‹ En voyageChapitre 46 sur 65 · SCHAFFHAUSEN · texte numérisé non relu

SCHAFFHAUSEN

que l'étymologie devienne ce qu'elle pourra. Je laisse Strumphius et Glarean se prendre aux coifFes.

Il faudrait batailler aussi à propos du vieux château Munoth, qui est près de Schafflîouse, sur l'Emmersberg, et qui a pour étymologie Munitio, disent les antiquaires, à cause d'une citadelle romaine qui était là. Aujourd'hui, il n'y a plus que quelques ruines, une grande tour et une immense voûte casematée qui peut couvrir plusieurs centaines d'hommes.

Il y a deux siècles, Schaffhouse était plus pittoresque encore. L'hôtel de ville, le couvent de la Toussaint, l'église Saint-Jean, étaient dans toute leur beauté; l'enceinte de tours était intacte et complète. Il y en avait treize, sans compter le château et sans compter les deux hautes tours sur lesquelles s'appuyait cet étrange et magnifique pont suspendu sur le Rhin que notre Oudinot fit sauter, le 13 avril 1799, avec cette ignorance et cette insouciance des chefs-d'œuvre qui n'est pardonnable qu'aux héros. Enfin, hors de la cité, au delà de la porte-donjon qui va vers la Forêt-Noire, dans la montagne, sur une éminence, à côté d'une chapelle, on distinguait au loin, dans la brume de l'horizon , un hideux petit édifice de charpente et de pierre , — le gibet. Au moyen âge, et même il n'y a pas plus de cent ans, dans toute commune souveraine, une potence convenablement garnie était une chose élégante et magistrale. La cité ornée de son gibet, le gibet orné de son pendu , cela signifiait viJle libre.

J'avais grand'faim, il était tard; j'ai commencé par dîner. On m'a apporté un dîner français, ser\à par un garçon français, avec une carte en français. Quelques originalités, sans doute involontaires, se mêlaient, non sans grâce, à l'orthographe de cette carte. Comme mes yeux erraient parmi ces riches fantaisies du rédacteur local, cherchant à compléter mon dîner, au-dessous de ces trois lignes :

Haumektte au chantpinmons ,

Biffeteque au craison,

Hépole d'a^ot au laid^me, je suis tombé sur ceci :

Calai sche a la choute, — 10 francs.

Pardieu ! me suis-je dit, voilà un mets du pays : calaische a la choute. Il faut que j'en goûte. Dix francs! cela doit être quelque raffinement propre à la cuisine de Schaffhouse. J'appelle le garçon.

— Monsieur, une calaïsche à la choute.

Ici le dialogue s'engage en français. Je vous ai dit que le garçon parlait français.

— Vort pien, monsir. Temain matin.

— Non, dis-je, tout de suite.

— Mais, monsir, il est pien tard.

— Qu'est-ce que cela fait?

— Mais il sera nuit tans eine hère.

— Eh bien.^

— Mais monsir ne bourra bas foir.

— Voir! Voir quoi.'' Je ne demande pas à voir.

— Che gombrends bas monsir.

— Ah çà! c'est donc bien beau à regarder, votre calaïsche à la choute.''

— Vert peau, monsir, atmiraple, manifigue!

— r Eh bien, vous m'allumerez quatre chandelles tout autour.

— Guadre jantelles! Monsir choue. (Lisez : Monsieur joue.) Che ne gombrends bas.

— Pardieu! ai-je repris avec quelque impatience, je me comprends bien, moi; j'ai faim, je veux manger.

— Mancher gouoi.^

— Manger votre calaïsche.

— Notre calaïsche.''

— Votre choute.

— Notre choute! mancher notre choute! Monsir choue. Mancher la choute ti Rhin.''

Ici je suis parti d'un éclat de rire. Le pauvre diable de garçon ne comprenait plus, et moi, je venais de comprendre. J'avais été le jouet d'une hallucination produite sur mon cerveau par l'orthographe éblouissante de l'aubergiste. Caldischeà la choute signifiait calèche a la chute. En d'autres termes, après vous avoir offert à dîner, la carte vous offrait complaisamment une calèche pour aller voir la chute du Rhin à Laufen, moyennant dix francs.

Me voyant rire, le garçon m'a pris pour un fou, et s'en est allé en grommelant : — Mancher la choute! églairer la choute ti Rhin afec guadre jantelles! Ce monsir choue.

J'ai retenu pour demain matin une caldischeà la choute.

LETTRE XXXVIII

Ecrit sur place. — Arrivée. — Le château de Laufcn. — La cataracte. — Aspect. — Détails. — Causerie du guide. — L'enfant. — Les stations. — D'où l'on voit le mieux. — L'auteur s'adosse au rocher. — Un décor. — Une signature et un paraphe. — Le jour baisse. — L'auteur passe le Rhin. — Le Rhin, le Rhône. — La cataracte en cinq parties. — Le forçat.

Laufen, septembre.

Mon ami, que vous dire.'^ je viens de voir cette chose inouïe. Je n'en suis qu'à quelques pas. J'en entends le bruit. Je vous écris sans savoir ce qui tombe de ma pensée. Les idées et les images s'y entassent pêle-mêle, s'y précipitent, s'y heurtent, s'y brisent, et s'en vont en fumée, en écume, en rumeur, en nuée. J'ai en moi comme un bouillonnement immense. Il me semble que j'ai la chute du Rhin dans le cerveau.

J'écris au hasard, comme cela vient. Vous comprendrez si vous pouvez.

On arrive à Laufen. C'est un château du treizième siècle, d'une fort belle masse et d'un fort beau style. Il y a à la porte deux guivres dorées, la gueule ouverte. Elles aboient. On dirait que ce sont elles qui font le bruit mystérieux qu'on entcnci.

On entre.

On est dans la cour du château. Ce n'est plus un château, c'est une ferme. Poules, oies, dindons, fumier; charrette dans un coin; une cuve à chaux. Une porte s'ouvre. La cascade apparaît.

Spectacle merveilleux!

Effroyable tumulte! voilà le premier effet. Puis on regarde. La cataracte découpe des golfes qu'emplissent de larges squames blanches. Comme dans les incendies, il y a de petits endroits paisibles au milieu de cette chose pleine d'épouvante; des bosquets mêlés à l'écume; de charmants ruisseaux dans les mousses; des fontaines pour les bergers arcadiens de Poussin, ombragées de petits rameaux doucement agités. — Et puis ces détails s'évanouissent, et l'impression de l'ensemble vous revient. Tempête éternelle. Neige vivante et furieuse.

Le flot est d'une transparence étrange. Des rochers noirs dessinent des visages sinistres sous l'eau. Ils paraissent toucher la surface et sont à dix pieds de profondeur. Au-dessous des deux principaux vomitoires de la chute, deux

grandes gerbes d'écume s'épanouissent sur le fleuve et s'y dispersent en nuages verts. De l'autre côté du Rhin, j'apercevais un groupe de maisonnettes tranquilles, où les ménagères allaient et venaient.

Pendant que j'observais, mon guide me parlait. — Le lac de Constance a gelé dans l'hiver de 1829 à 1830. Il n'avait pas gelé depuis cent quatre ans. On j passait en voiture. De pauvres gens sont morts de froid à Schaff^house.

Je suis descendu un peu plus bas, vers le gouffre. Le ciel était gris et voilé. La cascade fait un rugissement de tigre. Bruit effrayant, rapidité terrible. Poussière d'eau, tout à la fois fumée et pluie. A travers cette brume on voit la cataracte dans tout son développement. Cinq gros rochers la coupent en cinq nappes d'aspects divers et de grandeurs différentes. On croit voir les cinq piles rongées d'un pont de titans. L'hiver, les glaces font des arches bleues sur ces culées noires.

Le plus rapproché de ces rochers est d'une forme étrange; il semble voir sortir de l'eau pleine de rage la tête hideuse et impassible d'une idole hindoue, à trompe d'éléphant. Des arbres et des broussailles qui s'entremêlent à son sommet lui font des cheveux hérissés et horribles.

A l'endroit le plus épouvantable de la chute, un grand rocher disparaît et reparaît sous l'écume comme le crâne d'un géant englouti, battu depuis six mille ans de cette douche effroyable.

Le guide continue son monologue. — La chute du Rhin est à une lieue de Schafîhouse. La masse du fleuve tout entière tombe là d'une hauteur de « septante pieds » .

L'âpre sentier qui descend du château de Laufen à l'abîme traverse un jardin. Au moment où je passais, assourdi par la formidable cataracte, un enfant, habitué à faire ménage avec cette merveille du monde, jouait parmi des fleurs et mettait en chantant ses petits doigts dans des gueules-deloup roses.

Ce sentier a des stations variées, où l'on paie un peu de temps en temps. La pauvre cataracte ne saurait travailler pour rien. Voyez la peine qu'elle se donne. Il faut bien qu'avec toute cette écume qu'elle jette aux arbres, aux rochers, aux fleuves, aux nuages, elle jette aussi un peu quelques gros sous dans la poche de quelqu'un. C'est bien le moins.

Je suis parvenu par ce sentier jusqu'à une façon de balcon branlant pratiqué tout au fond, sur le gouffre et dans le gouffre.

Là, tout vous remue à la fois. On est ébloui, étourdi, bouleversé, terrifié, charmé. On s'appuie à une barrière de bois qui tremble. Des arbres jaunis, — c'est l'automne, — des sorbiers rouges entourent un petit pavillon dans le style du café Turc, d'où l'on observe l'horreur de la chose.

Les femmes se couvrent d'un collet de toile cirée (un franc par personne). On est enveloppé d'une effroyable averse tonnante.

De jolis petits colimaçons jaunes se promènent voluptueusement sous cette rosée sur le bord du balcon. Le rocher qui surplombe au-dessus du balcon pleure goutte à goutte dans la cascade. Sur la roche qui est au milieu de la cataracte, se dresse un chevalier troubadour en bois peint appuyé sur un bouclier rouge à croix blanche. Un homme a dû risquer sa vie pour aller planter ce décor de l'Ambigu au milieu de la grande et éternelle poésie de Jéhovah.

Les deux géants qui redressent la tête, je veux dire les deux plus grands rochers, semblent se parler. Ce tonnerre est leur voix. Au-dessus d'une épouvantable croupe d'écume, on aperçoit une maisonnette paisible avec son petit verger. On dirait que cette affreuse hydre est condamnée à porter éternellement sur son dos cette douce et heureuse cabane.

Je suis allé jusqu'à l'extrémité du balcon; je me suis adossé au rocher.

L'aspect devient encore plus terrible. C'est un écroulement effrayant. Le gouffre hideux et splendide jette avec rage une pluie de perles au visage de ceux qui osent le regarder de si près. C'est admirable. Les quatre grands gonflements de la cataracte tombent, remontent et redescendent sans cesse. On croit voir tourner devant soi les quatre roues fulgurantes du char de la tempête.

Le pont de bois était inondé. Les planches glissaient. Des feuilles mortes frissonnaient sous mes pieds. Dans une anfractuosité du roc, j'ai remarqué une petite touffe d'herbe desséchée. Desséchée sous la cataracte de Schaffhouse! dans ce déluge, une goutte d'eau lui a manqué. Il y a des cœurs qui ressemblent à cette touffe d'herbe. Au milieu du tourbillon des prospérités humaines, ils se dessèchent. Hélas! c'est qu'il leur a manqué cette goutte d'eau qui ne sort pas de la terre, mais qui tombe du ciel, l'amour!

Dans le pavillon turc, lequel a des vitraux de couleur, et quels vitraux! il y a un livre où les visiteurs sont priés d'inscrire leurs noms. Je l'ai feuilleté. J'y ai remarqué cette signature : Henri, avec ce paraphe : ^. Est-ce un V.^ ■

Combien de temps suis-je resté là, abîmé dans ce grand spectacle.'' Je ne saurais vous le dire. Pendant cette contemplation, les heures passeraient dans l'esprit comme les ondes dans le gouffre, sans laisser trace ni souvenir.

Cependant on est venu m'avertit que le jour baissait. Je suis remonté au château, et de là je suis descendu sur la grève d'où l'on passe le Rhin pour gagner la rive droite. Cette grève est au bas de la chute, et l'on traverse le fleuve à quelques brasses de la cataracte. On s'aventure pour ce trajet dans un

petit batelet charmant, léger, exquis, ajusté comme une pirogue de sauvage, construit d'un bois souple comme de la peau de requin, solide, élastique, fibreux, touchant les rochers à chaque instant et s'y écorchant à peine, manœuvré comme tous les canots du Rhin et de la Meuse, avec un crochet et un aviron en forme de pelle. Rien n'est plus étrange que de sentir dans cette coquille les profondes et orageuses secousses de l'eau.

Pendant que la barque s'éloignait du bord, je regardais au-dessus de ma tête les créneaux couverts de tuiles et les pignons taillés du château qui dominent le précipice. Des filets de pécheurs séchaient sur les cailloux au bord du fleuve. On pêche donc dans ce tourbillon.^ Oui, sans doute. Comme les poissons ne peuvent franchir la cataracte, on prend là beaucoup de saïunons. D'ailleurs dans quel tourbillon l'homme ne pêchet-il pas.''

Maintenant je voudrais résumer toutes ces sensations si vives et presque poignantes. Première impression : on ne s lit que dire, on est écrasé comme par tous les grands poëmes. Puis l'ensemble se débrouille. Les beautés se dégagent de la nuée. Somme toute, c'est grand, sombre, terrible, hideux, magnifique, inexprimable.

De l'autre côté du Rhin, cela fait tourner des moulins.

Sur une rive, le châteauj sur l'autre, le village, qui s'appelle Neuhausen.

Tout en nous laissant aller au balancement de la barque, j'admirais la superbe couleur de cette eau. On croit nager dans de la serpentine liquide.

Chose remarquable, chacun des deux grands fleuves des Alpes, en quittant les montagnes, a la couleur de la mer oîi il va. Le Rhône, en débouchant du lac de Genève, est bleu comme la Méditerranée; le Rhin, en sortant du lac de Constance, est vert comme l'Océan.

Malheureusement le ciel était couvert. Je ne puis donc pas dire que j'aie vu la chute de Laufen dans toute sa splendeur. Rien n'est riche et merveilleux comme cette pluie de perles dont je vous ai déjà parlé, et que la cataracte répand au loin; cela doit être pourtant plus admirable encore lorsque le soleil change ces perles en diamants et que l'arc -en -ciel plonge dans l'écume éblouissante son cou d'émeraude, comme un oiseau divin qui vient boire à l'abîme.

De l'autre bord du Rhin, d'où je vous écris en ce moment, la cataracte apparaît dans son entier, divisée en cinq parties bien distinctes qui ont chacune leur physionomie à part et forment une espèce de crescendo. La première, c'est un dégorgement de moulins; la seconde, presque symétriquement composée par le travail du flot et du temps, c'est une fontaine de Versailles; la troisième, c'est une cascade; la quatrième est une avalanche; la cinquième est le chaos.

Un dernier mot, et je ferme cette lettre. A quelques pas de la chute, on exploite la roche calcaire, qui est fort belle. Du milieu d'une des carrières qui sont là, un galérien, rayé de gris et de noir, la pioche à la main, la double chaîne au pied, regardait la cataracte. Le hasard semble se complaire parfois à confronter dans des antithèses, tantôt mélancoliques, tantôt effrayantes, l'œuvre de la nature et l'œuvre de la société.

EN VOÏAGI£ — 1. 16

lurniurniE natioxalr.

LETTRE XXXIX

Ce que l'auteur cherche dans ses voyages. — Vevey. — L'église. — La vieille femme bedeau. — Deux tombeaux. — Edmond Ludlow. — Andrew Broughton. — David.

— Les proscrits. — Comparaison des épitaphes. — Philosophie. — Un troisième tombeau. — L'apothicaire. — Néant des choses humaines proclamé par celui qui a passé sa vie à poursuivre M. de Pourceaugnac. — Le soir. — Souvenirs de jeunesse. — Vaugirard et Meillerie. — Paysage. — Clair de lune. — Histoire. — Traces de tous les peuples en Suisse. — Les grecs. — Les romains. — Les huns. — Les hongrois. — Chillon. — Le château. — Une femme française. — La crypte.

— Les trois souterrains. — Détails sinistres. — Le gibet. — Les cachots. — Bonivard. — La cage donne la même allure au penseur et à la bête fauve. — Touchante et lugubre histoire de Michel Cotié. — Ses dessins sur la muraille. — Impuissance démontrée de saint Christophe. — Nom de lord Byron gravé par lui-même sur un pilier. — Détails. — La voûte devient bleue. — Magnificences secrètes et générosités cachées de la nature. — Les martins-pecheurs. — Sept colonnes; sept cellules. — Trois cachots superposés. — Peintures faites par les prisonniers. — Les oubliettes. — Ce qu'on y a trouvé. — La cave comblée. — Permission refusée à lord Byron. — L'auteur descend dans le caveau où lord Byron n'a pas pu entrer. — Ce qu'il y voit. — Le duc Pierre de Savoie. — Encore la destinée des sarcophages. — Le cimetière. — La chapelle. — La chambre des ducs de Savoie. — Intérieur. — Ce qu'en ont fait les gens de Berne. — La fenêtre. — La porte. — Traces de l'assaut. — Quel oiseau passait son bec par le trou qui est au bas de la porte. — La salle de justice. — De quoi elle est meublée aujourd'hui.

— La chambre de la torture. — La grosse poutre. — Les trois trous. — Affreux détails. — Une particularité du ch.îteau de Chillon. — L'auteur démontre que les petits oiseaux n'ont pas la moindre idée de l'invention de l'artillerie. — Ludlow et Bonivard confrontés. — Lausanne. — Ce que Paris a de plus que Vevey. — Le mauvais goût calviniste. — Lausanne enlaidie par les embellisseurs. — L'hôtel de ville. — Le château des baillis. — La cathédrale. — Vandalisme. — Quelques tombeaux. — Le chevalier de Granson. — Pourquoi les mains coupées. — M. de Rebecque. — Lausanne à vol d'oiseau. — Paysage. — Orage de nuit qui s'annonce. — Retour à Paris.

Vevey, 21 septembre.

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