‹ Encore les femmesChapitre 1 sur 33 · CONTRE LES ROMANS · texte numérisé non relu

CONTRE LES ROMANS

Vtons me demandezt mademoiselle, A la ifieille tante qpi YOitt élève n'obéit pas 4 nn préjugé et à des idées d'une antre époque en tous défmidant de lise des lomans. Vons m'avouez que deux ou trois livres de ce genre vous sont tombés entre les mains , en un mtf que vous avez mordn à la pomme, et pour me biei disposer sans doute , me corrompre et me forcer 1 vous conseiller ce que vous avez envie de faire , vous m'adressez la flatterie de me dire que deux de ces fois romans étaient de votre serviteur.

Je vais vous répondre, mademoiselle.

Vous dire de ne pas lire des romans, moi qui en ai bien publié quinze ou vingt pour le moins, ce

serait plus illogique ou plus humble que je n'ai cou-^ tume de Fétre; ce serait avouer que j*ai la conscience 4*ayoir fait une mauvaise action et de mauvais livres, que j*ai ouvert une boutique de poisons enfermés dans de petites fioles enjolivées de tous les agréments que j'ai pu imaginer. ' t

Mais je crois que nous pouvons , vous et moi » ne pas nous gêner.

Je me trompe fort , ou vous avez votre parti trèsdéfinitivement pris sur la question que vous voulez bien soumettre à mes lumières. Je puis donc vous donner des conseils aussi sévères que je voudrai : il n'y a pas de danger que vous les suiviez. — Le moraliste y gagnera : il peut prendre des airs austères à éblouir les sots , sans que le romancier y perde rien.

Eh bien ! mademoiselle, je suis de l'avis de madame votre tante : il ne faut pas lire de romans.

Seulement il est fort probable que madame votre tante et moi nous ne donnerions pas les mêmes raisons de cette interdiction.

C'est à cause de la moralité extrême des romans , si fort en opposition avec l'immoralité de la sagesse humaine , que je vous conseille de ne pas lire de romans.

Une femme me disait un jour, en voyant chez moi

ENCORE LES FEMMES. a

quelques statuettes de Pradier et quelques croquis des deux Johannot , trois amis que j*ai perdus :

«Vous avez tort d*accoutumer vos regards à ce charme et à Télégance de ces formes, à la distinction et à la candeur de ces visages. Vous vous gâtez Tes^ prit , et ensuite vous exigerez dans la vie réelle , chez le$ pauvres femmes , des perfections qui ne sont pas dans la nature. »

C*est précisément là la raison pour laquelle je vou& eonseille de ne pas lire de romans. Les romans vou» diront que c'est Tamour seul qui mérite l'amour ; que c'est l'amour qui doit vous conduire au mariage ; que donner votre personne à un homme que vous n'aimez pas, parce qu'il est riche, est un act^ d'ignoble prostitution, etc., etc. Ta, ta, tal Vous ne tarderez pas dans la vie à voir le peu de valeur de ces billevesées. Vous verrez un vieillard décrépit et malsain , mais célibataire et riche, entouré de prévenances, de soins, d'obséquiosités , par les mères de famille les plus rigides, de coquetteries par les jeunes filles les plus virginalement belles, et , s'il arrive que ce vieillard daigne arrêter son choix sur une de ces candides vierges , vou« la verrez heureuse et fière de ce choix, consentir avec empressement à livrer sa personne et sa vie à ce cacochyme prétendant qui soupire plus de son asthme que

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de son amour. Sa mère , une fmnme (fane fàrouehe vertu , aSecte une grande modestie en parlant de ce projet d*union à ses connaissances : die sait qu*il faut donner des allures bumbles au bonheur, et se le faure pardonner par ses amis , an moins en leur £adsant croire qu'on n'en jouit pas comme ib ea jouiraient eux-mêmes. On viendra fâidter la mère et la fille an ^ujet de cette monstrueuse union , et les compagnes de celle-ci la dénigreront de leurs lèvres roses et la grignotteront de leurs dents blanches ; elles cherdiek ront à prouver qu'elle n'est pas digne du bonheur qui lui arrive, et que celle qui parle y avait les droits quia pu seul faire méconnaître un aveuglement stupide.

Hais elle n'est pas déjà si joliel dit l'Une ^ se r&gaordant au miroir, soies prétexte de remettre en (ttdre des cheveux qui ira sont pas déiangis.

Elte n'a pas la taille mince t dira l'autre en cambrant une taille étroitonent et doulomeusemeai cerclée et ficelée.

Qml pied ! s'écriera une troisième en allongeant le «en mis eo careere iwro^ auquel die aj^liqne la torture des brodequins.

— Oft H.... avait-il les yeuxf

— Et les oreilles donc? car elle n'a pas d'esprit. Et les mères disent & leurs fiUeSi et madame votre

INCOaS LBS FEMMES. f

tante vous dira pai^^tre à Yous-mdoie : — Vojtt Gomme mademoia^e une telle est heureuse l Ma^ elle œt jolie, elle a acquis des tatoits , éUea suiviles omsetls de sa fsmiiUe , elle fait un beau mariage* * Un beau mariage l s'écrieiait Fimmoral romancier: associer la beauté&la laideur, laîeunesseLFiofirmitM livrer une jeune fille à. un homme, sans qu'elle scAt cimdnita à ce sacrifiée d'elleHoatme par les douxenih vrements , par le séduisant mirage de ramourl maîg c'est honteux, mais c'est une (Hrofonde perversité, mais la. pousser à se Yento» e'est une infamie I Oh! votie tante a bien raison de ne pas voust laisser liie des romans.

Les TùBvuïs WÊ& diront aussi : -*- Une jeune fille est dépositaire du bonhemr d'un honnête hommei -^ Il faut qu'elle) veille sur eUenaiéme avec uni soie scro^ pideos. qui puisse satisfaire la ^Aousie; de celui qui Vaimara^ U faut qu'elle lui arrite pure de cœur et d'esprit, n fiiut qu'elle garde i cet inconnu une-fidèlité absolue, qu'dle se consarre pour lui.

Et le romancier vous peindra une candide et modeste jeune fille, craintive, effarouchée, rougissante; — il vous la montrera simplanent vêtue d'une robe blanche, ne demandant à la parure que la fratch^ir; et il vous donnera envie de ressembler & cette jeune

fille, car, le traître! il vous fera accroire que c'est ainsi qu'il faut être pour mériter Tamour d'un honnête homme. — Et puis , dans le monde vous verrez les jeunes filles parler haut , secouer la main parfois non gantée des jeunes hommes de leur connaissance, faire assaut d'étoffes riches et magnifiques, et se livrer, sous les yeux, et conséquemment avec l'approbation des grands parents, kdes danses d'une incon* venance incroyable.

Et si vous vous habillez simplement, si vous vous croyez bien mise avec une robe d'organdi blanche et quelques fleurs ; si vous vous refusez à ces familiarités , à ces contacts , à ces étreintes admises aujourd'hui dans la danse des salons , comme dans celles de Habile et du Château-Rouge ; — si vous parlez doucement «t modestement , — vous serez déclarée stupide^ maussade, misérablement affublée, et tristement abandonnée dans un coin, sur une banquette, pour figurer dans la tapisserie avec les mères à turban. Tous voyez bien , mademoiselle , que votre tante a nâson, et que la lecture des romans vous perdrait.

Également, le romancier vous ferait croire que m\x& devez exiger de l'homme que vous aimerez la probité, la bravoure 9 la fierté de caractère, le désin-

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téressement , FindépeDdance d'opinion , la supériorité de l'intelligence. — Eh bien 1 cela tous conduirait h vous amouracher de quelque misérable hère, incapable de vous donner jamais dans le monde un état qui puisse chagriner les autres femmes , — c'est-àdire de quelque homme de talent ou d'esprit, d'un pauvre diable de grand artiste, d'un ofScier brave et pauvre , d'un homme politique honnête et désintéressé, — d'un avocat éloquent, mais consciencieux; — c'est-à-dire que toutes ces révenes vous mèneraient tout droit à une obscure aisance, à un plat bonheur domestique; — que cela vous condamnerait à la vie de famille, à l'amour de votre mari et de vos enfants, à une existence calme, ignorée, nauséabonde. Pouah 1 mademoiselle.

Que madame votre tante est donc une sage et discrète personnel Gomme elle a raison et comme je suis fier et heureux d'être de son avis et de trouver une occasion de mettre publiquement en vente un peu d'antidote contre les poisons que j'ai débités depuis une vingtaine d'années I

^ Et ces pauvres jeunes gens, s'ils lisaient des romans, dans quelles erreurs cocasses ils se jetteraient ! à quel bel avenir ils se condamneraient. *

C'est pour les jeunes hommes surtout que la lee*^

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tme ^ romans serait pernideaae, car Toid œ que les romans leat disent : l'argent ne doit aroir qœ le quatrième, le dngaième rang dans les intérêts de la vie; la gloire et les honneurs, Festime et la consîdé* ration , sont pourThomme dévoné à son pays, pour rhomme incorruptible, ferme dans ses crojanœs, inébranlable dans ses conyictions; pour l'bomme â*état qui , sans hésiter, sacrifie pour ce qu'il crdt être la vérité; et les dignités, et les places et la fér» tune , pour le magistrat qui n*obéit qu% la loi ; pour le soldat qui ne cherdie ses grades que sur le champ de bataille et contre Fenn^oai. Si vous âdtes céder vos convictions à vos intérêts, si vous trahissee vos ser* ments, si vous trafiquez de votre eonsdence, vous serez déshonoré, méprisé.

Le roman ajoutera : — c'est par la bravoure , par l'héroïsme, par le dévouement, par le génie ou le! talent, par le désintéressement et la noblesse du cœur, que l'on mérite et que Ton conquiert l'amour des femmes. Et puis, une fois dans la vie , la pauvre diq[)e voudra appliquer ces pompeuses théories^ Vous le verrez, solitaire, promener d^ms les endroits écartés un babit r&pé sur des bottes éculées; vous le verrez sans position, sans considération, signalé par les mires prudentes comme un écueil sur la mer du pays de

Tendre ; tous le verrez dédaigné par les jeunes filles, conspué par les hommes, montré au doigt comme un original, un sauvage, une peau-rouge ; tous le verrez l'objet de l'indifférence , du mépris, vous le verrez pauvre, vous le verrez timide, n'osant pas prendre ^ parole dans un salon, relégué au bas bout de la table dans un dtner , si on l'invite pour ne pas être treize ; à peine il sera servi par les domestiques.

n traversera la vie avec ses vertus d'un autre âge, comme un homme qui irait au marché avec des assignats et des actions signées Law. Il traversera la vie comme un roi de théâtre, avec sa couronne de papier doré et son manteau de calicot, teint en pourpre. Au marché on le prendra pour un mendiant, peutêtre pour un voleur; dans les rues, on le sifflera. Oh ! oui, madame votre tante a bien raison, ne lisez pas de romans.

Ou si le mal est fait, si vous en avez déjà lu, cherchez le rayon de lumière qui doit vous renverser de vos chimères, dé votre dada, comme saint Paul fut renversé de son cheval , et tâchez comme lui de rencon* trer à temps ce sdutaire et brutal rayon.

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