‹ Encore les Femmes (volume 2)Chapitre 3 sur 36 · partie d'elle-même comme les plumes fonl partie de Toiseau · texte numérisé non relu

partie d'elle-même comme les plumes fonl partie de Toiseau

Ce n'est pas précisément une femme pour un statuaire ; rien n'est tout à fait à sa place, rien n'a sa forme normale.

Madame Macré, comme un grand nombre de bourgeoises parisiennes, est d'une autre classe sociale que son mari. Monsieur Macré est un mercenaire, un homme de peine qui travaille dans un bureau d'un ministère quelconque, de neuf heures du malin à quatre heures du soir. Comme ses appointements, joints à la dot de la femme, n'atteindraient pas celte égalité de dépense qui existe dans la société contemporaine, il fait quelques affaires à la pelite Bourse, où il va le matin, en reculant de trois quarts d'heure son arrivée au bureau, qu'il quilte également trois quarts d'heure plus lot pour retourner à la petite. Bourse.

Madame Macré est rentière, c'est-à-dire qu'elle vit sans autre occupation que celle de sa loilette. Il vient un moment où Paris n'est plus habitable^ où il est do bon Ion d'être à la campagne. Monsieur Macré reste à Paris néanmoins, mais madame loue une maison do campagne où monsieur Macré vient la voir le samedi soir. Il y reste jusqu'au lundi matin. Il passe toute la journée du dimanche à pêcher à la ligne. A six heures,

ENCORE LES FEMBIES. 17

des amis viennent dîner. Tout le reste de la semaine madame Macré est seule.

2® Monsieur Richard, jeune peintre de talent qu/ habite dans Tîle une chambre que lui loue le meunier, au milieu des bœufs et des chevaux qui posent pour lui toute la journée, tout en paissant Therbe drue et verte.

3^ Un jeune homme dont on ne prononce jamais le nom, — les uns ne le sachant pas, les autres ne voulant pas le dire ; — il est des derniers. Il vient deux fois par semaine voir madame Macré, mais jamais le samedi ni le dimanche.

4^ Monsieur Macré, déjà nommé et déjà décrit.

Monsieur Richard à madame Macré.

€ Madame,

» Le théâtre est tout préparé : — les décors sont frais et charmants, — des rives vertes, des saules bleuâtres, une eau murmurante. '

» Des nénuphars, des joncs fleuris, des wergiss-meinnicth sur les bords ; — des oiseaux cliantant dans les arbres ; — la nuit un ciel étoile, le chant du rossigno dans le silence.

» Pas de distractions. — Uoi, pas de visites ; vous, très-peu.

» Il y a nécessairement sur ce théâtre une pièce qui doit se jouer, et dont nous soyons les rôles. Vous êtes la plus charmante amoureuse du monde, moi je me Ure passablement des amoureux villageois, gros René et petit Pierre; — j'ai une guitare, et un bateau qui la nuit joue très-bien la gondole.

» Il faut que cette pièce se joue ; si quelqu'un occupe Vemploj des amoureux, je me tiendrai à mon rôle de spectateur. Si vous n'êtes pas très-heureuse, vous devez vous ennuyer beaucoup, c'est ce qui me donne la hardiesse de vous écrire; une femme qui$'ennuie est indulgente. »

Ètadatne Macr4 à monsieur Richard.

« Monsieur,

» Vous avez bien raison de compter sur la solitude et sur l'ennui ; ils sont cause que je vous réponds.

» Je ne suis point veuve ; monsieur Macré, grâce a;ii ciel, ne pense pas à me faire ces loisirs. Il tient donc eu chef et sans partage l'emploi dont vous me parlez. Il passe ici un jour chaque semaine ; les autres il y a relâche.

» Vous éftes un peintre céflèbre; jQ peins un peu, mais mai. Si YQusi voule^s vmis tenir pour averti de ce qui ynécMe, et ne vous oroire point obligé de me faire la cour, je serai très-heureuse de vous rencontrer et do if^ir vos études* «

Monsieur Richard à fnadamç Macré,

« Madame,

» Je ferai naturellement tout ce que vous voudrez ; mais il faudrait savoir bien* précisément ce que vous voulez. — Permettez-moi de vous aborder demain pendant votre promenade ; je Ae sens par lettres, et do loin, un peu plus hardi que vous ne voudiiez sans doute le permettre, tandis que de près, et parlant à votrei personne, je retrouverai autant de soumission et de timidité que vous en pourrez désirer. »

Madame Macré à monsieur Richard.

€ Monsieur... »

SUe ne put aller plus loin, elle déchira et recommença qu^ue (oi3i l» teltre sans mieux réussir.

Il n'est pas adroit à un homme, se dit-elle, d'exiger des réponses catégoriques et précises; cela nous rappelle nécessairement à la prudence et à la raison, on ne peut répondre que... non.

Je ferai demain une promenade à l'heure ordinaire et à l'endroit accoutumé,' c'est à lui de deviner.

Le lendemain, madame Macré descend dans l'île et va vers le moulin ; monsieur Richard la salue et l'aborde.

M. RICHARD

Je vous demande pardon, madame, de vous désobéir, car vous n'avez pas daigné me répondre,

MADAME MAGRE, à part.

Ça, c'est mieux.

M. RICHARD

Permettez-moi de vous dire deux mots dans votre intérêt. Si mes empressements vous sont importuns, en ne répondant pas, en ne répondant qu'à moitié ou d'une manière vague, vous vous exposez à les- faire durer assez longtemps.

Si au contraire vous voulez me répondre avec fran* chise, vous n'avez rien à craindre de semblable.

MADAME MAGRE.

Les relations qui peuvent exister entre nous n'ont rien à demander à la franchise, à moins que vous n'entendiez parler de vos études peintes. Montrez-moi quelque chose.

M. RICHARD

Voici mon carton, madame.

(Silence pendant lequel madame Macré regar(!|e les dessins, et le peintre regarde madame Macré).

M. RICHARD

Vous vous en allez déjà, madame ?

MADAME MAGRE.

J'ai regardé deux fois vos dessins, qui sont charmants, et... vous ne me dites rien.

M. RICHARD

Madame, il me vient une foule de choses à dire, mais c'est bien embarrassant, allez, une première conversation. Il y a une monnaie d'usage , une monnaie de lieux-communs : le beau temps, la pluie, le

si ENCORE LES PfeMMÉS.

monde , la musique. Je n'ai pas un sou de cette monnaie-là. Il ne me vient que des choses de troisième et de quatrième conversation. Si les femmes savaient comme les hommes sont timides^ elles en auraient vraiment pilié.

MÂDAM£ MÂCRÉ.

n fait bien chaud, monsieur, je vai« rentrer.

M. RICHARD

n y a une ombre charmante sous les saules, madame, voulez-vous vous y asseoir?

MADAME MACRÉ.

A condition que vous changerez les médailles précieuses que vous vous vantez de posséder en menue monnaie de conversation ayant coups.

M. RICHARD

Je tâcherai, madame. Voyez comme on est bien ici. Les demoiselles vertes se poursuivent dans l'air, les fauvettes gazouillent sous les feuilles.

Tenez... je dis bien les paroles vides que vous exigez* mais je les chante sur un air qui va vous otMk*

Sfir. 11 semble des paroles faites pour Arnal, que Ton chanterait sur la poignante mélodie dernière de Charles de Weber.

J'aui^i beau dire : il fait chaud, —moins chauif qu'hier— il fera peut-être plus chaud demain, — tout cela voudra dire que je vous trouve charmante.

MADAME MAGfté.

Adieu, monsieur.

M. RICHARD

Au nom du ciell ne partez pas encore ; je ne parlerai plus de vous I

MADAME MAGRÉ.

A la bonne heure!

M. RICHARD

Je vais vous parler des voitures à six sous.

MADAME MAGRÉ.

Comme vous voudrez.

84 ENGOHE LES FEMStESk

M. RICHARD

Il y a quelque chose que j*ai bien adniiré de la part de radministration des omnibus.

MADAME MAGRÉ.

Vraiment!

M. RICHARD

Il devait être bien ennuyeux pour les conducteurs d'être interpellés tout le long de leurs parcours et d'être obligés de répondre deux cents fois par jour : « n n'y a plus de place. » Également il était irritant pour un piéton fatigué ou menacé d'une averse , de courir après une voiture, et de ne savoir qu'il n'y avait pas de place qu'après un steeple-chase de sept ou huit minutes.

Aujourd'hui, un grand écriteau relevé annonce, en môme temps que l'on voit la voiture, qu'il n'y a pas à espérer d'y trouver une place.

Complet !

On ne caresse pas une espérance décevante, on ne court pas après un désappointement; d'un même coup d'œil vous voyez que cette voiture n'existe pas pour VOUS) vous n'avez rêvé ni repos ni accélération de

votre voyage. Vous en attendez une autre. — Vous b&illez, madame?

MADAME MAGRÂ.

Un peu, monsieur,

M. RICHARD

Attendez, madame, j'arrive au fait

MADAME MAGRÉ.

n y a un fait?

M. RICHARD

Certainement. Eh bien 1 il me semble qu'une honnête femme devrait imiter les voitures à six sous. Aussitôt qu'un homme semble s'occuper d'elle, au lieu de laisser naître de trompeuses espérances, elle devrait imaginer quelque chose qui correspondrait h l'écriteau et qui dirait :

Complet I

MADAME MACRÉ.

Quelle folie I

ENCORE LË8 FEMMES.

M. RICHARD

Cest au contraire fort raisonnable; mais s'il y a des hommes que les femmes n'aiment pas, il n'y en a guère dont elles n'aiment l'amour. — Jamais «lies n'imaginent une vertu qui consiste à n'exister que pour un seul. — Non, la femme la plus héroïquement constante veut bien n'être qu'à un seul, mais elle voudrait que tous les autres en mourussent de chagrin. .Ainsi, vous, madame...

MADAME MACRÉ.

Il est convenu que vous ne parlez pas de moi.

M. RICHARD

Il ne s'agit pas de compliments, au contraire.

MADAME MAGRÉ.

J'écoute.

M. RICHARD

Je vous ai écrit que j'étais tout près d'être amoureux de vous. Si vous m'aviez répandu : J'ai un amant que i'aimc, j'aurais dit : C'est bien I

Er^CORE LES FEMMES. »

Complet!

Et je crois bien que je n'y aurais plus pensé. Si vous voyiez la moue charmante que vous venez de faire ! Comme cela, dessiné par Gavarni, illustrerait admirablement ce que je disais tout à Vbeure!

Mais vous me répondez : « J*ai un mari qui vient ici une fois par semaine. » J'apprends en outre qu*il est vieux et malade.

Je me dis : « Il y a bien dans ce cœur-là une petite place de strapontin ; c'est une femme qui n'aime pas. » Et j'insiste, je vous écris encore, je cherche à vous voir. Je passe une partie des nuits sous vos fenêtres, je fais les rêves les plus ravissants, je pense que vous m'aimerez peut-être un jour.

MADAME MAGRÉ.

Très bien 1 monsieur ne croit pas à l'honnêteté des femmes, monsieur ne croit pas qu'une femme peut s'attacher à ses devoirs, monsieur ne croit pas...

M. RICHARD

Pardon , monsieur croit qu'une femme ne vit pas sans amour; qu'une femme qui aimerait son mari, ne se résignerait pas à ne le voir qu'un jour par

semaine, qu'elle ne voudrait pas de loisirs qu'il ne partagerait pas, qu'elle l'attendrait le soir chez lui pour lui offrir un doux repos après une journée laborieuse. Alors monsieur se dit : « Madame Macré n'aime pas son mari, elle prétend n'aimer aucun autre, donc il n'y a pas lieu de se désespérer. » L'été à la campagne, tout invite à l'amour, et j'accorde ma guitare.

MADAME MAGRÉ.

C'est trop écouter des folies; adieu, monsieur.

M. RICHARD

Adieu, madame; à demain.

MADAME MAGRÉ.

Non, monsieur; si vous m'abordiez, vous me feriez diriger d'un autre côté des promenades qui me sont plus agréables dans cette île.

M. RICHARD

Eh bien ! madame, dites-moi que vous aimez quel^ qu'un.

MADAME MAGRÉ.

Oui, monsieur ; j*aime mon mari.

FIN DB LA SCÈHl.

Monsieur Richard à madame Macri,

« Madame, vous vous êtes retirée avec la majesté redoutable d'une reine offensée. Je n'espère pas vous voir demain. Je vous envoie une lettre dont vous me saurez gré. Je dispose le cachet de telle façon que vous pouvez ouvrir la lettre sans la rompre, et qu'ensuite vous pouvez la refermer et me rendre la lettre sans que je puisse savoir si vous avez daigné la lire.

» Voyons, madame, soyez bonne; ôtez-moi tout à fait Tespérance, levez l'écriteau :

» Complet !

» Sans cela, je vais m'essouffler à courir après cet amour que vous me laissez rêver. On ne peut pas demander moins à une femme : désespérez-moi tout à fait.

» Certes, ma caison me dit que ce jeune homme ^1

vient vous voir deux fois par semaine, et jamais le samedi ni le dimanche, —ce jeune homme que vous reconduisez avec tant d'apparat, jusqu'au passage delà rivière, après quoi vous rentrez solennellement seule chez vous, — ce jeune homme que j'ai rencontré un matin à cinq heures dans cette même île, que je l'avais vu quitter la veille au soir, est plus pour vous qu'une simple connaissance, et fait parfois ce qu'on appelle au tlië&tre une fausse sortie.

> Eh bien ! sî vous ne me dites pas francheiftent, oui! — l'espérance est si absurdement nvace, que je douterai, que j'admettrai les suppositions les plus invraisemblables, que je laisserai l'amour étendre ses ra*cines dans mon cœur. Dites-moi : — Oui, cet homme est mon amant, — et je ne vous importunerai plus, — et j'aurai la discrétion qu'un honnête homme doit à une femme qui fui donne une preuve de confiance. Mais si vous refusez de lever Técriteau :

» Complet !

» Si vous me laissez poursuivre la voiture, ce sera en vain que je trouverai toutes les places occupées quand je l'aurai atteinte ; j'y entrerai en coudoyant les Voyageurs, et ce sera votre faute.

» Si ce n'est pas un amusement qui vous soit tout h fait indispensable que celui de me tourmenter et de

ENCORE LES FEMMES. tl

me livrer aux tortures d*uQ amour malheureux» je vous le répète, découragez-moi tout à fait. »

Madame Macré à monsieur Richard.

€ Monsieur, je vous réponds pour la dernière fois : la personne dont vous me parlez est un ami de ma famille ; nos relations n'ont rien que d'innocent.

» Je vous trouve présomptueux, permettez-moi dQ TOUS le dire, de penser que si je n'aime persoQue, je dois nécessairement vous aimer. Je trouve, permettez^ moi encore de vous le dire, tout à fait imperlinentQ votre comparaison obstinée entre le cœur d'une boqnête femme et un omnibus.

» Mon cœur serait tout au plus comparable h unci voiture bourgeoise, dont la place vacante n'apparticudrait pas au premier passant fatigué, mais & celui qu'il me plairait d'y admettre. Cessons donc ce badinage auquel je me reproche de m'être prêtée. Si vous voulez que nous puissions nous rencontrer, il faut que TOUS preniez tout ii. fait au sérieux ce que je vous ai dit et ce que je vous répète pour la dernière fois. Puis-? que dans vos belles théories, vous n'admettez pas que

Ton puisse aimer son mari, j'aime mes devoirs» et cela me suffit.

» Adieu» monsieur. »

Monsieur Richard à madame Macré.

« Vous persistez, je m'opiniâtre.

» Je vous ai donné un moyen de vous débarrasser de moi, de me décourager, vous refusez de vous en servir... Eh bien ! soit ; je persiste à dire que, dans la situation où nous sommes, seuls dans une île quasi déserte, soumis aux influences du printemps et delà nature en fleur, nous devons nous aimer, à moins qu'un de nous deux n'ait le cœur occupé. — Remarquez, je vous prie, que cette restriction est une marque de respect pour votre caractère, et que je ne puis penser cela que d'une très-honnôte femme.

» Vous n'aimez personne; je vous aime, vous m'aimerez.

» Les hostilités commencent. J'irai jouer de la guitare et chanter toutes les nuits sous vos fenêtres ; je vous adresserai des volumes de vers ; je vous suivrai en tous lieux ; je me bercerai de si douces espérances, que vous ne pourrez ensuite les tromper qu'en les

changeant en une haine profonde, dont les résultats serviront d'exemple ^ux autres coquettes. »

Les femmes sont si bizarres, pensa monsieur Richard, qu'elle dit peut-être la vérité. Et d'ailleurs ce jeune homme qui vient la voir n'est pas bien.

Et il envoya des bouquets et des vers, et il joua la nuit de la guitare sous les fenêtres, et il se laissa devenir amoureux tout à fait.

Madame Macré n'accueillait pas tout à fait,«mais ne repoussait pas non plus complètement sa cour. Elle avait chaque jour une dizaine d'heures dont elle ne savait qne faire. Elle se croyait très-honnête en laissant subsister et grandir l'amour de monsieur Richard, pourvu qu'elle n'y répondit pas, et elle était parfaitement résolue à n'y pas répondre.

Un matin, monsieur Richard rencontra l'ami de la famille de madame Macré qui sortait de l'île à une heure où les oiseaux ne faisaient que commencer à ^ secouer leur plumage hérissé par la fraîcheur de la nuit.

Il attendit qu'il fît une heure convenable et il se présenta chez sa voisine, — il avait un joli bouquet à la main.

d4 ENCORE LES FEMMES.

« Ma belle voisine, lui dit-il , je viens encore faire une tentative auprès de vous. Par Votre faute, me voici tout à fait amoureux de vous. — Cependant, je crois que j'aurais encore la force de partir ce soir et de m'en aller passer quelques mois en Suisse et en Italie. Je viens donc vous supplier d'avoir pitié de moi. Je ne crois pas, je ne croirai jamais à votre tendresse pour votre mari; vous êtes faite par Famour et pour Famour ; si vous n'aimez personne autre que le possesseur légal de vos attraits, votre cœur est un cœur en loterie; j'ai mis depuis longtemps déjii à cette loterie et j'ai plusieurs billets ; mes numéros sont aussi bons que les numéros de tout autre.

Voici mes numéros :

4 w numéro, votre solitude ;

2® numéro , votre ennui ;

3® numéro, mon assiduité ;

4* numéro, votre jeunesse;

5* numéro, la mienne ;

6* numéro, la campagne.

Je ne compte pas pour un bon numéro Tamour sérieux que vous m'inspirez ; loin de là, si je pouvais né vous désirer qu'un peu, ce serait une bien meilleure chance.

J'ai encore vu ce matin quelque chose qui devrait

ENCIOAE LES rEMUfid. »

me prouver que le tirage de la loterie est fait et que le gros lot est gagnée Mais pour un homme amoureux aa degré où je le suis, il n'y a plus de preuve, il n'y a plus d'évidence, il n'y a plus de raisonnement.

J'ai souvent lu et entendu dire que l'amour donne de l'esprit aux bêtes. C'est sans doute celui qu il ôtc aux gens d'esprit. Je voudrais bien savoir à quelle béte il a fait présent de l'esprit^ que j'avais autrefois. Est-ce & ce jeune homme que j'ai rencontré ce matin de si bonne heure? Il sortait de l'île en même temps que le soleil sortait de l'eau. Chacun quittait son Amphitrite.

Il est clair pour ma raison que ce jeune homme est votre amant. Eh bien I je suis devenu tellement absurde que je trouve moyen de douter. Maintenant que me voilà devenu si bête, il serait bien temps que l'a- Biour me donnât l'esprit de quelqu'un.

Voyons» madame, sérieusement, je souffre, je suis malheureux ; dites-moi la vérité. Je sais bien que cela coûte à une femme de dire ces gros mois : Cet homme est mon amant. Mais vous pourriez me dire simplement: Oui.

Ou mieux encore :

Voici un bouquet que vous regardez de côté, — avec l'air de me prendre pour un contribuable en retard.

— Vos regards obliques m'ont déjà lancé une menace bleue semblable par la couleur au papier poussé à bout qui suit le papier blanc pacifique et sans frais, et le papier rose irrité qu'envoie Tadministration du fisc avant de se décider à vous parler sur papier bleu.

Oui, madame, ce bouquet est pour vous, cet heureux bouquet dont c'est la fôte aujourd'hui.

Eh bien ! si ce jeune homme est votre amant, soyez loyale, refusez mon bouquet.

MADAME MAGRÉ.

Si ce n'est pas l'esprit, c'est au moins le sens commun qui vous manque, monsieur. Comment! je ne puis refuser un bouquet auquel surtout il vous plaît de donner tant d'importance, sans que ce soit l'aveu d'une faiblesse criminelle ! Je pourrais refuser ce bouquet à cause de l'importance que vous essayez de lui donner, je pourrais le refuser parce que l'odeur du jasmin est pour moi délicieusement vénéneuse, je pourrais le refuser parce qu'il a un air présomptueux, parce qu'il est odieusement fait en cocarde, etc. El il faut que je le prenne, sans quoi vous vous croirez autorisé à considérer comme confirmées vos ridicules imaginations.

ENCORE LES FEMMES. 9i

— Vous prenez le bouquet, madame?

— Il le faut bien, monsieur.

— Alors, ce jeune homme n'est pas rolrc amantt

— Ah I monsieur, vous devenez bien insupportable. Vous me ferez plaisir de ne plus prendre, à Tavenir, ce sujet de conversation, qui me blesse et m*ennuie. Faites comme si j*avais un amant, ne vous occupez plus de moi.

— Vous avouez donc?

— Non, mille fois non! je vous répète pour la dernière fois que je n'ai pas d'amant, mais aussi que je n'en aurai pas.

— Cela ne me décourage pas, madame; je vous supplie de me décourager.

— Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais.

— Parce que vous en aimez un autre.

— Oui, cerles, mon mari.

— Alors, ^e continue à vous faire la cour.

— Comme vous voudrez ; ça ne m'ennuie pas qu'on me fasse la cour. Seulement, n'oubliez pas ce que je vous ai dit.

— Ainsi vous prenez le bouquet? Vous êtes méchante, madame. Si je peux hériter du premier esprit qu'on perdra en vous regardant, je vous ferai une terrible guerre. Vous promenez-vous aujourd'hui?

m BNCÛRE LES FBHBIEa.

— Oui, si te temps est beau.

— Dans mon canot?

^ Tolontiers.

— A çfuelte heuret

~ Au coucher du soleil. *

En effet, lorsque le soleil glissa ses rayons obliquement à travers les saules, le canot se trouva le plus près possible de la maison de madame Macré. Elle s'assit sur des carreaux de .velours bleu sous une tente de damas bleu. Un gros bouquet de tubéreuses exhalait par bouffées ses violents parfums.

« Qxïe votre caiiot est donc élégant I

— Madame, de midi à cinq heures, je n'ai pas perdu beaucoup de temps pour l'orner et le rendre un peu plus digne de votre présence. H est tout pavoisé et tendu de cette couleur que vous aimez et quï vous va A bioB. Pour ces tubéreuses, elles nie sont précisément arrivées ce matin. J'avais écrit à Nice pour* qu'où m'envoyât les premières qu'où pourrait se procurer; il n'y en aura pas à Paris avant quinze jours ; j'ai avancé de quinze jours le plaisir que vous cause cette Heur. Je voudrais vous donner toute la naturô.

ypoogle

EKGORE LES FEMMESb t9

-— C'est une charmante galanterie!

•— Vous n'accepteriez pas ces soins de toBs les instantsi cette préoccupation sans relâche si vous aviez un amant, n'est-ce pas?

— Encore !

— Vous niez?

— Oui, et je hausse les épaules en même temps. — * Attendez-vous ce monsieur ce soir?

— Peut-être.

— Voulez-vous que j'aille vous voir?

— Très volontiers... Nous prendrons du thé.

— Chez vous, je ne prends que de l'amour; j'en prends par les yeux, par les oreilles ; par la bouche si je baise votre main... Pourquoi me laissez-vous baiser votre main?

— Parce que cela est une galanterie banale, et que mon mari n'y trouverait rien à redire.

—Ah ! madame si vous saviez l'enivrant plaisir que' i*y trouve!

— Monsieur, si ne versant que de l'eau à mes con* vives, j'apprends que l'un d'eux s'est grisé ^ je ne me croirai en rien complice de son intempérance et de la faiblesse de sa tête. »

Le soir^ monsieur Richard trouva l'étranger chez

ftO ENCORE LES FEMMES.

madame Macré. — Monsieur Richard était décidé à ne pas s'en aller le premier. — L'étranger se leva. Monsieur Richard fit comme lui. — Tous deux prirent congé de madame Macré, mais elle leur dit: Attendez, je vais conduire monsieur jusqu'au passage du bateau, monsieur Richard me ramènera.

A la place ordinaire, il n'y avait pas de bateau ai de batelier.

On s'informa. Le batelier est sur le continont et y a naturellement laissé son bateau.

Comment faire?

« Je puis offrir à monsieur, dit monsieur Richard, on lit chez moi, s'il ne tient pas absolument à s'en aller ce soir.

— Il faut qu'il s'en aille dit madame Macro.

— Savez vous nager, monsieur?

— Non, et d'ailleurs... mes habits...

— On peut les porter en paquet, et ne les mo'jîlîcr qu'à moitié.

~ Monsieur ne nage pas, et ne peut rester.

— J'ai un canot ; mais il est à la pointe de rtlc.

— Peu importe. »

Les trois personnages vont à la pointe de l'tle, où le

ENCORE LES FEMMES. 6i

canot de monsieur Richard est amarré à un saule ; on monte dans le canot. L'étranger et madame Macré s'asseoient auprès Tun de l'autre sur les carreaux de yelours bleu et causent à voix basse ; monsieur Richard prend les avirons.

Au bout de vingt minutes, madame Macré dit:

Mais nous n'arrivons pas.

« Qu'importe, répond M. Richard, la nuit est douca et sereine!

— Il est plus que temps que je rentre chez moi.

— Il aurait fallu remonter le courant, qui est rude; nous allons nous trouver auprès d'une autre route: la route de Saint-Denis.

— Mais monsieur ne se perdra-t-il pas?

— Au besoin, il peut suivre la rivière sur les bord» et retrouver son chemin ordinaire. Aussi bien nous voici arrivés. »

En effet le canot aborde une terre plantée de peupliersetde saules.

«Sautez, monsieur.

— Monsieur, je vous remercie infiniment. Adieu, madame.

4f EnCOW tus PlMIf E8.

-- A bientôt» monsieur. »

Ils se sont serré la main dans i*ombre; madame Kacré a murmuré h l'oreille de l'étranger un mot fai« I4em^nt articulé. Monsieur Richard a m cette pression des deux mains, comme si la nuit eût été éclairée par d^s feux sanglants de flammes du Bengale; il a entendu, comme s'ils avaient été criés par une des trompettes de Jéricho, ces mots :

« Va vite, prends le bateaui et attends-^moi cheç moi.»

M. Richard, repoussant le sol d'un pied vigoureux, remet son canot au courant de la rivière. On échange encore un adieu sans se voir.

' Puis Richard a repris les avirons, et le canot marche en remontant le chemin qu'il a descendu, Il prend un autre bras de la rivière. Madame Macré le lui fait observer.

« An !. madame, il fait si beau !

— N'importe, je veux rentrer.

— Aussi rentrons-nous, madame. » '

Madame Macré prête l'oreille, elle a cru entendre appeler.

StrCOitC LfiS FStf H B& 41

Bicbam, qui a une belle voix» entûuae une baoeandie.

€ Taisez-vous dans» monsieur Bkhaii , il «o

. GemoMeBroMBfloàtoMiiiiidttttier

Et TOgoe la nacelle Qui porte mes

— Nous n^arrivons pas, monsieur.

— Ah! madame , votre «m{Nres8eBMBt «le ferait croire qu« ttOM compagnon de voys^ vous attend d^h dies vous.

•^Quelle folie!

— Ce n*est pas vrai? décidément, cet homme n^t pas votre amant. Tant mieux; d'aiU^rs il nesemit plus temps de me Tavouer.

-^ Pourqu<d celât

—Ah ! parce que s'il était votre amant, si i^ndaM que je vous ramène là-bas, il avait repassé la rivière et vous attendait dans cette maison à la porte de laquelle moi je vais vous laisser, j'aurais joué ce soir uh tétê parfaitement ridicule , et ee serait trësnnfiaibeuredt pour vous deux.

«4 INGORE LES FEMMES.

— Mais, monsieur, dit madame Macré, vous ne ramez plus!

— Parfaitement observé, madame. •

— Alors, nous n'avançons pas.

— Logiquement déduit, madame.

— C'est que j'aimerais mieux marcher et rentrer chez moi.

— Pourquoi, madame?

— Vous êtes curieux, monsieur.

— Oui, madame.

— Pour dormir, monsieur.

— Pour dormir ! Oh I alors, ce n'est pas bien pressé. Si vous me disiez : Il y a un homme que j'aime, qui m'attend chez moi, je n'aurais pas la plus petite objection à faire..

— Personne ne m'attend chez moi.

— J'en suis persuadé, madame, plus que vous ne le croyez, et plus peut-ôlre que vous n'en êtes persuadée vous-même.

Je disais donc que, dans ce cas seulement, je me ferais un scrupule de vous faire perdre une minute; mais puisqu'il s'agit de dormir, je vais essayer de vous réveiller en vous chantant une des soixante romances que j'ai déjà faites pour vous. »

Monsieur Richard chanta à madame Macré une romance très-tendre.

A cette première romance très-tendre, il fit succJdcr une seconde romance très-passionnée.

Je ne sais pas bien pendant laquelle des deux ni à quel couplet il avait changé de place, mais à la fin de la seconde il était assis près de madame Macré et enait une main de la belle dans les siennes.

La romance finie, elle retira brusquement sa main comme si le silence la réveillait en sursaut de la douce torpeur où la plongeait la musique.

€ Allons-nous-en, monsieur, allons-nous-en, ditelle.

— Pourquoi ? Cette nuit est si belle ! —I Raison de plus.

— Vous m'avez dit, madame, que personne ne vous attendait chez vous; eh bien, moi, je vous donne ma parole d'honneur que c'est vrai, personne ne vous attend.

— Que voulez-vous dire?

— Ah, diable! votre voix tremblante m'avertit bien à temps que je faisais une sottise... J'allais vous laisser croire que notre compagnon de tout à l'heure était infidèle ou indifférent; c'était adroit ! On n'aime que

46 ENCORE LES FEMIUES,

ceux qui ne le méritent pas. Non» madame, non» il 0Bt trës-Qdële, ce pauvre diable, il est très-amoureux, il se désole, mais il ne vous attend pas ; ce n*est pa3 sa faute, madame, c*est la mienne, c*est uniquement par ma volonté.

— Avez*vous assez entassé dimpertinences.et de folles, monsieur?

— Oui, madame; parlons de choses raisopnables : je vous adore...»

Et Richard lui raconta tous ces petits riens, toutes ces menues circonstances du commencement d'un amour ; la robe qu'elle avait tel jour où elle ne Tavait pas regardé ; et coipme elle était jolie avec un œillet dans les cheveux, la première fois qu*il avait osé la saluer ; et comme il avait payé cet œillet un louis à sa femme de chambre ; et il tira la fleur desséchée de son portefeuille.

« Partons, monsieur, partons ! dit-elle.

— Je vous ai donné ma parole d'hopqeur que personne ne vous attend, madame. »

M$tdame Macré était ^ue et tremblante. Elle croyait

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savoir qne l'inconnu était chez elle. Depuis quelque temps Aie était fort bien disposée en faveur de Ri* ebard, mais elle était effrayée de la pensée de rompre une liaison pour en former une autre. A vrai dire, elle n'avait jamais réellement aimé Tautre» et, comme Ri-^ cbard était à ses genoux, elle le repoussa en disant :

« Écoutez-moi, monsieur.

— Je vous écoute, madame.

— Non, pour m'écouter, il faut vous asseoir h votro place.

— Ty suis, madame ; c'est la seule place que j'aime et que j'ambitionne; d'ailleurs, un orateur ou un poète dramatique a tout intérêt h ce que son auditoire soit placé à son goût; cela dispose très-bien l'esprit il se laisser influencer. Laissez-moi là, et la cause que vous me paraissez vouloir plaider en sera à moitié gagnée.

— Hélas ! oui, monsieur, c'est une cause que j'ai à plaider/ et la cause^ d'une femme bien malheureuse... plus malheureuse que coupable.

— Oh ! madame, mon vœu le plus cher est de vous readre plus coupable que malheureuse.

— Ne m'interrompez pas.

— A condition que vous ne me démngcrez paâ.

ê$ ENCORE LES FEMMES.

— Vous aviez deviné, monsieur; l'homme qui uous quille est mon amant. Maintenant, vous allez renoncer à des prétentions qui m'oiïenseraient et qui me désespèrent. Remettez-vous à voire place.

— J*ai trop besoin de consolations ; laissez-moi là.

— Nous ne nous reverrons jamais, monsieur, ainsi je puis être franche et tout vous dire : Votre amour me touchait, monsieur; nos âmes sont sœurs, etc., etc. »

Et elle lui conta tout ce que les femmes racontent en pareil cas.

Elle avait été mariée h seize ans par ses parents, ignorant ce que c'était que l'amour. Son mari ne la comprenait pas. Cependant elle se serait résignée à cette vie manquée; elle n'aurait jamais enfreint ses devoirs, elle aurait su résister à l'amour, mais précisément parce qu'elle n'aimait pas M.***, elle s'était laissée glisser sur une pente dangereuse. Elle aurait résisté à l'amour qu'elle eût éprouvé, elle avait succombé à celui qu'elle inspirait; elle avait renoncé à goûter le bonlieur, mais elle n'avait pas résisté à l'idée de le donner. Elle n*aimait pas M.***, qui était un homme un peu vulgaire, un peu ceci, un peu cela. Elle avait fini par croire que l'amour n'était pas autre chose; ça valait à peine l'embarras d'y résister. Mais l'amour

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de monsieur Richard Tavait éclairée; elle voyait de loin la terre promise où elle n'entrerait pas. Seulement, cette liaison lui était devenue odieuse; dès le lendemain elle fuirait Richard, mais en même temps elle renverrait M.***.

< Renvoyez M.***, très-bien, mais gardez-moi. — Non, cette erreur m'a rendue indigne d'un amour tel que je le comprends, etc. »

Monsieur Richard rendit à madame Macré les lieux communs correspondants à ceux qu'elle venait de lui débiter.

c Eh mon Dieu 1 il n*y a pas une femme qui n'ait fait dans sa vie un choix ridicule et inexplicable. On ne peut se passer d'amour. C'est l'amour qu'on aime, ce n'est pas Famant. On fait comme ces pauvres femmes qui, n'ayant pas de vase de porcelaine, plantent et cultivent sur leur fenêtre un rosier dans une marmite fêlée.

L'amour, le véritable amour purifie tout comme lo feu, etc., etc. »

Tout cela, qui veut dire simplement : Je suis amou-

M EJVCORE LC8 FEMMES.

reux de vous, ravissante musique qui s'arrange de toutes les paroles ; tout cela persuadait si bien madame Macré que ce fut avec un accent de réel désespoir qu'elle dit:

« Hais, monsieur, cet homme m'attend chez moi I

— Non, madame.

— Comment, vous ne comprenez pas ce que vous avez soupçonné... une fausse sortie... une fois sur raulre bord...

— Voilà précisément où est la difficulté : c'est que je ne l'ai pas déposé sur l'autre bord, mais bien dans une jolie petite lie parfaitement déserte.

~Ah! monsieur...»

Et madame Macré fut prise d'un rire nerveux, fou, inextinguible, maladif.

« Ne croyez pas que je rie, monsieur : c'est malgré moi, c'est un ébranleaient nerveux ; — je ne trouve pas cela plaisant du tout; ce pauvre M... »

Le jour allait poindre, lorsque Richard répéta : Et ce pauvre M...

ëncohë les femmes. m

< Qui donc? dit madame Macré.

— Noire Robinson...

— Ah ! c'est vrai. »

Quand madame Macré rentra chez elle, les fauvettes chantaient déjà dans les buissons.

Elle s^ coucha et ne se serait levée qu*à midi, mais on vint la réveiller à neuf heures. Monsieur Macré, profilant d'une fête qui fermait la Bourse, était arrivé avant le jour pour essayer de nouveaux hameçons; il s'était iait mener tout d'abord sur la pointe d'une ile dont le fond sablonneux promettait une riche capture de goujons. Dans cette ile, il trouva M..., qui avait déjà fait treize lieues en rond, qui mourait de faim et serait devenu' facilement anthropophage, si on lui avait servi monsieur Richard tout cuit. Monsieur Macré se lia intimement avec lui, l'amena déjeuner et le présenta à sa femme.

Je ne sais pas bien au juste comment l'affaire s'est arrrangée , — mais elle s'est arrangée. — Huit jours après. M..., monsieur Macré, Richard et madame Macré déjeunaient à la même table.

« Eh quoi, cette femme avait deux amants T — Fi donc! M... avait passé second mari à V ancien" neté; elle avait deux maris. »

Si l'espace le permettait, je déclamerais ici ave^ chaleur contre les femmes de cette catégorie, mais je prie chaque lecteur de me suppléer et de donner un libre cours à son indignation, — - après quoi il passera au chapitre suivant.

DËFENSE DE L'AMOUR

Ah! monsieur TaUofney général, --^pemW/^maî de vous tendre )a m^ûn paF-de$su9 le détroit qui se* pare l'Angleterre du continent. — Va»» m'avez prûr curé une double satisfaction, monsieur Tattorney géné-p rai : la première» c*est de me faire lire de bonnes choses bien dites ; la seconde, c*est de me donner de nouveaux arguments, de nouvelles munitions pour une des nom'* breuses guerres qu^ je fais depuis longtemps.

Un monsieur Carden avait envie d'épouser une misft Arbuthnot, riche héritière, r- que je supposa ejttrê^ mement jolie, ne trouvant ti ce ^ujet Aucun renseigniez ment dans les journaux qui se sont occupés de Taffairil. Honi^ieur Carden demanda « la mm > de ml^s ht*

buthnot, il était dans son droit; mademoiselle Ârbuthnot refusa « sa main, > elle était dans le sien.

S'il est un trope honnête et nullement ^AoKn^, c'est celui qui fait que Ton demande c la main » d'une personne que Ton veut épouser. —'Ce qui m'étonne, c'est qu'il ne se soit pas rencontré des précieux et des précieuses pour enchérir sur cette expression, et demander seulement c le doigt » auquel on passe l'anneau de mariage.

Mais ce n'était pas monsieur Carden qui aurait raffiné ainsi.

Monsieur Carden, avec quelques affidés, attendit mademoiselle Ârbuthnot à la sortie de l'église. On coupa, à coups de serpe, les traits des chevaux qui traînaient la voiture où miss Arbuthnot était avec ses deux sœurs et une amie, miss Linden. Monsieur Carden, armé d'un fouet, empoigna miss Louisa Arbuthnot, mais il trouva une vive résistance. Quelque horreur qu'inspire une violence amoureuse à la personne qui en est l'objet, il est à remarquer qu'elle en inspire encore davantage aux femmes à qui elle n*est point faite. Ainsi qu'on l'a vu dernièrement dans un procès correctionnel auprès de Paris, un jeune soldat embrassa malgré elle une blanchisseuse ; celle-ci se eontenta de lui donner un soufilet; mais ses com<-

pagnes ne pardonnèrent pas aussi bien la double offense qu'on leur faisait en embrassant leur amie et en ne leur donnant pas à elles-mêmes Toccasion de montrer avec quelle vertu vigoureuse elles repousseraient une pareille attaque : elles assommèrent plus d*à moitié le pauvre soldat à coups de battoirs, et on Tarracha tout meurtri de leurs mains vengeresses.

Miss Linden, amie de mademoiselle Arbuthnot, appliqua au ravisseur, de sa main délicate, un coup de poing si correct, si bien asséné , que le « sang jaillit du nez de monsieur Carden. »

On n'enseigne pas assez à boxer aux filles.

€ Une lutte dans toutes les formes s'établit entre miss Linden et monsieur Carden, » dit monsieur Tattorney général, mais monsieur Carden fut vainqueur; il ar* racha mademoiselle Linden de la voiture et la jeta par terre. — Il allaitressaisir miss Louisa, lorsque miss Arbuthnot Taînée prit la place de miss Linden. Monsieur Carden Tarracha à son tour de la voiture, mais elle ne lâcha pas prise, et les deux combattants roulèrent dans la poussière. —Pendant ce temps, deux braves gens survinrent,—deux hommes du peuple, Magrath et Gmiihwick, le second, berger, —qui, sans hésiter, engagèrent la lutte contre six hommes armés.— Monsieur Carden» très-rossé par le berger Groithwick, s*enfuit

5t ENCORE LES FEMMES.

eâ criant au secours. Ces cris attirèrent un oiBcier de police, qui Farréta. Monsieur Carden fut ensuite mis es jttgen^nt et risquait fort d*étre pendu, d'après la loi anglaise, qui ne badine jamais sur les questions de liberté individuelle.

On a attribué à une grande faveur et à cent causes diverses « le bonbeur » qu*a eu monsieur Carden d'en être quiHie pour deux ans de prison avec travail obligé.

J'en arrive à ce qui m*a toncbé d'une si vive sym* pathie pour monsieur Fattorney général.

« Quelques fous, dit-il, patient d'indulgence pour monsieur Carden, en attribuant à Tamour les excès de l'accusé; c'est prostituer le nom de l'amour: Tarmeur est un sentiment noble et n'emploie pas de pareils moyens. >

Oui, monsieur l'attorney général, je vous demande la permission de vous tendre et de vous serrer la main ; je maintiens qu'il n'y a pas de magistrat sur le cotitinent qui eût osé prononcer ces paroles, tant est grande la puissance du préjugé qui empèse outre mesure le rabat de la magistrature continentale.

Et c'est un membre d'une magistrature qui a conservé lenorme perruque, sans laquelle on ne peut I^aider niîuger en Angleterre, qui devait^ ô magistrats

ENCORE LES FEMtfEd. 00

deis atf tr^ pays ! vous donner oet ex^npte de vérttable simpIicKé \

Voyons, de bonne fbi, — est-il bien rassurant de voir des magistrats feindre de ne pas connaitre tes passronsy et entre les passions eeOe qui est réellement la plus grande, la plus noble, la plus puissante sur les âmes fortes et les esprits élevés?.

Le magistrat ne doit-il pas, afin de tempérer la sévérité de seâ sentiments, et donner toute garantie à l'accusé, dire avec le poète comique: « Je suis homme, et rien de cô qui appartient à; Fhumanilé ne m'est étrangeir. » Hom^ ram, et nihil kwmani à me alienum puto.

Jô maintiens que des anges seraient des juges absardes e! incapables de juger des hommes. Je connais quelques magistrats, et ils ont certainement trop d'es{Hrit pour penser aussi mal de Famour qu'ils en parlent à Faudience quand l'occasion s'en présenté; mais ils obéissent au préjugé, èwla pruderie publique; ils s'étudient à chercher des périphrases dédaigneuses, à afficher une horreur extrême pour l'amour, qu'ils n'osent jamais nommer qu'en accolant h son nom quel* que épithële fâcheuse.

Toutes le^ passions malsaines, égoïstes ou bétes, Tambitioni l'avarice, l'avidité, en les cite sans hoin^

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et sans colère; mais lamour, la seule passion qui cherche son bonheur dans celui d*un autre, Tamour qui grandit l'homme au-dessus de rhumanilé, on semble n'oser y toucher qu'avec des pincettes. Rien n'égale la moue dédaigneuse et Tair dégoûté d'un jeune substitut ayant à parler de l'amour.

Ce que je dis là n'est pas un jeu d'esprit, ni un paradoxe de romancier; il est évident que le magistrat, que le juge n'a rien à perdre à se montrer humain dans le sens que j'ai adopté plus haut, c'est-à-dire à manifester qu'il voit, qu'il sent, qu'il comprend.

Attaquez la débauche, mais reconnaissez et respectez l'amour.

L'opposé de la débauche, ce n'est pas la pruderie, ce n'est pas l'austérité, ce n'est pas l'abstinence : c'est l'amour.

L'amour, c'est ce que Dieu a créé le soir du septième jour, après tout le reste, pour donner le mouvement et la vie à son œuvre.

Faites régner l'amour dans les âmes, — je parle de l'amour, « ce sentiment noble, » comme l'appelle avec tant de haute raison monsieur Faltorney général, — et' vous aurez moins de crimes à punir, — surtout de crimes bas et honteux conim^ les font faire l'avarice ctTambition.

Pourquoi cette hypocrisie, aussitôt que Von est plus de quatre assemblés, de parler de Tamour avec ce dédain et ces mines recliignées?

Pas plus que vous je n'esîirae cette horde de passions bêtes et infimes qui usurpent le nom de l'amour. Le plaisir médiocre qu'éprouvent des gens avinés à loire et à manger, le soir, avec les beautés vénales, n'est pas de Tamour.

Ce que j'appelle l'amour, c'est ce sentiment qui vous rend pour vous-même un juge si sévère , qui vous fait penser que vous ne serez jamais assez grand, assez noble, assez brave, assez désintéressé, assez dévoué, pour mériter que deux yeux s'arrêtent sur vous un instant.

L'amour, c'est le parfum de Tâme qui s'épanouit.

C'est l'amour qui vous donne le désir et la force de construire et d'embellir un siège sur lequel on ait en- Tie de s'asseoir auprès de vous.

C'est l'amour seul qui vous fait pauvre avec orgueil et remplit votre vie de bonheurs gratuits.

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