‹ Encore les femmesChapitre 4 sur 33 · DÉFENSE DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

DÉFENSE DE L'AMOUR

Ab I monsieur Tattoméy général, -- permettez-moi de TOUS tendre la main par-dessus le détroit qui sépare l'Angleterre du continent. — Vous m'avez procuré une double satisiacnon, monsieur rattomey gênerai: la première, c'est de me faire lire de bonnes choses bien dites ; la seconde, c*est de me donner de nouveaux tf guments, de nouvelles munitions pour une des nom*' breuses guerres que je fais depuis longtemps.

Un monsieur Carden avait envie d*épouser une miss Arbuthnot, riche héritière, — que je suppose extrêmement jolie, ne trouvant h ce sujet aucun renseignement dans les journaux qui se sont occupés de Taffaire. Monsieur Carden demanda t la main » de miss Ar-

buthnot, il était dans son droit; mademoiselle Ar^ buthnot refusa « sa main, > elle était dans le sien.

S'il est un trope honnête et nullement «Ao^in^, c*est celui qui fait que Ton demande « la main » d*une personne que l'on veut épouser. — Ce qui m'étonne, c'est qu'il ne se soit pas rencontré des précieux et des précieuses pour enchérir sur cette expression, et demander seulement « le doigt » auquel on passe l'anneaa de mariage.

Hais ce n'était pas monsieur Carden qui aurait raffiné ainsi.

Monsieur Carden , avec quelques aiBdés , attendit mademoiselle Ârbuthnot à la sortie de l'église. On coupa, à coups de serpe, les traits des chevaux qui traînaient la voiture où miss Arbuthnot était avec ses deux sœurs et une amie, mi$s Linden. Monsieu%Carden, aroié d'un fouet, empoigna miss Louisa Arbuthnot, mais il trouva' une vive résistance. Quelque horreur qu'inspire une violence amoureuse à la personne qui en est l'objet, il est à remarquer qu'elle en inspire encore davantage aux femmes à qui elle n'est point faite. Ainsi qu'on l'a vu dernièrement dans un procès correctionnel auprès de Paris, un jeune soldat embrassa malgré elle une blanchisseuse; celle-ci se contenta de lui donner un soufllet; mais ses coni-

pagnes ne pardonnèrent pas aussi bien la double offense qu'on leur faisait en embrassant leur amie et en ne leur donnant pas à elles-mêmes Toccasion de montrer avec quelle vertu vigoureuse elles repousseraient une pareille attaque : elles assommèrent plus d*à moitié le pauvre soldat à coups de battoirs, et on Tarrar cha tout meurtri de leurs mains vengeresses.

Miss Linden, amie de mademoiselle Arbuthnot, appliqua au ravisseur, de sa main délicate, un coup de poing si correct, si bien asséné , que le « sang jaillit du nez de monsieur Carden. »

On n'enseigne pas assez à boxer aux filles.

« Une lutte dans toutes les formes s'établit entre miss linden et monsieur Carden, » dit monsieur Tattorney général, mais monsieur Carden f»;t vainqueur; il arracha mademoiselle Linden de la voiture et la jeta par terre. — Il allait ressaisir missLouisa, lorsque miss Arbuthnot Faînée prit la place de miss Linden. Monsieur Carden Tarracha à son tour de la voiture, mais elle ne lâcha pas prise, et les deux combattants roulèrent dans lapoussière.— Pendant ce temps, deux braves gens sur vinrent, — deux hommes du peuple, Magrath et Gmithwick, le second, berger, — qui, sans hésiter, engagèrent la lutte contre six hommes armés.— Monsieur Carden, irès-rossé par le berger Gmithwick, s'enfuit

68 ENCOriE LES FEMMES.

en criant au secours. Ces cris attirèrent un officier da police, qui Tarréta. Monsieur Carden fut ensuite mis en jugement et risquait fort d*être pendu» d*aprës la loi anglaise, qui ne badine jamais sur les questions de liberté individuelle.

^ On a attribué à une grande faveur et à cent causes diverses « le bonheur » qu'a eu monsieur Carden d'en être quitte pour deux ans de prison avec travail obligé.

l'en arrive à ce qui m'a touché d'une si vive sym-^ pathie pour monsieur l'attorney général.

€ Quelques fous, dit-il, parlent d'indulgence pour monsieur Carden» en attribuant à l'amour les excès de l'accusé ; c'est prostituer le nom de l'amour : l'a* mour est un sentiment noble et n'emploie pas de pa-^ reils moyens. »

Oui, monsieur l'attorney général, je vous demande la permission de vous tendre et de vous serrer la main ; je maintiens qu'il n'y a pas de magistrat sur le conti» nent qui eût osé prononcer ces paroles, tant est grande la puissance du préjugé qui empèse outre mesure le rabat de la magistrature continentale.

Et c'est un membre d*une magistrature qui a con* serve l'énorme perruque, sans laquelle on ne peut p aider ni juger en Angleterre» qvi devait, 6 magistrats

des autres pays ! vous donner cet exemple de véritable simplicité 1

Voyons, de bonne foi, — • estril bien nissurant de voir des magistrats feindre de ne pas coMiattre les gassiens, et entre les passions celle qui est réellement la plus grande, la plus noble, la plus puissante sur les âmes fortes et les esprits élevés?

Le magistrat ne doit-il pas , afin de tempérer la sévérité de ses sentiments, et donner toute garantie à Taccusé, dire avec le poète comique: « Je suis homme, et rien de ce qui appartient à rhumanité ne m'est étranger. » Homo iunhf et nihU humani à me alienimk puto.

Je maintiens que des anges seraient des juges absurdes el incapables de juger des hommes. Je connais quelques magistrats, et ils ont certainement tropd^esprit pour penser aussi mal de l'amour qu'ils en parlent à l'audience quand Toccasion s'en présente; mais ils obéissent au préjugé, à la pruderie publique ; ils s'étudient à chercher des périphrases dédaigneuses, à afficher une horreur extrême pour l'amour, qu'ila irosent jamais nommer qu'en accolant à son nom quel* que épithète fâcheuse.

Toutes les passions malsaines, égoïstes oo bétes, 1 ambition, l'avaricet l'avidité, on les cite sans liaioa

€3 ENCOaii LES FEMMKS

el saus colère; mais l'amour^ la seule passion qui

cherche son bonheur dans celui d'un autre, laniour

qui grandit 1 homme au-dessus de IHîumanité, ou sânrie n'oser y^ucher qu'avec des pincettes. Rien

n'égalera moue dédaigneuse et l'air dégoûté d'un jeune

substitut ayant à parler de l'amour.

* Ce que je dis là n'est pas un jeu d'esprit, ni un paradoxe de romancier; il est évident que le magistrat, que le juge n'a rien à perdre à se montrer humain dans le sens que j'ai adopté plus haut, c'est-à-dire à manifester qu'il voit, qu'il sent, qu'il comprend.

Attaquez la débauche, mais reconnaissez et respectez l'amour.

L'opposé de la débauche, ce n*est pas la pruderie, ce n'est pas l'austérité, ce n'est pas l'abstinence : c*est l'amour.

L'amour, c*est ce que Dieu a créé le soir du septième jour, après tout le reste, pour donner le mouvement et la vie à son œuvre.

Faites régner l'amour dans les âmes, — je parle de l'amour, « ce sentiment noble, » comme l'appelle avec tant de haute raison monsieur l'attorney général, — et vous aurez moins de crimes à punir, -— surtout de crimes bas et honteux comme les font faire l'avarice et l'ambition.

Pourquoi cette hypocrisie, aussitôt que l'on est plus de quatre assemblés, de parler de Famour avec ce dédain et ces mines rechignées?

Pas plus que vous je n'estime celte horde de passions bêtes et infimes qui usurpent le nom de Tamour. Le plaisir médiocre qu'éprouvent dès gens avftiés à boire et à manger, le soir, avec les beautés vénales, D'est pas de Famour.

Ce que j'appelle l'amour, c'est ce sentiment qui vous rend pour vous-même un juge si sévère , qui vous fait penser que vous ne serez jamais assez grand, as^ez noble, assez brave, assez désintéressé, assez dévoué, pour mériter que deux yeux s'arrêtent sur vous un instant.

L'amour, c'est le parfum de l'âme qui s'épanouit.

C'est l'amour qui vous donne le désir et la force de construire et d'embellir un siège sur lequel on ait.envie dé s'asseoir auprès do vous.

C'est l'amour seul qui vous fait pauvre avec orgueil et remplit votre vie de bonheurs gratuits.

Page 1