‹ Encore quelques mots d'un chretien orthodoxe sur les confessions occidentalesChapitre 1 sur 1 · Encore quelques mots d'un chretien orthodoxe sur les confessions occidentales · texte numérisé non relu

Encore quelques mots d'un chretien orthodoxe sur les confessions occidentales

Vous m'avez fait l'honneur de prêter vos presses à la publication d'une brochure que j'avais écrite en 1854 sur des questions religieuses: j'ose espérer que vous ne refuserez pas d'accorder la même faveur à un nouvel opuscule sur le même sujet.

Désirant être lu par des hommes de différents pays j'ai choisi la langue la plus usuelle clans notre époque, le Français, que l'on pourrait dans l'histoire littéraire de l'Europe nommer le Latin vulgaire. Mais malgré ce choix, et quoique ma première brochure par suite de circonstances particulières ait été imprimée à Paris, je l'avoue, c'est aux pays d'origine Germanique, à l'Angleterre et à l'Allemagne, que s'adressaient mes espérances. Elles n'ont pas été trompées: beaucoup de lecteurs et quelques écrivains dans ces deux contrées m'ont accordé une attention bienveillante. Je n'ai jamais osé prétendre davantage.

Qu'il me soit cependant permis de faire quelques observations sur l'accueil qui m'a été fait.

J'avais avancé que le principe Protestant avait été posé par le schisme Romain. Cette assertion a été traitée, même en Allemagne, avec une certaine ironie. Cependant je le soutiens: le schisme n'a point été l'œuvre de la Papauté, mais la libre expression de l'opinion Occidentale, d'abord blâmée et plus tard confirmée par les Papes presque à contre-cœur. Cette indépendance locale ou Diocésaine, renfermait en germe tout le principe Protestant, Elle a d'abord été masquée sous un nouveau principe de convention, sous la suprématie Romaine; mais son développement logique et inévitable était la Réforme, telle que l'Allemagne l'a plus tard introduite. La pensée Germanique n'a fait que tirer à son insçu les conséquences de faction Romane. Je me suis strictement tenu à la question religieuse et j'ai évité toute discussion historique ; mais je crois que tout lecteur, habitué à étudier les lois historiques, comprendra pourquoi ce schisme ou cette assertion d'indépendance locale a du coïncider avec l'époque du grand Charles et avec la fondation de l'empire d'Occident. En tout cas il me semble que les preuves que je donne de l'identité du Romanisme et du Protestantisme dans leur germe, toutes nouvelles et tout inattendues qu'elles soient , mériteraient plutôt une réfutation sérieuse qu'une mention ironique.

On m'a accusé d'être plus hostile envers le Romanisme qu'envers la Réforme, et une feuille Allemande explique cette différence par la haine envenimée qui existe toujours entre des frères une fois brouillés. D'abord je crois avoir prouvé que nos rapports avec les communions Occidentales sont toujours les mêmes, que ces communions soient Romaines ou Protestantes, peu importe: puis il me semblequeles soupçons de cette espèce devraient être bannis par les écrivains sérieux et de bonne foi. Ne suffit-il pas pour expliquer une certaine différence de ton, que je ne cherche pas à nier, d'admettre l'explication que j'en ai donnée moi-même? L'erreur, selon moi, vient des Romains, et les Protestants n'en sont que les héritiers: puis, le mensonge volontaire me paraît plus condamnable et plus digne d'exciter l'indignation que l'erreur involontaire. Les Protestants le nieront-ils, ou prétendront-ils à l'égalité dans ce genre? Cela ne me paraît guère probable.

Dans les accusations que je porte contre les différentes branches du Schisme, j'ai pris garde de ne point introduire de déductions de principes qui ne seraient pas admis par elles-mêmes. Je n'ai prononcé de condamnation que contre les contradictions intérieures qu'elles renferment. C'est ainsi que je montre que l'élection Papale anéantit l'Ordination dont elle prétend être le faîte: c'est ainsi que je montre que la Ré-

forme, en s'appuyant sur la Bible et en rejetant l'Eglise, anéantit la Bible elle-même. Je crois que c'est la manière la plus logique et la plus concluante d'attaquer un système, quel qu'il soit, en Philosophie comme en Religion J'ai évité toute digression inutile, toute accusation qui ne se baserait que sur des faits et non sur des lois générales, toute assertion dénuée de preuves, et à plus forte raison tout fait douteux. J'espère qu'on me rendra cette justice, et qu'on fera à mon œuvre l'honneur de la tenir pour sérieuse et honnête.

Enfin j'ai à faire l'aveu d'une erreur. J'avais parlé du silence approbatif qui avait accueilli les discours peu Chrétiens de feu l'Archévêque de Paris. Depuis, ce prélat qui avait prêché le glaive sous un prétexte de religion a péri sous un couteau qui prétendait aussi se sanctifier par un prétexte religieux : cette mort a donné une triste et grave leçon à l'humanité, mais je dois avouer que je m'étais trompé et que j'avais cru le silence de l'Europe plus général qu'il ne l'avait été en effet. J'ai à remercier une feuille Allemande de m'avoir rectifié et de m'avoir fait connaître les réclamations qui avaient paru dans quelques publications Allemandes. J'en ai vu une qui avait paru à la même époque dans une feuille Espagnole. Ces faits sont consolants et honorables pour l'humanité; mais après l'aveu de mon erreur peut-être m'est-il

permis cle croire encore qu'ils ont été trop rares pour anéantir les conclusions que j'avais tirées d'un silence blâmable.

Je n'ai plus qu'un motà ajouter. Quelque soit mon succès, j'ai voulu dire la vérité, et ceux qui l'aiment m'en sauront gré.

Agréez, Monsieur, avec mes remercîments pour votre obligeance passée, l'assurance de la profonde estime avec laquelle j'ai l'honneur de me dire

Votre très-humble et très-obéissant serviteur

ïgnotus.

Novembre 1857.

En 1856 il a paru à Bruxelles une brochure publiée par un Prolestant et intitulée: «Quelques faits peu connus relatifs à l'histoire Ecclésiastique de la Russie». Cet opuscule ne vaudrait guère la peine qu'on en parlât; mais comme il a laprétention de montrer la fausseté d'un fait que j'avais avancé dans ma première brochure (publiée à Paris en 1853;. je crois devoir y donner quelque attention.

L'écrit lui-même consiste en quatre pages d'introduction et d'appendice, et les quelques faits peu connus en un seul oukase de Pierre Ier, réimprimé de Leclerc. Le but apparent de la publication est de prouver que le Protestantisme a eu sur l'Eglise plus d'influence que je ne l'avoue.

Qu'il me soit permis de consacrer quelques lignes aux observations qui me sont personnelles ! Voici les paroles de mon critique :

«L'auteur anonyme attaque à la fois le Protestantisme et le Catholicisme, se servant tour à tour avec avec une certaine adresse des armes d'emprunt que

lui fournit la controverse qui se poursuit depuis de nombreuses années entre les deux Eglises».

Je me suis si peu servi d'armes empruntées à la controverse occidentale que mes arguments sont en opposition directe avec ceux dont elle s est servie jusqu'à ce jour. Les Protestants ont-ils jamais accusé les Romains de Rationalisme? Ont-ils jamais cherché à prouver que le Romanisme n'est que la forme la plus ancienne du Protestantisme? Les Romains ont- ils jamais accusé les Protestants de Pseudo-Traditionalisme et d'un culte aveugle de la lettre? Les uns ou les autres ont-ils jamais avancé que ce qui manque à leurs adversaires est la loi Morale qui seule constitue l'unité de l'Église? Les uns ou les autres ont-ils jamais dit que l'unité du Romanisme manque de contenu vivant, et que la liberté du Protestantisme manque de contenu réel? Personne ne l'a dit, et personne n'a pu le dire par la raison bien simple que le caractère de l'erreur religieuse n'est réellement intelligible qu'à ceux qui sont dans la vérité de l'Eglise. Je continue mes citations.

«L'opuscule en question manque si ouvertement d'un bout à l'autre de sincérité et de bonne foi &e.»

Cette accusation est bien grave: mais elle ne s'appuie sur aucune preuve, et celui qui l'a portée aurait dû se souvenir qu'avancer une accusation semblable sans la prouver, c'est s'exposer à être marqué du nom peu honorable de calomniateur. Plus loin:

«L'auteur cherche, entre autres, à prouver par de

subtiles distinctions que les Czars ne sont pas chefs de l'Eglise dans son pays, tandis que chacun sait que Pierre 1er en a confisqué tous les pouvoirs &c.»

Le chacun sait est admirable en réponse à une série de preuves du contraire. 11 est vrai que cette assertion est appuyée par le mot de «participation» (en italiques) du souverain à la nomination des évêques dans l'oukase impérial. C'est concluant.

Puis au bout de cette introduction si vigoureuse de raisonnement vient la réimpression d'un oukase de Pierre 1er sur la réforme des couvents. Le but de cette réimpression est de me «prouver par l'histoire que je me trompe dans mes allégations, ««que le protestantisme a eu dans mon pays plus d'écho que je ne paraîtrais le croire»», et qu'outre les individus perdus dans la foule que les principes du protestantisme peuvent avoir plus ou moins atteints, plusieurs hauts personnages en ont été sensiblement impressionnés». Ceci doit complètement anéantir mon assertion que aie flot du Protestantisme est venu mourir aux confins du monde Orthodoxe».

Le fait que j'ai avancé est un fait historique si patent, qu'il paraîtrait impossible à nier: mais il doit disparaître devant le document que Leclerc a fourni à mon adversaire de Bruxelles. Voyons donc ce que c'est.

D'abord je suis très-loin d'en contester l'authenticité. Quand même j'ignorerais toutes les preuves qui militent en sa faveur, il me suffirait de le lire pour

reconnaître les deux illustres auteurs dont émane l'oukase, Pierre et le savant évêque Théophane. La preuve morale me paraîtrait convaincante même en l'absence de preuves matérielles. C'est donc un oukase d'un souverain de Russie? Non: car il n'y a pas la moindre preuve qu'il ait jamais été promulgué. Ce document n'a jamais été qu'un projet de loi qui, selon la législation du temps pouvai têtre modifié, altéré ou même rejeté par le Synode et qui n'a par consé quent aucune valeur historique, mais qui ne manque certainement pas d'importance sous le point de vue biographique1.

Mais je vais plus loin. Admettons qu'il ait été promulgué (et supprimé plus tard). Quelles preuves de protestantisme renferme-t-il? Une critique amère des couvents? Mais est-ce donc chose nouvelle dans l'Eglise? Cette critique sous des formes plus ou moins acerbes se retrouve dans quelques-unes des anciennes lois de notre pays et dans une foule de monuments littéraires, tels entre autres que les lettres de St. Cyrille du Lac Blanc (lui-même fondateur d'un cloître) et les admirables lettres de Jean IV souverain aussi superstitieux que féroce. Mais peut-être était-ce deux Protestants déguisés. Est-ce la doctrine que l'Eglise peut se passer de couvents? Mais il n'y

1 Je ne prétends pas nier que le pouvoir nait souvent promulgué des lois sans discussion préalable dans le sénat ou le synode; mais ces cas sont exceptionnels. Beaucoup de lois ont été modifiées ou même rejetées après discussion et Ton n'a jamais le droit de présupposer l'exception.

a pas de Chrétien Orthodoxe qui en doute tout en approuvent leur existence. Est-ce la doctrine que les Évêques ne sont pas nécessairement tenus d'être moines, quoique l'usage le fasse quelquefois supposer? Mais c'est encore une chose de notoriété publique, à ce point que dernièrement encore un des plus illustres successeurs des Apôtres se refusa longtemps à la tonsure monacale, et ne céda qu'aux remontrances, très-justes d'ailleurs, de ses collègues dans l'Episcopat. En un mot le document dont il s'agit, renferme peut-être quelques exagérations, présente certainement quelques vues fausses et manque complètement de profondeur; mais il n'y a pas de Chrétien Orthodoxe qui puisse en blâmer les principes ou qui puisse, en conscience y refuser son assentiment. Rien n'y indique le Protestantisme de ses auteurs.

Mais allons encore plus loin. Les opinions religieuses de Pierre 1er (très-peu arrêtées, à ce qu'il paraît) avaient évidemment une certaine tendance au Protestantisme: une couleur protestante se fait sentir dans les écrits du savant Théophane (de même qu'une couleur de Romanisme caractérise les œuvres de son contemporain Etienne Javorsky); mais on ne saurait encore en tirer aucune conclusion sérieuse. Ces différences de couleur se font sentir clans les écrivains Ecclésiastiques dès les temps les plus reculés et bien avant la Réforme; je crois que le lecteur de ma seconde brochure aura vu l'explication de ce fait clans mes observations sur quelques paroles de Mr. Vinet.

Malgré leurs tendances personnelles , Théophane a maintes fois attaqué les Protestants; et Etienne les Romains : mais je suis prêt à accorder davantage. Admettons (ce qui du reste est complètement faux), que Pierre et Théophane aient été des Protestants déguisés. Que s'ensuivrait-il? En résulterait-il que (de flot du Protestantisme ne serait pas venu mourir aux confins du Monde Orthodoxe?» Le patriarche Cyrille Loucar a été condamné et dégradé par les évêques en synode pour des opinions Protestantes. C'est un fait bien autrement important que le soupçon plus ou moins mérité par les auteurs de l'oukase en question. Quelqu'un a-t-il jamais considéré ce fait (inconnu, je suppose, à mon critique) comme une conquête du Protestantisme dans le sens historique? Certes, il y a eu, et même en ce moment il y a beaucoup de mes compatriotes qui sont au fond du cœur les uns Protestants, les autres Romains. L'Eglise, de son côté, compte parmi ses enfants et au nombre de ses Àpologètes les plus distingués des hommes qui étaient nés dans les communions Occidentales; mais au point de vue historique ces exceptions ne méritent même pas qu'on en parle. Ou bien le czar Pierre, vu sa position, comptet-il pour des millions aux yeux de mon critique?

Cet essai de réfutation est évidemment pitoyable et le fait historique dont j'ai parlé reste dans son intégrité1

1 Si mon critique avait eu un peu plus de science, il aurait pu parler de l'influence indubitable qu'ont eu les Pro-

Telle est cependant la seule réponse directe que j'aie reçue du camp protestant. Mais est- elle vraiment due à une plume Protestante? J'en doute par les raisons suivantes :

Toute la réponse trahit un manque de logique et porte un caractère d'ignorance frivole que l'on ne re trouve que bien rarement dans les écrits des Protestants sur des sujets religieux.

L'animosité contre l'Eglise ou plutôt encore les expressions dont ce sentiment se revêt paraissent aussi assez étrangères au Monde Protestant dont les dispositions, du reste peu amicales, s'expriment autrement- Mon critique dit: «Malheureusement les premiers introducteurs du Christianisme dans la Russie Païenne, mal avisés dans leur choix, ont emprunté à la Grèce en délire un culte déjà perverti &g.» Cette Grèce en délire qui rejette l'usurpation Papale, qui dote tous les peuples nouvellement convertis du trésor des Ecritures saintes dans leur propre langue sept siècles avant Luther, qui veut que la prière dans les temples soit intelligible à tous les fidèles, aurait, je crois,

testants sur quelques sectes de la Russie. Voilà un argument que je lai offre. Celui-la aurait au moins été vrai et aurait pu avoir une apparence de raison aux yeux des lecteurs superficiels. Ma réponse n'en aurait cependant pas été moins facile. Le Protestantisme n'a de prise que sur les hommes en masse déjà séparés de l'Eglise par d'autres erreurs de croyance et c'est le cas des rascolniks plus ou moins protestants, mains non point Protestants de prime abord. C'est ce que j'avais déjà dit en principe dans ma première brochure.

trouvé grâce jusqu'à un certain point aux yeux d'un Protestant. Dans une note, mon critique, tout en avouant le tort que le Pontife de Rome a eu de s'ériger en souverain, met ce tort bien au dessous de celui que le souverain Russe a eu de s'ériger en Pontife héréditaire. Ce sont presque les propres paroles de Mr. Laurentie, paroles dont j'ai déjà montré l'ab surdité. Le mot de Pontife- Romain n'y manque même pas.

Une certaine tendresse pour le Romanisme perce partout à travers la nécessité d'en mal parler pour soutenir le rôle entrepris par l'auteur.

Enfin mon critique évite de défendre la Réforme par les considérations suivantes : « Ou il faudrait, comme fait l'auteur à l'égard de son Eglise, chercher à établir notre excellence et notre supériorité, ce que Saint Paul regarde comme imprudent relativement à Celui duquel nous empruntons notre justice, ou bien démontrer l'infériorité d'une Eglise étrangère, ce qui serait manquer à un autre devoir non. moins important». Quoi? St. Paul considère comme mauvais de louer sa religion; et un Protestant a lu cela dans l'Apôtre? Quoi? Un Protestant a trouvé clans les Saintes Ecritures une loi morale qui défend de prouver l'erreur d'une religion que l'on croit erronnée? Cette absurdité est tellement hors de toute vraisemblance, elle dépasse si complètement les bornes ordinaires qu'elle ne peut trouver son explication que dans l'embarras d'un Latinisant obligé par son

masque cle louer le Protestantisme et enchanté de trouver le plus misérable faux-fuyant pour échapper à cette nécessité.

Je crois donc que l'opuscule en question est une œuvre Romaine. Du reste, Romain ou Protestant, l'auteur peut de nouveau reparaître dans l'arène et savoir d'avance que ses attaques ultérieures passeront sans réfutation. J'avais dit dans ma première brochure (et je crois l'avoir prouvé) que «l'Eglise est complètement à l'abri du Rationalisme, en étant préservée par une loi morale inconnue aux confessions Occidentales.» Voici comment mon critique rend ma pensée: «Je préfère le laisser prôner à son aise une Orthodoxie gui lui est chère» (cette formule ironique n'est pas mauvaise en parlant des rapports d'un homme et cle la religion qu'il professe!), «et pour laquelle il récuse de son propre dire toute espèce de rationalité». Or, ou mon critique considère le Rationalisme et toute espèce de rationalité comme synonymes, et fait preuve d'une ignorance qui le rend incapable de comprendre les réponses que je pourrais lui faire; ou il en comprend la différence, et trahit une mauvaise foi qui le rend indigne de toute réponse.1

1 La même mauvaise foi se manifeste dans une note qui confond sciemment les séminaristes auxquels on fait lire les Saints- Pères et prononcer des sermons avec les moines ivrognes dont il est parlé dans un article précédent. Il est vrai que l'article sur les séminaires suppose aussi la possibilité des vices, et entre autres, de l'ivrognerie dans les élèves des séminaires. Il paraît que hors de la Russie le séminaire met à l'abri de tous les vices.

Je le répète cependant: la petite brochure cle Bruxelles m'a tout l'air d'une fabrication Romaine. Il est dans la politique de ce parti de chercher à attaquer l'Orthodoxie par des voies détournées. Il voudrait rendre le gouvernement de l'Etat suspect aux yeux des fidèles en l'accusant d'attenter à la liberté ou aux principes de leur croyance, et rendre les fidèles suspects au gouvernement en les accusant de vouloir attenter à ses droits. Cette dernière partie de la manœuvre a été réservée à un de mes compatriotes.

Mais encore fallait-il une occasion ou un prétexte pour cette accusation. Le Père, ci-devant Prince, Gagarine fait paraître une brochure sous le titre assez bien imaginé de «la Russie sera -t- elle Catholique» (c'est-à-dire Papiste). La brochure se compose d'une Préface, de quatre Chapitres, 1° sur le Rite-Oriental, 2° sur l'Eglise et l'État, 3° sur le Clergé Russe, 4° sur le Catholicisme et la Révolution, et de pièces justificatives consistant en des bulles Papales émises à l'occasion des Grecs-Unis dans le royaume de Pologne Il ne faudra pas beaucoup d'adresse pour y insérer toute espèce de considérations politiques.

La Préface, légèrement colorée de patriotisme et ornée d'éloges à l'adresse du souverain qui gouverne la Russie et du Pontife qui occupe la chaire de St. Pierre porte déjà un caractère particulier. Il ne s'agit pas de Schisme ou d'Hérésie, cle Tradition ou de Foi, vieux mots mal sonnants à l'oreille d'un siècle de civilisation : il s'agit d'une guerre séculaire de l'Eglise

de Russie contre le Saint-Siège et de la signature dune paix honorable et avantageuse pour tous. II ne s'agit pas de conversions, de prédicateurs ou d'apôtres : il s'agit de négociations et de plénipotentiaires- Le Romanisme s'y montre dans toute la nudité de son caractère terrestre. «La paix doit être signée, parce que la guerre ne peut pas durer toujours, parce que la paix est avantageuse pour tout le monde. Pour y arriver, l'accord de trois volontés suffit. Lorsque le Pape, l'Empereur et l'Eglise Russe, représentée par ses Evêques ou par son Synode se seront entendus, qui pourra empêcher la réconciliation de s'accomplir?» — Qui en effet le pourra? Sera-ce l'Eglise provinciale d'Orient, opprimée par l'Islam et battue en brèche par l'Occident? Sera-ce l'Eglise provinciale du petit royaume Grec qui compte pour rien dans le monde? Sera-ce le peuple Russe dont la voix ne se fait jamais entendre dans les questions gouvernementales? Qui donc? Eh bien, je le dirai au Jésuite. Que le Souverain de Russie se laisse séduire (ce qui est hors de toute vraisemblance!), que le Clergé trahisse (ce qui dépasse toutes les bornes du possible !), ce seront des millions d'âmes qui seront inébranlables dans la Vérité; ce seront des millions de bras qui lèveront l'étendard invincible de l'Eglise et qui formeront l'ordre Laïque: ce seront dans l'immensité du monde Oriental au moins deux ou trois Evêques qui, restés fidèles à Dieu, béniront les ordres inférieurs et composeront à eux seuls tout FEpiscopat; et l'Eglise

n'aura rien perdu de sa force et de son Unité et sera encore l'Eglise Catholique comme au temps des Apôtres. Le père Gagarîne qui a abandonné la foi de ses pères probablement par ignorance (car il ne paraît pas même la comprendre), croit -il donc que l'Apostasie soit si facile, même à part d'une conviction erronée?

Le premier Chapitre concerne le Rite: il n'y aura pas de Chapitre consacré au Dogme. C'est une chose de trop peu d'importance et qui peut à la rigueur être incluse dans le Rite ou même qui avec unpeu d'adresse peut être complètement mise de côté. Un Chrétien y trouverait bien quelque difficulté; — maisun Jésuite !

Qu'est-ce que le Rite? Le Rite, c'est la libre poésie des signes ou des paroles dont se sert l'Eglise, unité organique, pour exprimer soit sa connaissance des Vérités Divines , soit son amour sans bornes pour son créateur et son sauveur, soit l'amour qui unit les Chrétiens les uns aux autres sur la terre et dans le Ciel. Le Rite , essentiellement variable, n'est que le voile transparent dont se revêt le Dogme, essentiellement invariable. H n'y a peut-être pas dans l'Eglise un seul rite dont la forme date du temps des Apôtres, et pas un Dogme qui n'en date pas. Mais enfin le père Gagarine consacre son premier chapitre au Rite par la raison que «la question du Rite Oriental tient la première place dans les préoccupations de beaucoup de Russes». Il n'a pas, à ce qu'il semble , une très-haute idée de l'intelligence

de ses compatriotes, ruais c'est un droit que nous ne prétendons pas lui disputer. D'abord il tient le Rite Oriental pour fort bon: il le nomme volontiers, d'après l'expression d'une bulle Papale, le vénérable Rite Grec. Il nous assure que le Saint-Siège n'a pas la moindre volonté de l'altérer; bien plus! Les Papes ont toujours tenu à sa conservation et à son intégrité; ils se sont longtemps fait prier par les Évêques de Pologne avant d'y permettre quelques légers changements. Si les Missionnaires ou le Clergé ont agi autrement , c'était ou ignorance ou obstination, ou l'effet involontaire de circonstances complètement indépendantes des vues et des désirs du Saint-Siège &c. &c. Le Grec Pitzipivs va encore plus loin dans un ouvrage qui fait pendant à celui du Père Gagarine. Il fait passer les Papes pour des admirateurs passionnés du culte Grec, et il ne tient pas à lui qu'on ne finisse par croire que ce sont au fond les Grecs qui ont toujours été ennemis du rite Grec et qu'il ne doit sa conservation qu'à l'amour des Évêques de Rome. Pour nous qui tenons peu au rite, tout cela est de peu d'importance. «Ah nous entendons: vous tenez au Dogme. Eh bien! cela n'offrira encore aucune difficulté. Que ceux qui tiennent au Rite le gardent! que ceux qui tiennent au Dogme le conservent ! Nous ne vous demandons rien sinon la reconnaissance de la suprématie de Rome. » C'est entendu: le tour du culte et du Dogme viendra plus tard: mais à présent on est coulant. Je le répète: nous ne tenons pas au Rite

considéré sous son côté cérémoniel, et la condescendance du Pape ne nous touche guère: mais je soutiens qu'il faut un grand fond d'impudence pour parler de cette tolérance dans les siècles passés. Que ceux qui connaissent un peu l'histoire Ecclésiastique des pays slaves du Midi jugent de la vérité des assertions jésuitiques! Passons cependant plus loin. Il paraît d'abord que le père Gagarine n'a jamais connu ou qu'il a complètement oublié le caractère de ses compatriotes. Il prétend que les Russes éprouvent de l'éloignement pour le Latinisme parce qu'ils le considèrent comme synonyme de Polonisme, et le Polonisme comme synonyme d'idée révolutionnaire. Or, prétendre que nous (c. a. d. la nation) mêlons quelque rivalité nationale ou quelque idée politique à des considérations religieuses, c'est plus que de l'ignorance, c'est de la folie. Il paraît aussi qu'en parlant de Rite il ne connaît même pas le sujet qu'il traite; car voilà ses paroles: «Le jour où les Russes seront persuadés qu'ils ne seront pas tenus de renoncer à leur communion sous les deux espèces, à l'usage du pain fermenté dans le sacrifice de la messe, à leur liturgie slavonne, à leur clergé marié, un des plus grands obstacles à la réconciliation de l'Eglise Russe avec le St. Siège aura disparu.» Est- il possible que l'on nous suppose assez brutes pour mettre toutes ces choses au même niveau? «Le clergé marié!» Mais ce n'est même pas chose de Rite. Le père Jésuite croit -il donc qu'un homme doive nécessairement être marié pour obtenir

des charges cléricales en Russie? Il n'y a que le clergé de paroisse qui y soit tenu: ce n'est donc pas chose de rite, mais chose de convenance.1 Puis à côté du Clergé marié vient la communion sous les deux espèces; c'est-à-dire la communion telle que le Christ l'a instituée. Il ne s'agit pas de savoir si nous la garderons (car autant vaudrait demander si nous garderons le Christianisme); mais il s'agit de savoir pourquoi Rome tient si fort à son innovation schismatique, et pourquoi elle a versé des flots d'un sang précieux dans la malheureuse Bohème contre laquelle elle ameuta au temps des Hussites toute l'Allemagne et tout le monde Latin (prouvant par là son amour pour le rite ancien). Le changement introduit dans l'Eucharistie avait dû son origine au hasard : pourquoi donc cette obstination, cette lutte gigantesque, gloire de la Bohème, et ces torrents de sang? Je le dirai au père Jésuite (je ne sais si quelqu'un l'a dit avant moi). Le changement était né du hasard; mais il se trouvait avoir un sens symbolique. D'après les opinions de l'antiquité, consignées dans l'ancien Testament, le corps est une matière inerte, le sang, c'est la vie. «A vous, Laïques, le corps, la matière; car vous n'êtes que le corps matériel de l'Eglise. A nous, Ecclé siastiques, le sang; car nous sommes la vie de l'Eglise.» Là le rite n'est évidemment plus cérémoniel :

1 Si l'auteur avait été un peu sérieux, il aurait parlé de la compatibilité des deux sacrements, du Mariage et de l'Ordination (comme aux premiers âges de l'Eglise).

il est symbolique. Certes, si la coupe est rendue à tous les Fidèles par les Latins, ils auront fait un pas énorme dans le chemin de la Vérité. A côté du Clergé marié vient encore la liturgie slavonne et par conséquent la Sainte "Ecriture. Ceci est une concession d'une très-haute importance: mais il faut s'entendre. Le fait seul est- il toléré par l'impuissance où l'on est de l'annuller (cela ne serait rien du tout); où le principe même du Rite de l'Eglise est-il reconnu? Les Latins ont-il compris, comme l'Eglise, qu'aucune langue étrangère ne doit intervenir entre le Fidèle et la prière de l'Eglise, entre l'homme et la parole de son Dieu? Si ce principe est en effet admis, s'il est étendu à toutes les nations, oh! alors nous pourrons dire: Béni soit le Seigneur! car il a fait tomber un rayon de sa lumière dans les ténèbres d'une erreur séculaire.

Le second Chapitre traite cle l'Eglise et de l'État. «L'Eglise a besoin d'indépendance, mais il n'y a d'indépendance pour elle que dans l'union avec le St. Siège.» Tel est le thème: mais nous ne pouvons pas en suivre le développement qui au reste n'offre rien de nouveau. D'abord rien ne prouve que l'union des Eglises provinciales ne puisse garantir l'indépendance de chacune d'entre elles, ce que nous considérons comme indubitable: puis une réfutation des opinions du père Gagarine sur ce point nous est complètement impossible par la raison très -simple qu'à ses yeux l'Eglise c'est le Clergé, et qu'à nos yeux l'Eglise c'est

l'Eglise. Soyons fidèles et nous serons indépendants dans les choses de l'Eglise quoiqu'il arrive. En tant que Chrétiens nous vivons dans l'État , mais nous ne sommes pas de l'État. L'esclavage moral ne peut être que la suite du vice, et il n'y a de garantie contre le vice ni à Rome ni à Byzance: cette garantie est dans la grâce de Dieu qui donne l'amour mutuel aux Chrétiens. Un clergé Chrétien est nécessairement libre: un clergé vicié se sépare de l'Eglise et fait schisme: il ôte au fidèle le sang et la parole du Christ: il invente des Dogmes nouveaux: il foule aux pieds les consciences. Il ne peut pas être libre: il ne peut être que tyrannique, c. a d. esclave dans l'âme, car tel est le tyran.

Le Chapitre 3me traite du Clergé Russe. L'auteur y revient au traité d'union à signer entre le Pape, l'Empereur de Russie et l'Eglise (le Clergé) Russe, seuls pouvoirs aijitéressés)) à la question. Puis il se demande quelle sera l'attitude du Clergé Russe en présence de ces projets d'union? La réponse la plus simple serait: l'attitude du Clergé serait la même que si on lui proposait un traité d'union avec les Ariens ou les Nestoriens ou toute autre hérésie (je ne compare pas leur gravité): mais c'est là une idée qui ne vient pas à l'auteur. Pour lui, son raisonnement est tout autre. Ce n'est pas une question de Foi et de Vérité: c'est une question d'avantages. «Les trois pouvoirs intéressés)), «les avantages que le Clergé y trouverait.» «Le Clergé n'y perdrait rien; il conser-

ver ait tout, et ce qu'il acquerrait serait immense.» 11 est difficile de fermer les yeux sur tant d'impudeur mais passons outre. Ne nous arrêtons pas non plus à la confusion qui règne dans les expressions «l'Eglise et et le Clergé» que l'auteur semble séparer, considérant à ce qu'il paraît le Synode comme le seul représentant de l'Eglise (car pour les Laïques il n'y pense même pas). Supposons plutôt un manque de clarté qu'une absence de bon sens, et passons à un point plus important. L'auteur finit par avouer que «quelques grands que soient pour le clergé les avantages de l'union il ne peut pas consentir à les acheter au prix d'une transaction sur le dogme.» Comment tranche-t-il cette difficulté?

«Parmi les points qui séparent l'Eglise Russe de l'Eglise Romaine il en est deux qui au premier aspect semblent rentrer dans la catégorie des principes dogmatiques. Ce sont: la Procession du Saint Esprit et l'autorité du Pape sur l'Eglise Universelle. Les autres difficultés dogmatiques sont de bien moindre importance». Telles sont les paroles du père Gagarine. D'abord, selon lui, cette difficulté n'est pas aussi grande qu'elle paraît l'être. «Le Catéchisme Oriental ne renferme pas d'erreurs» (ce qui constituerait l'hérésie); «il ne fait que présenter des lacunes» (ce qui ne prouverait que de l'ignorance, une certaine minorité d'esprit et une certaine absence de la grâce qui seule révèle à l'homme les Mystères Divins). L'Eglise Latine peut donc accepter les Orientaux dans sa com-

munion;1 quoi ? clans l'égalité de la Fraternité Chrétienne? «Oui» dira le Latin après quelque incertitude. Quoi? dans l'égalité des droits à l'Episcopat, au Cardinalat et à Ici Papauté, à laquelle tout fils de l'Eglise a évidemment un droit égal? «Oh!» dit le Latin épouvanté: «mais vous n'y pensez pas. Nous vous acceptons, mais rien que comme des enfants, avec un privilège d'ignorance, et pour tout dire, de stupidité» (comme je l'avais dit dans ma première brochure). Et un Chrétien ose proposer une telle union à ses frères ! Mais allons plus loin.

Siel'Eglise Romaine passe par-dessus cette difficulté avec si peu de peine, l'Eglise Orientale doit, selon Fauteur, en trouver encore moins. Car enfin ce que le Catéchisme Latin a ajouté comme article de Foi ne doit paraître aux yeux des Orientaux qu'une question d'opinion, vu que les additions n'ont jamais été condamnées par un concile Oecuménique. La réconciliation est donc possible: puis viendra la réunion d'un concile Oecuménique dans lequel les Latins ne pourront, il est vrai, rien concéder de leur doctrine, mais dans lequel les Orientaux pourront donner une sanction définitive aux points en litige. «L'Eglise Orientale continuera donc à croire ce quelle a toujours cru, seulement elle croira à quelque chose de plus.» A la participation du Fils dans la Procession du Saint Esprit, a l'infaillibilité Papale, à l'immaculée Concep-

1 A la condition , bien entendu , que l'autorité gouvernementale du Pape soit reconnue.

tion , à quoi encore? car je ne vois pas de raison pour s'arrêter Une telle réunion d'ignorance dans la pensée el de frivolité dans le ton est révoltante. Cet homme, ci-devant fils de l'Eglise, ne sait-il donc pas que l'Eglise ne peut jamais rien ajouter à ses dogmes, que jamais elle n'a cru à quelque chose qui ne lui ait pas été révélé dès l'origine par l'Esprit-Saint, et que jamais elle ne croira davantage? ne sait-il pas que ceci est un dogme et un dogme fondamental? Mais allons plus loin.

«L'état des choses est tel», dit l'auteur, «que tout membre de l'Eglise Orientale a le droit de partager les opinions de l'Eglise Latine sans pouvoir être condamné par son propre Clergé : car il n'y a pour le Chrétien Orthodoxe de décision infaillible en matière de Foi que celle des conciles Oecuméniques, et aucun concile Oecuménique n'ayant eu à traiter les questions qui sont en ce moment en litige, les opinions se trouvent complètement libres.» L'infaillibilité Papale n'était pas connue des premiers siècles, de l'aveu même des Romains : St. Hippolyte pouvait accuser le Pape Calixte d'Hérésie: un concile Oecuménique pouvait condamner la mémoire du Pape Honorius pour erreur dans le Dogme. D'un autre côté le premier concile Oecuménique n'a eu lieu qu'au commencement du 4me siècle. Il ne pouvait donc pas y avoir d'hérésie avant ce temps, et les opinions étaient complètement libres sur tons les points: car il n'y avait pas d'autorité infaillible pour les juger. On pouvait être Ebionite, Marcionite ou Sabellien impu-

nément et sans sortir de l'Eglise!! Et maintenant qui pourrait me refuser le droit d'affirmer que , vu l'unité de substance, le Saint-Esprit participe, quoique indirectement peut-être , à la Paternité éternelle? Aucun concile Oecuménique n'a traité cette question. Quelle logique que celle clu père Gagarine! quelle admirable franchise ! quelle connaissance des principes de l'Eglise où il est né et dont il ignore les premiers rudiments! Au reste nous l'espérons, son ignorance pourra un jour servir d'excuse à son apostasie; et en ce moment même nous n'osons pas être trop sévères dans notre jugement sur ses écrits quand un homme qui lui est si supérieur sous tous les rapports, Newman, (maintenant Evêque) paraît réduire le dogme de la Trinité à l'état de simple opinion dans les premiers siècles de l'Eglise.1 La punition de l'erreur religieuse c'est le suicide de la doctrine qu'elle veut fonder. Cependant il est vrai que Terreur Romaine n'a jamais été condamnée par un concile Oecuménique. L'explication de ce fait est bien simple comme je l'ai déjà montré dans ma première brochure. «Les hérésies anciennes étaient des erreurs dans le dogme révélé, soit de la nature intime de Dieu, soit de ses rapports avec la nature humaine: mais, tout en faussant la doctrine Traditionnelle, elles prétendaient lui rester fidèles. Elles étaient des erreurs plus ou moins coupables; mais des erreurs individuelles qui n'attaquaient pas le dogme de 1 V. son Essai sur le Développement.

l'Universalité Ecclésiastique , et voulaient prouver leur vérité par le consentement de tous les Chrétiens. Le j Romanisme en remplaçant l'unité de la Foi Universelle par l'indépendance de l'opinion individuelle ou Diocésaine (car l'infaillibilité Papale n'est venue que plus tard), a été la première hérésie contre le dogme de la nature de F Eglise ou de sa foi en elle-même.» «Les Romains avaient décidé sans l'accord de leurs frères une question de dogme : ils s'étaient arrogé le monopole de la Grâce.)) «Le monde Romain avait implicitement déclaré (et persiste dans cette déclaration), que le monde Oriental n'était plus qu'un monde d'ilotes dans la Foi et la doctrine.» «// avait commis un fratricide moral». Un concile, c. à d. un témoignage1 devenait inutile pour le condamner. Abiil, evasit, erupit. Il s'était séparé; il avait porté témoignage contre lui-même; il s'était condamné.

Voyons maintenant les conséquences inévitables de la logique du Père Jésuite mise en regard de son projet d'union. Supposons cette monstrueuse union consommée.2 L'Eglise se trouve composée de deux Eglises Provinciales, Romaine et Orientale en commuuion intime. L'une regarde les points en litige comme des opinions douteuses, l'autre comme des

1 Et non une autorité dans le Dogme , ce dont le père Jésuite ne paraît pas se douter.

2 V. ma première brochure, p. 44. sur l'impossibilité d'un concile où les Romains siégeraient avec les représentants de l'Eglise. Du reste un concile Oecuménique est et sera toujours possible dans le sein même de l'Eglise,

points de Foi. C'est bien. Un homme de TOrient adopte la Foi Romaine: il reste en communion avec toute l'Eglise, dont une moitié le reçoit avec joie, et l'autre n'ose le juger parce que c'est un point sur lequel elle n'a pas de Foi arrêtée. Prenons le cas contraire. Un homme du diocèse Latin adopte l'opinion Orientale : il est nécessairement exclu de la communion de son Eglise provinciale comme ayant rejeté un article de foi, et il est par là même exclu de la communion des Orientaux (la communion étant une). Les Occidentaux excommunient un homme parce qu'ils croient ce que croient leurs frères avec lesquels ils sont en communion, et les Orientaux excommunient ce malheureux parce qu'il partage leur propre croyance. Il est difficile d'imaginer quelque chose de plus absurde. Pour sortir de cette position ridicule il ne reste qu'un seul moyen. Il faut nécessairement admettre que le Latin ne doit pas être excommunié pour avoir adopté la croyance Orientale, c'est à dire, pour avoir abandonné un Dogme. Le Dogme se trouve donc converti en simple opinion, et le Schisme est condamné selon la proposition du grand Marc d'Ephèse. Voilà encore un exemple frappant du suicide des fausses doctrines. Voilà où viennent aboutir les sophismes déhontés, les avantages offerts sans pudeur au Clergé pour prix de sa défection et les propositions d'une union mensongère renfermés dans ce Chapitre.

Et cette frivolité d'esprit et de langage, ce caractère de mensonge constant, ou plutôt ce sérieux de feuil-

leton et cette sincérité de Jésuite ne seraient pas la plus éloquente prédication de l'incrédulité!

On se demande pourtant involontairement, pourquoi l'auteur s'est-il donné tant de peine? car je doute qu'il ait pu se promettre quelque succès. Pourquoi s'est-il lancé (non sans doute sans l'autorisation de ses supérieurs) dans une polémique si compromettante et si fort audessus de ses moyens? La réponse ne se fait pas attendre. Les trois premiers Chapitres, bons ou mauvais, devaient amener le quatrième: sur le Catholicisme et la Révolution. Je ne ferai pas l'analyse de ce dernier chapitre. Je ne m'y crois pas autorisé. Laïque Orthodoxe je laisse aux Clercs Romains le droit de déshonorer les questions religieuses par des considérations politiques, ainsi que je l'avais déjà dit dans ma première brochure (pp. 55, 56 et 57). Je dois cependant observer que c'est là que se retrouve la seconde partie de la manœuvre Romaine dont j'ai parlé plus haut. En voilà les preuves: je cite textuellement,

«Ce que nous venons de dire suffit pour faire reconnaître ce qui se cache sous ces mots pompeux d'orthodoxie, d'autocratie et de nationalité. Ce n'est que la forme orientale de l'idée révolutionnaire du XIXme sièle &c. &c.» «L'idée qui est au fond de toutes leurs préoccupations (c. a. d. des défenseurs de l'Orthoxie), n'est pas difficile à reconnaître, c'est la révolution. Je doute seulement que les révolutionnaires de l'Occident et les révolutionnaires Italiens eux-

mêmes aient jamais proposé quelque chose de mieux combiné pour agir sur les masses &c. » «Lorsque le moment sera venu, il ne sera pas difficile pour se débarrasser de l'autocratie, de trouver dans le principe de la nationalité des doctrines politiques très-radicales, très -républicaines, très -communistes, doctrines qui pour être aujourd'hui sur le second plan n'en ont pas moins d'importance aux yeux des initiés. // en est de même de l'orthodoxie &c. » «Pour s'en convaincre , il n'y a qu'à voir la facilité avec laquelle ces partisans si véhéments de l' Orthodoxie s'entendent avec les adeptes de la philosophie de Hegel sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat &c. »

C'est bien cela: Orthodoxes, le Gouvernement attente à la liberté de votre Eglise! Rois, vos Orthodoxes ne sont que des révolutionnaires déguisés!

Je ne répondrai pas à cette accusation: je ne la traiterai ni de fausse ni de calomnieuse. Je crois qu'elle n'aura pas beaucoup de succès: cependant, comme je n'ai aucune raison pour en être sûr, je dirai que même dans le cas contraire, quelque pénible que soit l'état de suspect et quelques conséquences qu'il puisse avoir pour la tranquillité de ceux qui s'y trouvent, je ne me permettrai pas de mêler notre défense à celle de la Foi, et de placer un plaidoyer en notre faveur sur des pages destinées à faire connaître, autant que je le puis, à mes frères d'Occident le caractère de l'Eglise qui est la Vérité Divine sur la terre.

Que le Jésuite s'applaudisse donc de sa dénonciation ! 1

L'ouvrage du Grec Pitzipios sur l'Eglise Orientale, publié en 1855, et antérieur à la brochure du père Gagarine, en est le pendant. Plus volumineux que l'ouvrage du Jésuite Russe, plus Théologique dans ses allures, il est aussi nul sous le rapport de la science, et doit être rangé encore bien plus bas dans Tordre moral. Je pourrais bien consigner un aveu qui lui a échappé : c'est qu'un concile Oecuménique avait strictement prohibé toute altération Provinciale du Symbole; or, l'altération Occidentale n'ayant été que Provinciale (ce qui, j'espère, ne peut guère être nié), elle se trouve condamnée d'avance. Mais que peuvent signifier les aveux contenus dans un ouvrage qui

1 Je n'ai pu m'empêcher de dire la vérité sur le livre du Père Gagarine. Quant à lui personnellement, peut-être est-il plus à plaindre qu'à juger sévèrement. On dit (quoique je n'ose l'affirmer) que sorti de Russie dans une profonde ignorance de sa religion, bientôt séduit par d'habiles missionnaires, mais non complètement entraîné, il était rentré pour quelque temps dans sa patrie. Là, dit-on, il avait eu le malheur de rencontrer parmi les défenseurs de l'Eglise une de ces natures âpres et rudes, plus faites pour inspirer de la répugnance que de l'amour pour la vérité. Cette rencontre décida de son sort. Quoiqu'il en soit, sa carrière n'est pas finie: son âge lui promet encore de longs jours. Espérons que, mieux éclairé et repentant, il viendra terminer dans le sein tranquille de sa patrie, peut-être même dans quelque maison consacrée au culte du Seigneur, une vie d'erreurs intellectuelles qui l'ont jeté dans un couvent de Jésuites, où il a appris à prendre le Machiavélisme religieux pour du zèle, et l'indifférence dans le choix des moyens pour une preuve de foi.

ne mérite ni analyse ni critique? L'auteur, s'adressait à des lecteurs moins éclairés que ceux que le Père Gagarine avait en vue, n'a pas cru devoir se gêner. Aussi: réimpression de textes dont la falsification a été prouvée bien des fois (par ZernikafF, Théophane et de nos jours par le savant Neal en Angleterre),, citation déhontée de textes qui réfutent la doctrine qu'on leur fait défendre, réticence des faits le plus connus, assertions historiques de la fausseté la plus évidente, tel est l'ouvrage en question. Il forme la contrepartie de l'ouvrage du Jésuite Russe sous le rapport suivant. L'un est destiné à mettre le soupçon entre le Gouvernement et les sujets; l'autre, à semer la discorde entre l'ordre Laïque et le Clergé. Tout en professant le plus grand respect pour le Clergé vraiment exemplaire de la Grèce libre , nous sommes certainement fort loin de vouloir atténuer ou pallier les vices de la cour Patriarcale; mais aussi, comme le Patriarche n'est qu'un Evêque local, nous ne voyons pas ce que ses qualités morales ou ses défauts ont à faire dans les questions religieuses. Nous croyons cependant que ce n'était pas à un Grec de se jeter avec tant d'acharnement sur des compatriotes qu'il sait abrutis , non par leur religion (la Grèce libre le prouve), mais par l'esclavage le plus dur et par les manœuvres de tant de pouvoirs ennemis: nous croyons surtout que ce n'était pas à un Grec Latinisé de se faire une arme contre l'Eglise des vices de quelques Evêques ou Patriarches dont l'importance

est fort médiocre, en oubliant complètement les abominations sans nom qui ont siégé pendant des siècles sur le trône aux pieds duquel il se prosterne maintenant, et qu'il considère comme le centre de la Vérité sur la terre. Cette attaque est donc , malgré sa justice apparente, lâchement cruelle dans ce qu'elle exprime et bassement menteuse dans ce qu'elle tait. Voilà tout ce qu'on peut dire de Pitzipios et de son œuvre. 1

Ce que j'avais avancé dans mes deux brochures se trouve confirmé. Le Romanisme n'ose pas attaquer l'Eglise par une argumentation franche. Il emploie contre elle toutes les manœuvres d'une guerre sourde et souterraine; et par une juste punition ce sont encore les Apostats qui sont chargés de la plus sale partie de la besogne.

J'ai parlé de quelques œuvres individuelles : j'aurais pu parler du dernier concile de Rome, de l'exposition des considérants qui ont motivé sa décision, de la bulle Papale qui a couronné ses travaux , et des mandements qui ont accompagné la publication de cette bulle dans quelques Diocèses de la communion

1 Pour donner la mesure de l'ignorance de cet homme en fait de définitions Théologiques il suffit de dire qu'il s'imagine que les St. Pères ont pu donner le nom de Christ et même de Jésus- Christ à la seconde Hypostase en parlant de la Procession éternelle de l'Esprit (pp. 58, 59 et 60). Cela dit tout. Ajoutons qu'il dit (p. 56) que les Sabelliens revenaient à l'hérésie d'Arius. On dit à présent que l'ouvrage en question n'est pas de Pitzipios. C'est alors à lui à se justifier.

Latine : mais toutes ces choses sont de notoriété publique. Tout le monde sait que la violation la plus flagrante des traditions Ecclésiastiques a formé le caractère du concile (ainsi que l'Abbé de Laborde l'a montré): tout le monde sait également que la bulle et les mandements présentent l'assemblage le plus complet de faussetés historiques, de citations tronquées, et d'impudentes falsifications de la doctrine des Pères, ainsi que de la doctrine des écrivains Latins eux-mêmes (presque tous ces mensonges ont été exposés au jour par les Théologiens Anglais). Quant à moi, j'ai montré dans ma seconde brochure que le nouveau dogme anéantissait le Christianisme lui-même eu niant les rapports de la mort et du péché dans la race humaine. Je n'en parlerai donc plus. Je ne puis cependant m'empêcher de répéter ce que j'ai déjà dit, qu'une fausseté si constante inspire aux âmes honnêtes un sentiment involontaire d'indignation et de dégoût dont il est difficile de se défendre, si on ne se rend pas clairement compte de la dépendance où se trouvent les Latinisants, nos contemporains, du mensonge originel qui fait le point de départ de leur histoire.

Il me semble qu'ils feraient bien de changer de tactique. Quils se contentent des intrigues et des mauœuvres secrètes qui leur réussissent si souvent! qu'ils cherchent à attaquer et à séduire un à un les faibles, tels, par exemple, que cette foule des mes compatriotes, titrés ou autres, qui promènent par toute l'Europe leurs inutiles loisirs et leur ignorance

complète de leur patrie et de leur religion! Là le succès leur est facile. Mais qu'ils évitent autant que possible l'éclat compromettant de la publicité! c'est une arène où ils ne peuvent que servir les intérêts de l'incrédulité.

Je passe à quelques publications Protestantes.

Nous entrons dans une atmosphère morale plus pure. Il est vrai que nous retrouvons encore l'erreur; mais nous ne trouvons plus le mensonge volontaire. Une recherche sincère de la vérité , quoique par des routes qui ne peuvent pas y conduire, nous inspire une sympathie dont nous ne cherchons pas à nous défendre: l'estime et la compassion viennent remplacer les sentiments plus pénibles que nous avions éprouvés sur le territoire Romain.

Je dois commencer par une brochure du docteur KapfT de Stuttgard (Etat Religieux de Y Allemagne Evangélique).1 Le sujet n'est pas, on le devine, l'état religieux du pays en tant qu'il est une suite du Protestantisme, mais seulement en tant qu'il est en accord ou en opposition avec le Protestantisme. L'auteur homme très -considéré à juste titre, ne se fait pas beaucoup d'illusions sur l'état présent, mais espère un meilleur avenir, tout en fondant cette espérance sur des indications symptomatiques , qui de leur nature peuvent être trompeuses, et non sur des déductions de logique ou de philosophie religeuse. L'unité

1 Der religiose Zustand des evangeliscbeo Deutschlands nach Licht und Schatten.

Catholique, c'est à quoi aspire le monde Protestant, et l'auteur partage ces aspirations du fond de son cœur, ainsi que le prouve l'occasion même qui a amené la brochure en question et qui n'était autre que la réunion de l'alliance Evangélique à Paris.

Le docteur Kapff termine son ouvrage par un Appendice dont les dernières pages paraissent devoir servir de réfutation à l'opinion que j'ai exprimée sur le Protestantisme dans mes deux brochures.1 Tout en me réfutant il parle de moi avec une véritable bienveillance. Il était digne d'un homme sincèrement religieux, il était digne d'un pays tel que la sérieuse et savante Allemagne de reconnaître que l'âpre franchise de mon langage, expression d'une hostilité profonde contre ce que je crois être l'erreur, m'était commandée par la grandeur même de mon sujet et par son importance vitale pour le bonheur de l'humanité. Tout ménagement aurait été indigne, et de la Vérité Divine dont je parlais et des hommes mes frères auxquels je m'adressais: aussi serait-ce faire injure au chef respectable des sociétés religieuses du Wurtemberg que de le remercier d'une bienveillance à laquelle j'aurais l'air de ne pas m'être attendu.

Cependant il m'est permis de dire que clans le passage suivant il a été injuste envers moi ou plutôt envers l'Eglise dont je défends les principes. «Une Unité forcée aux dépens de la vérité , une obéissance

1 Toutes les deux sous le même titre, l'une publiée à Paris, l'autre à Leipzig. — Quelques mots cïun Chrétien &c.

forcée envers l'autorité sans liberté de la foi et de la conscience, c'est là ce que vous demandez toujours (tant Latins qu'Orthodoxes).» Peut-être cette erreur vient-elle de ma faute et d'un manque de clarté dans mon style; mais assurément l'Eglise ne saurait mériter ce reproche. ïl me semblait même l'avoir prévenu par les expressions suivantes: (d'unité de l'Eglise est libre. Elle est la liberté même dans l'harmonieuse expression de son accord intérieur» (br. 4ère. p. 46). «Non: ni Dieu, ni le Christ, ni son Eglise ne sont r autorité qui est chose extérieure: ils sont la Vérité; ils sont la vie du Chrétien, sa vie intérieure &c.» Enfin une grande partie de ma seconde brochure est consacrée à montrer que le Christianisme lui-même n'est que la liberté dans le Christ, et entre autres que l'histoire des Conciles n'a été «qu'un magnifique témoignage rendu par la liberté humaine éclairée par la Grâce à la Vérité Divine.» Je crois même que par une déduction facile on pourrait conclure de ma manière de voir que je considère l'Eglise comme plus libre que le Protestantisme: car le Protestantisme reconnaît à l'Ecriture Sainte une autorité infaillible et en même temps extérieure à l'homme , tandis que l'Eglise reconnaît dans l'Ecriture son propre témoignage et la considère comme un fait intérieur de sa propre vieil est donc souverainement injuste de prétendre que l'Eglise demande une Unité forcée ou une obéissance forcée, c. a. d. deux choses qui lui inspirent la plus profonde horreur; car dans les choses de la Foi

une Unité forcée, c'est le mensonge; et une obéissance forcée, c'est la mort.

«Mais enfin l'accord, ne l'exigez-vous pas?» Certainement: car l'accord est la condition de la Vie, et sans lui la vie organique est impossible. «Mais cet accord, il est donc imposé?» Des millions d'hommes regardent le soleil et sont d'accord sur son éclat. L'aveugle peut en douter; mais l'accord des clairvoyants est -il imposé? Or l'amour mutuel, don de la Grâce, est l'œil qui dans chaque Chrétien voit les choses Divines ; et cet œil ne s'est jamais fermé dans l'Eglise depuis le jour où les langues de feu s'abattirent sur la tête des Apôtres et ne se fermera jamais jusqu'au jour où le Juge suprême viendra demander compte à l'humanité de la vérité qu'il lui avait donnée, et qu'il avait scellée de son propre sang. La clairvoyance partielle accordée à chaque Chrétien selon sa mesure ne trouve sa plénitude que dans l'union organique de tous, ainsi que je l ai ditdans ma seconde brochure.

Le passage suivant paraît aussi provenir d'un malentendu. Le docteur Kapfï m'accuse d'avoir dit, «que le Protestantisme, brisé en une infinité de croyances divergentes, n'était plus qu'un subjectivisme désordonné.» Ceci je ne le nie certainement pas, et l'autorité de l'illustre Néander, que j'ai cité, justifie assez mon assertion. «Le subjectivisme tombe par une pente irrésistible dans l'incrédulité complète.» C"est encore une déduction que je crois irrécusable. «Mais en même temps le Protestantisme professe pour la

Bible un culte qui au fond n'est plus qu'un Fétichisme; car il s'adresse à une lettre morte dont le sens est complètement indifférent aux Protestants.» Là, je crois avoir été mal compris , et je m'explique. Je ne prétends ni affirmer que les Protestants soient indifférents à l'explication des Stes Ecritures, ce qui serait une calomnie indigne d'un honnête homme, ni nier le mérite de leurs travaux dans cette branche de la science humaine, ce qui prouverait de ma part ou une profonde ignorance ou une ingratitude coupable; mais je dis que la Bible en tant que lien du Monde Protestant, qui est loin d'être d'accord sur son explication dans les points les plus importants, présente le caractère d'un Fétiche. Le Monde visible ou intelligible est une révélation du Dieu qui l'a créé: mais cette révélation a été différemment comprise par les nations diverses qui y ont vu toutes les formes possibles de la religion depuis la vérité d'Israël jusqu'aux folies du Polythéisme le plus aveugle. Supposez toutes ces nations unies dans une seule doctrine, savoir: que le Monde est la révélation d'un pouvoir suprême dont le caractère reste indéterminé, et cependant supposez ces nations persuadées qu'elles ont l'unité de la Foi: ne direz-vous pas que la forme de la révélation en absorbe le sens, et que le monde, peut-être objet d'étude de chaque nation ou de chaque individu en particulier, est devenu le Fétiche commun de tous? Ceci me paraît une vérité dont il est difficile de repousser l'évidence. Or tel est le rapport de la Bible au monde Protestant en

tant qu'il se prétend être une Unité religieuse. J'ai donc complètement eu le droit de dire que le monde Romain ri était qu'une Unité sans contenu vivant avec le Pape pour Téraphim, et que le monde Protestant ri était qu'une Unité sa?is contenu réel avec une lettre morte pour Fétiche. Telle est la conséquence inévitable du Système qui a renié le principe vivant de la Foi inaltérable révélée à l'amour mutuel Le Romanisme a commis ce crime: le Protestantisme en a hérité. Quant à moi, ayant entrepris la tache d'expliquer à mes frères d'Occident le jour sous lequel nous apparaissent leurs doctrines, je n'ai pas eu le droit de déguiser un fait qui sert à faire comprendre la vie intérieure de l'Eglise: et mon respectable adversaire pourra d'autant moins rejeter mes conclusions que le désir le plus vif de son âme et un des principaux buts de son activité est, à ce qu'il semble, de convertir l'unité imaginaire du Protestantisme en une unité réelle, et de remplacer le lien de la lettre morte par le lien de l'esprit vivant. La sagesse contemporaine espère amener à bien l'œuvre qu'elle croit manquée par les Apôtres: le désir est charitable, mais n'est-il pas blasphématoire sans le savoir?

Je me résume: en ce moment le monde Protestant dans son ensemble et embrassant, comme il le fait, un nombre infini de sectes depuis l'Anglican et le Luthérien jusqu'au Quaker et à l'Unitaire, n'a d'autre lien qu'un certain culte rendu à la lettre morte de l'Ecriture (ainsi que je le dis dans ma seconde brochure) et

aurait depuis longtemps été brisé en fragments sans nom commun, s'il n'avait pas été jusqu'à un certain point forcé à une unité apparente par une protestation commune contre le monde Romain (ainsi que je l'avais dit dans ma première brochure).

Il n'est pas hors de propos d'observer que les Protestants ne veulent jamais se rendre un compte bien clair de ce qu'ils admettent en admettant la Bible : je ne parle pas en ce moment du sens de la Bible, mais seulement de la Bible dans sa forme matérielle. Ils la nomment l'Ecriture sainte et sainte par excellence, et de quel droit la nomment-ils ainsi? Pourquoi accordent-ils une si grande confiance à un livre qui n'est qu'une compilation d'ouvrages détachés attribués à différents auteurs dont les noms ne présentent souvent aucune garantie? Cette confiance vient -elle de l'authenticité historique de l'ouvrage? Si cette authenticité était même parfaitement prouvée par la critique (ce qui est loin d'être le cas), elle n'aurait encore d'importance que pour la partie historique, c. à. d. pour une très -faible partie de l'Ecriture et n'offrirait aucune garantie pour la partie dogmatique, c. à. d. pour la plus importante. Vient -elle de la confiance qu'inspire le nom des auteurs? Mais ces noms sont très-souvent inconnus ou douteux ; et il est impossible de présenter l'ombre d'une raison pourquoi St. Marc ou St. Luc ou St. iVpollos (selon quelques-uns l'auteur de l'épître aux Hébreux) devraient inspirer plus de confiance que Papias, ou St. Clément ou St.

Polycarpe dont les récita et les épîtres ne font pas autorité. Vient- elle de la pureté de la doctrine renfermée dans le livre? Mais il y a donc une doctrine normale qui précède la Bible et qui sert de mesure à sa sainteté. S'il en est ainsi, le Protestantisme se condamne lui-même.1 Le Canon seul constitue la Bible en tant qu'Ecriture Sainte et je défie la logique la plus subtile de séparer le Canon de l'Eglise. Or, le Canon ne date point du temps Apostolique, auquel on pourrait à la rigueur accorder un privilège particulier; il n'est même pas d'une date très-rapprochée de ce temps; il ne s'appuie que sur la confiance accordée à l'Eglise déjà loin de sou berceau, déjà battue par les tempêtes extérieures, déjà déchirée par des défections et des troubles intérieurs, déjà agitée et en apparence souillée par les faiblesses, les passions et les vices des Chrétiens. Voilà cependant l'Eglise, voilà l'autorité irréfragable que les Protestants admettent eu admettant l'Ecriture Sainte. S'il est si difficile de reconnaître le vrai sens de la sainte Ecriture, s'il est si difficile de comprendre la Vérité toute donnée (et les Protestants le savent de reste), combien n'était-il pas plus difficile de reconnaître, de marquer du doigt parmi les œuvres des hommes, œuvres qu'aucune marque matérielle ne distingue les unes

1 C'est ce qu'a très-bien senti et exprimé dans une brochure, dont le titre m'échappe, un savant professeur de Genève (si je ne me trompe). Un scrupule honnête, et que j'ose nommer Chrétien malgré son anti - Christianisme , l'empêcha d'accepter la chaire de Théologie.

des autres, celles qui sont la Vérité, celles qui sont non pas de l'homme, mais de Dieu. C'est cependant là ce que les Protestants accordent aux premiers siècles de FEglise; c'est ce sens intime de la Vérité; c'est cette inspiration parfaite qu'ils admettent et ne peuvent pas ne pas admettre. Et puis ils viennent bravement nier l'Eglise et se faire croire à eux - mêmes et assurer les autres quils ne croient qu'à la Bible! .... «Oh, les premiers siècles, c'est différent! mais plus tard ...» Plus tard? quand donc? « C'est au quatrième siècle;» dira l'un. «Au cinquième» dira l'autre, et les Anglicans seraient même tentés de prolonger l'époque jusqu'au septième. Et pourquoi donc l'Eglise aurait-elle perdu en tel siècle l'inspiration qu'elle avait conservée jusqu'alors? «Les faiblesses, les vices des Evêques, du Clergé, du peuple,» dira-t-on. Mais ces faiblesses et ces vices on peut les montrer clairement déjà au second et au troisième siècle (témoin l'histoire du Pape Calixte et beaucoup d'autres). Admettons qu'ils n'aient encore été comparativement qu'à l'état rudimentaire à cause des circonstances de l'époque: ils sont déjà plus que suffisants pour nier l'autorité de l'Eglise, à moins de distinguer les vices des individus de la sainteté de la commune Catholique: mais alors le principe reste le même pour les siècles suivants. «Il faut bien que l'Eglise se soit corrompue, car autrement nous ne serions pas devenus Protestants;» voilà au fond tout ce que les Réformés peuvent dire

de plus raisonnable. Pauvres aveugles! Ils ne se doutent pas qu'ils ne sont que les enfants du Romanisme et qu'ils portent, sans le savoir et sans le vouloir, la punition du péché de leur père.

L'irrationalité caractérise une doctrine qui est née du Rationalisme: tel est le suicide de toute erreur comme je l'ai déjà fait voir pour le Papisme. Le monde Protestant n'a pas de droit à la Bible.

Aussi est-il vrai qu'ils ne la possèdent pas de cette possession tranquille et indubitable que donne la Foi. Quand la critique de notre siècle devenue irréligieuse, peut-être par suite de l'erreur religieuse des nations, s'attaque avec plus ou moins de bonne foi à l'Ecriture Sainte, nous suivons ses recherches, quelquefois non sans fruit, le plus souvent non sans indignation, mais toujours sans crainte, ainsi que je l'ai déjà dit. Qu'il soit prouvé aujourd'hui quel'Epître aux Romains n'est pas de St. Paul, l'Eglise dirait: «elle est de moi,» et demain cette épître serait lue à haute voix dans tous les temples comme par le passé et serait écoutée par les Chrétiens dans le joyeux silence de la Foi: car nous savons quel est pour nous le seul témoignage irrécusable. S'il était possible qu'on retrouvât un écrit, le plus authentique, le plus indubitable du plus grand des Apôtres, il n'aurait pas le caractère d'un témoignage irrécusable, tant que l'Eglise n'aurait pas dit: «cet écrit est non seulement de Pierre, de Paul ou de Jean, mais il est de moi.» Celui qui a erré àAntioche pourrait bien avoir erré ailleurs. Il en est au-

trement des Protestants. La critique du Scepticisme les agite profondément: ils la reçoivent et ils la combattent avec une espèce de colère poltronne qui proclame le doute qu'elle voudrait nier. Que faire en effet de l'épitre aux Romains si elle n'était pas de St. Paul? Le coup serait terrible; car les Protestants depuis l'origine de la Réforme s'imaginent croire à St. Paul , et ne se doutent pas qu'ils croient à l'Eglise du troisième siècle. Ils ne possèdent donc pas véritablement la Bible et c'est cependant la seule chose qu'ils croient posséder en Religion.1

Je termine ces observations par une considération plus générale qui, je l'espère, méritera l'attention des Protestants, hommes sérieux et faits pour comprendre un argument sérieux. L'Ecriture sainte se rapporte à l'homme comme tout objet à l'intelligence subjective. Pour l'Eglise, unité organique et intelligente, ce rapport est un rapport intérieur: c'est celui cle l'objet au sujet même dont il forme l'expression: c'est le rapport de la parole de l'homme à l'homme même qui l'a prononcée. Ce rapport met l'objet en dehors et au-dessus de tout doute. Pour les Protestants ce rapport est celui de l'objet extérieur, de l'objet général (tels que sont tous les objets du monde)

1 Je crois avoir prouvé dans ma seconde brochure par l'analyse du caractère intérieur de l'Evangile de St. Jean que l'authenticité de ces œuvres ne nous offre aucun sujet de doute: mais je désire faire sentir plus clairement le véritable rapport de la Bible aux Chrétiens.

au sujet individuel. C'est un rapport constamment fortuit et nécessairement soumis à tous les doutes du Rationalisme. L'Ecriture et le monde Protestant sont extérieurs l'un à l'autre et jamais cette fausse position ne pourra changer, et jamais la plaie intérieure du Protestantisme ne pourra se fermer.

Le docteur KapfF dit encore: «La preuve de fait la plus convaincante pour réfuter l'opinion de ceux qui considèrent la réforme comme le triomphe d'un subjectivisme sans bornes, ce serait une grande Alliance de tous les membres vivants des églises Evangéliques.» Non: cela ne serait pas une preuve convaincante: cela ne serait même pas une preuve du tout. Une alliance n'est pas l'unité, et il faut que l'esprit de l'Eglise, cet esprit qui seul a donné aux Protestants ce qu'ils ont encore delà Foi, l'Ecriture Sainte, il faut, dis -je, que cet esprit se soit bien complètement éloigné du monde Protestant pour qu'un homme aussi révéré et aussi digne d'estime que le chef des communes du Wurtemberg en soit arrivé à confondre deux mots aussi différents l'un de l'autre qu'alliance et unité. L'alliance! mais c'est ce qui court les rues dans le monde politique : mais c'est la discorde plâtrée; mais c'est le mensonge des intérêts qui pactisent entre eux; c'est l'indifférence mutuelle dans la vie, et l'incrédulité dans l'opinion; c'est enfin tout ce qui est inconnu à l'Eglise et étranger au royaume de Dieu. L'alliance des Eglises Provinciales! l'alliance des premiers Chrétiens! l'alliance des Apôtres! Je

doute qu'on puisse prononcer ces mots sans une certaine épouvante. Mais peut-être ce sentiment est -il d'un Orthodoxe et ne sera pas partagé par mes frères d'Occident. Quoiqu'il en soit, l'idée du respectable Prélat mérite d'être approfondie

Je commencerai par dire et sans crainte d'être démenti par un lecteur impartial, qu'en fait de croyance toute alliance entre des confessions différentes, quelles qu'elles soient, est la définition ou au moins la recherche du Minimum de Foi dont elles sont respectivement capables. Telle est la condition première, la condition fondamentale. Ce point de départ est -il Chrétien? «Mais St. Paul condamne les disputes sur les choses d'importance mineure.» Oui, sur les choses de pure curiosité, sur les choses de Rite ou d'observance. Mais suppose-t-on sérieusement que Saint Paul eût compris l'Eucharistie partagée entre deux hommes dont l'un croit recevoir une bouchée de pain blanc et une gorgée de vin, et l'autre croit recevoir le corps même et le sang de notre Seigneur Jésus- Christ, de Celui devant qui tous les genoux fléchissent d'amour ou de terreur? Ou suppose-t-on que St. Paul eût admis l'unité de la communion pour deux hommes dont l'un aurait cru que Dieu se révèle à l'amour mutuel des serviteurs du Christ, c. à d. à une loi morale , et l'autre aurait prétendu que la connaissance des choses Divines est attachée à une motte de terre, qu'on nomme peut-être Rome ou autrement, peu importe? Ces exemples, je les prends au hasard,

mais certes , ils montrent assez que l'alliance des confessions ne peut se baser que sur un minimum de Foi; et, cela étant, nous savons qui en aura le dernier mot. Ce sont ceux pour qui travaillait Rome dans la plénitude de sa force en rompant l'unité de la confession; ce sont ceux pour qui travaillent en ce moment d'un accord mutuel Rome vieillie et les Réformés que Rome a logiquement enfantés.

Les vœux, les désirs exprimés par le docteur Kapff sont les mêmes que ceux d'un grand nombre de Protestants de notre époque, les mêmes que ceux de l'illustre Vinet. Leurs aspirations, leurs espérances s'élancent vers l'avenir, vers rétablissement (ou le rétablissement comme disent les Anglicans) du Catholicisme,1 c. à d., de l'Eglise. Ils sentent leur maladie et en espèrent la guérison. Je crois avoir montré dans ma seconde brochure, en parlant de Mr. Vinet, l'impossibilité de l'avenir qu'il rêvait à moins que cet avenir n'existe déjà dans le présent et n'ait toujours existé dans le passé; mais je vais essayer, l'occasion s'en étant offerte, de donner à mon argument une plus grande évidence.

Supposons que l'espérance des docteurs Protestants se soit réalisée: supposons qu'une réunion de savants et de Théologiens de leurs différentes communions soit parvenue , non point à former une alliance (ce qui est indigne de Chrétiens réels), mais à trouver en eux-mêmes un principe d'unité , une pro-

1 des achten und wahren Catholicismus.

fession de foi commune, réduite à un minimum quelconque. Je le demande: pour qui serait obligatoire en conscience la croyance de cette assemblée? Quelques centaines de savants réunis sont d'accord, des milliers de savants absents ne partagent pas leur opinion. Où est l'Eglise? ce n'est qu'une secte de plus.- — Et les millions d'ignorants, qu'en fait-on? Est-ce la vile plèbe9 Est-ce le troupeau sans intelligence et sans voix? Est-ce, en fait de Foi, le ci-devant esclave du Clergé devenu esclave du savant, et toujours condamné à courber la tête, tantôt devant la tiare et la mitre, tantôt devant le bonnet de docteur? La confusion grandit à chaque pas, et le contresens en doctrine vient se compliquer du contresens moral. Oh, Docteurs! suivez le conseil que je vous ai donné, soyez francs ! et dites à la plèbe ignorante d'attendre pour croire à quelque chose que vous soyez d'accord sur ce qu'elle doit croire.

Mais l'assemblée elle-même et les membres qui la composent, sont-ils obligés (je dis en conscience) de s'en tenir demain à leur confession d'aujourd'hui? Le besoin de la sympathie, l'exaltation nerveuse qui accompagne ces solennités, l'enivrement intellectuel où les hommes réunis se plongent si souvent les uns les autres peuvent avoir produit un accord momentané: mais de quel droit la journée d'aujourd'hui sera-t-elle obligatoire pour celle de demain? La proclamerezvous une journée d'inspiration pour enchaîner d'avance toute votre vie à ses décisions? En ferez- vous

une Pentecôte nouvelle' Faites -le, et vous n'auriez encore rien gagné; car, quand môme vous oseriez le dire , vous ne parviendriez pas à y croire.

Mais allons plus loin. La Foi clans l'homme individuel et soumis au péché est éminemment subjective et par là même elle comporte un doute constant : elle sent en elle-même la possibilité de l'erreur. Pour qu'elle s'élève au-dessus du cloute et de l'erreur il faut qu'elle s'élève au-dessus d'elle-même, qu'elle jette ses racines dans un monde objectif, dans un monde de saintes réalités dont elle fasse partie, mais partie vivante et intégrante: car on ne croit indubitablement ou plutôt on ne sait que le monde dont on est soimême. Ce monde ne peut se trouver ni dans l'activité des individualités isolées, ni dans leur accord fortuit (rêve des Réformés), ni dans un rapport extérieur d'esclavage (folie des Romains): il ne se trouve que dans l'union intime de la subjectivité humaine avec l'objectivité réelle d un monde organique et vivant, d'une unité sainte dont la loi n'est ni une abstraction, ni une chose d'invention humaine, mais une réalité Divine, Dieu lui-même dans la révélation de l'amour mutuel. C'est l'Eglise. L'intelligence grossière et bornée, l'intelligence aveuglée par les vices de sa volonté perverse, ne voit point et ne peut pas voir Dieu. Elle lui est extérieure comme le mal dont elle est l'esclave. Sa croyance n'est qu'une simple opinion logique , et ne peut jamais devenir la Foi dont elle usurpe quelquefois le nom. C'est la sainteté qui con-

vertit la croyance en Foi , et qui la rend intérieure à Dieu lui-même par la grâce de l'Esprit vivifiant dont elle est le don. La Foi, c'est donc l'Esprit saint apposant son cachet à la croyance; mais ce cachet, l'homme ne s'en empare pas à sa volonté, l'homme isolé dans sa subjectivité ne s'en empare pas du tout. Il n'a été donné qu'une seule fois pour tous les siècles au grand jour de la Pentecôte , à l'Eglise des Apôtres réunie dans la sainte unité de l'amour et de la prière, et depuis ce temps le Chrétien, homme subjectif, Protestant aveugle par l'effet de sa faiblesse morale , devient voyant et Catholique dans la sainteté de l'Eglise des Apôtres dont il constitue une partie intégrante.1

Or, quel sera le cachet que l'Union Protestante, jusqu'à présent unité fictive , unité de convention humaine et non cle création Divine, quel sera, dis-je, le cachet quelle s'imposera au jour à venir de la Pentecôte nouvelle? Sera-ce celui de la sainteté individuelle comme les Darbyites, ou celui du miracle comme les Trvingites? Je crois les Protestants trop chrétiennement humbles pour les soupçonner duPhariséisme des uns, et trop chrétiennement intelligents pour les accuser de la folie des autres,2 Non: cette

1 V. ma seconde brochure. Le Chrétien est Protestant dans le sens de la recherche; l'Eglise est Catholique dans le sens de la possession de la vérité.

2 Au reste tous les deux proclament dans le monde réformé la nécessité d'un cachet objectif, c. à d. de Dieu pour la croyance humaine. J'ai dans ma seconde brochure dit que l'Irvin-

Pentecôte nouvelle ne viendra pas, — pas plus qu'une nouvelle incarnation du fils de Dieu. Elle ne peut pas venir, soit qu'on la rêve comme une alliance négociée et conclue à un jour donné , soit qu'on se l'imagine comme un long et patient labeur des générations successives. Dans les deux cas l'impossibilité reste la même; car c'est une impossibilité logique. Les Protestants sont condamnés à rester Protestants.

C'est la conviction intérieure de l'impossibilité que leur rêve se réalise, c'est le sentiment d'une soif qu'ils ne pourront jamais étancher qui donne aux œuvres des Réformés de notre temps un caractère tout particulier de souffrance profonde et de désespoir véritable masqué par des mots d'espérance. On croirait entendre cette hymne si magnifique et si douloureusement inspirée que chantait le monde Romain à peu près un siècle après sa séparation de l'Eglise

Hora novissima, tempora pessima sunt; vigilemus! Ecce minaciter imminet arbiter ille supremus.

Imminet, imminet, ut mala terminet, pia coronet &c. ■ •••••••••} j» ....«.,

Auferat aspera duraque pondéra mentis onustœ &c.

Pauvres Protestants !

Après avoir parlé de l'opuscule du docteur KapfFje

gisme était le doute aspirant au miracle. L'Irvingite veut se rapporter à lui-même comme l'Apôtre aux Juifs et aux Gentils, être constamment l'Apôtre et le nouveau converti. Et Thiersch , cet homme si savant, cette belle intelligence, est tombé dans une telle erreur! Pauvre intelligence humaine!

crois encore devoir consacrer quelques observations à deux publications parties du même camp et qui ont produit quelque sensation en Allemagne. Expression de deux tendances complètement différentes de celle du docteur Wurtembergeois, et diamétralement opposées Tune à l'autre , elles représentent les deux extrêmes de l'opinion Protestante, le Pseudo- Catholicisme appuyé sur une tradition arbitraire, et le principe de la liberté arrivé à la négation de toute doctrine. Ce sont le discours de Mr. Stahl sur la tolérance religieuse et la critique de ce discours par Mr. Bunsen dans les signes du temps (Zeichen der Zeit). Leur sujet n'est pas, comme on le voit, d'un ordre religieux; car la tolérance en matière religieuse est purement une question d'ordre civil aussi bien que la justice, la liberté, la charité publique, l'équité dans les rapports internationaux &c: aussi n'examinerai-je que les considérations religieuses sur lesquelles s'appuient les auteurs, deux hommes d'un mérite éminent et d'une autorité bien méritée.

«Notre doctrine» dit Mr. Stahl, «est que les dons divins de la grâce ne sont promis à l'âme humaine que dans l'Eglise: mais l'Eglise n'est point une institution extérieure à l'homme: elle est .... l'action simultanée et réciproque de la Grâce que Dieu a mise dans ses ordonnances et de la Grâce que Dieu donne à l'âme individuelle: elle est le trésor de toutes les bénédictions Divines et de toutes les charités humaines: elle est le gardien de toutes les choses saintes

que les générations successives se transmettent de main en main à travers tous les âges. C'est pour cela qu elle contient en elle-même la connaissance de la

parole de Dieu et le culte magnifique que les

âmes pieuses ont établi dès les temps Apostoliques jusqu'à notre siècle, et l'unité des fonctions et des pouvoirs spirituels, .... et surtout les sacrements dans leur usage légitime et leur sens véritable. Tels sont en effet les institutions et les liens dont Dieu a entouré

la Chrétienté La communion des Chrétiens dans

l'enceinte de ces institutions et non hors d'elles, c'est l'Eglise , corps mystique du Christ .... qui seule conduit à la vérité. Le fruit du rovaume de Dieu est le

salut des âmes; mais le sol sur lequel ce fruit croît et mûrit , c'est l'Eglise. »

Bien: mais où est donc cette Chrétienté? (car Mr. Stahl n'y admet pas toutes les sectes) où est cette Eglise? La réponse de l'auteur ne présente rien de défini. Après avoir timidement erré dans un dédalede considérations moitié sociales, moitié religieuses, il semble poser sa profession de Foi dans la péroraison de son discours, et voilà cette profession dans toute la pauvreté de sa logique.

«Le Romanisme a sa mission spéciale dans le Royaume de Dieu. Malgré l'obscurité où il se trouve quant

à la question centrale de la doctrine du salut,

malgré les autres erreurs que nous lui reprochons, il représente le côté élevé de la continuité historique et du progrèsnon interrompu depuis le temps des Apôtres

La réforme de Calvin a sa mission dans le royoume de Dieu à côté de celle de Luther dont elle est le complément sous le côté moral de l'Eglise: car c'est Calvin qui a sanctifié la commune et a édifié tout un monde d'ordonnances Chrétiennes et de vie Chrétienne dont la source est dans la foi active de la commune

Et méconnaîtrons -nous enfin la mission de

Luther? &c.

Nous ne citerons pas l'éloge qui suit et que l'on peut facilement deviner, l'auteur étant Luthérien : mais nous dirons que Mr. Stahl ajoute: «Toutes ces con fessions ont reçu leur mission de Dieu lui-même.» Et où est donc l'Eglise dont il avait si vivement reconnu la nécessité?

Est-elle dans la réunion abstraite de ces trois confessions? L'Eglise, chose vivante et organique, est-elle dans une abstraction? L'Eglise, gardienne de la Vérité, est- elle dans l'union de trois confessions, dont au moins deux erreurs? L'Eglise, trésor de toutes les Charités humaines, est- elle dans l'union de trois confessions dont l'une a pendant des siècles anathématisé les deux autres et continue à le faire, tandis que celles-ci l'ont payée pendant des siècles du sobriquet de la prostituée de Babylone? L'Eglise, qui contient l'unité des fonctions et des pouvoirs spirituels, est-elle dans l'union de trois confessions dont chacune nie les pouvoirs spirituels qui régissent les deux autres? L'Eglise qui contient les Sacrements dans leur usage légitime et leur sens véritable est-elle dans l'union de trois

confessions dont l une considère les sacrements des deux autres comme une absurdité et une idolâtrie, et est à son tour considérée comme ne possédant plus que le sacrement du baptême? L'Eglise qui renferme en son sein ï intelligence de la parole de Dieu est-elle dans l'union de trois confessions dont chacune croit que les autres n'y comprennent rien? Evidemment la thèse posée en ces termes (et ce sont cependant les propres paroles de l'auteur) n'a pas le sens commun, et ne présente qu'un amas de contradictions manifestes qui se trahissent elles-mêmes.

Ou bien l'Eglise n'est -elle renfermée que dans la communion Luthérienne (à laquelle appartient Mr. Stahl), et les autres ne sont-elles que des erreurs plus ou moins hérétiques qui ne méritent de considération qu'en raison de leur importance historique?

Mais le développement logique des principes de l'auteur nous montre qu'à ses yeux l'Eglise était renfermée dans la communion Romaine au temps de Luther. Luther est donc l'opinion individuelle condamnant cette Eglise de sa propre autorité. Il est l'homme disant à l'Eglise de son temps: «Tu n'es pas l'Eglise, mais l'erreur et l'hérésie,» et Mr. Stahl (s'il est Luthérien) est tenu de dire avec Luther que l'Eglise n'existait pas au 16me siècle, c'est à dire, de nier tout ce qu'il avait avancé. Triste conclusion qui anéantit ses propres prémisses?

Ou bien dirons -nous que cette Eglise existait dès longtemps invisiblement renfermée dans la communion

Romaine, mais qu'elle existait sous forme d'individus isolés que la voix de Luther a groupés autour de lui pour leur donner la vie et la forme Ecclésiastiques?

Mais les individus isolés, constamment soumis à la vie sociale et religieuse de la communion Romaine, ne présentent plus la moindre trace des marques caractéristiques de l'Eglise, telles que les a données Mr. Stahl lui-même, et par conséquent la non -existence de l'Eglise au temps de Luther se trouve complètement prouvée, et tous les arguments de l'auteur sont anéantis par leur propre développement.

Tel est le suicide du Pseudo- Catholicisme ou du Traditionalisme illogique dans le monde Protestant. La Pentecôte nouvelle lui a manqué. Aussi ne peut-il pas sortir des bornes de la science Archéologique et contradictoire qui est son unique domaine. Que le savant Protestant s'imagine encore croire à quelque chose, c'est un droit que nous ne saurions lui contester; mais Luther, Calvin, Zwingli, Fox ou Jean de Leyde sont la même chose pour l'ignorant. Le peuple protestant n'a donc pas de droit à la Foi et cependant un Luthérien vient nous parler d'Eglise.

Aussi son critique, l'illustre Mr. Bunsen, a-t-il facilement raison de sa doctrine; quoiqu'il la considère peut-être sous un point de vue trop local et trop politique. Mais ce même Mr. Bunsen est beaucoup moins heureux quand il prétend diriger ses attaques contre le monde Byzantin, c. à d. contre l'Eglise. Là, sa logique lui fait défaut II commence par étudier les ten-

dances d'obscurantisme et d'oppression qui régnent dans le monde Romain, mais qui sont (dit-il) particulièrement représentées par les gouvernements et opposées aux vœux des peuples. Puis il veut retrouver la même lutte de courants opposés dans l'Eglise. Si le savant auteur des «Signes du temps» avait mis plus d'importance à cette étude comparative, il aurait dû remarquer une différence caractéristique entre les deux mondes qu'il compare. Quelqu'ait été le système passé du gouvernement Russe, je n'ai ni à le défendre ni à l'attaquer. Je consens à admettre la critique qu'en fait l'auteur : je consens qu'on lui donne une portée plus large encore et plus d'amertume. Que s'ensuivra-t-il? La politique intérieure de l'Autriche par rapport aux questions religieuses, considérée en elle-même, quelque oppressive qu'elle soit (il ne m'appartient pas de la juger ici), serait purement Autrichienne, et ne pourrait pas servir de grief contre le Romanisme; mais cette politique est toute entière dictée par une Papauté indépendante dont les exigences sont même en partie modérées par le Ministère Autrichien. L'accusation retombe donc de tout son poids sur Rome et sur sa doctrine. Or, après avoir présenté un tableau de l'obscurantisme Russe, Fauteur passe aux pays orthodoxes indépendants cle la Russie et y trouve une tendance décidée vers la civilisation et le progrès nullement entravé par la religion du pays. Qu'a donc de commun l'Eglise avec le système politique, bon ou mauvais, qui régit un de ses diocèses?

La logique et la justice exigeaient une remarque justificative pour l'Eglise; mais c'est ce que Mr. Bunsen n'a pas vu.

Mr. Bunsen accuse l'Eglise de Gésaropapisme (mot assez heureusement inventé pour caractériser la prédominance de l'Etat sur la religion).

Cette accusation paraîtra, je l'espère, complètement dénuée de fondement à ceux qui ont lu ma première brochure. Elle paraîtra au moins inattendue de la part d'un Protestant, et à une époque où. une question de pure doctrine a été décidée par une commission royale dans un pays Protestant (l'Angleterre, question G or ha m). Elle paraîtra, je crois, un peu comique dans un ouvrage dont un bon quart est destiné à raconter avec éloge la réforme religieuse opérée par l'Etat dans un autre pays Protestant (La Prusse). Jamais l'ombre d'une semblable intervention dans les choses de Foi , de culte ou de discipline générale ne peut même être supposée chez les peuples qui gardent la Foi Apostolique, à moins d'hérésie dans l'autorité publique (quelque soit sa forme); et c'est un cas où l'Eglise sait sauvegarder sa liberté spirituelle au risque de souffrances temporelles. Nous laissons donc le Gésaropapisme à qui il revient de droit.1

1 J'ai prouvé l'injustice des accusations Romaines etProtestantes sur ce point, et je ne crois pas que les hommes de bonne foi se permettent de les répéter. Je ne prétends cependant pas affirmer que la liberté de l'Eglise n'ait jamais reçu, sous quelques rapports secondaires, des atteintes au moins apparentes dans le diocèse Russe (ainsi que je l'avais dit dans ma première

Ce qui est bien plus important que cette critique qui dans l'ouvrage de Mr. Bunsen n'est qu'épisodique, c'est sa propre doctrine; il nous importe de la considérer.

Il ne cherche pas, comme Mr. Kapff, d'alliance fondée sur un minimum quelconque de foi ; il ne prétend pas, comme Mr. Stahl, avoir une Eglise toute prête et déjà construite par quelque savant docteur du \ 6me siècle. Il part de l'état présent, et sans se lancer dans des recherches dogmatiques, il ne pose qu'un principe: la liberté de conscience. Les Chrétiens n'ont, selon lui, qu'à se constituer en congrégations locales et libres. Ces congrégations jugeront la foi et la moralité cle leurs membres et ne seront elles-mêmes soumises à aucune autorité supérieure: car elles seront la commune ; et la commune locale, c'est l'Eglise dans le langage Apostolique (tel que le comprend Mr. Bun-

brochure). Cette apparence même est déjà un tort dont nous devons nous accuser; car tout ce qui peut prêter des armes, même à la calomnie, contre l'Eglise n'admet point d'excuse pour les nations qui, ayant le bonheur de lui appartenir, sont assez imprudentes pour laisser tomber une ombre quelconque sur sa pureté. Cependant si un savant aussi consciencieux que Mr. Bunsen avait donné quelques moments d'étude sérieuse à l'histoire deRussie, il aurait vu que l'apparence même dont nous devons nous accuser ne remonte ni au développement des éléments purement nationaux, ni à l'influence Byzantine: elle date uniquement de l'époque où l'élément Occidental et surtout Germanique vint colorer nos éléments primitifs. Tout n'a pas été pur bénéfice dans les importations de la pensée Occidentale, et la balance est peut-être bien douteuse. Du reste cela regarde le Diocèse Russe et non point l'Eglise.

sen). Nous ne nous arrêterons pas à lui demander : comment l'Apôtre a-t-il donc pu parler de l'Eglise une et unique si, de son temps, il n'y avait dans le monde Chrétien que des églises locales sans lien commun d'unité? Nous ne lui ferons pas observer (ce qui est pourtant bien clair) que les délimitations locales et géographiques, prises pour bases d'organisation sociale dans un monde éminemment spirituel, présentent un contresens; nous ne lui objecterons pas tout ce qu'il y a d'illogique dans une commune locale qui représenterait à la fois le type social par sa juridiction sur la foi et la moralité de ses membres, et l'égoïsme anti-social par sa complète indépendance et son isolement de toutes les autres sociétés semblables à elle: nous nous contenterons de lui faire une seule observation. Quelle que soit la profession de foi ou le symbole dont il se contentera, il ne peut guère espérer que tous les Chrétiens, dans quelque localité que ce soit, y donnent leur adhésion. Les opinions se partageront, et chaque opinion constituera une commune indépendante des autres, ou selon lui, une Eglise dans le sens Apostolique. Telle localité aura deux, trois églises; d'autres en auront cinq, dix ou peut-être bien plus; et toutes ces églises différeront l'une de l'autre dans la Foi, et le tout constituera l'Eglise Apostolique, et sera même selon Mr. Bunsen une représentation exacte de ce qu'elle était au temps des Apôtres. Ce n'est pas précisément l'idée que l'on s'en ferait en lisant les Epîtres dont aucune ( que je

sache) ne porte de superscription dans le genre de celles-ci: aux dix églises de Rome ou aux trois églises d'Ephèse.

Cependant le savant auteur de l'ouvrage en question, prévoyant probablement cette difficulté, et voulant rendre l'unité aussi facile que possible, suppose le symbole de la Foi réduit à un Minimum dont le monde Protestant pourra difficilement ne pas se contenter (si ce monde est en effet, ainsi que les apparences le font croire, à la recherche du minimum de foi). La porte de l'Eglise de Mr. Bunsen ne se ferme ni devant l'Anabaptiste, ni devant l'Indépendant, ni même devant l'Unitaire ou Anti - Trinitaire qu'il nomme agréablement Anti-Athanasien (probablement pour éviter le nom plus vrai, mais aussi plus rucle> d'Anti- Chrétien). Cela paraîtrait déjà bien suffisant: mais pour arriver plus facilement au but en montrant combien il est de facile composition sur la Foi, Mr. Bunsen va bien plus loin. Dans une lettre datée du 28 Août, se souvenant que ce jour avait autrefois vu naître un illustre génie, il s'écrie: «nous célébrons vraiment en ce jour la mémoire d'un Martyr! En effet entrer dans la vie, c'est entrer dans la souffrance»: (ce qui veut dire que tous les hommes sont des martyrs sans en excepter Néron et Héliogabale) «et c'est particulièrement le cas pour tous ceux qui sont destinés à être des confesseurs, belle dénomination que les premiers siècles de la Chrétienté avaient donnée à leurs héros. Et vraiment c'était un confesseur, et

plus qu'un confesseur! c'était un Prophète et un Apôtre!» Le Martyr, c'était Goethe qui mourut entouré de toutes les faveurs d'une cour princière, couronné de tous les lauriers de la gloire littéraire et décoré de tous les insignes de l'illustration civile! Ce confesseur (nom que les Chrétiens n'accordaient qu'à ceux qui avaient souffert pour la Foi), c'était Goethe, l'auteur de Werther, des affinités électives, de la Fiancée de Corinthe et des élégies Romaines! Cet Apôtre, c'était Goethe qui dans toute sa vie n'avait pas prononcé un seul mot religieux, et qui était si complètement étranger à la religion qu'il n'a môme jamais senti le besoin de la renier. Certes, il ne peut pas entrer dans ma pensée de combattre la doctrine avancée par Mr. Bunsen; mais tout lecteur sérieux arrivera à la conclusion suivante: pour qu'un homme aussi savant, aussi pieux et aussi intelligent soit venu se noyer dans une pareille cataracte d'absurdités, il faut que la cause même qu'il plaide Tait poussé dans le gouffre. Tel est en effet le cas: nous voyons en lui le suicide du Protestantisme dans ses prétentions à la liberté, comme nous avons vu dans Mr. Stahl le suicide du Protestantisme dans ses prétentions à une Tradition illégitime.1

1 Le prétexte de cet Apothéose de Goethe chez Mr. Bunsen est un projet d'Oratorio que Goethe avait fourni à un musicien Allemand. Ce projet était le Christ dans V histoire humaine et se trouvait accompagné d'une explication dont le ton est aussi irréligieux que le sens en est anti- philosophique. Goethe croyait retrouver la nécessité dans la loi Mosaïque : il ne voyait pas que

Quelle que soit cependant l'importance des opinions individuelles, elle ne saurait rivaliser avec celle des manifestations collectives. L'année passée en a vu une des plus remarquables et qui est peut-être unique dans l'histoire religieuse. Une grande société religieuse, celle de tous les protestants de la Hesse Electorale, se donnant le titre d'église et répondant à une question qui lui avait été adressée sur la confession à laquelle elle appartient, avait déclaré publiquement qu'elle n'en savait rien et en avait perdu tout souvenir. L'Université de Marburg, peut-être scandalisée d'une pareille franchise, essaya de répondre à la question: mais l'Eglise de Hesse renouvela sa déclaration, nia, à juste titre, le droit que s'arrogeait l'Université d'en savoir plus long que l'Eglise toute entière de Hesse sur sa confession religieuse, décida que la question était insoluble dans le moment présent, et se contenta de témoigner l'espoir que des recherches savantes et historiques pourraient cependant l'amener avec le temps à une solution satisfaisante. La chose pour être incroyable n'en est pas moins vrai. La franchise et la simplicité de l'aveu, le naïf plaisir que ce coin de la savante Allemagne trouve à voir sa religion devenir un sujet d'études pour les savants à l'égal des Hiéroglyphes de l'Egypte, tout inspire l'étonnement:

la loi est la libre obéissance, comme la liberté Chrétienne est le libre accord. Dieu est la liberté pour les êtres purs; il est la loi pour V homme non régénéré: il n'est la nécessité que pour les Démons.

mais cet étonneraient fait place à une profonde tristesse quand on fait réflexion que toute une population qui se dit Chrétienne, en manifestant l'espérance que les savants finiraient par découvrir à quelle confession elle appartient de droit, a déclaré implicitement que de fait elle rien possède aucune. Sa religion est reléguée au rang de choses mortes, et aucun sentiment de douleur n'est venu se réveiller dans le cœur de ces populations privées du principe même de la vie Spirituelle.

Dans ma première brochure j'avais conseillé aux docteurs Protestants de dire aux peuples: «Vous n'aurez de religion légitime que quand vous serez devenus des théologiens comme nous. En attendant passez-vous-en!» Ce conseil, dicté par une logique impartiale; avait paru ironique. Le monde Protestant a pris soin de me justifier par l'organe delà Hesse Electorale.

Ainsi, le mensonge patent dans le monde Romain, l'absence avouée de la Vérité dans la Réforme, voilà tout ce que nous trouvons hors de l'Eglise. L'incrédulité n'a qu'à se croiser les bras: Rome et l'Allemagne travaillent pour elle avec une égale ardeur.

Plus profondément, plus sincèrement religieuse que toutes les deux, l'Angleterre paraît faire exception dans le mouvement général des confessions Occidentales : et cependant , tout en rendant justice à ce pays, je trouve inutile d'en parler. En tant que Romaine ou dissidente, l'Angleterre vogue dans le sillage de la

pensée continentale : en tant qu'Anglicane elle est dépourvue de toute base qui puisse mériter un examen sérieux. L'Anglicanisme est un contresens dans le monde Réformé comme le Gallicanisme dans le monde Romain. Le Gallicanisme est mort : l'Anglicanisme n'a pas de longs jours à vivre. Amas fortuit de principes conventionnels sans lien intime qui les unisse l'un à l'autre , ce n'est qu'une étroite jetée de terres sablonneuses, battue par les vagues puissantes de deux Océans ennemis et qui va s'éboulant des deux côtés dans le Romanisme ou la dissidence. L'Anglicanisme par ses représentants les plus distingués a condamné le schisme Romain clans tous ses dogmes distinctifs (c'est à dire dans la suprématie Papale et dans l'addition du filioque, addition que les savants de l'Allemagne et entre autres Mr. Bunsen nomment également une falsification évidente.) L'Anglicanisme n'a pas une seule raison à donner et n'en a jamais donné une seule pour ne pas être Orthodoxe. Il est dans l'Eglise par tous ses principes (j'entends par là ses principes réels et caractéristiques): il est hors de L'Eglise par son Provincialisme historique, Provincialisme qui lui impose un faux-air de Protestantisme, qui le prive de toute tradition et de toute base logique, et dont il ne veut pourtant pas se défaire, en partie par orgueil national , en partie par suite du respect habituel de l'Angleterre pour le fait accompli. L'Anglicanisme est en même temps la plus pure et la plus antilogique de toutes les confessions Occidentales:

ou plutôt, plongé tout entier dans le sein cle l'Eglise par tout ce qu'il a de religieux , il est tout ce qu'il y a de plus opposé à l'idée même de l'Eglise; car il n'est ni une tradition, ni une doctrine, mais une simple institution nationale (an establishment), c'est à dire, l'œuvre avouée des hommes. — Il est jugé et il se meurt.1

Nous avons traversé les bas- fonds et les brouillards de l'Hérésie. Tâchons de nous élever aux hauteurs calmes et sereines d'où l'Eglise contemple la Vérité dans sa divine Harmonie. Là, plus de contradictions intérieures dans la doctrine, plus d'erreurs qui se condamnent elles-mêmes par leur propre développement; là, nous ne sentirons plus un sol mouvant trembler sous nos pas, et nous ne verrons plus

1 Aucun pays n'a montré autant de désir de se rapprocher de l'Eglise que l'Angleterre, et dans ces derniers temps nous avons encore vu un de ses plus dignes enfants, William Palmer, travailler avec ardeur à rétablir l'antique unité. Quoique tombé plus tard dans l'erreur Romaine, nous osons espérer que sa faute lui sera pardonnée en faveur de la lutte si longue et si douloureuse qu'il avait soutenue. Quant à ceux (quelque haut placés qu'ils soient) qui lui ont fermé la porte cle l'Eglise et ont occasionné sa défection, tout ce que nous pouvons dire d'eux, c'est que nous désirons que Dieu les juge dans sa miséricorde; car ils ont été bien coupables. Cette âme si pure et si avide de vérité, maintenant jetée au centre même du mensonge constant et volontaire, n'a pas de repos a attendre sur la terre à moins d'un retour qu'il est impossible de prévoir. Pauvre Palmer! Si jamais ces lignes tombent sous ses yeux, je voudrais qu'il apprît que sa chute a attristé bien des cœurs amis, et que les souffrances qui l'ont précédée avaient déjà fait verser des larmes amères à des yeux que la mort a fermés à jamais.

fi 3

les feux follets de la pensée individuelle jeter de trompeuses lueurs au milieu de l'obscurité générale. Là, nos pieds poseront sur le roc inébranlable, et nos yeux seront éclairés par la lumière d'un jour sans nuages: car c'est le royaume du Seigneur!

Dieu, principe éternel de tout ce qui est, s'était d'abord révélé à ses créatures intelligentes comme pouvoir sans bornes et sagesse infinie. Dieu, dans la suite des temps, se révéla à ces mêmes créatures comme l'Etre Moral unique dans le fils de l'homme, Jésus le Juste, notre Sauveur; et les êtres dont le sentiment moral reconnut son amour infini le glorifient et glorifient en lui le Père des Miséricordes dans les siècles des siècles.

Mais ce n'est encore que la révélation historique. L'Esprit qui est de Dieu , et qui est Dieu ; n'a pas refusé à ses fidèles une révélation plus complète. Par l'organe de l'Eglise il a nommé le Fils « l'agneau offert en sacrifice dès l'origine des siècles , » et le Mystère Divin s'est révélé dans la profondeur infinie. L'homme vit constamment dans le présent (car c'est sa vie même qu'il appelle «le présent»), et cependant ce présent n'est pour l'homme qu'un passage de ce qui était l'avenir à ce qui est devenu le passé. Il n'a pas d'existence réelle dans le temps: le présent qu'on veut nommer a déjà cessé d'être avant qu'on l'ait nommé. Il en est autrement de Dieu. Ce que nous entendons par le passé ou par l'avenir tout est uni pour lui dans le présent, dans l'unité invariable de son éternité. La

révélation du Fils de l'homme , qui a surgi sur la face mobile des siècles , c'est encore la pensée éternelle de Dieu; et nous reconnaissons que Dieu n'est pas seulement étranger au mal, mais vainqueur du mal dès F éternité par la pensée du Christ.

La liberté morale, telle est l'essence de l'intelligence finie. Cette liberté, c'est la liberté du choix entre l'amour de Dieu et l'égoïsme, ou autrement entre la justice et le péché: et c'est le choix lui-même qui décide des rapports de l'intelligence finie qui en est la source éternelle. Mais tout le monde des intelligences finies, toute la créature est dans le péché, soit de fait, comme ayant erré, soit virtuellement, comme n'ayant été préservée du péché que par l'absence de la tentation et par la grâce Divine. Nul être n'est pur aux yeux de Dieu, nul n'est hors du péché, nul n'a la justice imminente en soi par la force de sa propre liberté. Toute la créature porte son arrêt en ellemême; toute, elle est séparée de Dieu; toute, elle est irréconciliable. Telle est la loi , la loi sévère , inflexible, inexorable, la loi dont l'ancien Testament n'a été que le symbole, ainsi que nous le fait comprendre l'Esprit Saint par la bouche de l'Apôtre (car il ne parle pas de la loi cérémonielle seule). La créature ne peut pas être réconciliée avec le Créateur, comme le péché ne peut point être uni à la perfection. La créature est donc vouée au malheur: telle est la loi de justice, et cependant la justice de la loi n'est pas manifeste. En effet Dieu, l'Etre infini, ne peut pas

servir de mesure à l'Etre borné; et d'un autre côté l'intelligence finie étant toute entière dans le péché, le péché devient une nécessité réelle, et la justice n'est plus qu'une possibilité abstraite sans base réelle. Mais l'être infini dans lequel rien n'est abstraction, mais tout réalité, devient l'être borné dans le Christ; et le Christ, apparu dans le temps, mais pensée éternelle du Père, le Christ, homme comme nous, homme enfermé dans la faiblesse, dans l'ignorance, dans la souffrance, et dans la tentation, reparaît dans toute la perfection de la justice Divine par la seule force de sa volonté humaine. 1 Le Christ est donc dès l'éternité la seule juste condamnation du péché. Le Christ seul est la mesure de toute créature : aussi est-il le juge suprême , ainsi que nous l'a dit l'Esprit de Dieu.

Mais le Christ n'est pas seulement la justice du Père Eternel: il est encore l'amour infini du Père. Aussi n'est-il pas seulement la condamnation du péché; il est également le seul salut possible du pécheur. La nature de Dieu ne peut pas accepter le péché par la raison que le péché par lui-même est l'éloignernent volontaire de Dieu : il est Fégoïsme de la créature se préférant à Dieu. Mais l'amour du Christ n'abandonne pas la créature; il ne veut pas s'en séparer: il s'unit à elle d'une union intime et parfaite; il accepte le

1 Ceci doit faire comprendre toute l'importance de la question du Monothélisme. Cette hérésie anéantissait, sans le savoir, la justice Divine.

poids du péché dont il est la condamnation. Avec la créature, et pour elle, il devient réellement le péché; car il le peut par sa nature d'être borné. Oh, quel œil mesurera cet abime d'humiliation et de souffrance? qui comprendra l'horreur de la lutte, les armes et la sueur de sang? qui trouvera en soi quelque sentiment d'amour capable de répondre à cet amour infini? Le Christ n'est plus l'être pur et parfait: il s'est uni à toute créature qui ne le repousse pas; il a pris sur lui tout péché quel qu'il soit; il est sous le poids de la colère Divine et sous le poids de la condamnation dont il est lui-même la justice manifestée; il subit l'arrêt auquel il s'est soumis: cet arrêt, c'est la mort. Mais la victoire est consommée par là-même. Le péché (qui est l'égoïsme de la créature), accepté librement par l'amour, s'est subitement transfiguré: il est devenu la perfection du sacrifice, et pour ainsi dire la couronne de la perfection Divine. D'un autre côté le même acte qui, en unissant le Christ à la créature imparfaite ou coupable, le rendait responsable du péché, a rendu le pécheur participant de la perfection de son sauveur: c'est pourquoi tout être qui ne rejette pas le Christ est réconcilié à Dieu ; tout péché est converti en justice; tout pécheur est devenu fils de Dieu: car le Christ par son union, non abstraite mais réelle avec la créature, est la justification de l'imperfection virtuelle des uns, c'est à dire, de l'absence de justice immanente , comme il est le rachat du péché manifeste des autres. Ce Christ venu dans

le temps, niais éternellement présent à Dieu, rayonne dans l'éternité, dans l'essence même du Père dont il est la pensée et la révélation.

Le Christ est donc la victoire éternelle de Dieu sur le mal; il est la seule condamnation du péché dès l'éternité, et le salut éternel de tout pécheur qui ne veut pas le rejeter. Tous les rapports moraux entre Dieu et la créature sont évidemment intervertis, sont fictifs, sont impossibles hors du Christ, de Jésus le Juste , de celui qui est éternellement le Fils bien-aimé du Père des miséricordes.

Où sont donc les mérites juridiques inventés par Rome quand tout est péché hors du Christ et que tout est justice dans le Christ? Où est le fatalisme du Calviniste quand c'est la liberté humaine dans le Christ qui est l'unique condamnation du péché et l'unique salut du pécheur? Où est enfin la philosophie aveugle de l'Unitaire qui croit pouvoir posséder un Dieu et se passer du Christ? (Hélas, s'il le pouvait, comment peut-il le vouloir?) L'œil des enfants de 1 Eglise, éclairé par les rayons de la tradition Apostolique, embrasse du haut de la sainte montagne des horizons sans bornes, et ne peut laisser tomber sur la région d'erreur et de ténèbres où l'hérésie erre au hasard que des regards de douloureuse pitié.1

1 Si ma mémoire est fidèle , l'illustre Môhler a dit dans un endroit de ses écrits: «Es kommt wohl eine Zeit, wo die Menschheit es verstehen wird, dass man weder eine gottlose YVelt noch

Tels sont les admirables Mytères que l'Esprit de Dieu a daigné nous révéler. Il nous a donné de savoir que la justice du Père s'est manifestée dans la libre perfection de son Fils Bien-aimé, Jésus le Juste, incarnation du Verbe Eternel , et que l'amour infini du Père s'est manifesté dans le libre amour de l'Agneau divin qui s'est sacrifié pour ses frères. Tout est œuvre de liberté, soit la justice du Christ qui nous condamne, soit l'amour du Christ qui nous sauve par l'unité réelle et indicible à laquelle il nous admet- Tout est juste: car la justice (judiciaire) n'est que la loi logique manifestée; et en effet rien n'a disparu sans traces. Le péché n'a point été pardonné , ni absous, ni aboli, ce qui serait contraire aux lois delà raison : mais il a été transfiguré en perfection par l'union complète de l'homme avec son Sauveur. Tel est le Mystère Divin. Mais quelle est la forme de sa révélation terrestre? C'est la vie obscure d'un pauvre Hébreu terminée par le supplice infamant de la croix. Quel sera donc l'œil qui percera ce voile épais d'humiliation et de misère? A qui sera-t-il donné de com-

einen christlosen Gott sich denken kann.» (L'humanité comprendra un jour qu'il est impossible de s'imaginer un monde sans Dieu ou un Dieu sans Christ.) Cette pensée sublime qui en Occident n'a pu être que vaguement entrevue par un homme étonnent dans un moment d'inspiration particulière, se manifeste dans toute la clarté de son enchaînement logique à tout fils de l'Eglise. J'ajouterai ici que le Calvinisme pur ne peut s'empêcher de retomber dans le Monothélisme. Tout penseur sérieux arrivera à cette conclusion de lui-même.

prendre ce que les intelligences célestes n'auraient pu deviner?

Le Mystère de la liberté morale dans le Christ et de l'union du Sauveur et de la créature intelligente n'a pu être dignement révélé qu'à la liberté de l'intelligence humaine et à l'unité de l'amour mutuel que l'Esprit de Dieu est venu consommer et couronner au grand jour de la Pentecôte quand les langues de feu s'allumèrent sur les têtes des Disciples réunis dans l'espoir, dans la prière et dans l'adoration. En effet la Foi qui sonde les Mystères Divins n'est pas une croyance : elle est une connaissance. Mais elle n'est pas non plus une connaissance semblable à celles que nous avons du monde extérieur : elle est une connaissance intérieure semblable à celle que nous avons des faits de notre propre vie intellectuelle. Elle est donc un don de la Grâce Divine: elle est la présence de l'Esprit de vérité dans nous-mêmes. Or, l'union de l'homme terrestre avec son sauveur est toujours imparfaite: elle ne devient parfaite que dans la région où l'homme dépose son imperfection dans la perfection de l'amour mutuel qui unit les Chrétiens les uns aux autres. Là, l'homme ne se repose plus sur ses propres forces qui ne sont que faiblesse; il ne compte plus sur sa propre individualité; il ne compte que sur la sainteté du lien d'amour qui l'unit à ses frères, et son espérance ne peut pas le tromper: car ce lien, c'est le Christ lui-même qui fait la grandeur de tous de l'humilité de chacun. Aussi voyons-nous

le premier chef de la sainte phalange des Disciples tomber à Antioche dans une erreur qui comprometlait tout l'avenir de la liberté Chrétienne et ne se relever que par son humble déférence à la voix d'un nouveau converti. (Hélas! ceux qui prétendent occuper sa place ne savent même pas comprendre sa grandeur.) Dans cet exemple nous apprenons à connaître le rapport de chaque Apôtre à l'Eglise des Apôtres, c'est à dire le rapport de chaque fidèle à l'Eglise de tous les âges à venir: nous reconnaissons le Mystère même de l'Eglise et nous osons, sans crainte de blasphème, la considérer comme le corps du Christ lui-même , de l'homme-Dieu, notre Sauveur (ce qui ne veut pas dire que nous ayons la folie de nous considérer dans notre individualité comme des incarnations delà Divinité). En effet, cequi constitue l'Eglise, ce n'est ni le chiffre numérique des fidèles, ni leur assemblée visible; mais c'est le lien même qui les unit.

L'Eglise , c est la révélation de l'Esprit Saint à l'amour mutuel des Chrétiens, à cet amour qui les ramène au Père par son Verbe incarné, Jésus notre Seigneur. La mission divine de l'Eglise n'est pas seulement de sauver les âmes ou de perfectionner les existences individuelles: elle est encore de garder la vérité des Mystères révélés pure, intacte et complète à travers toutes les générations comme une lumière, comme une mesure, comme un jugement. Les liens secrets qui unissent l'Eglise terrestre au reste de l'humanité ne nous ont point été révélés: nous n'avons donc ni

le droit ni le désir de supposer une condamnation sévère qui serait démentie par la bonté Divine. Les paroles de l'Esprit de Dieu dans l'Epitre de St. Paul aux Romains et dans le récit de la conversion du centurion nous permettent au contraire de nourrir de douces espérances pour tous nos frères, quelles que soient les erreurs de leurs doctrines. Nous savons bien que hors du Christ et sans amour pour le Christ, l'homme ne peut point être sauvé: mais en ce cas il ne s'agit pas de sa révélation historique, ainsi que le Seigneur nous l a dit.1 Le Christ n'est pas seulement un fait; Il est une loi ; Il est une idée réalisée; et tel homme qui, par les décrets de la Providence, n'a jamais seulement entendu parler du Saint qui souffrit en Judée, adore l'essence même de notre Sauveur dont il n'a pas le bonheur de bénir le nom Divin. Celui qui aime la justice, n'aime-t-il pas le Christ? celui dont le cœur est ouvert à la compassion et à la charité, n'est-il pas un disciple sans le savoir? Celui qui est prêt à sacrifier son bonheur et sa vie pour ses frères, n'imite-t-il pas le Maître unique qui est la perfection de l'amour et du sacrifice? celui qui reconnaît la sainteté de la loi morale; et dans l'humilité de son cœur reconnaît aussi son extrême infériorité devant l'idéal, n'a-t-il pas élevé dans son àme un autel pour le Juste devant lequel se prosterne l'armée des intelligences

1 Le péché contre le fils de l'homme opposé au péché contre l'Esprit.

célestes? La connaissance lui manque: mais il aime celui qu'il ignore, comme les Samaritains adoraient Dieu sans le connaître. Ou plutôt ne l'aime-t-il pas sous d'autres noms: car justice, compassion, charité, amour, sacrifice, enfin tout ce qui est vraiment humain, grand et beau, tout ce qui est digne de respect, d'imitation ou d'adoration, tout cela ne présente que les différentes formes du nom de notre Sauveur. D'autres ont entendu prêcher sa loi, mais présentée sous un faux jour, et n'ont pu démêler la Vérité du mélange d'erreurs sous lequel elle se présentait, tout en appartenant à cette même vérité par tous leurs désirs et par toutes leurs aspirations. Toutes les sectes Chrétiennes enfin ne renferment -elles pas dans leur sein des hommes qui malgré l'erreur de leurs doctrines , le plus souvent héréditaires , rendent hommage par leurs pensées, par leurs paroles, par leurs actions, par leur vie toute entière à Celui qui mourut pour ses frères coupables? Tous, depuis l'idolâtre jusqu'au sectaire, sont plus ou moins plongés dans l'ombre : mais tous voient luire au milieu des ténèbres quelques rayons de la lumière éternelle, révélée par des moyens divers. Ces rayons sont faibles et insuffisants; il sont toujours prêts à s'éclipser dans la nuit du doute : mais ils émanent de Dieu et du Christ et viennent tous se concentrer dans le soleil de vérité qui luit pour l'Eglise.

C'est du trésor inépuisable de connaissance intime, ou de Foi, confié à l'Eglise que les sectes qui s'en

sont séparées tiennent les restes de révélation qu'elles ont encore conservés. C'est la lutte glorieuse de l'Eglise contre l'erreur d'Arius qui leur a appris que dans le monde des intelligences rien ne saurait être semblable à Dieu en perfection- morale (car tel est le principe moral renfermé dans la confession Dogmatique). C'est la lutte contre Nestorius et Eutychès qui, en posant le principe que Dieu et l'homme sont tellement semblables que Dieu a pu se faire homme, a en même temps imposé à l'homme l'obligation de ne jamais se contenter d'un perfectionnement approximatif, mais de tendre sans cesse et de tout son pouvoir vers la perfection absolue. C'est -la lutte contre le Monothélisme qui a manifesté la justice de Dieu et fait valoir les droits de la liberté humaine dans le Christ. Je ne considère ici que le côté moral du Dogme; car c'est ce côté qui a fait toute la vie intellectuelle et sociale des peuples qui se disent Chrétiens. C'est l'Eglise qui dans le second Concile de Nicée a établi la liberté des formes de l'adoration et du Rite C'est l'Eglise qui dans notre siècle a sapé les bases de toute hérésie rationaliste, en révélant le mystère de la loi morale qui la gouverne elle-même et en déclarant, par la bouche des Patriarches, que la Vérité n'était donnée qu'à l'amour mutuel. Et, pour ne prendre qu'un exemple d'un ordre inférieur, si dans ce moment il m'est permis d'expliquer le rayonnement éternel du Verbe incarné, si j'ai pu faire voir que hors de cette incarnation , hors du Dreu-homme tous

les rapports moraux du Créateur et de la Créature, la condamnation comme le salut, sont fictifs et impossibles ; si j'ai pu exposer dans un enchaînement logique ce que les sages de l'Occident n'ont jamais pu dire et n'oseront point contredire; c'est au bonheur d'être un fils de l'Eglise et non point à une force individuelle que je dois ce droit, ce pouvoir et cette autorité. Je le dis avec hardiesse et fierté; car il ne me convient pas d'être humble dans les choses que je tiens de l'Eglise.

Telle étant la grandeur de l'Eglise, tout Chrétien, réfléchissant à celte grandeur et à sa propre bassesse, ne peut s'empêcher de sentir combien il est indigne de la haute mission et de la gloire qu'il est appelé à partager. Ce sentiment de son indignité profond et sincère, ce jugement sévère et juste qu'il porte sur lui-même le force à s'exclure par la pensée du monde Divin dont il désirerait et n'ose pourtant se croire partie. C'est à ses frères qu'il expose sa faute et la condamnation qu'il a portée contre lui-même: c'est leur main charitable et indulgente qui lui rouvrira les portes qu'il n'ose point rouvrir lui-même; car il peut se condamner et n'a pas le droit de s'absoudre. Tel est le sacrement de la pénitence que l'on a bien souvent, et à juste titre, nommé un renouvellement du baptême; non que le baptême soit en effet répété, mais parce que de même que dans le baptême l'homme n ose point s'associer arbitrairement à la communion des élus et du Christ, de même dans le sacrement de

la pénitence l'homme s'excluant de l'Eglise par la pensée , ne se croit pas en droit d'y rentrer autrement que par le jugement de ses frères. C'est la sincérité de la condamnation qu'il a portée contre lui-même qui donne au jugement auquel il se soumet son véritable caractère d'absolution. Il n'y a point d'accusateur extérieure : pas de pouvoir extérieur qui le condamne. C'est lui-même qui s'accuse : c'est lui-même qui se condamne: c'est l'Eglise qui le justifie, qui le délivre du poids de la condamnation qu'il a pronoucée et qui le fait rentrer dans son sein glorieux. Ce sacrement, mal compris par les Latins, a été naturellement rejeté par les Réformés à qui le mystère de l'Eglise terrestre ou historique elle-même a complètement échappé. Il a été confondu avec les ordonnances ou règles disciplinaires qui peuvent s'y joindre, mais n'en font point partie intégrante. Il a été considéré comme un privilège de la Hiérarchie quand il n'est que la suite naturelle des rapports d'unité entre tous les membres de l'Eglise, unité dont les pasteurs sont l'expression visible.

Si la pénitence manifestée dans sa forme sacramentelle (c. à d. par l'intermédiaire de la commune des fidèles) est une expression nécessaire deriiumilité du Chrétien et de son union organique avec ses frères, si elle est éminemment naturelle dans le cours de la vie cle tout fils de l'Eglise, quelque haut placé qu'il soit (car le Prêtre et l'Evêque y sont soumis comme tous les autres), combien n'est-il pas plus naturel en-

core qu'elle précède l'acte le plus important de la vie du Chrétien, l'acte où l'unité spirituelle de l'Eglise reçoit sur la terre sa couronne céleste. Je parle de l'Eucharistie. Si jamais le Chrétien sent son extrême bassesse, la majesté morale de son Divin Sauveur et toute la gloire des privilèges que le Christ a conférés à son Eglise, si jamais, plein d'une sainte terreur, il sent la justice de la condamnation à laquelle il ne peut échapper que par son union avec le Fils de l'homme dont l'Eglise est le corps, et s'il sent en même temps la nécessité de s'exclure de cette Eglise par un arrêt qu'il prononce lui-même et d'y rentrer par l'amour charitable de ses frères et de sa commune; tous ces sentiments doivent se manifester avec une puissance irrésistible au moment formidable où il est appelé par la grâce Divine à s'unir au Christ, non seulement intellectuellement, mais encore matériellement; non seulement par la pensée, mais encore par le corps qui est destiné à devenir la manifestation de la pensée. Car l'Eucharistie est, comme je l'ai dit, une union réelle de l'âme à l'âme, et du corps au corps; et tout le monde des élus ne peut plus être que le corps du Christ par son union intime avec eux, ainsi que l'a dit le Damascène dans le chant inspiré que le prêtre répète après la Communion.1

Mais pour que l'union soit couronnée il faut qu'elle

1 0 Christ, Pâque sainte et sublime! 0 Verbe, sagesse et force de Dieu! Donne -nous une communion plus parfaite encore dans le jour sans déclin de not royaume éternel.

existe dans la réalité, dans le principe de la vie com • mune et dans sa manifestation, dans la doctrine confessée par tous, dans les sacrements admis et reçus par tous, dans les Rites enfin qui ne sont que l'expression du rapport de la commune au Dogme qu'elle professe. L'Eglise dans sa mission terrestre est en même temps visible et invisible. Elle est de fait la société des élus de Dieu, un corps et une âme; et en ce sens, c'est l'Eglise invisible. Mais elle est aussi la société des hommes qui, quelle que soit leur vie intérieure et individuelle, reconnaissent le principe de la vie Chrétienne, et s'y soumettent au moins en apparence. Le Chrétien ne juge point ses frères : la commune les juge avec indulgence, quelquefois peut-être avec une indulgence excessive (telle est la faiblesse humaine); elle ne sonde point les cœurs; elle ne refuse point sa communion au repentir, même apparent: mais il en est autrement quand des frères rejettent ou nient Je principe même qui fait l'unité. Alors elle ne les juge plus: elle s'en éloigne. Le lien humain continue à exister entre les individus: le lien Mystérieux de l'Eglise a visiblement cessé d'exister par l'effet de leur propre volonté. La grâce spéciale qui y est attachée leur est retirée. Tel est le principe de l'Eglise visible. Elle n'existe donc qu'en tant quelle est soumise à l'Eglise invisible et consent à être sa manifestation: et d'un autre côté l'Eglise invisible ne peut point, par suite de sa nature même, accepter comme sa manifestation une société religieuse qui ne serait

pas soumise au principe même de la communion Chrétienne. Ce principe , comme je l'ai dit, est celui de l'amour mu tu tel en Jésus - Christ et porte avec lui ses fruits, la sanctification et la connaissance des Mystères Divins, c. à d. la Foi. Tant qu'il existe, tant qu'il est admis par tous, l'Eglise visible subsiste, quelle que soit l'ignorance générale pour le schoses extérieures, quelle que soit souvent la corruption individuelle ou la grossièreté des rapports civils et politiques produits par la destinée historique des nations ( car toutes ces choses ne sont point soumises au jugement, de l'Eglise invisible). Mais dès que le principe a cessé d'être admis, ce qui était l'Eglise visible a cessé d'exister dans ce sens , et l'Eglise invisible se trouve obligée de se manifester et de devenir visible par sa protestation. Il n'est donc rien de plus absurde que la supposition d'une Eglise invisible, (c. à d. sans manifestation) perdue pendant des siècles au milieu d'une société religieuse professant des doctrines et des dogmes erronés et célébrant des rites indignes du Christianisme. Qu'est-ce qu'elle aurait été, cette Eglise invisible dont les membres n'auraient eu de communion entre eux que par des sacrements corrompus? Qu'est-ce qu'elle aurait été, cette Eglise invisible dont les membres n'auraient eu ni la connaissance de la Vérité, ni le courage de la proclamer? S'ils l'ignoraient, où était la grâce de la Foi? S'ils la possédaient, où était le courage obligatoire de la confession? Comment ces ignorants pouvaient- ils être

J'Eglise des Apôtres? ou pourquoi ces lâches ne mouraient-ils pas plutôt que de se soumettre à professer Terreur? Telle a cependant du être l'Eglise invisible, s'il faut en croire ceux des Réformés qui veulent encore garder l'idée de l'Eglise.

Aussi les Anglicans et beaucoup de Luthériens, semblables à Mr. de Stahl, sentant probablement combien cette doctrine est insoutenable, se voient dans la nécessité d'admettre que Rome était véritablement l'Eglise jusqu'au moment où ses abus nécessitèrent une réforme ou une scission. Ceux-ci tombent dans une contradiction encore plus évidente que les autres. Ils sont obligés d'admettre ou de considérer comme justifiable tout ce qu'ils condamnent constamment et à juste titre. ïls sont obligés de consentir pendant des siècles à la doctrine de la Suprématie Papale qui ne fut jamais aussi hardiment arrogée et aussi généralement admise que sous les successeurs immédiats de Grégoire VII; à la doctrine du Purgatoire que les représentants de tout l'Occident voulurent imposer à l'Eglise aux conférences de Florence; au droit de priver les Laïques du sang de notre Sauveur; et enfin ils sont surtout obligés d'admettre l'addition au Symbole de Nicée, addition que la plupart des savants sérieux nomment pourtant une falsification en fait de dogme, et que tous avouent avoir été introduite d'une manière schismatique. C'est ainsi que placés dans une position éminemment fausse, les Anglicans et les Luthériens se trouvent forcés ou

à retomber dans le rêve de l'Eglise invisible, ou à faire des Hérésiarques des fondateurs de leurs communautés. Plus justes envers la vigoureuse intelligence et le noble caractère de Luther et envers les premiers docteurs de l'Anglicanisme, nous ne pouvons pas les considérer comme des Hérésiarques. Malheureux et égarés, nés et plongés dans un monde d'erreurs, ils firent de vains efforts pour sortir des ténèbres et pour ramener l'Hérésie Papale à la vérité primitive : mais l'homme ne peut point refaire l'Eglise des Apôtres. Il ne peut que s'y réunir. L'orgueil de l'Occident ne se décida pas à se tourner vers l'Orient, et une nouvelle forme de l'erreur et du Protestantisme vint partager en deux le royaume de l'hérésie Papale et du Protestantisme Romain.

L'Eglise et son unité organique sont des doctrines que la Réforme ne peut pas soutenir à moins de se condamner elle-même. Aussi la plupart des Protestants se sont-ils décidés à s'en passer: mais alors ils sont obligés, comme je l'ai dit, de se passer de l'Ecriture Sainte et de se perdre dans le subjectivisme le plus complet et le plus arbitraire. Le mystère de l'unité du Créateur et de la créature par le Christ aurait été, selon eux, confié à la discorde. Tel est le principe Protestant, quels que soient les subterfuges historiques ou dialectiques à l'aide desquels on cherche à lui échapper. Il se réfute de lui-même.

Les Protestants commencent à le comprendre; et c'est un pas in) portant dans leur développement intel-

si

lectuel. La conclusion inévitable à laquelle doit arriver la Réforme se manifeste à leurs yeux de plus en plus à mesure que leurs études religieuses deviennent plus profondes. Elle n'a pas pu échapper à la forte intelligence d'un savant aussi consciencieux que Mr. Bunsen. Mais le résultat négatif ne donne que l'incrédulité: pour en sortir il faut une base positive. Le dernier ouvrage de Mr. Bunsen, Dieu dans l'Histoire (Gott in der Geschichte), pose un principe aussi vrai que riche en déductions. «La Bible a existé déjà avant d'avoir été écrite.» C'est donc la Tradition. «La Bible» (c. à d. la Sainte Ecriture) «ne peut pas plus exister sans la commune» (c. à d. sans l'Eglise) «que la commune sans la Bible.» «L'Ecriture, c'est l'Ecriture de l'Eglise: l'Eglise, c'est la commune de l'Ecriture.» Ce principe dans cette forme si sévère, si précise , si Chrétienne , est tout nouveau dans le monde Protestant; et il est impossible de ne pas reconnaître qu'il est né d'une étude plus approfondie de la doctrine Ecclésiastique et des explications qu'en ont données les écrivains de l'Eglise dans notre temps. Bunsen ainsi que tous ceux qui acceptent cette base sont bien près du royaume de Dieu, et il nous est permis d'espérer que la lumière qu'ils ont acquise nouvellement est une récompense de la sincérité sérieuse et logique qu'ils ont si souvent prouvée même dans leurs erreurs. Dieu veuille que la science fidèle à elle-même, et triomphant de l'orgueil humain, finisse enfin par se soumettre à la vérité Divine qu'elle n'au-

rait pas pu découvrir, mais à laquelle elle a pu préparer les voies par la négation des fausses doctrines.1 Le principe une fois posé, la déduction est aussi facile qu'inévitable. La Bible n'est pas le livre écrit qui n'est que sa forme visible*, il est le livre pensé, le livre dans son principe intellectuel. Ce livre, c'est la pensée, la Foi intime de la commune. Il cesse d'exister malgré la subsistance de sa forme matérielle dès que la commune ou l'Eglise a cessé d'exister par la perversion de sa doctrine: car, selon le principe que St. Grégoire a posé en parlant des Prophètes, le sens du mystère écrit ne peut appartenir qu'à l'unité sociale qui porte en elle-même la révélation de ce mystère.2 L'intelligence de la doctrine suit nécessairement les mêmes lois que sa manifestation écrite qu'elle précède et à laquelle elle survit (pouvant, pour ainsi dire, toujours la renouveler si sa forme matérielle pouvait jamais se perdre). Il n'y a eu qu'une seule Pentecôte pour tous les Apôtres comme pour tous les fidèles de tous les siècles, et l'Esprit de Dieu n'est pas descendu sur la commune pour s'éloigner de nouveau , mais pour lui être toujours présent. «C'est l'Eglise toute entière qui a écrit la

1 C'est ainsi que St. Clément d'Alexandrie disait «La Philosophie a élevé les Hellènes pour le Christ, comme la loi avait élevé les Hébreux» C'est une pensée qui lui venait de son maître, luimême disciple des Apôtres.

2 C'est ainsi que l'Ancien Testament n'existe plus pour les Juifs. J'espère que les Protestants ne nieront pas cette déduction d'un principe qu'ils commencent à reconnaître.

Sainte Ecriture. » « V Ecriture n'est ni de Paul ni de Luc, mais de l'Eglise» ainsi que je l'ai dit dans mes deux brochures précédentes. L'Ecriture Sainte n'est jamais le livre d'hier, mais toujours le livre d'aujourd'hui parce que le Christ est le même hier et aujourd'hui et toujours et parce que l'Eglise n'est que l'unité de Dieu et de l'intelligence créée, de mêmeque l'Eglise terrestre n'est que l'unité des hommes fidèles opérée par l'amour mutuel en l'homme-Jésus, notre Sauveur et notre Dieu.

Aussi ceux qui ont les premiers nié de fait l'unité de l'Eglise et ont proclamé l'indépendance de l'opinion Provinciale, les fondateurs du Protestantisme, les Latins, ont perdu l'Ecriture en n'en gardant que la forme matérielle, le livre compilé. Ils ne savent plus la différence du canonique et de l'apocryphe, convertissant l'apocryphe en canonique. Par suite du même principe, mais plus développé, les Protestants nouveaux ont également perdu l'Ecriture tout en conservant le livre, mais en convertissant constamment le Canonique en Apocryphe. Le sens vivant n'existe plus ni pour les uns ni pour les autres parce que l'unité a cessé d'exister pour eux.

Le Mystère du Christ sauvant la créature est, comme je l'ai déjà dit, le mystère de l'unité et de la liberté humaine dans le Verbe incarné. La connaissance du mystère a été confiée à l'unité et à la liberté des fidèles ; car la loi du Christ est la liberté. Le sauveur a retiré à ses disciples sa présence visible; et cependant l'Eglise se réjouit. Pourquoi le Romain se ré-

jouit-il? il n'en a pas le droit; mais il garde la tradition, tout en la privant de son sens; car pour lui la Vérité est toujours extérieure à l'homme. La voix de l'oracle se fait entendre des murs du Capitole. N'aurait-il pas mieux valu entendre la Vérité de la bouche du Rédempteur lui-même? Mais il ne l'a pas voulu. Le Christ visible, c'était la Vérité imposée, et elle devait être librement acquise. Le Christ visible, c'était la Vérité extérieure; et elle devait nous être intérieure par la grâce du Fils dans la mission de l'Esprit de Dieu. Tel est le sens de la Pentecôte, La Vérité sera désormais en nous-mêmes et dans le fond de notre propre conscience. Aucune marque visible ne bornera notre liberté et ne nous condamnera en dépit de nous-mêmes.

Le Christ a retiré sa présence visible. Sera-ce un homme qui le remplacera? La Vérité nous resterait extérieure, car notre conscience serait soumise à la voix de cet homme. C'est la doctrine de l'infaillibilité Papale selon les Ultramontains. Ou cet homme nous dictera-t-il sa conviction quand elle sera appuyée par un certain nombre de nos frères? comme le supposent les Gallicans. Notre choix sera donc décidé non par les inspirations de notre conscience éclairée par l'amour qui nous unit l'un à l'autre; mais par le simple témoignage de nos yeux qui nous montreront de quel côté flotte l'étendard de Rome. Ce sera donc encore la présence d'un seul homme dans un des camps opposés qui aura le droit de violenter notre

conviction: ce sera cet homme qui sera la Vérité visible, et les Gallicans n'auront rien fait qu'ajouter quelque chose d'anti-logique à ce que les Ultramontains ont proclamé d'anti-Chrétien. Ou cet homme ne sera- 1 -il quelque chose que quand il sera d'accord avec toute l'Eglise? Mais alors ce ne serait plus qu'une phrase vide de sens, car tout fils de l'Eglise se trouvera posséder les mêmes droits : et le Romanisme se sera d'ailleurs condamné lui-même dans son origine historique , car il a voulu dès le principe ignorer l'Orient qu'il n'a pas consulté, et commettre un fratricide moral en s'attribuant le monopole de la Grâce. C'est en cela qu'il a fondé le Protestantisme, ainsi que je l'ai montré.

Je le répète: aucun signe extérieur ne mettra de bornes à la liberté de la conscience Chrétienne: c'est Dieu lui-même qui nous l'enseigne. Le Pape? il a été condamné par un concile que l'Eglise reconnaît, et a signé une profession de Foi anti - Chrétienne dans un concile que l'Eglise rejette. La majorité de l'Episcopat en concile? Nicée n'a compté que trois cents fidèles, et Rimini a rassemblé près de cinq cents hérétiques : car c'est un fait que nous ne devons pas oublier et dont l'importance est majeure. La profession de foi de Rimini, ridiculement nommée Sémi-Arienne, était le véritable triomphe de l'Arianisme. Elle renfermait la quintessence même du mensonge, car elle disait que quelque chose peut être semblable à Dieu autrement que dans le sens où nous disons que ton-

tes les intelligences lui sont semblables.1 Nous sommes libres parce que Dieu Ta voulu et parce que le Christ nous a conquis la liberté par la liberté de son sacrifice. Nous serions indignes de comprendre la Vérité si nous n'en acquérions librement l'intelligence par le travail ne tout notre être moral.

Nous serions indignes de la comprendre si nous n'avions pas la liberté: nous serions incapables de la comprendre si nous n'étions pas dans l'unité par la puissance d'une loi morale. Ce que Dieu a daigné nous révéler, ce que l'Esprit a dicté, ce que l'Eglise a dit dans le passé par la Bible ou par les Conciles ou par le sens du Rite traditionnel, nous est donné. L'intelligence de ce qui a été manifesté et la constante manifestation de cette intelligence , le travail contemporain de l'Eglise, tout cela est confié à la liberté de notre pensée : et c'est l'harmonie des pensées individuelles éclairées par la grâce de Dieu qui constitue la pensée générale de l'Eglise. Mais la pensée individuelle même n'est point seulement la réflexion de l'esprit analytique et rationalisant: elle est la manifestation de tout l'être moral. Elle ne reçoit pas son enseignement de la parole seule, mais de tout l'ensemble de la vie Ecclésiastique. Elle n'est pas un composé de raisonnements; mais un ensemble d'aspira-

1 J'ai parlé de l'Episcopat dans ma seconde brochure. Le droit de déclarer la Foi de l'Eglise revient, ajuste titre, auxEvêques mais dans le désaccord des Evêques c'est l'Eglise toute entière qui juge en dernier ressort. L'unanimité de l'Episcopat dans l'erreur ne saurait être admise, même comme hypothèse.

tions intelligentes. Son expression n'est point seulement le syllogisme dit ou pensé, mais c'est aussi la contemplation, c'est le cœur contrit, c'est l'humilité sincère , ce sont les genoux pliés dans l'ardeur de la prière, c'est l'espérance indubitable que Dieu ne refusera pas la Vérité à l'Eglise qu'il a sauvée par le sang de son Fils; c'est surtout l'amour mutuel en Jésus-Christ qui seul donne la force et la sagesse et la parole de Vie.

Mais comment éviterai -je l'erreur? Priez, pour que vous ne tombiez pas clans la tentation! Nous le savons: nul homme n'évite le péché; et nul homme (quelquïllustre qu'il soit), n'est exempt d'erreur: mais l'accord de tous est la Vérité dans le sein de l'Eglise qui est le corps de notre Seigneur par la loi d'amour qui est son principe.

Toute l'histoire Ecclésiastique est l'exposition de cette loi. Chacun donne son travail intellectuel à tous: chacun reçoit de tous le résultat du travail général. C'est ainsi que quand une erreur vient se donner pour la vérité de l'Eglise, la réfutation peut quelquefois être exprimée par un seul: la décision appartient à tous. Arius paraît: il veut faire passer sa folie individuelle pour l'expression de la foi générale. La voix la plus forte qui s'élève contre lui vient d'un homme qui est bien peu de chose dans la commune, rien qu'un Diacre. Mais cette voix est déjà un appel à la foi de tous. Elle dit: ((Chrétiens, rentrez en vousmêmes, sondez vos cœurs et vos consciences! Quelle

est la Foi que vous avez reçue des Apôtres? Quelle est la Foi que vous portez en vous-mêmes?» Le concile s'assemble etporte témoignage. L'Eglisejuge et reconnaît le concile pour être la vraie expression de la pensée de chacun des fidèles; et les siècles honorent le nom d'Athanase, à qui Dieu donna la parole de Vérité pour qu'il fût la voix de ses frères. La forme Ecclésiastique appartenait aussi bien à l'Arianisme qu'à l'Orthodoxie : ce qui lui manqua, ce fut l'Esprit qui est la vie intérieure de l'Eglise. L'histoire des hérésies subséquentes présente le même caractère. Toutes sont fausses pour le fond : aucune ne se condamne par sa forme elle-même. L'erreur Latine est la seule qui se soit imposé ce sceau de condamnation.

Le Romanisme, révolte d'une liberté orgueilleuse contre la loi morale d'unité , le Romanisme , condamné par cette loi dès son origine, se créa, pour échapper à ses propres conséquences, une unité factice au moyen de l'autorité qu'il accorda au Pape sur la conscience des adhérents. La hiérarchie, personnifiée dans un seul homme, devint tyrannique (je ne parle point ici de ses abus, mais de sa loi); les Chrétiens devinrent esclaves. Ils ne sont plus qu'agrégés au Christianisme. Dirai-je que le principe de liberté les condamne? Mais pourquoi le dirai-je? Ne sont- ils pas également condamnés par la loi d'unité? Ne sontils pas condamnés par la logique? Ne le sont-ils pas par le sentiment? La base de ce qu'ils prennent pour une vie Ecclésiastique étant purement conditionnelle,

ainsi que je l'ai montré, ils obéissent à une foi dont le siège n'est point en eux, mais hors d'eux. Aussi leurs ouvrages religieux sont -ils empreints d'un caractère tout particulier: ce caractère est celui d'un manque de foi personnel défendant la cause d'une religion générale à laquelle il se soumet. Tout homme qui connaît l'ancienne Rome sent tout ce qu'il y a de vrai dans l'expression de «la Rome Chrétienne» dont les Latinisants se servent si volontiers: mais aussi il sent toute la force de l'arrêt qu'ils prononcent contre eux- mêmes. Il en est autrement des Réformés. Leur croyance est constamment vacillante et informe par suite de l'insuffisance de leurs principes, mais au moins elle est à eux.

Les Réformés ont-ils donc raison quand ils se croient les représentants du principe de liberté? Nullement. Ce n'est pas tout que de dire que l'homme doit être libre dans sa croyance: en cela la liberté Chrétienne ne différerait encore d'aucune autre. Si les fruits de cette liberté sont la discorde intérieure des croyances, le subjectivisme avoué ou inévitable qui par soi-même est un doute ou plutôt une incré dulité, et l'absence de Foi objective, c. à d. de connaissance réelle; cette liberté n'a pas reçu la bénédiction Divine. Elle n'est pas la liberté à qui Dieu a révélé ses mystères ; elle n'est pas la liberté que le Christ nous a conquise par sa mort. Les Réformés prêchent la liberté; mais ils déshonorent la liberté des enfants de Dieu: car ils ignorent la bénédiction qui lui a été accordée, et dont les fruits sont la concorde, la Foi

et la plénitude de la vie. Ceux qui sont libres en Jésus- Christ sont uns en lui, et ceux qui ne sont pas uns sont nécessairement esclaves de Terreur et, tout en paraissant être libres selon les hommes, ils ne le sont pas selon Dieu. Nier l'unité Chrétienne, c'est calomnier la liberté Chrétienne dont elle est le produit et la manifestation.

Une unité extérieure qui rejette la liberté et n'est par conséquent pas l'unité réelle, tel est le Romanisme : Une liberté extérieure qui ne donne pas l'unité et qui n'est par conséquent pas la liberté réelle, telle est la Réforme. Or, le Mystère de l'unité du Christ et de ses élus, opérée par sa liberté humaine a été révélée dans l'Eglise à l'unité réelle et à la liberté réelle des Fidèles. La connaissance des forces qui ont opéré notre salut a nécessairement été confiée à des forces semblables. La connaissance de l'unité n'a pu être confiée à la discorde, ni la connaissance de la liberté à l'esclavage ; mais toutes les deux ont été confiées à l'Eglise dont l'Unité générale n'est que l'harmonie des libertés individuelles.

Il n'est pas rare d'entendre les Réformés nier la liberté de l'Eglise par la raison qu'elle dépend de son propre passé, de ses décisions, de ses conciles, et du sens sinon de la forme de ses Rites. Cette objection est complètement puérile, car en la poursuivant logiquement on arriverait à dire que l'Eglise ne saurait être libre parce qu'elle ne peut pas en même temps être vraie et être en désaccord avec la Sainte Ecriture et avec tout le monde des révélations divi-

nés. La liberté de l'intelligence humaine ne consiste pas à créer l'univers; mais à le comprendre par le libre emploi de ses forces intellectuelles indépendamment de toute autorité extérieure. L'Ecriture Sainte est la révélation Divine librement comprise par l'intelligence de l'Eglise: les décisions des conciles, le sens des cérémonie rituelles, en un mot toute la Tradition dogmatique, c'est encore l'expression de cette même révélation librement comprise sous d'autres formes. L'inconséquence et le désaccord seraient une preuve d'erreur, mais non pas de liberté; car ce qui est vrai aujourd'hui l'était déjà dans les siècles passés. La pensée contemporaine de l'Eglise, c. à d. l'intelligence de ses membres réunis par la loi morale de l'amour mutuel et éclairée par la grâce est la même que celle qui a écrit les Saintes Ecritures, la même que celle qui plus tard les reconnut et déclara leur Sainteté, la même qui plus tard encore en formula le sens dans les Conciles ou en symbolisa le sens dans le Rite. La pensée contemporaine de l'Eglise, comme celle des siècles passés, est la révélation continuée. Elle est l'inspiration de l'Esprit de Dieu.

Pour comprendre ce mouvement intellectuel il faut comprendre l'histoire même du dogme Ecclésiastique. Tous les mystères de la Foi ont été révélés à l'Eglise du Christ dès la fondation même de cette Eglise. Toute la science intime des choses Divines (en tant qu'elle est possible à l'humanité terrestre) lui a été donnée dès l'abord; et tous ces mystères et toute cette sci-

ence ont été exprimés par les premiers disciples du Christ: mais ils n'ont été exprimés que pour l'Eglise et ne peuvent être compris que par elle. En effet, Dieu et les choses Divines sont inexprimables : la parole humaine ne peut ni les définir ni les décrire: tout ce quelle peut faire c'est d'éveiller dans l'intelligence, c. à d. dans le monde humain, une pensée ou un ordre de pensées correspondant à la réalité du monde Divin. Même dans les choses humaines nous savons que les mots qui n'expriment pas de simples abstractions, mais des idées appartenant à la réalité vivante, soit matérielle, soit intellectuelle, ne sont intelligibles que pour l'homme qui possède les organes physiques ou les capacités spirituelles nécessaires pour les comprendre: c. à d elles ne lui sont intelligibles qu'en tant- qu'elles font partie de sa vie. L'aveugle ne comprend pas réellement les mots «lumière et couleur;» l'homme privé du sentiment de la beauté ne comprend pas les mots qui l'expriment, et l'âme abrutie par un égoïsme grossier ou sensuel entend les mots d'amour, d'admiration ou de respect sans jamais pouvoir en pénétrer le sens. A plus forte raison devons-nous comprendre que les mots qui expriment les idées du monde Divin ne peuvent être intelligibles qu'à ceux dont la vie même est en harmonie avec la réalité de ce monde : et de même que ces idées sont inabordables à toute pensée humaine dans l'isolement de sa faiblesse et de sa perversité individuelle et ne peuvent être comprises que par l'Esprit de Dieu qui

les révèle à l'unité morale de la société Chrétienne, de même les paroles qui les expriment ne présentent un sens réel qu'à ceux dont la vie fait partie de cette unité qui est l'Eglise,

La liberté intellectuelle du Fidèle n'est soumise à aucune autorité extérieure, mais la justification de cette liberté est dans son accord avec l'Eglise, et la mesure de cette justification est dans le consentement de tous les fidèles.

Tous les mystères de Dieu nous ont été révélés dès le commencement. Que veut donc dire tout le travail postérieur, travail qui continue encore de nos jours, qui continuera dans tous les âges, et que les historiens de notre siècle qualifient du nom très -impropre de «développement?» Dieu et les choses Divines n'ont point, ainsi que je l'ai dit, de noms définitifs ou descriptifs qui embrassent leur essence. La parole humaine elle-même n'est, plus ou moins, qu'un signe conventionnel dont le sens varie non seulement selon les langues, non seulement selon les époques, mais encore selon le développement de la science et de la vie intellectuelle des individus dans les choses purement humaines. Or, l'Eglise n'a pas reçu des bienheureux Apôtres un héritage de mots, mais un héritage de vie intérieure, un héritage de pensée inexprimable, et qui cependant tend toujours à s'exprimer. La parole de l'Eglise varie pour porter témoignage à l'infini de l'idée : autrement cette parole ne serait plus qu'un écho matériel , roulant d'âge en âge.

mais ne manifestant que la stérilité, l'assoupissement ou l'absence complète du travail intellectuel.

Nous le voyons dès l'abord: si le nom mytérieux et éternellement adorable de Fils de Dieu avait embrassé toute l'idée Chrétienne de Celui qui s'incarna pour notre salut, pourquoi aurait -il encore reçu le nom Divin de Verbe Eternel? ou si le nom de Verbe avait été nécessaire pour exprimer cette idée, pourquoi n'aurait-il pas été prononcé dès le commencement de la prédication Evangélique? Les savants de notre siècle crient au développement; les Allemands caractérisent môme ce développement en le nommant la doctrine du Verbe (die Logoslehre); mais tous ces mots sont vides de sens. Bien des fois en lisant les œuvres des Apôtres antérieures à celle de St. Jean on s'arrête avec un certain mécontentement involontaire de ne pas trouver le mot si caractéristique qui rayonne à la première ligne de son Evangile. «L'image du Père,» «la splendeur de sa gloire» et d'autres expressions semblables nous révèlent bien la même pensée que celle qui est renfermée dans ie mot de Verbe, mais l'indiquent avec moins de clarté. Ce mot sera-t-il donc un progrès de l'Eglise? Nullement, La plénitude de la pensée Ecclésiastique se fait déjà sentir dans les expressions de St. Paul: mais l'auditeur a changé. Le Juif, le Romain, l'artisan Grec n'auraient rien compris si St. Paul avait parlé du Verbe: ce mot n'aurait éveillé aucune idée dans leur esprit; il n'aurait été pour eux qu'un mot vide de sens. Mais

un nouvel élément personnel, une nouvelle vie historique sont venus se rattacher à l'Eglise du Christ: ce sont les élèves de la philosophie Grecque. L'expression plus concise et plus claire, qui jusqu'alors aurait été incomprise, est devenue possible, et St. Jean nous la fait entendre, et l'Eglise la répète avec joie au jour de sa plus triomphante solennité. Est-ce à dire que l'Eglise ait trouvé un mot pour exprimer sa pensée? Quoi? Le Verbe, la parole, ce son fugitif dans l'air, ou ce signe muet écrit ou gravé, ce quelque chose de variable et de conventionnel, ce quelque chose qui n'a rien à soi , qui n'a aucune vie propre ou personnelle, ce serait une expression qui embrasserait, qui définirait l'essence de Dieu notre Sauveur, de Celui qui est la vie et la Vérité absolue? Une pareille supposition est inadmissible. Non: l'Eglise se réjouit, non d'avoir exprimé sa pensée, mais d'avoir clairement indiqué à ses enfants une pensée qu'aucune langue humaine ne saurait exprimer. Nos paroles, si j'ose parler ainsi, ne sont pas la lumière du Christ : elles ne sont que son ombre sur la terre. Heureux ceux qui, contemplant cette ombre dans les champs de la Judée, peuvent deviner la céleste lumière duThabor. Cette lumière luit constamment pour l'Eglise; mais elle ne se révèle qu'à travers les ombres de la matière : car notre langage est tout matériel, non seulement dans sa forme, mais encore dans presque toutes ses origines, quoiqu'il ne le soit pas par son principe. Si l'Apôtre s'élait adressé à d'autres auditeurs, sil avait trouvé chez

eux une éducation intellectuelle différente, ses expressions auraient pu être autres. En face de systèmes philosophiques semblables à ceux de l'Allemagne contemporaine peut-être aurait -il employé le mot d'Objet pour rendre la pensée qu'il exprime par le mot de Verbe, et cette forme, quoique moins parfaite, aurait encore été complètement légitime. Je ne prétends nullement comparer ces deux expressions : je sais très-bien que le mot Verbe fait ressortir bien plus vivement le rapport de génération qui existe entre la pensée et sa manifestation: mais je sais aussi que le mot «Objet» aurait rendu l'idée de la pensée manifestée et reconnue par elle-même, et aurait par conséquent atteint le but que se propose l'Eglise dïndiquer les choses Divines par une induction tirée, soit du monde visible, soit des opérations de l'intelligence humaine. C'est ainsi que le plus maguifique exemple de ce travail intellectuel qui. par la grâce de Dieu, ne s'est jamais arrêté dans l'Eglise, nous est donné par celui que l'on pourrait nommer par excellence l'Apôtre de l'Eglise. l'Apôtre ad intrà* de même que les deux autres grandes lumières du monde Chrétien ont été nommées, l'une, l'Apôtre des Juifs et l'autre, l'Apôtres des Gentils, c. ad. Apôtre ad extra. St. Jean a véritablement été F Apôtre confirmateur; et la mission même qui lui fut donnée du haut de la croix, ainsi que les paroles qui lui furent adressées après la résurrection, paraissent avoir eu un sens symbolique outre leur sens direct.1

1 II n'est-peut être pas hors de propos de faire observer que

Notre Seigneur dit: «Je remonte vers mon Père qui est votre Père, et vers mon Dieu qui est votre Dieu.» St. Thomas, inspiré par l'esprit de Vérité, lui dit: «Mon Seigneur et mon Dieu. » Tout le mystère de l'incarnation nous est clairement révélé dès ce moment; et cependant des siècles se sont passés avant que l'Eglise, rejetant toutes les formules erronées proposées par le Nestorianisme et l'Eutychianisme, n'eût renfermé sa Foi dans une formule stricte et concise.

Les bienheureux Apôtres nous apprennent que l'Esprit, qui est Dieu, procède du Père et connaît tous ses mystères. Ces paroles renferment toute la Vérité : mais un siècle et demi plus tard Irénée, élève (par Poiycarpe) de l'Apôtre bien-aimé dit plus clairement encore: «l'Esprit couronne la Divinité en imposant au Père le nom de Père et au Fils le nom de Fils.» L'Eglise a manifesté par la bouche d'Irénée la connaissance profonde des secrets de Dieu qui lui a été donnée par le Christ.1

dans une autre occasion St. Pierre se jette à la nage pour se hâter de rejoindre son maître ressuscité: mais c'est Jean qui le reconnaît et dit: «c'est le Seigneur.» La clarté de la connaissance est un don qui paraît lui avoir été accordé spécialement.

1 Le texte d'Irénée dit: «nommant le Père, Père, et le Fils, Fils.» Cette forme d'expression si hardie et si autoritative montre clairement son origine. Elle vient évidemment par une tradition directe de celui que l'Eglise a nommé le Théologien par excellence. Il est plaisant que dans notre siècle les savants Allemands s'imaginent avoir fait une découverte quand ils ne font que répéter dans d'autres termes ce que le Saint élève de Polycarpe avait si clairement indiqué. — Beaucoup de Théologiens ont

Le même mouvement se fait sentir dans l'expression de tous les Dogmes. Les mots de Génération Eternelle, de Procession Eternelle, de Trinité, de personnes &c. n'apparaissent et ne deviennent d'un usage général que peu à peu; mais tout ce mouvement reste renfermé dans la terminologie et ne peut nullement être considéré comme un développement de la Doctrine: celle-ci au contraire reste invariable à toujours. Généralement parlant, ce sont les Hérésies ou les fausses définitions qui ont donné aux fils de l'Eglise l'occasion d'énoncer la Vérité dans des formules plus sévères et plus définies : mais le mouvement, pour ainsi dire scientifique, de la terminologie Ecclésiastique n'a réellement pas besoin de ces erreurs pour se manifester: il découle tout naturellement du besoin de montrer que la doctrine Chrétienne n'est pas un assemblage de mots appris par cœur et retenus par la mémoire; mais qu'elle est une expression approximative d'une vérité Divine constamment contemplée et comprise par le sens intime des enfants de l'Eglise. Cette vérité reste la même dans tous les siècles; la connaissance de cette Vérité ne

cherché des indications de la doctrine Chrétienne dans le commencement de la Génèse. Si cette opinion n'est pas dénuée de fondement, ce n'est certainement pas dans la forme plurielle d'Elohim qu'il faut en chercher les preuves : mais il n'est pas déraisonnable de les trouver dans la triplicité de l'idée exprimée par les mots: «Dieu», «dit et créa» «vit que c'était bien.» C'est la Pensée qui est, la Pensée qui se manifeste, la Pensée qui se reconnaît.

varie pas; mais l'expression de cette vérité, expression toujours insuffisante, varie nécessairement selon le développement du langage analytique et selon le caractère des habitudes intellectuelles de chaque époque. Les individus apportent librement au travail commun la contribution de leurs efforts plus ou moins heureux: l'Eglise l'accepte ou la rejette sans toutefois condamner les individus, même quand ils sont dans l'erreur, pourvu que leurs efforts soient consciencieux et que leur contribution soit humblement offerte, mais ne prétende pas s'imposer à leurs frères d'une manière dictatoriale. C'est ainsi que l'illustre Grégoire de Nysse a pu (selon Barsonophius) donner l'explication la plus erronée des raisons qui justifient la misère de l'homme sur la terre; c'est ainsi que le saint Evêque d'Hippone, en voulant développer le mystère de la nature de Dieu dans la Trinité de ses Hypostases, a pu écrire des choses qui appellent un sourire involontaire sur les lèvres d'un lecteur intelligent; mais jamais l'Eglise n'a pensé à condamner Grégoire pour son erreur ou Augustin pour la puérilité de ses définitions. Ils ont tous les deux contribué à l'édification de l'Eglise; et si l'imperfection de leur nature les a laissés mêler du chaume et des copeaux aux matériaux plus solides qu'ils offraient, le feu de la Grâce qui est dans l'Eglise a purifié l'offrande , et les matériaux utiles ont seuls été placés dans la muraille. Il en sera de même dans tous les cas semblables: car les essais plus ou moins heureux d'analyse ou de

définition approximative ne peuvent pas pins manquer dans l'avenir qu'ils n'ont manqué dans le passé. C'est ainsi que quand la terminologie Ecclésiastique admet deux mots qui ne se correspondent que très -imparfaitement (de Personne et dHypostase) pour indiquer les rapports intérieurs de l'Etre Divin , celui qui chercherait à les définir d'une manière plus stricte en disant que ces deux noms sont donnés aux trois phases éternelles de la Pensée Divine, n'encourrait certainement aucun blâme.1 Mais toutes ces expressions

1 Les savants de l'Allemagne ont déjà énoncé cette définition (que St. Irénée avait indiquée, comme je l'ai dit plus haut): mais dans leurs écrits elle porte généralement un caractère d'erreur, et fait supposer un développement successif, semblable à celui de la pensée humaine, ce qui serait complètement faux. Certes, l'homme et la créature intelligente en général sont une image de Dieu, mais non pas dans un sens absolu. Les phases de l'être fini (quelque nom qu'on leur donne) sont toutes aussi imparfaites que l'être fini lui-même. Ellesnesont, pour ainsi dire, qu'une tendance. Chaque moment logique de la pensée incomplèt est encore plus incomplet qu'elle-même. Jamais la pensée première ne peut passer toute entière dans sa phase d'objectivité : jamais la pensée objectivée ne passe toute entière dans la phase de connaissance définie. Il en est tout autrement de l'Etre Divin. Il est la perfection de l'Etre, et par conséquent toutes les lois de la pensée sont en lui dans leur perfection absolue. Tout ce qui est dans la pensée première est nécessairement dès l'éternité dans son Verbe: tout ce qui est dans le Verbe est nécessairement dès l'éternité dans la connaissance définie. L'Etre est donc tout entier dans chacune des ses phases, sans perdre le caractère de la phase elle-même et de son rapport aux autres. Cette plénitude de l'Etre a été indiquée par les mots de «Personne ou d'Hypostase.» Je dis indiquée; car la langue humaine ne saurait définir ou décrire le Mystère de la Divinité.

ou toute autre expression ne peuvent qu'indiquer l'idée sans la définir. Prendre le mouvement analytique qui se montre dans la terminologie pour un développement de l'Eglise, serait déjà du rationalisme tout pur. Ce travail analytique est inévitable; il est bon, il est saint parce qu'il prouve que la foi des Chrétiens n'est pas un simple écho des formules anciennes : mais il ne fait qu'indiquer le trésor de pensée profonde et inexprimable que l'Eglise porte toujours en son sein. Cette pensée ne gît pas dans l'intellecte seul: elle gît dans la plénitude de l'être intelligent et moral. L'homme réfléchit, et cherche à exprimer sa réflexion par la parole. L'Eglise juge cette parole et l'approuve, quand elle est vraie, ou la condamne, soit quand elle est erronée et jette l'intelli-

Je n'ai point voulu aborder la question du Filioque. Il me suffit d'avoir montré que l'acte même de l'altération du Symbole était un crime et un fratricide moral, et constituait l'Hérésie contre la Foi de l'Eglise en son unité: mais on peut facilement voir combien est absurde la prétention des Pseudo-philosophes duRomanisme quand ils attribuent à l'unité de substance ce qui appartient au caractère de la phase ou du moment logique. Autant vaudrait, ainsi que je l'ai dit, attribuer la génération éternelle du Verbe à l'Esprit Saint, vu l'unité de substance. Le rapport des deux Hypostases a été clairement révélé dans les paroles Divines «il reçoit de moi» et clairement compris par le grand Damascène quand il a dit: «l'Esprit est l'image (c. à d. la réflexion) du Fils.» Le principe, autrement la procession, de la connaissance est dans la puissance de la pensée première du Père et du Père seul, quoique l'objet de la connaissance ou la Pensée manifestée soit le Fils. L'exemple des Latins nous montrerait, si la chose pouvait être douteuse, que dans l'Eglise la lumière de la connaissance ne peut pas naître du péché.

gence des Fidèles sur de fausses routes, soit quand elle est orgueilleuse et prétend embrasser des vérités qu'elle ne peut qu'indiquer. C'est ainsi que l'homme, toujours aveugle et Protestant à cause de son imperfection morale, se trouve toujours en présence de l'Eglise qui est voyante et Catholique parce quelle est sainte par le don de l'Esprit Saint et par la grâce de l'amour mutuel en Jésus-Christ. La liberté de l'intelligence individuelle n'est donc point asservie: mais son œuvre subit la révision cle l'Eglise qui décide; et cette décision découle, non d'une argumentation logique, mais d'un sens intime qui vient de Dieu et qui (ainsi que l'histoire le témoigne) n'est pas plus refusé aux ignorants qu'aux savants, pas plus aux gardiens des troupeaux qu'aux pasteurs des âmes.

J'ai déjà montré que toute l'histoire de l'Eglise était celle de la liberté humaine éclairée par la Grâce et portant témoignage à la Vérité Divine. Or, dans cette œuvre de liberté il faut distinguer deux formes d'une seule et même puissance. Dans l'Eglise toute entière c'est la liberté complète en Jésus -Christ qui se sait toujours infaillible dans le présent comme dans le passé, et qui est toujours sûre d'elle-même et des dons de l'Esprit de Dieu. Dans l'individu c'est l'humble liberté du Chrétien qui, fort de la conviction que l'erreur est impossible à l'Eglise, apporte sa contribution à l'œuvre générale, se croit toujours au-dessous de ses frères, leur soumet sa propre opinion, et ne demande à Dieu que le bonheur d'être l'organe de la

Foi commune. Telle est la liberté à laquelle la bénédiction Divine ne manque jamais.

Dans le Protestantisme la liberté pour la commune, c'est la liberté d'une vacillation constante toujours prête à révoquer les arrêts qu'elle a portés dans le passé , et qui n'est jamais sûre des décisions qu'elle prononce dans le présent. Pour l'individu, qui ne croit pas plus à la commune que la commune ne se croit à elle-même, la liberté, c'est, ou la liberté du doute, si l'homme se rend justice et voit sa propre faiblesse, ou la liberté d'une foi absurde en soi-même, si riiomme s'est fait une idole de son orgueil. C'est la liberté moins la bénédiction Divine: c'est la liberté dans le sens politique, mais non pas dans le sens Chrétien.

L'Unité intérieure et vraie , produit et manifestation de la liberté, l'Unité basée non sur une science rationaliste ni sur une convention arbitraire , mais sur la loi morale de l'amour mutuel et de la prière, l'Unité, où, nonobstant la gradation hiérarchique des fonctions sacramentelles, nul n'est asservi, mais tous sont également appelés à être participants et coopérateurs de l'œuvre commune, enfin l'Unité par la grâce de Dieu et non par une institution humaine, telle est l'unité de l'Eglise.

Dans le Romanisme, bien compris, l'unité pour les Chrétiens est uniquement l'unité de l'obéissance à un pouvoir central; c'est leur asservissement à une doctrine à laquelle ils ne coopèrent pas et qui leur reste

constamment extérieure (car elle réside uniquement clans un seul chef Hiérarchique); c'est enfin une indifférence légale à la Foi qui se résume toute entière dans la soumission à la foi d'un autre. C'est évidemment l'unité dans le sens conventionnel et non pas dans le sens Chrétien.

La Liberté et l'Unité, telles sont les deux forces auxquelles a été dignement confié le Mystère de la liberté humaine dans le Christ sauvant et justifiant la créature par son union parfaite avec elle. Le résultat de ces forces par la grâce du Seigneur est non la croyance, ni la connaissance analytique , mais la perfection intérieure et la vision Divine : c'est la Foi qui par son caractère comme par son principe est inattaquable à l'incrédulité. Le doute Protestant qui cherche la Foi qu'il ne peut jamais trouver, le conventionalisme Romain qui rend l'homme extérieur à la croyance à laquelle il se soumet, sont nécessairement incapables de garder la foi qui leur manque et de résister à l'incrédulité complète qui les envahit. Je dis plus: ils sont l'incrédulité même en principe et en germe.

L'argent ne manquait pas au Sanhédrin Juif pour payer des espions qui lui auraient fait connaître les mouvements du Christ de jour et de nuit: les passions populaires ne manquaient pas à la haine du Sanhédrin contre Jésus de Nazareth, et cependant le Sauveur et ses Disciples passaient impunément au milieu de leurs ennemis, prêchant la Foi, bénissant les hom-

mes et guérissant leurs infirmités malgré la rage et les grincements de dents du prêtre et du savant. Il fallut un traître parmi les disciples eux-mêmes pour donner pouvoir aux forces du monde contre le Christ et son Eglise naissante. Cet événement a un sens symbolique. 11 se répète sous d'autres formes dans toute l'histoire de l'Eglise. Les forces du monde n'ont de pouvoir contre elle que quand la trahison vient à naître dans son sein. Seulement cette trahison n'apparaît pas sous la forme d'un homme, mais sous celle de quelque doctrine viciée qui livre toutes les autres à la merci de l'incrédulité.

L'Occident a rejeté la doctrine fondamentale de l'amour mutuel qui seule constitue la vie de l'Eglise. Par suite de cette erreur le principe même du Christianisme se trouve mis en jugement, comme le fut jadis l'homme-Dieu dont il découle. Le grand-prêtre Juif veut encore l'asservir à la loi extérieure : le sceptique, élève de la Grèce, lui demande encore ce que c'est que la Vérité sans pouvoir comprendre sa réponse, et tous les deux le remettent sans défense aux mains de l'incrédulité qui prépare la croix et le supplice.

Dans l'Orient au contraire, fidèle à toute la doctrine Apostolique, embrassant dans une communion intime tous les croyants du temps présent et les élus des siècles passés , étendant le bienfait de ses prières aux générations futures qui viendront à leur tour prier pour leurs prédécesseurs ; l'Eglise appelle dans son

sein toutes les nations et attend avec espérance la venue de son Sauveur Elle voit d'un œil tranquille le flot des âges, l'orage des agitations historiques et les courants des passions et des pensées humaines rouler et tourbillonner autour du rocher sur lequel elle s'appuie et qu'elle sait inébranlable. Ce rocher, c'est le Christ.

La paix régnait encore en Europe quand pour la première fois je pris la plume dans l'intention de faire connaître à mes frères d'Occident la différence de principes qui sépare l'Eglise des communions nées du Schisme Romain. La guerre entre ma patrie et les trois plus grandes puissances de l'Europe sévissait dans toute sa fureur quand je m'adressai de nouveau à mes lecteurs pour continuer l'exposition commencée. La paix avec toutes ses bénédictions visibles et toutes ses discordes cachées règne de nouveau en Europe au moment où je termine mon ouvrage. Les agitations historiques se sont calmées au moins pour quelque temps; la lutte qui a été si sanglante a passé; le travail de la pensée poursuit son cours pacifique que rien ne peut arrêter. L'assoupissement momentané et la fatigue des passions politiques rendront- ils les hommes plus capables d'écouter la voix de la Vé-

rité et de s'occuper des plus graves, des seuls véritables intérêts qu'ils aient sur la terre?

L'œuvre que j'avais entreprise et que je considérais comme un devoir envers Dieu et envers vous, lecteurs et frères, m'a été bien pénible. Ce n'était ni l'emploi d'une langue étrangère ni la tâche de montrer la supériorité des principes de l'Eglise sur ceux du Schisme qui pouvaient m'offrir des difficultés. Je ne tenais pas à briller par l'éloquence, et la simple énonciation de la doctrine Ecclésiastique suffisait pour prouver aux hommes de bonne foi sa conséquence sévère et sa magnifique harmonie. Ce qui m'était pénible, c'était la nécessité de parler du Sauveur et de sa perfection ineffable, de la Foi et de ses Mystères comme d'un sujet de controverse scientifique. Dieu m'est témoin que ce n'est pas ainsi que j'aurais voulu vous en parler : mais c'était inévitable.

D'un côté je voyais la profonde ignorance où vous étiez du caractère et des Dogmes de l'Eglise, de l'autre je voyais avec douleur vos luttes infructueuses pour arriver à la vérité et les contradictions manifestes de vos croyances qui vous livrent sans défense aux envahissements d'une incrédulité que votre cœur repousse et que votre raison est souvent obligée d'accepter. Je devais vous montrer le principe même de votre faiblesse renfermé dans le point de départ de toute votre histoire religieuse: je devais vous faire voir que le triomphe du rationalisme sceptique n'était qu'une suite inévitable du rationalisme conventionnel,

seule base des croyances qui pendant des siècles ont usurpé le nom de Foi dans l'Occident. Je devais aussi exposer la doctrine de FEglise pour prouver que par sa conéquence parfaite elle était aussi inattaquable au rationalisme qu'elle lui est supérieure par son principe. Toutes ces choses sont encore dans le domaine du raisonnement, mais ne peuvent pas être évitées par la Foi dans une controverse religieuse. En effet, toute vérité vivante, et à plus forte raison toute vérité Divine dépasse les bornes de la raison logique qui ne constitue qu'une partie de l'entendement humain; mais aucune vérité, ni humaine, ni Divine, ne peut être contraire à la raison logique, c'est à dire, renfermer une contradiction réelle. Le Christ aussi n'est pas «oui et non».

La Foi qui rejette sa base morale passe sur le terrain du rationalisme, se livre à lui et doit périr sous ses coups aujourd'hui ou demain: car elle a commencé par renier son propre principe. Telle est l'histoire religieuse de l'Occident commencée par le Protestantisme Romain et continuée par le Protestantisme Germanique.

Ma tâche est terminée.

Dieu, dans le temps qu'il a fixé, ramènera au sein de l'Eglise les nations de l'Europe. Il choisira pour cette sainte mission des hommes meilleurs et plus remplis d'amour que moi: mais peut-être l'œuvre logique que j'ai terminée ne sera -t- elle pas inutile comme œuvre préparatoire. Pardonnez-moi, lecteurs

et frères, si elle a été aride et parfois rude. La main d'homme qui jette la graine féconde est précédée par le soc de fer qui déchire la terre, coupe les folles herbes, et ouvre le sillon.

Mais peut-être y a - 1 - il des âmes d'élection dans lesquelles le germe de Vie, déposé par la Sainte Ecriture, par la lecture des Pères, par la réflexion, et surtout par la Grâce de Dieu, dort recouvert par une couche d'erreurs héréditaires, et comme la graine qu'une croûte de terre stérile empêche de pousser, ces âmes n'attendent peut-être que le passage de la charrue pour donner des fruits agréables à Dieu. S'il en est de telles parmi vous, lecteurs et frères, je les prie au nom de l'amour que l'homme doit à la Vérité, à ses frères et à son Sauveur de ne point s'arrêter au caractère particulier que mes défauts personnels ont pu imposer à mon ouvrage; mais de peser avec une attention sérieuse les choses que j'ai dites. Si j'ai fait naître des doutes dans quelqu'un d'entre vous, qu'il les approfondisse; si j'ai fait germer une conviction, qu'il la cultive! S'il pense que l'Occident au 9me siècle n'a pas eu le droit de se poser en juge suprême du Symbole et de commettre, ainsi que je l'ai dit, un fratricide moral en déclarant ses frères d'Orient déchus de l'héritage que l'Esprit de Dieu avait confié à toute l'Eglise, qu'il rejette l'héritage du crime et vienne rejoindre les frères innocents que ses ancêtres avaient repoussés. C'est un devoir évident dont rien ne peut le délier.

Trois grandes voix se font entendre en Europe. «Obéissez, et croyez à mes décrets!» dit la voix de Rome.

«Soyez libres, et tâchez de vous faire une croyance!» dit la voix du Protestantisme.

Et la voix de l'Eglise dit à ses enfans : «Aimonsnous les uns les autres pour pouvoir d'un accord unanime confesser le Père, le Fils et le Saint Esprit.»

Imprimerie de F. A. Brockhaus à Leipzig.

...... — £jg

Page 1