Encore les Femmes
Vous me demandez, mademoiselle, si la vieille tante qui vous élève n'obéit pas à un préjugé et à des idées d'une autre époque en vous défendant de lire des romans.. Vous m'avouez que deux ou trois livres de ce genre vous sont tombés entre les mains, en un mot que vous avez mordu à la pomme , et pour me bien disposer sans doute, me corrompre et me forcer i vous conseiller ce que vous avez envie de faire, vous m'adressez la flatterie de me dire que deux de ces tois romans étaient de votre serviteur.
Je vais vous répondre, mademoiselle.
Vous dire de ne pas lire des romans, moi qui en ai bien publié quinze ou vingt pour le moins, ce
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serait plus illogique ou plus humble que je n'ai coutume de rêtre; ce serait avouer que j'ai la conscience d'avoir fait une mauvaise action et de mauvais livres, que j'ai ouvert une boutique de poisons enfermés dans de petites fioles enjolivées de tous les agréments que j'ai pu imaginer.
Mais je crois que nous pouvons , vous et moi , ne pas nous gêner.
Je me trompe fort , ou vous avez votre parti trôsdéfinitivement pris sur la question que vous voulez bien soumettre à mes lumières. Je puis donc vous donner des conseils aussi sévères que je voudrai : il n'y a pas de danger que vous les suiviez. — Le moraliste y gagnera : il peut prendre des airs austères à éblouir les sots , sans que le romancier y perde rien. ' Eh bien ! mademoiselle, je suis de l'avis de madame votre tante : il ne faut pas lire de romans.
Seulement il est fort probable que madame votre tante et moi nous ne donnerions pas les mêmes raisons de cette interdiction.
C'est à cause de la moralité extrême des romans, al fort en opposition avec l'immoralité de la sagesse humaine, que je vous conseille de ne pas lire de romans.
Une femme me disait un jour, en voyant chez moi
quelques statuettes de Pradier et quelques croquis des deux Johannot, trois amis que j'ai perdus :
«Vous avQ^ tort d'accoutumer vos regards à ce charme et à Télégance de ces formes, à la distinction et à la candeur de ces visages. Vous vous gâtez Tesprit, et ensuite vous exigerez dans la vie réelle, chez les pauvres femmes , des perfections qui ne sont pas dans la nature. »
C*est précisémeat là la raison pour laquelle je vous conseille de ne pas lire de romans. Les romans vous diront que c'est l'amour seul qui mérite l'amour; que c'est l'amour qui doit vous conduire au mariage; que donner votre personne à un homme que vous n'aimej pas, parce qu'il est riche, est tin acte d'ignoble prostitution, etc., etc. Ta, ta, tal Vous ne tarderez pas dans la vie à.voîr le peu de valeur de ces billevesées. Vous verrez un vieillard décrépit et malsain , mais célibataire et riche , entouré de prévenances, de soins, d'obséquiosités , par les mères de famille les plus rigides, de coquetteries par les jeunes filles les plus virginaleioent belles, et, s'il arrive que ce vieillard daigne arrêter son choix sur une de ces candides vierges, vous la verrez heureuse et fière de ce choix, consentir avec empressement à livrer sa personne et sa vie à ce cacochyme prétendant qui soupire plus de son asthme que
de son amour. Sa mère, une femme d'une faroucho vertu , affecte noa grande modestie en parlant de ce projet d'union à &es connaissances : elte sait qu*ii faut donner des allures humbles au bonheur, et se le faire pardonner par ses amis ^ au moins en leur faisant croire qu'on n'en jouit pas comme ils en jouiraient eux-mêmes. On viendra féliciter la mère et la fille au ^ sujet de cette monstrueuse union , et les compagnes de celle-ci la dénigreront de leurs lèvres roses et la grignotteront de leurs dents blanches; elles cherehi^ ront à prouver qu'elle n'est pas digne du bonheur qui lui arrive, et que celle qui parle y avait les droits qu'a pu seul faire méconnaître un aveuglement stupide.
Mais elle n'est pas déjà si jolie I dit l'une en se re^ gardant au miroir, sous prétexte de remettre en ordrci des cheveux qui ne sont pas dérangés.
Elle n'a pas la taille mince I dira l'autre en cambrant une taille étroitement et douloureusement cerclée et ficelée.
Quel pied! Cf'écriera une troisième en allongeant le sien mis en carcere dura , auquel elle applique la torture des brodequins.
M Oà M.... avait-il les yeux?
-^ St les oreilles donc? car elle n'a pas d'esprit.
Et les mères disent & l^urs filles , et madame votre
lante vous dira peut-être à vous-même : ^ Voye* comme mademoiselle une telle est heureusel Mais elle est jolie , elle a acquis des talents , elle a suivi les conseils de fei famille, elle fait un beau mariage.
Un beau mariage ! s'écrierait Fimmoral romancier: associer la beauté à la laideur, la jeunesse àfrin&rmilét livrer une jeune fille à un homme, sans qu'elle sQi| conduite à ce sacrifice d'elle-même par les doux eai^ vrements , par le séduisant mirage de Tamour! maÂ| c'est honteux , mais c'est une profonçlo perversité, voyais la pousser h se vendre, c'est une infamie 1 Oh I votr€ tante a bien raison de ne pas vous laisser tirei des romans.
Les romans vous diront aussi : — Une jeune flUft est dépositaire du bonheur d'un honnête homme, -r- Il faut qu'elle veille sur elle-même avec un soin scrupuleux qui puisse satisfaire la jalousie de celui quv l'aimera. Il faut qu'elle lui arrive pure de cœur et d'esprit. Il faut qu'elle garde à cet inconnu une fidé-? lité absolue, qu'elle se conserve pour lui.
Et le romancier vous peindra une candide et mo-^ deste jeune fille, craintive, effarouchée, rougissante} — il vous la montrera simplement vêtue d'une robe blanche, ne demandant à la parure que la fraîcheur} et il vous donnera envie d^ ressembler à celte jeui^
fille, car, le traître! il vous fera accroire que c'est ainsi qu'il faut être pour mériter l'amour d'un honnête homme. — Et puis , dans le monde vous verrez les jeunes filles parler haut , secouer la main parfois non gantée des jeunes hommes de leur connaissance^ faire assaut d'étoffes riches et magnifiques, et se livrer, sous les yeux, et conséquemmentavec l'approbation des grands parents, à des danses d'une incon* venance incroyable.
Et si vous vous habillez simplement, si vous vous croyez bien mise avec une robe d'organdi blanche et quelques fleurs ; si vous vous refusez à ces familiarités , à ces contacts , à ces étreintes admises aujourd'hui dans la danse des salons, comme dans celles de Mabile et du Château-Rouge ; — si vous parlez doucement et modestement, — vous serez déclarée stupide, maussade, misérablement affublée, et tristement abandonnée dans un coin, sur une banquette, pour figurer dans la tapisserie avec les mères à turban. Vous voyez bien, mademoiselle, que votre tante a raison, et que la lecture des romans vous perdrait.
Également, le romancier vous ferait croire que vous devez exiger de l'homme que vous aimerez la probité, la bravoure , la fierté de caractère, le désin*
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téressement, Tindépendance d'opinion, la supériorité de l'intelligence. — Eh bien 1 cela vous conduirait à vous amouracher de quelque misérable hère, incapable de vous donner jamais dans le monde un état qui puisse chagriner les autres femmes, — c'est-àdire de quelque homme de talent ou d'esprit, d'un pauvre diable de grand artiste, d'un oflScier brave et pauvre , d'un homme politique honnête et désintéressé, — d'un avocat éloquent, mais consciencieux; — c'est-à-dire que toutes ces rêveries vous mèneraient tout droit à une obscure aisance, à un plat bonheur domestique; — que cela vous condamnerait à la via de famille, à l'amour de votre mari et de vos enfants, aune existence calme, ignorée, nauséabonde. Pouah ! mademoiselle.
Que madame votre tante est donc une sage et discrète personne! Comme elle a raison et comme je suis fier et heureux d'être de son avis et de trouver une occasion de mettre publiquement en vente un peu d'antidote contre les poisons que j'ai débités depuis une vingtaine d'années !
Et ces pauvres jeunes gens, s'ils lisaient des romans, dans quelles erreurs cocasses ils se jetteraient ! à quel bel avenir ils se condamneraient.
C'est pour les jeunes hommes surtout que la lec-
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ture des romans serait peroicieuse, car voici ce qile les romans leur disent : Fargeot ne doit avoir que le quatrième, le cinquième rang dans les intérêts de la vie; la gloire et les honneurs, Testime et la considé^ ration , sont pour Thomme dévoué à son pays, pour rbomme incorruptible, ferme dans ses croyance, inébranlable dans ses convictions; pour Thomme d'état qui, sans hésiter, sacrilie pour ce qu*il croit être la vérité ; et les dignités , et les places et la for*tqne, pour le magistrat qui n^obéit qu*à la Ipi ; pour le soldat qui ne cherche ses grades que sur le champ de bataille et contre Tennemi, Si vous faites céder vos convictions à vos intérêts, si vpus trahisse^ vos serments, si vous trafiquez de votre oonscience, vous serez déshonoré, méprisé.
Le roman ajoutera : -^ c'est par la bravoure, par rhéro'isme, par le dévouement, par le génie ou le talent, par le désintéressement et la noblesse du co3ur, que Ton mérite et que Ton conquiert Tamour des femmes. Et puis, une fois dans la vie , la pauvre dupe voudra appliquer ces pompeuses théories. Vous le verrez, solitaire, promener dans les endroits écartés i^n habit râpé sur des bottes éculées; vous le verrez sans position, sans considération, signalé parles mères prudentes comme un écueil sur la mer du pays de
Tendre; vous le verrez dëdaignô par les jeunes fllles, conspué par les hommes, montré au doigt comme un original, un sauvage, une peau-rouge ; vous le verrez l'objet de rindifférence , du mépris , vous le verrez pauvre, vous le verrez timide, n'osant pas prendre la parole dans un salon, relégué au bas bout de la table dans un dîner , si on l'invite pour ne pas être treize ; à peine il sera servi par les domestiques.
il traversera la vie avec ses vertus d'un autre âge, comme un homme qui irait au marché avec des assignats et des actions signées Law. Il traversera la rie comme un roi de théâtre, avec sa couronne de papier doré et son manteau de calicot, teint en pourpre. Au marché on le prendra pour un mendiant, peutêtre pour un voleur; dans les rues, on le sifflera. Oh ! oui, madame votre tante a bien raison, ne lisez pas de romans.
Ou si le mal est fait, si vous en avez déjà lu, cherchez le rayon de lumière qui doit vous renverser de vos chimères, de votre dada, comme saint Paul fut renversé de sort cheval , et tâchez comme lui de rencontrer à temps ce salutaire et brutal rayon.