PRODUITS DE DÉCOMPOSITION DES MATIÈRES COLORANTES DU SANG
Les deux matières colorantes du sang normal, l’oxyhémoglobine et l’hémoglobine appartiennent à la catégorie des protéides de Hoppe-Seyler, c’est-à-dire qu’elles fournissent par leur dédoublement un albuminoïde proprement dit, qui, dans l’espèce, est une globuline (2) et une autre substance renfermant tout le fer et qui est une matière colorante.
La matière colorante qui prend naissance dans le dédoublement de l’oxyhémoglobine est connue depuis les travaux déjà anciens de Tiedemann et Gmelin, et surtout de Lecanu (1838); c’est ï hématine, dont l’étude présente une importance si considérable au point de vue médico-légal. Le dédoublement de l’hémoglobine dans les mêmes conditions n’a pu être étudié d’une façon précise que beaucoup plus tard, par Stoke (1864) et surtout par Hoppe-Seyler (1870). La matière colorante qui prend naissance dans ces conditions est ï hémochromogène. Cette substance se transforme très rapidement au contact de l’air en hématine. L’hémochromogène est donc à l’hématine ce que l’hémoglobine est à l’oxyhémoglobine, et le dédoublement des deux matières colorantes du sang peut être représenté approximativement par le double schéma que voici (3) :
( Globuline. ( Globuline.
Oxjheraoglobine. ] Hémoglobine. \
( Hématine. ( Hémochromogène.
la réaction présente cet avantage que l’acide employé peut être retrouvé intégralement par distillation et servir par conséquent aux autres réactions.
(1) Voy. p. 70.
(2) Cette globuline est encore très peu étudiée. — On peut, par certains artifices, décolorer les cristaux d oxyhémoglobine et l’on voit alors la matière albuminoïde conserver la forme cristalline de 1 oxyhémoglobine qui l’a fournie par sa décomposition. 11 suffit pour cela de mettre les cristaux avec de 1 alcool dans un dialyseur que l’on entoure d’éther acidifié par l’acide sulfurique (Landois).
(3) Cette réaction de dédoublement est en réalité plus complexe, ainsi qu’on l’a montré plus haut à l’article : Oxyhémoglobine.
HÉMATINE. — PRÉPARATION DE L’HÉMATINE.
Cependant, les relations de l’hémochromogène avec l’hématine ne sont point encore établies avec netteté. C’est ainsi que Bertin-Sans et Moitessier ont distingué récemment de l’hématine ordinaire, qu’ils appellent oxyhématine, une hémaiine réduite et une hémochromogène. On reviendra plus loin sur cette question.
Citons enfin l’opinion de Struve (1) pour qui l’hémoglobine est un mélange d’une matière albumino’ide incolore, dépourvue de fer, avec 5 p. 100 d’acirfe hémalinique et A’acide hémique, deux pigments ferrugineux qui existeraient dans le sang à l’état de sel (?).
L’hématine (ou oxyhématine) se trouve parfois dans des transudats anciens; elle se produit par l’action dès sucs gastrique et pancréatique sur l’oxyhémoglobine et apparaît par conséquent dans les excréments après ingestion d’aliments riches en sang ou à la suite d’hémorrhagies ayant leur siège dans des parties suffisamment élevées du tube digestif. On en trouve également dans les couches extérieures des calculs urinaires ayant occasionné des hémorrhagies de la vessie. Elle apparaîtrait même en nature dans l’urine, d’après certains auteurs, sous l’action de l’hydrogène arsénié. Huppert (2) l’a trouvé dans l’urine dans un cas d’empoisonnement par l’acide sulfurique. Ajoutons que Lewin et Posner (3) ont montré qu’il se forme de l’hémine dans des urines sanguinolentes portées à la température de 48° environ; il y a décomposition de l’oxyhémoglobine par l’urine acide. Enfin, elle apparaît dans le sang, chez l’animal vivant, sous l’influence de certains toxiques, comme la nitrobenzine, les xanthogènates alcalins et l’hydroxylamine (4).
Préparation de l’hématine.
Les procédés de préparation primitivement employés par Lecanu, Berzélius, Sanson, von Wittich (5) ne fournissent que des produits très impurs. Celui que Hoppe-Seyler a proposé plus tard donne de bien meilleurs résultats, mais son application est longue et fastidieuse.
La méthode, suivante, employée par P. Cazeneuve (6), conduit, au contraire, rapidement à un produit très pur. Toutefois, malgré les facilités que présente ce procédé, la préparation de l’hématine reste une opération délicate, et à ren-
(1) SlruTC, Joum. f, prakt. Chem., 2° série, t. XXIX, p. 313.
(2) Huppert, Analyse des Harns, par Huppert et Thomas, Wiesbaden, 1890, p. 308.
(3) Lewin et Posner, Centralbl. f. d. med. Wissensch., 1887, p. 3oS.
(4) Lewin, Arch. f. exp. Path., t. XXV, p. 306, 1889.
(5) Yoy. Gorup-Besanez, Chimie physiol., trad. par Schlagdenhauffen, Paris, 1880, t. I,
(6) P. Cazeneuve, Recherches de Chimie médicale sur l'hématine, Paris, 1876, p. 17.
78 E^’CYCL0PÉD1E CHIMIQEE. — LAMBLING.
Jement médiocre, si l’on envisage la masse de sang qui doit être mise en traitement. Théoriquement lOQs*^ d’oxyhémoglobine fournissent A»', 77 d’hématine, si l’on admet une teneur en fer de 0,42 p. 100 et 3«',75, si l’on admet les nouvelles données de Zinnofsky et Jaquet (0,33 p. 100). Comme 1>'‘ de sang contient à peu près 140if' d’oxyliémoglobine, on voit que le rendement de Ss' d’hématine (à l’état d’hémine) accusé par Schalfejew (voy. note 1, p. 83), pour de sang mis en traitement, constitue un résultat à peine croyable.
On sépare, aussi complètement que possible, les globules du sérum ou du plasma par l’un ou l’autre des procédés indiqués plus haut (voy. p. 6) et on agite la purée des globules avec deux fois leur volume d’éther contenant environ 30 p. 100 d’alcool. Au bout de 24 heures le magma obtenu est jeté sur un filtre où on le laisse s’égoutler sans expression. On le triture ensuite avec de l’éther alcoolique (1’'* pour les globules d’un litre de sang) renfermant 206'' d’acide oxalique par litre et on fait peu à peu passer toute la masse sur le filtre que l’on lave encore à l’éther alcoolique. On arrive ainsi à décolorer complètement le magma sanguin.
La teinture obtenue est traitée sans excès par de l’éther saturé de gaz ammoniac jusqu’à ce que la liqueur vire du rouge brun au jaune brun. Il se précipite d’abord de l’oxalate d’ammoniaque, qu’il est bon de séparer en transvasant la liqueur dans un autre ballon où l’on achève la saturation, laquelle est annoncée par l’apparition de flocons bruns. On agite fortement et on laisse reposer 24 heures. L’hématine qui s’est déposée est lavée à l’éther, à l’eau légèrement acétique, à l’eau bouillante et flnafement à l’alcool.
En trois ou quatre jours, au plus, on obtient ainsi de l’hématine pure, que le procédé de Hopper-Seyler ne donne qu’au bout de quelques semaines. — Cazeneuve (I) a décrit un autre mode de préparation où, par l’emploi de l’éther acétique, on abrège encore la durée des manipulations.
Le procédé de Nencki et Sieber (2) repose sur l’emploi de l’alcool amylique comme dissolvant. Le sang défibriné, additionné d’une solution de chlorure de sodium, est abandonné au repos pendant 24 à 40 heures, et la purée des globules, séparée par décantation, est coagulée par le double de son volume d’alcool à 90°. Le caillot, très épais, est abandonné pendant 24 heures, en couches minces sur du papier à filtrer, puis trituré soigneusement par portions de 400*' avec 1.600" d’alcool amylique que l’on porte à l’ébullition et auquel on ajoute 25" d’acide chlorhydrique pur (D = l,12). On fait bouillir encore pendant dix minutes, puis on filtre à chaud. Par le refroidissement, le chlorhydrate d’hémine (3) cristallise en minces tablettes rhombiques ou en prismes. Après 24 heures, on décante les eaux mères amyliques, on lave les cristaux à l’eau, à l’alcool et à l’éther, et on les dessèche au-dessus de l’acide sulfurique ou à 103°.
Trois litres de sang donnent ainsi de 1,5 à 3*' de chlorhydrate d’hémine. Si l’on dissout ce sel dans de la soude étendue et que l’on traite le filtrat par de
(1) Cazeneuve, ibid., p. 27.
(2) Nencki et Sieber, Arch. f. exp. Palh., t. XVIII, p. 401, 1884, et Maly's Jahresb., t. XIV, p. 107.
(3) Voy. p. 82 la signification particulière que Nencki et Sieber donnent au mot kémine.