‹ Encyclopédie chimique.Tome III.- Métaux. 9e cahierChapitre 73 sur 135 · M. H. MOISSAN · texte numérisé non relu

M. H. MOISSAN

Doclcur ès sciences, Professeur agrégé ii l’École de pharmacie de Paris.

Chrome. — Cr

Équivalent = 26,25. Poids atomique = 62,5o.

HISTORIQUE

En 1797, Vauquelin, professeur à l’École des Mines, et plus tard à TÉcole de pharmacie de Paris, découvrit, en faisant l’analyse du plomb rouge de .Sibérie, un nouveau corps simple métallique. Il lui donna le nom de clirome, de X.po[ta couleur.

Depuis la découverte de Vauquelin les recherches sur le chrome se sont succédé avec rapidité, et l’industrie js’en est aussitôt emparé. Elle les a faites siennes. Et nous devons insister sur ce point que Vauquelin comprit de suite l’importance de ces études, les applications qu’elles pouvaient fournir. Le nom même donné au nouvel élément qu’il venait de découvrir, l’indique suffisamment.

Il n’est peut-être pas do métal qui ait fourni autant de composés aux arts clûmiques.

Avons-nous besoin de rappeler le rôle qu’a joué l’acide chromique dans les études de chimie moderne. Fournir à la synthèse un oxydant énergique, pouvant être mis en liberté lentement par double décomposition constante, n’était-ce pas aider à la découverte de tous ces composés riches en oxygène si nombreux aujourd’hui.

L’importance do l’acide chromique comme oxydant était telle que la grande industrie l’a maintes fois employé. Au début de la fabrication de l’alizarine et pen-

ENCYCLOP. cinu. 12

dant plusieurs années, c’est par l’acide chromique que l'on oxydait i’anthracène qui devait fournir l’alizarine de synthèse.

Dès la découverte de Vauquelin, les chromâtes insolubles furent employés dans la peinture. Le sesquioxyde de chrome devint une couleur verte inaltérable et inoffensive.

Les arts céramiques utilisèrent rapidement la richesse de coloration que leur présentaient les nouveaux composés du chrome. Le .sesquioxyde vint fournir du vert et le stannate de chrome une belle teinte rouge. Ces deux couleurs résistaient au grand feu.

Une nouvelle industrie, qui tend à se développer de plus en plus de nos jours, utilise des quantités toujours croissantes de chromâtes alcalins.

Si l’on place de la laine blanche dans une solution d’un sel de sesquioxyde de chrome, il est facile, dans certaines conditions, de fixer sur la fibre tout le sesquioxyde du bain. Vient-on à porter ensuite cette laine dans une solution très peu acide de bois de campêche, on obtiendra une belle couleur bleue rappelant celle de l’indigo. Et si l’on continue l’action du campêche, la laine prendra une teinte noire bleutée bien supérieure aux noirs produits par les sels de fer.

Dans l’année 1883 on a importé en France, i 380 .^oo kilogrammes de bichromate de potasse, et l’on peut dire que les 8/10 de cette quantité ont été utilisés pour la teinture en noir.

Une autre application non moins importante du chrome est son emploi en sidérurgie. La fabrication des aciers chromés, (jui est encore à ses débuts, nous permettra d’assister à l'évolution de cette nouvelle industrie. Ces alliages ont dos qualités qui peuvent, dans certiiins cas, être d’une grande utilité.

Dans ses premières recherches, Vauquelin se jilaignait avec aigreur de ne pouvoir disposer des échantillons de collection pour obtenir quelques grammc's d'acide chromique; aujourd’hui on fabrique annuellement plusieurs millions de kilogrammes de chromato de potasse, et c’est dans les hauts fourneaux que se produisent les alliages de fer et de chrome utilisés par la sidérurgie.

Cependant nous no devons pas oublier la difficulté que présente à l’industrie le traitement du fer chromé, seul minerai do chrome assez abondant pour être exploité. Nul doute que si le chrome se fiit rencontré en grande quantité à l’état de chromate de plomb, ses applications aujourd’hui seraient encore i)lus nombreuses.

Il n’est pas surprenant d’ailleurs qu’un métal comme le chrome ait offert rapidement de nouvelles ressources à l'industrie. Les composés du chrome sont colorés, son minerai est assez abondant ; de plus ce corps simple nous présente de nombreux oxydes, des séries de sels. 11 n’en fallait pas pins pour qu’en moins d’un siècle, on arrivât à obtenir de la découverte de Vauquelin de grandes et de nombreuses applications. Nous estimons que te plus grand honneur de Vauquelin n’est pas seulement d’avoir isolé le chrome, mais aussi d’avoir prévu tout ce que cet élément pouvait nous fournir.

Il est toujours curieux, lorsqu’un métal a pris dans la science et l’industrie, l’importance que le chrome nous présente, de remonter à sa découverte, et de voir quels furent les premiers essais qui permirent de le reconnaître et de l’isoler.

Voici de quelle façon s’exprime Vauquelin à propos de ses recherches :

« En 1789,1e citoyen Macquart, médecin de Paris, et moi, nous fîmes une analyse

MOISSAN. — LE CHROME ET SES COMPOSÉS. ni

<Iu plomb rougo de Sibérie, dans laquelle nous annonràmes que ce minéral était une combinaison intime d’oxyde de plomb suroxygéné, de fer et d’alumine. Depuis cette époque, Bindheim, à son tour, dit y avoir trouvé du cuivre, du cobalt, du nickel, du fer et de l’acide molybdique. J’ai aussi, il y a quelques jours, soumis à un nouvel examen cette substance, et j’espère prouver à l'Institut que tout ce qu’on a publié jusqu’à présent sur ce sujet est inexact; et quoique je n’aie pas encore donné à mes recherches toute la latitude que je projette, faute d’une quantité suffisante de matière, elles en ont assez pour prouver qup le plomb rouge contient un acide métallique nouveau, qui jouit de caractères bien tranchés et de quelques propriétés dont on pourra tirer parti dans les arts [Mémoire sur une nouvelle substance métallique contenue dans le plomb rouge de Sibérie et qu'on propose d'appeler chrome à cause de la propriété qu’elle a de colorer les combinaisons où elle entre; par le cit. Vauqdelin. Lu à la première classe de l’Institut national, le ii brumaire an VI. Ann. de ch. (i), t. XXV, p. 22].

Dans un second mémoire publié un mois après [Ann. de ch. (i), t. XXV, p. ig4], Vauquelin annonce qu’il a isolé l’acide chromique et le sesquioxyde de chrome et il fait remarquer que ces substances fourniront « de très belles et de très solides couleurs à l'art de la peinture et de l’émail ». Enfin, en chauffant au feu de forge un mélange d’acide chromique et de charbon, il obtient une masse grisâtre, très fragile, infusible, qui, distillée cinq à six fois avec de l’acide nitrique, a régénéré l’acide chromique. Il regarde cette matière, qui, selon toute probabilité, était impure comme le chrome métallique.

Ces premières recherches furent faites au moyen du plomb rouge de Sibérie. Une dizaine d’années après, on rencontra dans le département du Var, un nouveau minerai de chrome, le fer chromé. Vauquelin reprend alors ses recherches, et pouvant disposer d’une grande quantité de matière, il étudie successivement et d’une façon beaucoup plus complète le sesquioxyde de chrome, Tacide chromique et les combinaisons de cet acide avec les bases. Il prépare et analyse le chromate de baryte, emploie ce sel à la préparation de l’acide chromique pur, obtient tes deux chromâtes de potasse, ceux d’ammoniaque, de chaux, de magnésie, de plomb, de cuivre et d’argent [Ann. de ch. (i), t. LXIX, p. 70,1809].

-Avant ce dernier mémoire de Vauquelin, de nouvelles recherches avaient déjà été publiées sur le chrome. Tassaert avait fait l’analyse d’un minerai de fer chromé. [Ann. de ch. (i), t. XXXI, p. 220]. Mussin-Puschin avait isolé l’acide chromique cristallisé et l’avait réduit par l’alcool [Chemische Annalcn, etc., von Crell, 1798, à” cahier]. Gmélin avait essayé d’obtenir le chrome métallique par le procédé de Vauquelin sans arriver à un meilleur résultat [Ann. de Crell pour 1799, 3” cahier]. Depuis le troisième mémoire de Vauquelin, de nombreuses recherches ont été entreprises sur le chrome et sur ses composés; la bibliographie de ces mémoires sera indiquée à la fin de notre article.

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