NOUVELLE MANIÈRE DE TOMBER DE CHEVAL
Les aboiements et le cor se rapprochèrent; une grande porte, faisant face à celle par où Pécopin était entré, s'ouvrit à deux battants, et le chevalier vit venir dans une longue galerie obscure les deux cents valets porte-flambeaux soutenant sur leurs épaules un immense plat d'or vert dans lequel gisait, au milieu d'une vaste sauce, le cerf aux seize andouillers, rôti, noirâtre et fumant.
En avant des valets, dont les deux cents torches étaient rouges comme braise, marchait le vieux chasseur, son cor de buffle à la main, à cheval sur le coureur tartare inondé d'écume. Il ne soufflait plus dans sa trompe; mais il souriait courtoisement au milieu des hurlements inouïs de la meute qui escortait le cerf, toujours conduite par le piqueur masqué.
2l8 LE RHIN.
Au moment où ce cortège déboucha de la galerie et entra dans la salle, les torches des valets devinrent bleues, et les chiens se turent subitement. Ces effroyables dogues, aux gueules de lions et aux rugissements de tigres, s'avancèrent à la suite de leur maître, à pas lents, la tête basse, la queue serrée entre les jambes, les reins frissonnants d'une profonde terreur, les yeux suppliants, vers la table où siégeaient les mystérieux convives, toujours blêmes, impassibles et mornes comme des faces de marbre.
Arrivé près de la table, le vieux regarda en face les lugubres soupeurs et éclata de rire. — Hombresjy mngeres, or (jà, vosotros belle si^ore, domini et domittce, am'igos m'ios, comment va la besogne.^
— Tu viens bien tard, dit l'homme d'airain.
— C'est que j'avais un ami à qui je voulais faire voir la chasse, répondit le vieillard.
— Oui, répliqua Nemrod, mais regarde.
En même temps, étendant le pouce de sa main droite par-dessus son épaule de bronze, il désignait derrière lui le fond de la salle. L'œil de Pécopin suivit machinalement l'indication du géant, et il vit au loin se dessiner sur les murailles noires des ogives blanchâtres, comme s'il y eût eu là des fenêtres vaguement frappées par les premières lueurs de l'aube.
— Eh bien, reprit le chasseur, il faut dépêcher.
Et, sur un signe qu'il leur fit, les deux cents porte-flambeaux, aidés par les nègres, se disposèrent à placer le cerf rôti sur la table, au pied du chandelier à sept branches.
Alors Pécopin enfonça les éperons dans les flancs du genêt, qui lui obéit, chose étrange! peut-être à cause de l'approche du jour, qui afi-aiblit les sortilèges; il poussa son cheval entre les valets et la table, se dressa debout sur les étriers, mit l'épée à la main, regarda fixement tour à tour les sinistres visages de la grande table et le vieux chasseur, et s'écria d'une voix tonnante :
— Pardieu! qui que vous soyez, spectres, larves, apparences et visions, empereurs ou démons, je vous défends de faire un pas; ou, par la mort et que Dieu m'aide! je vous apprendrai à tous, même à toi, l'homme de bronze, ce que pèse sur la tête d'un fantôme le soulier de fer d'un chevalier vivant! Je suis dans la caverne des ombres, mais je prétends y faire à ma fantaisie et à ma guise des choses réelles et terribles! ne vous en mêlez pas, mes maîtres! Et toi qui m'as menti, vieux misérable, tu peux bien dégaîner en jeune homme, puisque tu souffles dans ta trompe avec plus de rage qu'un taureau. Mets-toi donc en garde, ou, par la messe! je te coupe les reins à travers le ventre, fusses- tu le roi Pluto en personne!
— Ah! vous voilà, mon cher! dit le vieux. Eh bien, vous allez souper avec nous.
Le sourire qui accompagnait cette gracieuse invitation exaspéra Pécopin. — En garde, vieux drôle! Ah! tu m'avais fait une promesse, et tu m'as trompé !
— Hijo! attends la fin! qu'en sais-tu.''
— En garde, te dis-je!
— Ouais! mon bon ami, vous prenez mal les choses.
— Rends-moi Bauldour, tu me l'as promis!
— - Qui vous dit que je ne vous la rendrai pas-f" Mais qu'en ferez-vous quand vous la reverrez ?
— Elle est ma fiancée, tu le sais bien, misérable! et je l'épouserai, dit Pécopin.
— Et ce sera probablement avant peu un triste et malheureux couple de plus, répondit le vieux chasseur en hochant la tête. Après tout, bah! qu'est-ce que cela me fait.'' Il faut que les choses soient ainsi. Le mauvais exemple est donné aux mâles et aux femelles d'ici-bas par le mâle et la femelle de là-haut, le soleil et la lune, qui font un détestable ménage et ne sont jamais ensemble.
— Holà! trêve à la raillerie, cria le chevalier, ou je t'extermine, et j'extermine ces démons et leurs déesses, et j'en purge cette caverne!
Le vieux répondit avec un rire de bateleur : — Purge, mon ami! voici la formule : séné, rhubarbe, sel d'Epsom. Le séné balaie l'estomac, la rhubarbe nettoie le duodénum , le sel d'Epsom ramone les intestins.
Pécopin furieux s'élança sur lui, l'épée haute; mais à peine son cheval avait-il fait un pas qu'il le sentit trembler et s'affaisser. Il regarda. Un froid et blanc rayon de jour pénétrait dans l'antre et glissait sur les dalles bleuies. Excepté le vieux chasseur, toujours souriant et immobile, tous les assistants commençaient à s'effacer. Le chandelier et les torches se mouraient; la prunelle des spectres, que la brusque incartade de Pécopin avait un moment ranimée, n'avait plus de regard; et, à travers l'énorme torse d'airain du géant Nemrod, comme à travers une jarre de verre, Pécopin distinguait nettement les piliers du fond de la salle.
Son cheval devenait impalpable et fondait lentement sous lui. Les pieds de Pécopin étaient près de toucher la terre.
Tout à coup un coq chanta. Il y avait je ne sais quoi de terrible dans ce chant clair, métallique et vibrant, qui traversa l'oreille de Pécopin comme une lame d'acier. Au même instant un vent frais passa, son cheval s'évanouit sous lui, il chancela et faillit tomber. Quand il se redressa, tout avait disparu.
Il se trouvait seul, debout sur le sol, l'épée à la main, dans un ravin obstrué de bruyères, à quelques pas d'une eau qui écumait dans les rochers, à la porte d'un vieux château. Le jour naissait. Il leva les yeux et poussa un cri de joie. Ce château, c'était le Falkenburg.
OÙ L'ON VOIT QUELLE EST LA FIGURE DE RHETORIQUE DONT LE BON DIEU USE LE PLUS VOLONTIERS.
Le coq chanta une seconde fois. Son chant partait de la basse-cour du château. Ce coq, dont la voix venait de faire écrouler autour de Pécopin le palais plein de vertiges des chasseurs nocturnes, avait peut-être cette nuit même becqueté les miettes qui tombaient chaque soir des mains bénies de Baulciour.
O puissance de l'amour! force généreuse du cœur! chaud rayonnement des belles passions et des belles années! A peine Pécopin eut-il revu ces tours bien-aimées, que la fraîche et éblouissante image de sa fiancée lui apparut et le remplit de lumière, et qu'il sentit se dissoudre en lui comme une fumée toutes les misères du passé, et les ambassades, et les rois, et les voyages, et les spectres, et l'effrayant gouffre de visions dont il sortait.
Certes, ce n'est pas ainsi, avec la tête haute et le regard enflammé, que le prêtre couronné dont parle le Spéculum hifloriale émergea du milieu des fantômes après qu'il eut visité le sombre et splendide intérieur du dragon d'airain. Et, puisque cette figure redoutable vient d'apparaître à celui qui raconte ces histoires, il convient de lui jeter une malédiction, et d'imposer ici un stigmate à ce faux sage qui avait deux faces, tournées l'une vers la clarté, l'autre vers l'ombre, et qui était à la fois pour Dieu le pape Sylvestre II et pour le diable le magicien Gerbert.
Vis-à-vis les traîtres et les personnages doubles, la haine est devoir. Tout parisien doit, en passant, une pierre .à Périnet Leclerc, tout espagnol au comte Julien, tout chrétien à Judas, et tout homme à Satan.
Du reste, ne l'oublions pas. Dieu met invariablement le jour à côté de la nuit, le bien auprès du mal, l'ange en face du démon. L'enseignement austère de la providence résulte de cette éternelle et sublime antithèse. Il semble que Dieu dise sans cesse : Choisissez. Au onzième siècle, en regard du prêtre cabaliste Gerbert il plaça le chaste et savant Emuldus. Le magicien fut p.ape, le saint docteur fut médecin. En sorte que les hommes purent voir sous le même ciel, parmi les mêmes événements et à la même époque,
la science blanche dans la robe noire et la science noire dans la robe blanche.
Pécopin avait remis son épée au fourreau et marchait à grands pas vers le manoir, dont les fenêtres, déjà égayées d'un rayon de soleil, semblaient rendre à l'aube son sourire. Comme il approchait du pont, duquel il ne reste qu'une arche aujourd'hui, il entendit derrière lui une voix qui disait : — Eh bien, chevalier de Sonneck, ai-je tenu ma promesse.?
où EST TRAITEE LA QUESTION DE SAVOIR SI L'ON PEUT RECONNAÎTRE QUELQU'UN QU'ON NE CONNAIT PAS.
Il se retourna. Deux hommes étaient debout dans la bruyère. L'un était le piqueur masqué, et Pécopin frissonna en l'apercevant. Il portait sous son bras un grand portefeuille rouge. L'autre était un vieux petit homme bossu, boiteux et fort laid. C'était lui qui avait parlé à Pécopin, et Pécopin cherchait à se rappeler où il avait vu ce visage.
— Mon gentilhomme, reprit le bossu, tu ne me reconnais donc pas?
— Si fait, dit Pécopin.
— A la bonne heure!
— Vous êtes l'esclave des bords de la mer Rouge.
— Je suis le chasseur du bois des pas perdus, répondit le petit homme. C'était le diable.
— Sur ma foi, repartit Pécopin, soyez ce qu'il vous plaît d'être; mais, puisque en somme vous m'avez tenu parole, puisque me voilà à Falkenburg, puisque je vais revoir Bauldour, je suis vôtre, messire, et en toute loyauté je vous remercie.
— Cette nuit tu m'accusais. Que t'ai-je dit?
— Vous m'avez dit : Attends la fin.
— Eh bien, maintenant tu me remercies; et je te dis encore : Attends la fin! Tu te pressais peut-être trop de m'accuser, tu te hâtes peut-être trop de me remercier.
En parlant ainsi, le petit bossu avait un air inexprimable. L'ironie, c'est le visage même du diable. Pécopin tressaillit.
— Que voulez-vous dire.''
Le diable lui montra le piqueur masqué.
— Reconnais-tu cet homme.?
— Oui.
— Le connais-tu?
— Non.
Le piqueur se démasqua; c'était Érilangus. Pécopin se sentit trembler. Le diable continua :
— Pécopin, tu étais mon créancier. Je te devais deux choses, cette bosse et ce pied bot. Or je suis bon débiteur. Je suis allé trouver ton ancien valet Érilangus, pour m'informer de tes goûts. Il m'a conté que tu aimais la chasse. Alors j'ai dit : Ce serait dommage de ne pas faire chasser la chasse noire à ce beau chasseur. Comme le soleil baissait, je t'ai rencontré dans une clairière. Tu étais dans le bois des pas perdus. J'arrivais à temps; le nain Roulon t'allait prendre pour lui, je t'ai pris pour moi. Voilà.
Pécopin frémissait involontairement. Le diable ajouta :
— Si tu n'avais eu ton talisman, je t'aurais gardé. Mais j'aime autant que les choses soient comme elles sont. La vengeance se doit assaisonner à diverses sauces.
— Mais enfin que veux-tu dire, démon.? reprit Pécopin avec effort. Le diable poursuivit :
— Pour récompenser Erilangus de ses renseignements, je l'ai fait mon portefeuille. Il a de bons bénéfices.
— Mauvais drôle, me diras-tu enfin ce que cela signifie.? répéta Pécopin.
— Que t'avais-je promis?
— Qu'après cette nuit passée en chasse avec toi, au soleil levant, tu me ramènerais au Falkenburg.
— T'y voici.
— Dis-moi, démon, est-ce que Bauldour est morte?
— Non.
- — Est-ce qu'elle est mariée?
— Non.
— Est-ce qu'elle a pris le voile?
— Non.
— Est-ce qu'elle n'est plus au Falkenburg?
— Si.
— Est-ce qu'elle ne m'aime plus?
- — Toujours.
— En ce cas, si tu dis vrai, s'écria Pécopin, respirant comme s'il eût ete délivré du poids d'une montagne, qui que tu sois et quoi qu'il arrive, je te remercie.
— Va donc! dit le diable, tu es content, et moi aussi.
Cela dit, il saisit É,rilangus dans ses bras, quoiqu'il fût petit et qu'Erilangus fût grand; puis, tordant sa jambe difforme autour de l'autre et se
dressant sur la pointe du pied, il fit une pirouette, et Pécopin le vit s'enfoncer en terre comme une vrille. Une seconde après il avait disparu.
La terre en se refermant sur le diable Laissa échapper une jolie petite lueur violette semée d'étincelles vertes, qui s'en alla gaîment, avec force gambades et cabrioles, jusqu'à la forêt, où elle resta quelque temps arrêtée et comme accrochée dans les arbres, les colorant de mille nuances lumineuses, ainsi que fait larc-en-ciel lorsqu'il se mêle à des feuillages.