ORAISON FUNÈBRE DU CARNAVAL
A Alphonse Lebâtard.
Eh là -bas! mon cher Alphonse, te souvient-il encore lu carnaval? il me semble bien que nous avons a&« sisté à la fin du carnaval en France.
 moins que sur ce point, comme sur tant d*autres, il ne nous arrive déjà ce qui est arrivé à ceux qui nous ont précédés :
On blâme la frisure quand on n*a plus de cheveux, et on médit des pommes quand on n*a plus de dents.
Le carnaval du temps de notre jeunesse était-il réellement une chose trës*amusante en elle-même, ou le plaisir que nous y trouvions venait-il seulement de notre jeunesse?
Age heureux, riche et puissant, où les fruits des
haies et Famour de la première venue ont tant de saveur ; où Ton fait de si bons dîners avec les côtelettes à la sauce du chaircuitierûu coin; où Ton écrit tant de vers, où Ton éprouve de si nobles et de si généreux sentiments pour des créatures qui n'en comprennent pas un mot, — grâce à Tappétit de l'estomac et l'appétit dû cœur, grâce à la jeunesse I
En tout cas, si nous nous sommes amusés du carnaval, nous avons eu parfaitement raison de nous amuser.
J'espère que toi et moi nous éviterons de faire un crime à nos successeurs des plaisirs qui nous échappent; j'espère surtout que nous ne deviendrons jamais assez botes pour nous faire un crime à nous-mêmes deles avoir goûtés.
Si je me sentais disposé à accuser la génération qui nous suit de légèreté, de frivolité, d'amour des plaisirs et surtout d'amour de l'amour, je me mordrais soigneusement les lèvres pour emprisonner ma langue» et Je reconnaîtrais tristement :
Et tôt âge ântieui où nati l'&ttitériiS, Où l'en fait la sagesse avec rinflrmité,
Et le rftdetâgei celte fleur jaune qui fleurit sui" les
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ruiûes, comme la giroflée* Hais quand j*ai à reprocher à la jeunesse de n*étre pas assez jeune et de n'avoir pas ce trop sans lequel on n'a [pas assez plus tard,
Amo in adolescente quod re secari possit,
jen*al plus la môme défiance de moi-même. Peut-élre cependant est-ce le radotage sous une autre forme, le radotage de Nestor et celui d'Evandre, le radotage déguisé, le radotage en doriiino et avec un faux nez. Cela nous ramène au carnaval.
Autrefois les gouvernements faisaient une sottise : ils s'attribuaient tout ce qui arrivait de bien à Itur peuple, soit par hasard, soit malgré eux.
Us exigeaient de la reconnaissance à cause de la pluie et à cause du soleil. Si les épis jaunes et lourds tombaient sous la faucille, si la vigne se chargeait de pampres et de grappes, les gouvernements de ce temps-là le publiaient avec emphase, et les plus mo-* destes baissaient les yeux.
C'était un mensonge, mais ce n*ést pas là l'inconvénient.Jie niensonge n*est mauvais pour celui qui le fait que quand on ne le croit pas, et les gouvernements, auxquels on ne pouvait répondre tout haut> croyaient toujours qu'on les croyait.
U BNCORB LES FEMMES.
rinconvénient était que, lorsqu'il ne pleuvait pas ou qu'il pleuvait à contretemps, lorsque les coteaux ou les plaines restaient infertiles, on accusait les gouvernements et Ton s'en prenait h eux.
Injustice criante, si ce n'avait été une juste représaille.
Alors les gouvernements étaient'obligés, pour parer & cet inconvénient, d'avoir des gens à eux qui soutenaient, envers et contre tous, qu'il pleuvait quand il fallait de la pluie,— et plaidaient, le parapluie à la main, qu'il faisait le plus beau soleil du monde, quand il fallait du 'soleil.
Les gouvernements de ce temps-là avaient une autre imprudence lorsque vers l'époque de carnaval il faisait une belle gelée et quelques pâles rayons de soleil,— lorsqu'il plaisait à beaucoup de leurs sujets de se peindre le visage en rouge ou en bleu, et de s'enivrer du plaisir que l'on goûte k entendre les hordes de gamins crier à la chie-en-Iit quand on est sûr que l'on est la cause et le but de ces cris; —les gouvernements de ce temps-là annonçaient que c'était un signe de grande prospérité et s'en enorgueillissaient. De là à payer des gens pour se déguiser et d'autres pour crier à la chie-en-lit, il n'y avait qu'un pas, et les chroniqueurs prétendent que sous certains gouver-
nements, à certaines époques, on servait sur les bou« levards de Paris de la félicité publique, sophistiquée et à faux poids.
En remontant un peu, on sait que la grande Catherine, visitant ses États, trouvait de temps en temps, dans des endroits où les historiens, les géographes et les statisticiens ne connaissaient que des déserts ou des bourgades misérables, —de beaux petits hameaux tout neufs, peints et vernissés avec des troupes de paysans jouflQus et bien vêtus qui dansaient joyeusefient comme des paysans d*opéra-comique.
A Faspect de Fimpéralrice, ils se prosternaient sans se relever jusqu'à ce que la voiture eût disparu.
Puis, en grande hâte, par les soins de Potemkin, on ramassait, on démontait, on repliait proprement les maisons, on emballait les paysans, et, par des chemins de traverse, on allait, à quelques lieues plus loin, remonter, reconstruire et replanter le hameau devant lequel les jnémes paysans recommençaient à danser et à se prosterner.
Ce qui fit que Catherine le Grand, comme Tapp^ait Voltaire, rentra chez elle aussi enchantée que sur* prise de la prospérité de ses États et du bonheur de ses sujets.
En remontant encore un peu, on se rappelle Sbà-
babaam qui dit à ses sujets : « Or çà, que tout le monde s'amuse; ceux qui ne sWuseront pas seront empalés. »
Par une pente invincible, tout despotisme arrive à Shahabaam.
Si Ton voit aujourd'hui beaucoup moins de masques dans les rues de Paris, ce n'est pas que Ton se déguise moins, c'est parce que, au contraire, trente bals masqués ouvrent toutes les nuits leurs gueules à deux battants.
Cependant, malgré la multitude de gens qui se déguisent, il n'en est pas moins vrai que le. carnaval n'existe plus, et cela parce qu'il n'a plus aucune raison d'être.
Ces nombreux bals déguisés où les hommes ne mettent pas de masques et où les femmes ont les leurs dans leur poche, ne sont que des bals parés, où tout le monde adopte un seul et même déguisement, où chacun se déguise en quelqu'un de* riche.
Le carnaval a sa raison d'être lorsque les r^ngs, les castes, les professions sont fixés et distingués par le costume.
On comprend les saturnales des Romains. Les esclaves se déguisaient en maîtres et les maîtres en esclaves, parce que les esclaves et les maîtres savaient
bien qu'ils reprendraient le lendemain leur véritable figure.
On comprend le petit bourgeois se déguisant le mardi gras en marquis, lorsque le petit bourgeois savait qu*il n'avait aucun autre moyen de devenir marquis ni aucun autre jour pour Tétre.
On comprend Tartisan s'afTublant d'un costume de chevalier, lorsqu'il n'était permis qu'à un membre de la noblesse d'aspirer à être officier dans l* armée du roi.
On comprend la grisette se costumant en duchesse, lorsqu'elle savait positivement qu'elle ne pouvait être faite duchesse que par elle-même, et pour vingt-quatre heures.
On comprend l'ouvrier se déguisant en prince à tunique abricot, avec des crevés bleu de ciel, lorsqu'il était condamné à porter le reste de l'année sa veste de travail.
Mais, aujourd'hui, des causes diverses ayant produit de bons et de mauv&is résultats, tout cela est cliangé.
Le petit bourgeois, remployé à 4,800 fr. se déguise toute la vie en marquis, — il s'habille comme lui au moins une fois par semaine.
On a vu de notre temps des épiciers et des bonnetiers devenir sinon marquis, do moinà comtes et barons.
Les costumes de chevaliers et de guerriers à casques dorés sont abandonnés depuis qu'une grande partie de nos illustrations militaires de Fautre révolution et de rautre empire sont sorties des boutiques d'artisans^ et depuis surtout que les bourgeois s'habillent en garde national.
Pourquoi une grisette ou une comédienne se déguiserait-elle en duchesse au carnaval? —Un peu de patience, un peu d'adresse, un peu de notoriété au bal Mabille, et elle épousera peut-être un vrai duc. — Ces alliances ne sont pas rares aujourd'hui. —D'ailleurs elle s'habille déjà comme les grandes dames.
L'ouvrier, comme l'employé à 4,500 fr., met des bottes vernies et un paletot de drap fin ; il se déguise en prince d'aujourd'hui, en prince vivant, cinquantedeux fois par an ; qu'a-t-il besoin de se déguiser une fois en prince de fantaisie, en prince de contes de fées, en prince de pendule ?
Grâce à « l'égalité de dépenses » qui règqe aujourd'hui, tout le monde est sans cesse déguisé, — carnaval coûteux, dangereux, laborieux, très-sérieux et trèstriste.
Le masque n'existe de droit que lorsque les mœurs renferment chacun dans sa sphère, comme l'apologue ne vit que sous les gouvernements absolus. H. Yien-
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net a le tort d'écrire encore des fables très-spirituelles, mais H. Belmontet n'en fait pas : il peut tout dire, et il en use largement:
Le masque aurait pu subsister encore au bal de ropéra. Le bal de l'Opéra était pour nous le carnaval, car nous n'avons ni l'un ni l'autre pris jamais aucune part aux danses frénétiques, aux plaisirs épileptiques do Jardin Habille ou du Ch&teau-Rouge. J'avouerai même que je n'ai jamais vu ni Tun ni l'autre de ces deux jardins de délices. Mais Je crois bien avoir rencontré leurs initiés et leurs habitués au bal de l'Opéra la dernière fois que j^ suis allé.
Sans cette invasion, le bal de l'Opéra aurait été un asile éternel pour le masque.
Mais, cette invasion a tué le bal de l'Opéra. Développons quelque peu ces deux propositions :
La première est que le bal de l'Opéra, sans l'invasion des habitués de Habille et du Ch&teau-Rouge, aurait été un asile éternel pour le masque.
Si les conditions sociales se sont fort mêlées, les conditions humaines n'ont pas changé ; la situation de la femme vis-à-vis de l'homme est toujours la même. C'est pour la monotonie et l'ennui de cette si* tuation que le bal de TOpéra offrait des saturnales, — c'est-à-dire que la femme, dans la viOi^ doit attendre
qu'on rinvite à Famour, comme, dans le salon, elle attend qu'on l'invite à la danse.
La femme, qui ne peut choisir qu^entre ceux qui Tout préalablement choisie;
Qui ne peut être choisie que parmi le petit nombre qui se trouve dans un certain cercle ;— la femme, ce jour-là, abandonnait son rôle, masquait son visage pour pouvoir démasquer son esprit et son cœur ; choisissait avant d'être choisie, choisissait hors du cercle de ses relations, et parlait une bonne fois à langue abattue.
Car les femmes seules se déguisaient, les hommes ne .pouvaient que se parer et devaient attendre, à cause du masque des femmes, comme ailleurs les femmes, à cause de l'usage, qu'on les choisit du moins pour causer.
Cette interversion des rôles avait également son côté piquant pour les hommes, en ce que leur vanité y était chatouillée d'une manière nouvelle et à des endroits d'ordinaire inchatouillés.
Certes, il se glissait bien par-ci par-là quelques Phrynés, mais, comme les hommes savaient quUls avaient beaucoup de chances de rencontrer des femmes du monde, au risque d'offenser les Phrynés, ils restaient dans les limites d'une familiarité polie et respectueuse.
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La morale officielle a dérangé tout cela il y a déjà une quinzaine d'années.
Cette morale, qui a pour unique procédé de boucher les égouts, sans se préoccuper des sources ni des ruisseaux, a dans son dossier, entre autres mesures, d'avoir défendu aux Phrynés de paraître en toilettes bizarres dans certains endroits fixes.
Alors, nous avons vu naître la lorette que Ton rencontre partout habillée comme les plus honnêtes femmes du monde.
Les femmes du monde auraient pu vaincre : et, pour Cela, il fallait tie pas lutter.
n fallait alScher la simplicité, du moins dans la rue et dans les endroits publics.
Les lorettôs n*ont pas le moyen d'être simples : le luxe est leur livrée.
Mais les femmes du monde ont voulu lutter de inxe; elles qui ne peuvent ruiner qu'un homme, elles ont prétendu Ititter de robes chères avec des rivales qui ruinent tout le monde.
Elles ont voulu mettre la ceinture dorée, de sorte que tes lorettes se déguisant en femmes du monde, de par la morale officielle, et les femmes du monde se dé< guisant en lorettes, de par leur propre volontéi il est fort difficile de s'y récotiuaitré.
Les lorettes, auxquelles les femmes du monde ont voulu disputer la rue en s*y montrant en jupes magnifiques, se sont vengées en portant la guerre sur les frontières de leurs 'ennemies et un peu au delà.
Elles ont envahi les théâtres, les promenades; elles ont pris possession du bal de TOpéra. Lk elles ont tout renversé. Leur visage démasqué, elles ont démasqué leurs épaules; elles ne cachent plus que leurs masques. Il serait plus franc que Tadministration les reçût en dépôt au bureau des cannes.
On ne peut rester masquée: on n'aurait qu'à faire illusion et à être prises pour des femmes comme il faut par quelques béjaunes qui n'oseraient pas offrir, un souper!
Quelques dominos émaillent encore le bal, — quelques masques s'opiniàtrent comme le coucou obstiné de la rue Saint-Denis. — Mais on croit généralement que celles*qui sont masauées ont un» figure plus laide que leurs masques ; — que celles qui sont vêtues sont maigres ou difformes.
On prétend, il est vrai, que sous deux ou trois de ces dominos se cachent des femmes du monde, — ^ mais c'est un quine auquel personne ne met, -^ et, comme il est convenu qu'il faut obéir aux majorités, on aime mieux choquer un peu une femme du monde
par hasard égarée là, que d*ennuyer mille lorettes et de paraître accessoirement un nigaud. —Aussi, le langage «t les manières achèveront de choquer les femmes da inonde qui vont encore à TOpéra, — * si tant est qu'il y en aille encore.
De telle sorte, mon bon Alphonse, que nous pouvons nous persuader ceci :
Que ce plaisir de notre jeunesse s*est évanoui derrière nous au moment où nous le quittions
Comme dans le beau conte de Gracieuse et Perrinet, quand Gracieuse sort dd palais de cristal où elle a re^ fusé d'épouser le beau page vert, elle voit ie magnifique palais s'écrouler derrière elle et se briser en mille miettes.