‹ Encore les femmesChapitre 16 sur 33 · LES MARCHANDES DE GERISES · texte numérisé non relu

LES MARCHANDES DE GERISES

I Est-ce que ce ne serait pas là Thistoire de» femmes, de la beauté, de l'amoir ? »

Je rêvais Vautre jour que ^ sous une allie de sycomores, je voyais deux ou trois douzaines de femmes : Tune était assise sur un banc et avait sur une table lies cerises d'assez bonne apparence; les plus grosses et les meilleures étaient au-dessus de tas, comme de raison, et elle criait : A la douce, mes bonnes cerises, à la douce I goutez-les avant de les acheter.

Il faisait chaud, j*àvais soif, j*en goûtai une , cela augmenta ma soif, et j*en achetai.

Une autre avait coquettement disposé ses cerises sur des feuilles de vigne, auxquelles elle avait mêlé quelques fleurs ; elle ne permettait à personne d'en tou' cher une.— -Celles-ci paraissent plus belles, me dis-je, et j'en achetai,^

Une troisième marchande les avait fait cuire en compotes, tandis qu'une quatrième les avait fait confire dans de Teau-de-vie.— Je fis emplette des unes et des autres. Celle-ci tenait un grand panier très-scrupuleusement fermé, et disait : — J'ai de bien plus beaux fruits que toutes ces femmes, mais je les vends plus cher, et je veux vendre tout mon panier à la fois. — Il me faut payer d'avance, et on emportera le panier tel qu'il est sans l'ouvrir, jusqu'à ce qu'on soit chez soi. — J'essayai de la décider à m'en vendre une livre ou deux, mais elle s'opiniâtra, et j'achetai le panier tout fermé. •

Celle-là traversait l'allée d'un air empressé; ella portait ses fruits avec toute sorte de précautions, pour qu'on ne les vît pas; cependant on voyait bien qu'elle les cachait. — Ne me demandez pas de fruits, je n'en ai pas, disait-elle» et en disant cela » par on mouvement maladroit, elle les laissait entrevoir. Ten pris deux poignées» et je loi j,@tai mon argent.

— J'en ai, moi, de très-bons et de très-beaux, disait nae autre, qui cachait plus strictement ua panier bien fermé, mais ils ne sont pas à vendre. U me plai t da ^^s Jaisser idétrir sur l'arbre.

le la soi^liai tant tîu'dle m'en vendit comme les autres.

— Mes cerises sont vendues, disait une marcihande. — Mais alors, lui demandai-je, pourquoi venez-vous au marché, et surtout pourquoi montrez-vous vos fruits si bien arrangés?

— Oh I dit-elle, à la rigueur j'en vendrai bien une ivre ou deux, mais pas davantage.

Et les autres annonçaient également leur marchandise chacune à sa manière.

— Lçs miennes viennent de bien loin, il n*y en a pas dé pareilles dans ce pays-ci.

Et j'en achetais.

—C'est moi qui fournis d'ordinaire le Shah de Perso.

Et j'en achetais.

— En voici attachées en bouquet.

Et fen achetai».

— étrennez-moi; je n'en su pas vendu une seule, vous aurez la fleur du panier.

Et j'achetais.

— Moi je ne les vends pas, fi donc ! je les d«ne. Ah ! jaites-moi cadeau de ce cachet qui est h votre montre.

Je donnais le cachet, et je prenais une poignée de cerises, et un peu après je m'apercevais que ma montre ôtait restée après le cachet.

— Tout le monde m'a acheté, il ne m'en reste plus, car je suis la marchande à la mode. Il n'est pas de bel air d'en manger qui viennent d'une autre boutique. Je n'ai plus que des noyaux, mais on vous verra jeler les noyaux, et on pensera que vous avez mangé ies cerises.

Et j'achetai des noyaux.

Puis j'achetai encore des cerises h une femme qui en tenait dans une corbeille de jonc, et à une autre dont les fruits étaient dans une belle jatte de porceiuine du Japon.

Quand j'eus acheté des cerises à toutes les mar-

chandes parce que je croyais toujours que la dernière qui se présentait avait des fruits meilleurs, ou du moins d*une espèce différente, — je vis venir à moi un homme à barbe blanche qui me dit : c Ce matin de trôs-bonne heure, aux premières lueurs du jour, est venue ici une femme de la campagne avec un &ne ; cet âne portait deux grands paniers : dans ces paniers était la récolte d'un cerisier que cette femme a dans son jardin ; toutes celles-ci sont des revendeuses ; elle leur a cédé à chacune une part égale, puis elle est repartie. Tous ces fruits que vous venez d'acheter sortent du même panier, ont été cueillis sur le même arbre, et sont absolument pareils. « Et je me réveillai, et je m« dis rêvant encore à moitié : -* Est-ce que ce ne serait pas là rhistoire des femmes, de la beauté, de l'amour? Mais quand je fus tout à fait réveillé, je compris ce que cette supposition aurait d1rrévérencieux« tt je la rejetai bien loin.

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