LE SANCY
Le Sancy (fig. 138) est un magnifique diamant, d’une eau très pure, taillé en
forme d’amande, chargé de facettes et portant deux tables peu étendues : son poids est de 53 carats 12/16 L
De tous les diamants célèbres, le Sancy est certainement celui dont l’histoire a donné lieu au plus grand nombre de versions différentes, dont la véritable est quelquefois bien difficile à discerner.
Les uns le font venir du Portugal et supposent qu’il est passé de là entre les mains de Nicolas Harlay de Sancy ; d’autres, s’appuyant sur un passage de Berquen, qu’ils interprètent mal du reste, disent que ce même personnage l’a rapporté de « son ambassade du Levant ».
1. Pour donner une idée des erreurs qui peuvent avoir cours en ce qui concerne notre sujet, je me bornerai à faire remarquer que l'Inventaire de 1791 donne pour le poids du Sancy 33 carats l‘2/lG, et que Berquen, dans la première édition de son livre Les Merveilles des Indes (1661), lui attribue celui de cent carats.
La première erreur s’explique par ce fait que le Sancy n’a pas été pesé par les commissaires de l’Assemblée nationale chargés de faire l’inventaire, et qu’ils s’en sont référés à l’inventaire de 1774 où le chiffre pouvait être mal fait.
Quant à la seconde, elle a été corrigée par Berquen lui-méme dans la seconde édition de son ouvrage qui date de 1669.
Je crois l’une et l’autre de ces hypothèses fausses et je vais essayer de le démontrer.
11 y a eu, à mon avis, confusion perpétuelle, par suite d’une certaine similitude dans leur histoire, entre deux diamants possédés par deux membres différents de la famille de Sancy et passés tous deux en Angleterre pour revenir de là en France.
J’appellerai Sancy celui dont je viens de donner ci-dessus le signalement, et que la génération actuelle a pu voir à l’Exposition de 1867.
Ce diamant n’a pu, comme on l’a dit et comme Barbot le répète, appartenir à Charles le Téméraire, qui l’aurait perdu à la bataille de Granson, en 1476, d’où il aurait été porté à Lucerne par un des Suisses ayant pris part au combat, et serait arrivé plus tard entre les mains du roi de Portugal.
Si cette histoire peut s’appliquer à un diamant, ce n’est point au Sancy. La meilleure preuve que Charles le Téméraire ne l’a pas eu entre les mains, est, comme pour le Florentin dont il a été question plus haut, le passage de R. de Berquen déjà cité relatif aux trois diamants taillés par son aïeul. Le Sancy ne pouvait être évidemment celui de Sixte IV ni celui de Louis XI : ce n’était pas non plus le troisième, que Charles garda pour lui, car la taille à petites facettes était absolument inconnue à cette époque et d’ailleurs le Sancy était trop gros pour que Charles pût le porter au doigt.
Il faut chercher l’histoire véritable du Sancy dans ce passage du même auteur : « La Royne d’Angleterre d’à présent a celuy que deffunct JP de Sancy apporta de son ambassade du Levant, qui est enferme d’amande, taillé à facettes des deux costez, parfaitement blanc et net, et qui pèse cinquante-quatre carats valant trois gros de poids de marc. »
La plupart des auteurs qui ont adopté cette version, ne songeant qu’à Nicolas Harlay de Sancy, colonel-général des Suisses, ancien ambassadeur de France, etc., qui d’ailleurs était un personnage considérable et un grand amateur de diamants, inventent ici, pour les besoins de leur cause, une prétendue ambassade à Constantinople.
En réalité, il n’y a eu qu’un Sancy ambassadeur dans le Levant, de 1611 à 1620, c’est Achille de Harlay de Sancy, fils du précédent, celui qui se rendit si célèbre par ses folies de tout genre commises à Constantinople. Ce dut être lui qui rapporta le diamant en France, et la qualification de « deffunct » que lui applique Berquen, montre bien qu’il parle de quelqu’un mort assez récemment (1646), et non de Nicolas, mort en 1629, c’est-à-dire depuis plus de trente ans au moment où il écrivait.
On ignore absolument comment ce diamant passa le détroit : il est probable que l’achat d’un premier diamant, et peut-être même de plusieurs, fait par la Couronne anglaise à Nicolas de Sancy à la fin du seizième siècle, et dont je parlerai tout à l’heure, donna au possesseur de celui-là, soit Achille de Sancy lui-même, après son entrée dans les ordres, soit tout autre, l’idée de lui offrir un nouveau joyau, assurément plus beau à tous égards que les précédents ; cette offre dut être acceptée, et c’est ainsi que le Sancy parvint en Angleterre, d’où il fut rapporté par Jacques II ; ce dernier, pressé d’argent dans son exil, k vendit à Louis XIV vers 1695 pour 625 000 francs.
LE DIAMANT
Voici maintenant toute une autre histoire, empruntée à des documents authentiques dont on doit la découverte ou tout au moins la publication en partie à M. Streeter, en partie à M. Bapst, mais qui, à mon avis, ne peut absolument pas se rapporter au Sancy. Cette histoire concerne probablement un diamant qui devait peser une trentaine de carats, et qui paraît avoir appartenu tout d’abord à Don Antonio, prieur de Grato, prétendant à la couronne de Portugal : d’où l’avait tiré ce dernier? C’est ce qu’il est impossible de savoir. Peut-être est-ce l’ancien diamant de Charles le Téméraire retaillé à une époque inconnue : mais quelle que fût son origine, il paraît à peu près certain que, obéré par ses tentatives infructueuses pour remonter sur le trône, il mit son diamant en gage entre les mains de Nicolas de Sancy pour 40 000 livres tournois et finit par le lui vendre 100 000 livres.
Sancy eut bientôt occasion de Putiliser, car il le donna presque immédiatement en gage aux Suisses dont il levait un corps pour le compte de Henri 111 : on prétend même à cette occasion que le messager chargé de le leur porter fut assassiné en route par des voleurs et dépouillé par eux, mais que Sancy, sûr de sa fidélité, lui fit ouvrir le ventre et le retrouva dans son corps.
Quelques années après, Sancy, nommé à deux reprises différentes, en 1592 et 1596, ambassadeur extraordinaire pour les négociations du traité de Greenwich, y vendit son diamant à Élisabeth d'Angleterre ; le fait, rapporté à tort au véritable Sancy, est positivement affirmé par Streeter, qui a découvert un diamant vendu par Nicolas de Sancy dans l’inventaire des joyaux de la tour de Londres, en date du 22 mars 1605.
11 resta un assez grand nombre d’années dans le trésor de la Couronne, Charles b'’ l’eut en sa possession lorsqu’il monta sur le trône, et au moment de la révolution de 1649, Henriette de France, sa femme, l’emporta avec elle lorsqu’elle se réfugia à la cour de Louis XIV.
H résulte en effet d’une lettre écrite par elle en exil qu’elle fit cadeau à Édouard Somerset, comte de Worcesler, en dédommagement des sacrifices faits par lui pour la maison de Stuart, d’un collier contenant le Sancy, ou du moins un Sancy, et le Miroir de Portugal.
Le comte de Worcester refusa probablement ce présent, car le 6 septembre 1655, la même princesse, fort à court d'argent, donnait les deux diamants en gage au duc d’Épernon, qui lui avait prêté 460 000 livres. (G. Bapst.)
Le 30 mai 1657, Mazarin désintéressait le duc d’Épernon et en prenait possession, avec le consentement de la reine d’Angleterre, par acte passé en présence de Hervart et de Colbert, devant Debeaufort et Lefoin, notaires à Paris. Lorsqu’il mourut, en 1661, il fit un long testament, dressé par les mêmes, dans lequel il laissait au roi Louis XIV dix-huit diamants de premier ordre, sous la condition qu’ils seraient appelés Mazarins. L’ancien diamant de Sancy était le premier d’entre eux, et il fut probablement confondu plus tard avec ses homonymes, car on ne paraît pas l’avoir depuis lors distingué des autres.
Est-il possible que cette histoire, fort intéressante du reste, racontée par' M. G. Bapst, se rapporte au diamant que l’on est aujourd’hui convenu d’appeler leSancÿ? Je ne le pense pas : je ne crois pas admissible qu'en 1661, c’est-à-dire cette même année, un important joaillier comme Berquen, dans un livre dédié
à Mademoiselle, ait pu commettre une erreur aussi grossière que celle d’attribuer à la reine d’Angleterre la possession d’un diamant déjà en France depuis longues années, et qu’il la reproduise dans la seconde édition de son ouvrage, en 1669, lorsque le prétendu Sancy aurait été légué solennellement au roi par Mazarin depuis huit ans.
Il faut même remarquer que son affirmation a d’autant plus de valeur que le passage où il est parlé du Sancy est révisé dans cette seconde édition ; Berquen y corrige en effet l’erreur qu’il avait faite dans la première en attribuant au Sancy un poids de cent carats, et cette correction donne encore plus de valeur à l’affirmation qu’il a laissé subsister.
Mais revenons au vrai Sancy. Entré dans le trésor de la couronne en 1695, comme nous l’avons vu, il est employé de diverses façons jusqu’à la Révolution : c’est ainsi qu’au sacre de Louis XV, la couronne royale était surmontée d’une fleur de lis dont la pointe centrale était le Sancy.
Porté sur l’inventaire de 1791 pour la somme d’un million, il est volé en 1792 avec les autres diamants de la couronne, mais n’est pas retrouvé comme le Régent et les autres pierres principales de la collection ; il disparaît alors pendant une dizaine d’années, mais on le voit reparaître entre les mains de Charles lY d’Espagne qui le laisse dans les coffres delà couronne lorsque Joseph Bonaparte en prend possession.
En effet. Napoléon I", en 1809, indiquait à son frère la vente du Sancy comme moyen facile de se procurer de l’argent (G. Bapst). Ce dernier conseil fut probablement suivi, car le Sancy disparut de nouveau, et ne reparut qu’en 1828, époque à laquelle il fut acheté par la princesse Demidoff, dans la famille de laquelle il resta jusqu’en févi’ier 1865.
11 fut revendu à ce moment-là 20 000 livres sterling à MM. Garrards pour le compte de sir Jamsetjee Jeejeebhoy, de Bombay, qui le fit offrir en 1867, au moment de l’Exposition universelle, sur le marché de Paris, par les fils Oulman ; mais comme il en demandait un million, il ne parvint pas à le vendre.
Le maharajah de Gutliala portait, dit-on, ce diamant en pendeloque lors du voyage du prince de Galles aux Indes, il y a quelques années.