LE RHIN AU MOYEN ÂGE. — CHARLEMAGNE
Au huitième siècle, l'ancienne population germaine n'avait pas tout à fait disparu. Il y avait sur la vieille terre de Marbode et d'Adgandaster un reste de vieux sicambres qui ne s'étaient pas encore transformés en aleraans. C'était une race d'hommes singulière. Ils allaient presque nus, vêtus de feuillages ainsi que ces anciens hommes dont parle Lucrèce : cimim folik at jrondihm iiivol. Ils habitaient les cavernes, les marais, les solitudes les plus âpres, les montagnes les plus abruptes, les forêts les plus impénétrables, tous les lieux où la nature demeure obstinément sauvage. Occultas hitehras, comme disait, dès 458, la novelle de Majorien. Ils étaient farouches et effarés. Ils semblaient toujours épier quelque chose d'effrayant à travers les arbres et les roches. On les apercevait quelquefois de loin dans l'ombre, comme ces masques et ces fantômes qui errent au crépuscule entre les branchages. Quand on prenait l'un d'entre eux, le prisonnier, qui mourait au bout de fort peu de temps, paraissait étranger à l'univers vivant et indifFérent aux êtres humains qui l'entouraient; tout en lui révélait une vague et secrète épouvante des choses supérieures; il mettait à chaque instant le doigt sur sa bouche, et faisait signe d'écouter. On eût dit que ces
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vieux cimbres en étaient restés à ces âges primitifs où le monde informe et expirant des ébauches troublait encore le monde naissant des créations définitives, et où, parmi les bruits lointains et confus de l'horizon, les premiers hommes entendaient distinctement s'agiter et se retourner les géants attachés sur les montagnes avec des chaînes d'airain.
Au point culminant de cette ère de transition, à ce moment, décisif pour toutes les mixtions et pour tous les chaos, où le précipité se forme, la civilisation s'incarne tout à coup, et Charlemagne paraît.
Ce que la providence fait immédiatement est toujours complet. Le propre des vrais grands hommes, c'est de s'adapter de toutes parts à leur époque. Ce qui pouvait convenir à la Grèce poétique, à la Grèce qui avait eu Homère et Diogène, à la Grèce qui avait Athènes, ce qui pouvait convenir à la France lettrée, à la France qui avait eu Corneille et Voltaire, à la France qui avait Paris, n'eut pas matériellement suffi pour fasciner, passionner et éblouir la Germanie à demi barbare et la Gaule à moitié sauvage. Les Alexandres chétifs et les Bonapartes maigres eussent fait peu de figure parmi ces guerriers colosses, espèces de mastodontes du genre humain dont les grands sarcophages et les grands ossements nous épouvantent encore. Pour tenir en respect ces peuples que le droit du poing, fauff recht, devait gouverner jusqu'au quinzième siècle, il fallait que la force intellectuelle eût pour enveloppe et pour annonce visible la force physique. Il fallait que le grand homme fût un géant. Charlemagne avait sept pieds de haut.
De 771 à 809, Charlemagne fit quatorze grandes guerres. Il vainquit les lombards, les hongrois, les bohèmes, les normands, les danois, les grecs en Italie, les maures en Espagne, les westphaliens deux fois, les saxons six fois. Roncevaux tut son Waterloo. Il n'j perdit pas le trône, mais il y perdit Roland.
Il exécuta aussi puissamment qu'aucun de ses pareils la loi providentielle qui veut qu'à de certaines époques les grands empires s'assimilent tous les états secondaires. Il brisa successivement Didier, roi des lombards, Rotgaud, duc de Frioul, Witikind, duc des westphaliens, Tassilo, duc de Bavière, Hemming, duc du Jutland, et Goterie, duc des danois. Il éteignit les savons, six fois révoltés, par la transplantation lointaine de dix mille familles dont il donna les terres aux obbotrites. Mais à peine eut-il fini avec les saxons qu'il dut recommencer avec les normands. La première invasion des normands coïncide en 801 avec la dernière rébellion des saxons. Il fut sévère deux fois, avec Rotgaud, duc de Frioul, et avec Adelgise, fîls de Didier. Il fut cruel une fois à Verden , où il massacra cinq mille hommes par représailles après la défaite de Sintal. II fut clément avec les hongrois qu'il fit chrériens, avec les saxons qu'il fit chrétiens, avec Witikind qu'il fit chrétien, avec Pépin le bossu, son fils bâtard, qui mourut moine à l'abbaye princière de Prum, avec Tassilo qui mourut saint à l'abbaye de Gcmblours. Il s'irritait contre ses ennemis, puis il s'apaisait. Sa fureur était de son siècle, sa clémence était de son cœur. Au milieu de son emportement, il s'arrêtait, souriait tout à coup, et faisait grâce. Les grands hommes seuls ont de ces grandes indulgences; pensées subites qui désarment la colère généreuse des héros, liens puissants qui enchaînent les nobles âmes, mais qui n'enchaînent que celles-là j muselières de hons.
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Witikind était opiniâtre; toujours vaincu, jamais soumis. Il était comme l'objection vivante de la destinée à Charlemagne. Il opposait fièrement le non de la vieille barbarie au oui de la civilisation nouvelle. Sans compter d'innombrables combats, il avait fallu pour le jeter bas deux grandes batailles, l'une perdue par lui-même à Detmold, l'autre perdue par son frère Albin, près d'Osnabruck. Charles prit les deux frères; le droit de sa victoire était de leur trancher la tête; il les embrassa et les fit baptiser à Anignj. Ce grand civilisateur savait-il donc que, s'il eut décapité Witikind, il eût supprimé quatre maisons royales qui descendent du vieux chef saxon, qui ont règne mille ans et qui régnent encore en Europe.'
En 788, le duc Tassilo est condamné à mort comme félon par la diète d'Ingelheim. Il va se jeter aux pieds du roi Charles. Je te donne la vie, dit Charles; mais en même temps d touche le duc de son bâton. C'était le détrôner. Tassilo, accablé, baisse la tête. Charles le regarde, essuie une larme, et le touche de son sceptre. C'était lui rendre le trône.
Ceci n'est-il pas tout à la fois doux comme Jésus et grand comme Homère.''
Il fut proclame empereur d'occident sur le tombeau des apôtres. Dans la même année, en 800, le pape Léon III lui donna Rome et le cahfe Haroun-Al-Raschid lui donna Jérusalem.
De cette façon il eut les deux villes, le Capitole et le Calvaire.
Quand il partagea l'univers avec l'empereur de Byzance, par cet instinct de poëte qui fait toujours partie du génie de ces grands hommes-là, il laissa Venise à l'Orient.
Un moment il songea à épouser l'impératrice Irène, mère de Constantin V, ce qui l'eût fait empereur du monde.
Charlemagne est le premier roi qui ait signé d'un monogramme. Il ne savait pas écrire, si l'on en croit Eginhard, pourtant il était d'ailleurs docte et savant. Il aimait les lettres. Il protégea en Allemagne le plain-chant de Metz. Il était poëte comme Salomon, collecteur de rhapsodies comme Périclès, législateur comme Justinien. César a nommé les mois , Charlemagne a nommé les vents.
Une matinée de printemps, étant à la fenêtre de son palais d'Ingelheim, il remarqua qu'il n'y avait à l'horizon qu'une collme où le soleil fit fondre la neige. L'idée lui vint de planter de vignes ce coteau si bien exposé. Sur son ordre, on lui envoya des plants et des vignerons de l'Orléanais, et il eut son vignoble. Il croyait faire du vin d'Orléans, il fit du Johannisberg.
Charlemagne eut cinq épouses et cinq concubines. De ces dix femmes il eut quinze entants, huit légitimes dont trois fils et sept bâtards dont cinq filles. La plus célèbre et la plus populaire des filles de Charlemagne, Emma, mariée par la légende à Eginhard, n'a pas existé. La fable l'adopte, l'histoire le nie.
Tout dans cet homme était inusité et extraordinaire. Un jour, il s'érigea en arbitre entre le peuple de Rome et le chef de l'église, l'aflFaire fut plaidée devant lui, il condamna les accusateurs et renvoya Léon III absous. En quelle qualité fit-il cette grande action? D'où vient que son arbitrage fut reconnu et que son jugement fut accepté? Qui, dans une telle cause, lui donna la hardiesse de condamner et l'audace d'absoudre? C'est ce que l'histoire n'a pas suffisamment approfondi. Comme roi, il ne pouvait que présider les conciles, ainsi qu'il lavait fait à Francfort en 794, ainsi
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que Sigismond le fit plus tard en 141 j à Constance; comnme prince palatin, il ne pouvait que choisir les evéques : episcopm de palatio eligatur, dit l'édit de Clotaire II; comme exergue de Ravenne et patrice de Rome, son droit n'allait que jusqu'à nommer le pape; comme empereur d'occident, son droit n'allait que jusqu'à l'égaler; comme grand homme son droit alla jusqu'à le juger.
On ne remarque pas assez, quoique Cyrus, Alexandre, César, Charlemagne et Bonaparte soient dans l'histoire, à quels effets prodigieux et inattendus arrive le suprême pouvoir royal multiplié par cet autre pouvoir suprême qu'on appelle le génie.
Quand il s'agit de faire ou de refaire une société, l'ouvrier le plus efficace et le plus formidable après Dieu, c'est un grand esprit qui a pour outil la dictature.
Le Rhin était le fleuve de Charlemagne. Tout ramenait Charlemagne aux bords du Rhin. Il ne se plaisait que là. Une chronique, afin d'expliquer cet amour presque filial, veut qu'il soit né à Ingelheim. Il faisait volontiers et souvent l'excursion d'Ingelheim à Coblentz. C'est à Ingelheim qu'il assemblait les magnats au printemps et les seniores à l'automne. Toujours préoccupé d'une pensée austère, il fonda à Cologne une bibliothèque, et dans cette bibliothèque, il mit uniquement des livres de théologie, des livres d'histoire et des livres de jurisprudence, c'est-à-dire Dieu d'abord, l'homme ensuite, et entre l'homme et Dieu, la justice. Il édifia près de Darmstadt le château de Hagen; il institua à Francfort un grand marché annuel et y fit bâtir une cour royale près du bac des francs : double germe de la foire de Francfort et du Kaisersaal. Il restaura Mayence écroulée dans les dernières convulsions de l'empire romain, et y construisit un couvent, une école et un pont, c'était y établir à la fois la religion, la science et le commerce, c'est-à-dire la triple base de toute société. Le couvent a disparu, l'école, qui était sur le mont Albain, a disparu, le pont a disparu.
Comme tous les vrais génies, il était plus grand que son siècle; aussi son siècle, qui ne voyait qu'une partie de sa grandeur, ne le comprit-il qu'à moitié. Mort en 8 14, il n'a été canonisé qu'en 1163, et encore par un anti-pape, Pascal III. Ce ne fut qu'en 11 77 qu'Alexandre III, pape, accepta comme saint ce Charles que Dieu avait fait grand. Au quatorzième siècle, Pétrarque écrivait encore : «Leur Charlemagne que quelques enthousiastes prétendent égal à César et même à Pompée. » Aujourd'hui , grâce au temps qui amoindrit les petits hommes et qui grandit les grands, cette haute figure a pris le recul nécessaire, dix siècles la mettent en perspective et nous voyons dans tout son développement la stature colossale de Charlemagne.
La loi germaine, combinée avec la loi chrétienne, avait fondé dans l'homme du Nord, d'abord le sentiment hiunain, puis le sentiment de la patrie. Charlemagne donna des centres et des limites à ces sentiments vagues; il eut l'art d'accroître et de circonscrire tout ensemble les nationalités; il ébaucha une carte politique qui a dure neuf cents ans; il créa les deux grandes unités essentielles de la vieille Europe; en un mot il fonda l'Allemagne et la France.
NOTES DE L'EDITEUR