagons courir, traînés par la machine qui fume et qui geint. — Cela va plus vite que vos chevaux, lui dis-je. — Beau miracle! m'a répondu cet homme. C'eff pomsé par une foudre. — Le mot m'a paru pittoresque et beau.
Outre les wagons, ils ont ici une espèce de voiture singulière. C'est une brouette avec un chien devant et une femme derrière. Le chien tire, la femme pousse.
Je suis toujours ici dans le plus profond incognito, ce qui me plaît beaucoup. Je viens de lire dans un journal belge que M. Vi^or Hugo visite en ce moment Kochefort.
Après-demain je serai à Anvers et j'aurai tes lettres. J'aurai de vos nouvelles à tous. Ce sera bien de la joie. Depuis deux jours je me retiens, car je touche à Anvers, et je brûle d'y être, mais je ne veux rien laisser derrière moi. Il y a deux Rubens admirables à Mahnes, et j'en vais voir d'autres à Lier et à Turnhout. Je t'embrasse, mon Adèle, ainsi que ton père et nos chers petits. Je vous aime tous. Je continue à cuire au soleil.
N'oublie pas que c'est désormais à Dunkerque, po§ie reHante, qu'il faut m'écrire.
92 BELGiaUE.
Anvers, 22 août, 4 heures du soir.
Je viens, mon Adèle, de relire ta lettre du 14, bien heureux de la trouver si bonne, et bien triste de la trouver seule. C'est une vive joie pour moi de savoir qu'il y a du bonheur autour de toi. La lettre de ma Didine est bien gentille aussi, et je compte en trouver encore une, et plusieurs de toi, à Dunkerque. La poste de France arrive ici à quatre heures et demie. Je ne quitterai pas Anvers sans aller y voir encore une fois. Peut-être une bonne lettre de toi m'arrivera-t-elle. Elle serait bien venue.
Je suis arrivé hier ici à dix heures du matin. Depuis ce moment je cours d'église en église, de chapelle en chapelle, de tableau en tableau, de Rubens en Van Dyck. Je suis épuisé d'admiration et de fatigue. Ajoute à cela que je suis monté sur le clocher, six cent seize marches, quatre cent soixantedeux pieds, la plus haute flèche du monde après Strasbourg. C'est tout à la fois un édifice gigantesque et un bijou miraculeux. Un titan pourrait y habiter, une femme voudrait l'avoir à son cou.
J'ai vu de là tout Anvers, une ville gothique comme je les aime, et l'Escaut, et la mer, et la citadelle, et la fameuse lunette Saint-Laurent. C'est une pointe de gazon avec deux petites maisons rouges au bout.
Cette ville est admirable. Des peintures dans les églises, des sculptures sur les maisons, Rubens dans les chapelles, Verbruggen sur les façades j l'art y fourmille. On recule pour admirer le portail de l'église , on se heurte à quelque chose, on regarde, c'est un puits : un puits magnifique, en pierre sculptée et en fer ciselé, avec des statuettes et des figurines. De qui est ce puits .^ De Quentin Metzis. On se retourne. Qu'est-ce que c'est que cet immense édifice avec cette belle devanture de la Renaissance.^ C'est l'hôtel de ville. On fait deux pas. Qui a dessiné cette grande façade rococo si flamblante et si riche .^^ C'est Rubens, Toute la ville est ainsi.
J'excepte le quartier neuf, qui est bête ici comme partout ailleurs et qui prend des airs de rue de Rivoli.
Je suis réconcilié avec les chemins de ferj c'est décidément très beau. Le premier que j'avais vu n'était qu'un ignoble chemin de fabrique. J'ai fait hier la course d'Anvers à Bruxelles et le retour. Je partais à quatre heures dix minutes et j'étais revenu à huit heures un quart, ayant dans l'intervalle passé cinq quarts d'heure à Bruxelles et fait vingt-trois lieues de France.
C'est un mouvement magnifique et qu'il faut avoir senti pour s'en rendre
compte. La rapidité est inouïe. Les fleurs du bord du chemin ne sont plus des fleurs, ce sont des taches ou plutôt des raies rouges ou blanches j plus de points, tout devient raie; les blés sont de grandes chevelures jaunes, les luzernes sont de longues tresses vertes 3 les villes, les clochers et les arbres dansent et se mêlent follement à l'horizon j de temps en temps, une ombre, une forme, un spectre debout paraît et disparaît comme l'éclair à côté de la portière j c'est un garde du chemin qui, selon l'usage, porte militairement les armes au convoi. On se dit dans la voiture : C'est à trois lieues, nous y serons dans dix minutes.
Le soir, comme je revenais, la nuit tombait. J'étais dans la première voiture. Le remorqueur flamboyait devant moi avec un bruit terrible, et de grands rayons rouges, qui teignaient les arbres et les collines, tournaient avec les roues. Le convoi qui allait à Bruxelles a rencontré le nôtre. Rien d'effrayant comme ces deux rapidités qui se côtoyaient, et qui, pou'r les voyageurs, se multipliaient l'une par l'autre. On ne se distinguait pas d'un convoi à l'autre j on ne voyait passer ni des wagons, ni des hommes, ni des femmes, on voyait passer des formes blanchâtres ou sombres dans un tourbillon. De ce tourbillon sortaient des cris, des rires, des huées. Il y avait de chaque côté soixante wagons, plus de mille personnes ainsi emportées, les unes au nord, les autres au midi, comme par l'ouragan.
Il faut beaucoup d'efforts pour ne pas se figurer que le cheval de fer est une bête véritable. On l'entend souffler au repos, se lamenter au départ, japper en route j il sue, il tremble, il siffle, il hennit, il se ralentit, il s'emporte; il jette tout le long de la route une fiente de charbons ardents et une urine d'eau bouillante; d'énormes raquettes d'étincelles jaillissent à tout moment de ses roues ou de ses pieds, comme tu voudras, et son haleine s'en va sur vos têtes en beaux nuages de fumée blanche qui se déchirent aux arbres de la route.
On comprend qu'il ne faut pas moins que cette bête prodigieuse pour traîner ainsi mille ou quinze cents voyageurs, toute la population d'une ville, en faisant douze lieues à l'heure.
Après mon retour, il était nuit, notre remorqueur a passé près de moi dans l'ombre se rendant à son écurie, l'illusion était complète. On l'entendait gémir dans son tourbillon de flamme et de fumée comme un cheval harassé.
Il est vrai qu'il ne faut pas voir le cheval de fer; si on le voit, toute la poésie s'en va. A l'entendre c'est un monstre, à le voir ce n'est qu'une machine. Voilà la triste infirmité de notre temps; l'utile tout sec, jamais le beau. Il y a quatre cents ans, si ceux qui ont inventé la poudre avaient inventé la vapeur, et ils en étaient bien capables, le cheval de fer eût
été autrement façonné et autrement caparaçonné; le cheval de fer eût été quelque chose de vivant comme un cheval et de terrible comme une statue. Quelle chimère magnifique nos pères eussent faite avec ce que nous appelons la chaudière! Te figures-tu cela? De cette chaudière ils eussent fait un ventre écaillé et monstrueux, une carapace énorme i de la cheminée une corne fumante ou un long cou portant une gueule pleine de braise; ils eussent caché les roues sous d'immenses nageoires ou sous de grandes ailes tombantes; les wagons eussent eu aussi cent formes fantastiques, et, le soir, on eût vu passer près des villes tantôt une colossale gargouille aux ailes déployées, tantôt un dragon vomissant le feu, tantôt un éléphant la trompe haute, haletant et rugissant; effarés, ardents, fumants, formidables, traînant après eux comme des proies cent autres monstres enchaînés, et traversant les plaines avec la vitesse, le bruit et la figure de la foudre. C'eût été grand.
Mais nous, nous sommes de bons marchands bien bêtes et bien fiers de notre bêtise. Nous ne comprenons ni l'art, ni la nature, ni l'intelligence, ni la fantaisie, ni la beauté, et ce que nous ne comprenons pas, nous le déclarons inutile du haut de notre petitesse. C'est fort bien. Où nos ancêtres eussent vu la vie, nous voyons la matière. 11 y a dans une machine à vapeur un magnifique motif pour un statuaire; les remorqueurs étaient une admirable occasion pour faire revivre ce bel art du métal traité au repoussoir. Qu'importe à nos tireurs de houille ! Leur machine telle qu'elle est dépasse déjà de beaucoup la portée de leur lourde admiration. Quant à moi, on me donne Watt tout nu, je l'aimerais mieux habillé par Benvenuto Cellini.
A propos, je te note ici, pendant que j'y songe, qu'il y a dans le clocher d'Anvers quarante cloches en bas et quarante-deux en haut, en tout quatrevingt-deux. Entends-tu cela, ma Didine ? Quatre vingt-deux cloches ! Figuretoi le carillon qui sort de cette ruche.
Lier, où j'ai terminé ma dernière lettre, est une assez jolie ville. J'ai dessiné le clocher de l'hôtel de ville, qui est charmant.
De Lier à Turnhout le pays change d'aspect; ce n'est plus la grasse Flandre verte; c'est un banc de sable, une route cendreuse et pénible, une herbe maigre, des forêts de pins, des bouquets de petits chênes, des bruyères, des flaques d'eau çà et là, quelque chose de sauvage et d'âpre, une espèce de Sologne. J'ai fait quatre lieues dans ce désert sans voir autre chose qu'un trappiste qui défrichait, triste laboureur d'un triste sillon. C'était beau d'ailleurs pour la pensée de voir cette robe blanche et ce scapulaire noir pousser deux bœufs.
La solitude était telle que les grives et les alouettes traversaient familièrement la route. Une jolie bergeronnette a suivi la voiture pendant un
quart d'heure, sautant d'arbre en arbre, vive et joyeuse, et s'arrêtant de temps en temps pour piquer une mouche au pied de quelque jeune chêne.
Je suis resté longtemps les yeux fixés sur ce trappiste. La lande était immense et aride comme une plaine de la Vieille-Castille j la terre rousse et brûlée par le soleil faisait çà et là à l'horizon de ces petites dentelures brusques qui figurent des marches d'escalier; pas un clocher au loin, à peine un arbre. La route était bordée à cet endroit-là de quelques chênes morts. Le religieux était assisté d'un paysan qu'il enseignait avec an geste grave et rare sans prendre garde à nous autres passants. De temps en temps il se retournait, et le soleil couchant dessinait vivement par les ombres et par les clairs sa figure austère et sereine. Je ne sais si cet homme pensait, mais je sais qu'il faisait penser.
A quelques lieues de là, passant près de je ne sais quelle bourgade et revenu cette fois dans la belle Flandre, j'ai remarqué un grand peuplier desséché au milieu d'une petite place à l'entrée du village. On m'a dit que c'était un arbre de la constitution. J'en suis fâché pour la constitution, mais cela faisait un piteux effet. Rien de plus chétif que cette idée politique plantée au milieu des paysages. Rien de misérable et d'effronté en même temps comme ce témoignage rendu à la petite puissance de l'homme en présence de la nature et de Dieu. D'un côté des forêts, des plaines, des collines, des rivières, des nuages, la terre et le ciel; de l'autre, une méchante perche desséchée qu'on est obligé d'étayer contre le vent.
Et puis quelles idées cela fait venir! Il y avait un arbre qui avait une racine, des branches et des feuilles, qui était vert et vivant; on a pris cet arbre, on lui a coupé sa racine, les feuilles sont tombées, les branches sont mortes, et l'on a été bêtement le replanter dans un sol qui n'est plus le sien. Fidèle symbole de tant de constitutions modernes qui ne sont ni du passé, ni de l'avenir, ni du climat.
A propos de climat, j'ai quelque peine à me faire à celui-ci. C'est une espèce d'été fort lourd et fort épais, et où l'on respire comme une vapeur de bière. Je suis écrasé par ces chaleurs flamandes.
Je ne m'accoutume pas non plus à ce qu'on boit ici. Rien de nauséabond comme ce faro et ce lambic. Je fais décidément peu de cas du vin de Flandre et du vin de Normandie. J'aime mieux le cidre de Bourgogne et la bière de Bordeaux.
Leurs puits sont singuliers. Ils puisent l'eau avec une grue. Il est assez curieux de les voir tirer un seau de la citerne comme Archimède enlevait les navires de la mer au siège de Messine.
Tu vois, chère amie, comme je bavarde avec toi. Je te dis tout, et je retire ainsi une seconde joie des choses que je vois. J'ai fait tout ce que
ma bourse m'a permis de faire de ta commission. Je te rapporte une demidouzaine de bas anglais qu'on m'a dit fort beaux. J'ai acheté aussi des chaussettes pour moi. Il paraît qu'un homme ne pourrait sous aucun prétexte faire passer une robe à la frontière. Il ne pourrait exciper de son usage personnel et la douane saisirait. C'est ce qui m'a empêché de t'acheter la robe que tu désirais.
J'ai oublié de te dire que j'ai acheté pour trente sous à Bruxelles une contrefaçon des Vo/x intérieures. Je suis curieux de voir si elle passera. Je me suis vu affiché partout à Bruxelles et à Anvers, et imprimé dans tous les formats.
Au moment où j'achève cette page, j'entends le carillon du grand clocher qui m'avertit de fermer cette lettre. C'est vraiment, à part cela, une musique charmante. 11 faut que cette flèche si frêle en apparence ait une solidité énorme. Cela sonne ainsi nuit et jour huit fois par heure depuis trois cents ans.
6 heures du soir.
Je reviens de la poste. Pas de lettres. Je ne t'en embrasse pas moins tendrement, mon Adèle, mais tu me dédommageras à Dunkerque, n'est-ce pas.^ Embrasse ton père et nos chers petits. Mille amitiés à nos amis. Je pars pour Gand.
A LOUIS BOULANGER
Anvers, 22 ;ioùt 1837.
Je vous écris d'Anvers, cher Louis, c'est tout vous dire ; je suis en pleine Flandre, à même les cathédrales, les Rubens et les Van Dyck. C'est un admirable pays.
Hier j'étais au haut de la flèche de cette merveilleuse cathédrale, et je pensais à vous. Je pense à vous toutes les fois qu'une chose contient un tableau ou une pensée.
Je voyais, du même regard, devant moi la mer et Flessingue à vingtdeux lieues, à gauche la Flandre et les tours de Gand, à droite la Hollande et la flèche de Bréda, derrière moi le Brabant et le clocher de Malinesj puis l'Escaut, large et brillant au soleil, et, entre la mer et l'Escaut, les polders inondés, une prairie de cinq lieues de tour changée en lac, à droite une autre prairie toute verte et scintillante de maisons blanches; à mes pieds les quelques toits de la tête de Flandre bloqués par l'eau j sous moi Anvers, qui est, au dix-neuvième siècle, comme était Paris au seizième, un amas magnifique d'églises et d'hôtels, de toits taillés, de pignons contournés, de clochers carrés et pointus, avec mille accidents de tourefles et de façades étranges; de grosses vieilles maisons amusantes, qui sont la Boucherie, qui sont la Draperie, qui sont la Bourse; un devant d'hôtel de ville qui ressemble à une architecture de Paul Véronèse, un portail d'église qui ressemble à un fond de Rubens et qui est de Rubens ; mille voiles sur l'Escaut, dans un coin du paysage le chemin de fer où disparaissait un convoi de wagons, près du chemin de fer une grande étoile de gazon couchée à plat sur le sol qui est la citadelle, enfin au-dessus de tout cela un ciel de nuages déchiquetés comme dans Albert Durer avec un beau rayon de pluie qui tombait au loin; voilà ce que je voyais hier, en regrettant que vous ne le vissiez pas.
Et puis, en descendant de l'église, à chaque pas, des Rubens, des Martin de Vos, des Otto Venius, des Van Dyck; des sculptures de Verbruggen et de Willemsens, de grands confessionnaux de chêne, d'immenses chapeUes de marbre, des chaires qui sont des poëmes. J'ai vu là la Descente de croix de Rubens, cette merveille.
Tout cela, il faut le dire, est honteusement exploité. Les bedeaux cachent le plus de tableaux qu'ils peuvent pour faire payer trente sous aux étrangers. En attendant, le maître reste dans l'ombre. Il y a en ce genre à l'église Saint-Jacques, où est le tombeau de Rubens, un drôle qui est suisse de
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l'église et qui mériterait d'ctre fustige en place publique. Ce misérable dispose de Rubens à sa guise, le cache ou le montre, le prête ou le retire, le tout à son gré, sans contrôle, insolemment, souverainement, absolument. C'est odieux.
Le doyen de la cathédrale, un certain M. Lawez, a fait couvrir d'une serge, sous prétexte d'indécence, un Jugement dernier qui est le meilleur tableau de Backers. Impossible de f^iire lever cette serge. Voilà un stupide doyen, n'est-ce pas.^
Je songe souvent à vous, Louis, dans ce pays qui vous plairait tant. Avant-hier, j'étais à Turnhout, une petite ville qui est par là vers le nord. ,1e me promenais, le soleil était couché. Tout à coup au détour d'une petite rue déserte je me suis trouvé dans la campagne. Il y avait à quelque distance une grosse vieille tour vers laquelle j'ai marché. C'était vraiment beau. Une vieille tour carrée en brique, haute, énorme, massive, cordonnée près du sommet d'une petite dentelure byzantine, adossée à un vieux château refait et gâté, mais le couvrant de son ombre et ayant du reste conservé, elle, sa forme exquise et sévère. Au pied de la tour miroitait un fossé d'eau vive dans lequel sa hauteur se doublait. Toutes les fenêtres étaient masquées de barreaux de fer. C'était une prison.
Je me suis arrêté longtemps près de cette sombre masse que le crépuscule noircissait à chaque instant.
Il sortait d'une des fenêtres d'en haut un chant plein de tristesse et de douceur. Je me souvenais d'en avoir entendu un aussi mélancolique et aussi grave au Mont- Saint-Michel, l'an dernier. Comme c'était la kermesse d'août, il y avait au loin dans la ville un bruit de danses et de rires. Le chant du prisonnier coupait cela sans dureté et sans colère.
Le jour s'éteignait à l'occident, les roseaux du fossé frissonnaient, de temps en temps un gros rat passait rapidement sur la saillie du pied de la tour. Et puis le fond du paysage était un vrai fond flamand, deux ou trois grosses touffes d'arbres, une vieille église rouge à pignon en volutes, à grand toit et à petit clocher, un hameau très bas fumant à côté, une plaine immense et noire, un ciel clair, pas un nuage. Je n'ai jamais rien vu de plus austère et de plus doux.
Mais je me laisse aller à causer avec vous, mon bon Louis, et il n'y a pas de raison pour que cette lettre finisse, surtout si je me mets à vous parler maintenant de ma vieille amitié, vous la connaissez bien, n'est-ce pas, Louis ?
Je vous embrasse de toute mon âme.
Al-BL^MS.
OÙ placer le monument de Riibens? à Anvers, ou à Cologne? Cologne a son berceau; Anvers a ses tableaux. Cologne l'a vu naître, Anvers l'a vu peindre. Cologne l'a vu petit, Anvers l'a vu grand.
A Anvers il a eu le sourire de la gloire. A Cologne il avait eu le sourire de sa mère.
Un grand homme a deux naissances j la première, comme homme, la seconde, comme génie. Donc Rubens a deux patries. Faites-lui deux monuments. Une crèche de marbre blanc à Cologne, un sépulcre de bronze à Anvers.
lOO BELGIQUE.