‹ Encyclopédie d'histoire naturelle; ou, Traité complet de cette science d'après les travaux des naturalistes les plus éminents de tous les pays et de toutes les époques: Buffon, Daubenton, Lacépède, G. Cuvier, F. Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Latreille, De Jussieu, Brongniart, etc. etc (volume 3)Chapitre 2 sur 81 · I-'ig 10. — 'r»''ti' lie Lliiiii|iariz(' Irès-jcuiie · texte numérisé non relu

I-'ig 10. — 'r»''ti' lie Lliiiii|iariz(' Irès-jcuiie

Fig. 11. — Ttlc de iliiiii|iaiizù ailiillc.

eisives supérienres sdiit oliliqnes en avant. L'an£;le facial est beaucoup nmins ouvert que celui de l'homme, et le mollet, ((ne IJory dit si jjrononcé et formé par de puissants muscles jumeaux, n'est

QlIADRUMANKS. 9

qu'un caiMclèi'e qu'il a sans doute étudié sur un orany- mal empaillé, et auquel on avait fabriqué des niiillels fantastiques. Le fait est que les muselés jumeaux sont vigoureux, mais assez peu charnus pour qu'on ne parle pas du mollet qu'ils forment, car, en réalité, il n'y en a pas. Ce qui prouverait (jue l!or\ a étudié les siuifes sur des individus mal empaillés, c'est qu'il dit que l'oranfr noir, ou eliinqiauzé, ne présente pas la moindre trace de callosités, caractère d'un deiçré d'infériorité parmi les sinijes, tandis qu'au eoulraire ces callosités sont évidentes. Si nous voulions plaisanter, nous pourrions dire que non-seulement le type dont parle liory avait de faux mollets, mais il serait peutêtre facile de prouver qu'on l'avait habillé, (uiisqu'il n'a pas pu voir les callosités qui existent si positivement.

Je ne dirai rien du lluv périodique, car d'autres animaux que les singes en présentent des exemples; et, certes, on n'a jamais pensé à considérer cet écoulement comme un caractère de supériorité animale. Quant à l'amour maternel qu'invoque l'auteur en faveur des singes, cette affection de la mère pour son petit n'est-elle pas commandée par l'instinct de conservation de l'espèce, et tous les aniuiaux, même les plus féroces, n'ont -ils pas cette même tendresse pour leurs petits; et un homme pent-il, sans outrager sa mère, comparer l'amour maternel de la femme, ce sentiment indélinissable qui survit même à celui qui en était l'objet, peut-il, dis-je, le comparer à cette loi de la nature qui a su attacher la femelle de tous les animaux à ses petits pendant tout le temps nécessaire aux besoins et à la faiblesse du jeune âge? En effet, lorsque ces petits peuvent se procurer eux-mêmes leur nourriture, et sont assez forts pour se défendre, rien ne les relient plus près de leurs parents que l'habitude de trouverleur proie sans prendre la peine de la ehereher, et c'est pour ne plus avoir à partager cette proie que les parents les chassent ]ioiir luuiours.

« Mn'is, Cl) i)(>iis>taiil jiliis loin rr.tdiiini, les (fMiinis s'clDifincul hiciilôl des oraii<is pour dcsirnilrc il lin (li-ijii- il'injrr'wr'ilc fort iiiilnhlc. cl l'nniiiiiiiilc s'i\ piimimcc pur tics citlliisilcs sur les fesses, eiillosilés qui nippruelieiil les (/iWiod.v îles siuijcs les plus ilcijrudés. On peut dune eoiisiilércr les (jib-

Fig. 12- — Uilplioii aL'Ilc

bons eiminic l'essai pur lerpiel In puissance crciilriee, parrennni aij lernic le plus élevé de ses admirables eoiieeplions, voulut reilrcsser, sur deux pieds, des niaininifères doni l'esscnec paraissait avoir

10 IIISTOIIiK NATLHKLLE.

ctc tic iiiiirclicr siiniiKiIrc. Aiiis'i In iiulnrc procnln par les (j'Mxms, xiiini- jiiis.si-y de In fiiniif ijiKuhnp'ttlv II celle dont l'iioiiniie se (ilor'ifie, pnn e ipi'oii lil (juelijue part qu'il fut fuit il l'iiiiiiip' de IHeii .

(I Les ijihlnms , pur uu plus tfrnnil iwinhre de euriieteres pliijsiijues. rupprneliés du vulijuire des niiiiiiau.r, soûl aussi heiiiieoup iiioius iuteUiijeuts que les oruuijs. iloiil les liras se ruceoureisseul et deviennent presque sendilubles au.r nôtres, dans lu pretnière des espèces du ijcnre iiii iimiiis, liiquelle nous est eonsàjuemmenl lu plus ressemblante. Cependant, après une.tainen anatoniique appntftndi, on ne pourra fjuère se résoudre à n'ij voir que des sinr/es. Il faut admettre ees qihimus a la suite des oranijs, mais encore assez- près de l'Iiomme. au nombre des liimtiues, fimille qui nous semble devoir être composée et caractérisée ainsi qu'on va le voir.

(I Celte famille sera pour nous lu première de ïiirdre des anthropomorphes, c'est-ti-dire des mammifères diifités et munis d'ontjles plats en tout ou en partie ; à boite cérébrale approchant le jilus de la forme sphérique; à dents de (roi.v.sor/c? ; incisives, aplaties Iranchuntes; cunines eu coin ; molaires couronnées et tuberculeuses; à estomac simple; h mamelles pectorales; à oniaues île rejirodiiclion pendants e.rirrieiiremeiil : à clavicules parfaites; h bras et jambes articulés de manière ù pouvoir e.réciilcr des iiioiiveiiieiils de promilion et de siipimilion pinson moins complets ; nipinl enfin les pieds povinni sur une plniite. u

Ainsi ce degré (riiiférioi'ité si notai)le, la prcseiice de rallosités aux fesses, que lînry de Saiiil- Viiicent n'a pas su apercevoir, existe cependant d'une manière certaine sur le chimpanzé, le premier des singes sous tous les rapports, et douteuse encore sur l'orang, qui n'est qu'an second rang, et dont on n'a vu vivants que de jeunes individus; ces callosités, il est vrai, se montrent pins évidentes sur les gibiions ((ni sont au Iroisiénic rang Quant aux pieds portant sur inic plante, nous verrons que ce caractère est loin d'être applicable aux espèces supérieures cliinijianzés, orangs, gibbons, mais bien plutôt aux singes, dont la forme les rapproche le plus des animaux quadrupèdes.

Voyons maintenant quelles sont les limites que les rêveries de M. Bory di' S.iini-Viiiccnl établissent entre l'homme et la brute.

« Les b'imancs seront distincjués des sinijes et des lémuriens, qui sont les dcu,i' autres familles de l'ordre, par l'absence d'une queue; par les e.rtrénntés antérieures exelusivemenl dest'inées îi In préhension, tandis (juc dans les postérieures, destinées à lu préambiilalion. le talon porte ordiuairemcnl sur le sol ; par l'ançile fneiiil benucoup plus ouvert; pur des mollets Irè.f-évideiils h cnuse du développement des deux muscle.'! appelés jumeaux ; par une/otnie faite de façon h s'opposer ii In mnrchc ■sur quatre pattes; par l'absence d'abajoues ; par la nudité et la forme des oreilles qui .tonl munies a un rebord et appliquées contre la Icte ; enfin pur la faculté qu'ils ont de se nourrir indifféremment de substances vétp'tales et animales

i( Le cerveau q est profondi'nienl plisse et n de cbnqiic ciilé trois lobes, dont le posléricur recouvre le cervelet; la fosse temporale q est .lépnrée de l'orbile pur une cloi.<iono.ssense ; les intestins ij .soo/ en tons points .'semblnbles ; le péricarde est atlaché an dinplivaiime; les forts ligamcnls du fiie, la descente du cordon spermatiqne autrement que chci les quadrupèdes oii il perce le péritoine et les muscles, prouvent, non moins que la rotule et la conformnlioii de ta plnnte. que les bimnnes siml faits pour se tenir debout ou h peu près^

« Ils procèdent a l'acte de la ijénêrnt'ion par un même mode d' accouplement Leur face s'appelle un visaqe, et chez- eux l'intellicience est susceplible d'un derp-é de développement supérieur à celui oii peut s'élever l'intelUijcuce de tous les antres animaux. Le corps ii'ij csl velu que par places, plusieurs parties de son étendue demeurant dépourvues de poils

H Deux Ir'ibus q sont parfaitement tranchées ; la première .«■ eompo.'ie des iienres homme et ornuq (pour Bory de Saint-Vincent, le chimpanzé est un orang noir), o'u les exiréinilés antérieures, quelque lonques qu'elles puissent être, ne dépassent pas les mollets ; qui n'ont pas de calliuités aux fesses (nous avons déjà dit, et il est démoniré que les chimpanzés, qui son! supérieurs aux orangs, (pniii[ue Bory les place dans le même genre, ont des callosités bien apparentes], (7 chez- qui les poils de l' avant-bras se diriijent d'une façon plus ou moins distincte, d'avant en arrière, depuis tes poiijnets jusifu au.r coudes .

Oruiisr ouliin vieux.

.(JliADUUMANES. Il

« Lu .scrii)i(/r ir'ihii ne /■r/i/i'c/iic ijucli; ijcnrc yibhoii. oh. /es iitdiiis jicuvcnt lutulicr ii liiic. r<iit'iiititl cidiil (Irlniiil. (7 (/(((iv Iciincl des aillos'ilés prrscnloil un pii'int de eoitliicl pronmné avre lu preniùir liihii de 1(1 fiiiiiille sn'iraitle. (fii'i esl celle pour laipielle iiuiis réserverons le nom de s'iiujcs. n

Avec le plus içraiid désir de ti':iiler sérieuseinenl la question, on ne ]icut réellement admettre l'absence d'une queue comme limite délinitive entre l'homme et la brute, d'autant mieux qu'il y a un grand nondjre d'animaux de tous les ordres qui n'en ont pas, ou qui n'en présentent que des rudiments flirt iniparfails ; et cela rappelle d'ailleurs les prétentions ])luilanslérienues, moins l'œil ([ui terminera l'apiiendice caudal dont serait oi'ue bientôt l'èli'e [lour lequel le monde semble avoir été créé. Je crois qu'il n'est pas nécessaire de suivre l'auteur dans la plupart des détails qu'il vient de présenter; les uns sont faux, les autres vrais en partie, mais insigniliants; enlin le doute le mieux justifié existe au moins pour les autres.

Après avilir expose et réfuté la première |)artie des opinions de liory sur les rapports des bimanes et des (|iiadrumanes, nous aurions à analvseï' celles de notre excellent ami le docteur Lesson, qui, dans se.s longs voyages autour du niiude. a eu |ilus d'occasions que Bory de bien observer ces deux ordres d'êtres dont il a fait uu<' étude spéciale; mais ce savant naturaliste, s'attachant particulièrement à la classification zoolo"i(|ue, a eardé, dans ses écrits, une certaine réserve basée sur la difficulté de résoudre la question dans l'étal actuel de la science. Dans le nouveau tableau du règne animal ((u'il a publié en lSi"2, il t'ait, comme Bory, du chimpanzé et de l'orang sa deuxième famille de la iriliu des bimanes; mais il en sépare les gibbons, dont il fait la première famille de la tribu des (piadrumanes. « La famille des anthroponujrpbes est, dit-il, ainsi que son nom l'indique, le ti'ait d'union qui lie l'homme au singe. Il est impossible, en étudiant les mœurs des chimpanzés et des orangs, de ne pas reconnaître que leurs formes, comme leur intelligence, les rapprochent plus de l'espèce humaine que des autres animaux. Ils vivent sous la zone torride, dans ces régions où l'espèce humaine elle-même sent peu le besoin des vêtements. (Lessoin, Mœurs et inst des anioKin.v, p. 82.)

Il pense, d'ailleurs, qu'il reste beaucoup à appi'endre au sujet des chimpanzés et des orangs qu'on n'a encore étudiés que sur des individus pris jeunes et forcés de se pliera des goûts et à des habitudes fort éloignés de ceux qui leur sont ordinaires dans les bois; et ces animaux ainsi modifiés ne présentent plus qu'une physionomie d'emprunt sous l'empire de la crainte et de l'isolement, et meurent sans laisser le temps de les bien connaître; enfin, il n'a déterminé que provisoirement leur place dans la séiie d'après les l'ajiports organiques qu'ils présentent.

Quelques célèbres naturalistes ont publié de nombreux écrits sur la question qui nous occupe Nous citerons particulièrement Buffon, Geoffroy Saint-Ililaire et Frédéric Cuvier. Buffon , qui n'a connu ((u'un petit nombre de singes, et a confondu (|uel([ues espèces, a cependant établi parfaileiiient les limites de l'intelligence de ces animaux et la place qu'ils occupent dans la série. Il I/inler\alle qui les sépare réellement de l'homme, dit-il, est inmiense, et la ressemblance de la forme, la conformité de l'organisation, les mouvements d'imitation qui paraissent résulter de ces similitudes, ni ne les rapprochent de la nature de l'homme, ni même ne les élèvent au-dessus des animaux. i>

Frédéric Cuvier, dont les recherches sur les mœurs et l'instinct des animaux sont d'une importance scientifique incontestable, n'admet, entre l'homme et le singe, qu'un rapprochement d'oi'gunisalion ([ui permrltrait de les comparer l'un à l'auti'e, si l'on n'avait égard qu'aux formes anatomiques. Il accorde une large pan d'une inleirtijenee pnrlieuliire aux singes, tout en faisant observer qu'il n'est pas possible de bien rendre sa pensée, en parlant de l'intelligence des aniuiaux, avec un langage qui n'a été fait que pour l'intelligence de l'homme, et pour cette partie seulement de son intelligence qui le sépare de la brute et en fait un animal raisonnable.

Voyons comment il développe sa pensée au sujet de l'orang :

« Les singes, dit-il, peuvent ré|ieter toutes les actions auxquelles leur organisation ne s'oppose pas, ce qui résulte de leur confiance, de leur docilité, et de la grande facilité de leur conception. Des la première tentative, ils comprennent ce qu'on leur demande, c'est-à dire qu'après avoir fait l'action pour laquelle on vient de les guider, ils savent qu'ils doivent la faire eux mêmes, lors((ue

l'2 HISTOIRE NATURELLE.

la iiiiMiK' ciicdiislaiici' se rciiouvelli' ; ainsi ils apprennent à boire dans un verre, à mander avec une fourcliettc ou une cuiller, à se servir d'une serviette. Us se tiennent à table comme un domestique derrière leur maître, et l'on assure même qu'ils versent à boire, donnent des assiettes, etc. Mais toutes les actions de ce genre s'apprendraient à d'autres animaux, et surtout aux chiens de la race des barbets et des épayiieuls; seulement on y parviendrait avec beaucoup plus de peine.

« Cependant ils ne se l)ornent pas à celte répétilion, qui jusque-là pourrait n'èlre que mécanique et n'appartenir qu'aux phénomènes d'association dans lesquels une action en fait machinalement reproduire une autre; ils s'approprient en quelque sorte ces actions, qui d'abord ne leur étaient point naturelles, et ils les exécutent chaque fois qu'elles leur deviennent nécessaires, quelles que soient les circonstances qui puissent les avoir précédées; ainsi, quand la soif les presse, ils prennent euxmêmes le gobelet et le remplissent d'eau pour boire ; si le froid leur fait sentir la nécessité de se vêtir, ils cherchent partout la couverture dont ils se servent pour cela, ou même tout autre vêtement, et s'en enveloppent avec soin ; ils arrangent leur lit pour être couchés plus mollement, et relèvent la partie où doit être leur tête ; si le lieu qui conlieiit leur nourriture ou toute autre chose dont ils ont besoin est fermé, et que la clef sorte habituellement de votre poche, ils ne se bornent pas à montrer qu'ils savent que ce qu'ils désirent est dans ce lieu; ils viennent vous en demander la clef, et vont ensuite en ouvrir la porte. S'ils veulent atteindre à un objet qui est hors de leur portée, et qu'au pied de cet objet il n'y ait rien qui leur permette de s'élever jusqu'à lui, ils savent en approcher une chaise poui' monter dessus C'est à ces deux seuls ordres de phénomènes qu'appartient, il me semble, continue F. Cuvier, tout ce qui a été rapporté, avec quelque apparence d'exactitude, des actions de l'orang-outang; et ce qu'on a dit ne sort même guère des deux cercles d'actions que nous venons de rappeler; l'on conçoit cependant que les exemples sont de nature à se multiplier indéfiniment; car les phénomènes d'association pourraient être sans nombre pour des animaux organises comme les orangs-outangs, et les rapports qui caractérisent le second ordre d'actions pourraient également s'établir entre un nombre d'objets tout à fait infini, de sorte qu'on a droit de s'étonner que les observations auxquelles ces animaux ont donné lieu soient aussi restreintes, surtout quand ils étaient en bonne santé et jouissaient de toute leur force, ce qui, à la vérité, a été fort rare.

« Mais, quelque remarquables que soient ces actions, lorsqu'un les compare à celles des autres mammifères, elles n'ont rien encore qui annonce, de la part des orangs, la faculté de connaître et de vouloir librement; la faculté, en un mot, qui donne la moralité aux actions, et qui, jusqu'à présent, appartient exclusivement à l'espèce humaine; et ce qui est peut-être aussi digne de remarque que les perceptions de rapports dont les orangs sont capables, c'est l'étonnante force de celte faculté chez ces animaux à l'âge le plus tendre et leur apparente faiblesse dans un âge plus avancé. En effet, on ne peut guère mettre en doute que les orangs adultes sont des animaux si farouches que par aucun moyen on ne peut les apprivoiser; or, cette disposition ferait supposer, ou l'affaiblissement des facultés intellectuelles, ou l'exaltation des sentiments qui sont de nature à .s'opposer à l'exercice de ces facultés, comme la peur, la colère, la haine; en un mot, tous les mouvements intérieurs qui, par leur violence, sont susceptibles de paralyser les forces morales.

« Lorsqu'on examine les modifications organiques qu'éprouve l'orang-outang, en passant du jeune âge à l'âge adulte, on serait conduit à penser que c'est son intelligence qui s'est affaiblie, et que de cet affaiblissement est résultée cette transformation de quelques-uns de ces sentiments en passions violentes. Le jeune oraiig présente un front saillant, arrondi, élevé, c'est-à-dire un grand développement des parties antérieures du cerveau; bientôt toutes ces parties s'affaissent, se dépriment et se réduisent aux proportions qui nous sont offertes par les parties analogues de plusieurs autres quadrumanes. »

Il résulte déjà de ces observations de Frédéric Cuvier, justifiées suffisamment par les faits, les comparaisons anatomiques et les observations, peu nombreuses, il est vrai, qu'on a pu faire depuis sur les rares sujets vivants apportés en Europe, que non-seulement le chimpanzé, mais tous les singes en général, ont l'intelligence qui leur est jiropre plus développée, plus souple pendant les deux ou trois premières années de leur vie, et que bientùl l'animalité reprend tous ses droits: l'intelligence l'ait place au\ instincts de la brute en niénie temps (pie la forme du ciàne et de la face se

ilr.iiii; outaii rcmclle.

ni'AniU MANES. ^7»

inodilie <'nnsi(l(T;il)lciiUMii et vienl ("xpli(|iici- l'jiliaisseimnt de r;iriilk's que l'éducation ne poiil eii-

ireliMiir i)i ilcvoluppi'i-, i>uis(HK' lataliMiu'iit elles doivent suivre la dégradation des divers systèmes ory;ani([ues.

Fig. 13, — Prolll conipaïc du crâne de l'orang à trois âges.

Cependant Bory de Saint-Vinrent trouve le moyen de présenter les observations de Cuvier à l'appui de ses prétentions si favorables aux sinyes.

« Commnil se fait-il (juc Frédéric Cuvirr, dit-il, pense que toutes ces choses ne sont pourtant pas (les actes de raisonnement, et qu'on pourrait 1rs apprendre à des chiens seulement avec un peu plus de peine? Ijirsqu'en 18IIS, ce savant naturaliste eut occasion d'étudier vivant l'orancj qu'on avait envoip- à l'impératrice Joséphine, il lui accordait cependant (Annales du Jliiséuni, p. 58, t. xvi) la faculté de (jénéraliser ses idées, de la /dik/ok c, de la prévoipince, et même des idées 'innées auxquelles les sens n'ont jamais la moiïidrc part- »

« L'orang de l'impératrice Joséphine, a dit Frédéric Cuvier, aimait à jouer avec un petit chat qu'on lui avait donné pour le divertir, il en fut éyratiyné ; aussitôt il regarda fort attentivement le dessous des pattes du chat; y ayant trouve des griffes, il examina comment elles étaient faites, et essaya de les arracher avec ses doigts. »

Enfin, après avoir transformé l'exposé simple et naïf des observations de F. Cuvier, Bory de Saint- Vineent cherche le moyen d'attirer les rieurs de son côté au sujet des grands principes établis par Buffon.

« Malijré l'asserl'ion de Buffon, la parole n'est pas toujours la preuve d'un pr'mcipe supérieur animant la matière; et il faudrait oublier les sots d'iscours de certa'ins hommes faits à i'imaqe de Dieu pour réduire les oran(jS au simple riilc d'automates, parce qu'il ne s'est point rencontré d'ora^ leurs parmi eujc.

li IIISTOIRK NATURELLE.

N Lu rrritr csl ijur les onjuncs ilc lu vu'i.i; ne .sont pas aussi semblables tliiiis l'Iuimme el ilitiis les orunçjs que le prélendml Biiffou, qui n'avait jirobablemcnt pas examiné ces orfjuncs. Et e'est précisément dans cette liiffévenrc que nous tniiiroiis les seuls caractères capitaux ou de j)reniière râleur qui puissent servir ii distinijner zooloiiiqucment les oranijs des lioninies. La différence essentielle consiste, comme co)idition /l'infériorité clia ces premiers, dans les poches tliqroidiennes qui sont placées au-devant du larijnx, de manière h ce que l'air qui sort de la (jlotte s'ij emjouffre pour produire un murmure sourd, lequel ne peut conscquemment jamais fournir les éléments d'un lantiacie articulé. Si les poches thijroidieiiues ne se fussent pas opposées au mode d'crprcs.sion de la pensée, qui seul en peut rendre In communication ficile et l'éciinniji' projitable h t'e.riiérience des indiiidus d'une même espèce, le chimpanzé, entre les orancjs, serait, quoique avec son pouce scm'i-opposable , déjà supérieur h ce Ilotteniot qui, selon la judicieu.<ie crpression du professeur yrolil;, est bien plus au-dessous du nccfre que la brute n'est au-ile.ssous de lui.

« C'est en con.s'iiléranl rimportancc îles orqanes d'oh résulte lu parole, que nous avons dit précédemment : Le (jenrc humain joiijuait ii .ui fiïihles.He insliiiiilriie, il sou penchant vers la fidélité, d'oii résulte le prenûer mariage, ainsi qu'il la nécess'ité d'une jdus longue édiicat'wn, une disposition naturelle des membres qui rendait ces espèces capables île comparer un plus grand nombre d'objets qu'il n'était donné h tons les autres aniinau.c de le faire : la firme des niiiins surtout fui chez- lui un puissaut iiioqen de réijiilaiisalion pour le 'jiKiemcul; mais ces mains, auxquelles Ilelvétius allacliait trop d'importance, n'en faisaient guère qu'un qenre voisin des singes, et le nicltaienl simplement sur la ligne des orangs. Ce fui le mécan'isme de l'organe, d'où proviennent les ficullés vocales, qui compléta riionime. el qui commanda son élévation dans la niitiire. Seul, an scinde cette mère jéconde, il lui était donné d'articuler des mots ; et, dès (pie chaque couple ou chaque famille se fui fait un vocabulaire, le genre humain put aspirer II ciiiiiinaiidcr dans l'univers. »

« La iialure n'a iloiiiié aux oraiiys, dit Cuvit'i', que peu di' muyciis de défense. Après l'homme, ce sont pcut-èlre les animaux qui trouvent, dans leur oi^anisation, les plus faibles ressources contre les danyers. mais ils ont de plus que nous une extrême lacilile |)our yrimper aux arbres et pour tuir ainsi les ennemis qu'ils ne pourraient combattre qu'avec désavantage. »

« A'foutons que l' invention des ai mes, qu'ils eussent fort bien pu .s'c.s-.svij/cc /( manier, ne leur a con- .séqiicmiiicnl pas été néce.miire : que, suffisammeni vêtus pour les climats qu'ils habitent, ils n'ont pas eu besoin de chercher h se façonner d'antres habits; el qu'une chaussure, qui n'ciit pas manqué de devenir indispensable pour protéger leur large plante charnue, s'ils eussent été voijageurs, leur devenant inutile el même inconimode pour perchtr, sédentaires dans les forêts, les orangs, créés pour l'indépcndance, n'ont pas plus en besoin de se chercher des moijens d'attaque que de .se chercher des commodités personnelles; ce .sont les avantages qu'ils ont sur l'homme, avec moins de néces.silés, ipii ont dit contenir ces animaii.r an degré d'iiiféiiorité qu'ils occupent dans la naliire par rapport il nous. Nul doute qu'il l'aide de tant de conformités phij.siques existantes entre l' homme et le chimpanzé, qu'au moiicn des facultés inlellectucllcs qui élèvent ce dernier au mo'ins au niveau du llotlenlol, on ne parvint h développer la raison de ce second bimane, comme on parvient h faire un peu plus qu'une miichiiie d'un paijsan gro.ssier, lorsqu'on s'occupe de l'éducation de cetii'i-ci avant que, croujii dans une slupide siipcrsiition, il ne soit définitivement constilué en brute, et, qui pis est, en brute la plus méchante de toutes, parce que les fausses i'iéesdoni on l"iniboit délriiiscnt en lui jusqu'à la rcclilndc d'inslincl.

« On peut citer les preuves de bon sens qu'ont données les individus ob.sevvés en Europe, et qui cependant étaient, .sans exception, de véritables enfants; on adniirera conimenl, dans un âge o'u l'homme n'est qu'une machine gourmande et ciiiiricieiise, ces orangs, dont on veut ab.soluiueni faire des bêtes, étaient plus avancés sous le rapport du développement de l'intelligence que beaucoup de jeunes gens. En adolescent de l'csplrejapélique n'est certainement pas aus.si rai.soniiiible que l'est un chinijiunié de trois ans.

i( L'amour de la libérien valu à l'orang une réiiulalion de violence el de gros.sièreté qui .s'est ilévientie par les iniriirs douces dont les jeunes individus oli.servés en Europe ont fait jireuve. Cet amnial. dit-on, est .si féroce, qu'il se défend quand on veut le tuer.

Oraiii; initaii ( pose iialun-llc)

« Les clùiujinniés qui oril t'ié vus limix nox cliiuais, hh'ii traites par leurs maîtres, étaient doux et iifl'eclueu.r : ils iniitaienl l(yules les actions liuiiia'nics (fue permellatt leur ortfanisation, surtout en ce qui leur était commode, préférant boire dans un verre que de laper, se larant et s'essuijant les mains ou les lèvres avec une serviette ; faisant leur lit, et mettant leur couverture au soleil, pour la séelicr; reposant avec plaisir leur tête sur l'oreiller, servant à table, pilant dans un mortier les choses qu'on leur conimandail d'ij piler, portant du bois ou de l'eau arec la plus firande dneilité au eommauilcment qu'on leur eu faisait. Tout dénotait en eux une humeur sociale , jointe 'a beaucoup de (jravité et un certain esprit d'observation; mais, de ce que de tels domestiques n'étaient point des esclaves qui supportassent, sans reqimber, les maurais traitements et les caprices des enfants ou des valets, on conclut qu'en vieillissant dans leurs bois, oii ne les a observés aucun naturaliste, ils devenaient intraitables. Ac les trouvant pas sottement méchants dans nos maisons, lorsqu'on tenait à ne voir en eux que des êtres déraisonnablement furieux, on calomnia ces créatures indépendantes. »

Laissons Riiffon répoiiilrc à ces exagérations, qui soraienl plaisantes, si elles n'étaient riflicnles. (( On verra dans l'histoire de l'orang-outang que, si l'on ne faisait attention qu'à la ligure, on pourrait également regarder cet animal comme le premier des singes ou le dernier des hommes, parce

Fifr. 14. — Hollontols.

qu'à l'exception de l'âme, il ne lui man(pie rien de ce que nous avons, et parce qu'il diffèie moins de l'hiiniuie pour le corps qu'il ne difléri' des autres animaux auxquels on a donné le même nom de sinqes.

fB

« L'âme, la pensée, la parole, ne dépendent donc pas de la forme ou de i'orijanisation du eorps: rien ne prouve mieux que c'est un don particulier et fait à l'homme seul, puisque rorani,^-outang. qui ne parle, ni uc pense, a néanmoins le corps, les membres, les sens, le cerveau et la laui^ue entièrement senddables à l'Iiomnie, puisqu'il peut faire ou contrefaire tous les mouvements, toutes les actions humaines, et que cependant il ne fait aucun acte de l'homme.

« C'est peut-être faute d'éducation? C'est encore faute d'équité dans votre jugement. Vous comparez; dira-t-on, fort injustement le singe des bois avec l'homme des villes; c'est à côté de l'hnnnne sauvage, de l'homme auquel l'éducation n'a rien transmis, qu'il faut le placer pour le.5 juger l'un et l'autre; et a-t-on une idée juste de l'homme dans l'état de pure nature? La tète couverte de cheveux

Fig. 15

■ Océanien.

hérissés ou d'une laine crépue; la face voilée par une longue baibe. surmontée de deux croissants de poils encore plus grossiers qui. [lar leur laigeur el leur saillie, raccourcissent le front cl lui font perdre son caractère auguste, et non-seulement mettent les yeux dans l'ondiie, mais les enfoncent et les arrondissent comme ceux des animaux; les lèvres épaisses et avancées, le nez aplati, le re^ gard stupide ou farouche, les oreilles, le corps et les membres velus; la peau dure et noire comme un cuir tanné ; les ongles longs, épais et crochus ; une semelle calleuse, en forme de corne, sous la |)lante des pieds ; et, pour attributs du sexe, des nianielles longues et molles, la jieau du ventre pendante jusque sur les genoux; les enfants se vautrant dans l'ordure et se traînant à quatre pattes; le père et la mère assis sur leurs talons, tous hideux, tous couverts d'une crasse empestée. Et cette esquisse, tirée d'après le sauvage hottentot, est encore un portrait flatté ; car de l'homme dans l'état de pure nature au Hottentot, il y a plus loin que du Ilollenlot à nous.

OUADltl'MANKS

Fi^. 17. — llotlentot. (Três-inlelliL;t'nl : rl'iipn-s tin di-ssin ih- M. Voirciiuv.

« Chargez donc encore le tableau si vous voulez comparer le singe à l'homme ; ajoutez-y les rapports d'organisation, les convenances de tempérament, rai)pétit véhément des singes pouv les femmes, la même conformation dans les parties génitales des deux sexes, l'écoulement périodiqiui dans les femelles, et les mêlanijcs forcés ou volontaires des négresses aux siuçjcs, dont le produit est rentré dans l'une ou l'autre espèce; et voyez, supposé qu'elles ne soient pas les mêmes, combien l'intervalle qui les sépare est diflieile à saisir »

« Je l'avoue, si l'on ne devait juger que par la forme, l'espèce du singe pourrait être prise pour une variété dans l'espèce humaine : le Créateur n'a pas voulu faire pour le corps de l'homme un modèle absolument différent de celui de l'animal ; il a compris sa forme, comme celle de tous les animaux, dans un plan général ; mais, en même temps qu'il lui a départi celte forme matérielle semblable ù celle du singe, il a pénétré ce corps animal de son souffle divin. S'il eût fait la même faveur, je ne dis pas au singe, mais à l'espèce la plus vile, à l'animal qui nous parait le pins mal organisé, cette espèce serait bientôt devenue la rivale de l'homme; vivitiée par l'esprit, elle eût primé sur les autres, elle eût pensé, elle eût parlé. Quelque ressemblance qu'il y ait donc entre le Holtentot et le singe, l'intervalle qui les sépare est immense, puisqu'il l'intérieur il est rempli par la pensée et an dehors par la parole.

(( Qui pourra jamais dire en quoi l'organisation d'un imbécile diffère de celle d'un autre hommeV Le défaut est certainement dans les organes matériels, puisque l'imbécile a son âme connue un autre : or, puisque d'homme à homme, où tout est entièrement conforme et parfaitement semblable, une différence si petite qu'on ue peut la saisir suffit pour détruire la pensée ou l'empêcher de naître, doit-ou s'étonner qu'elle ne soit jamais née dans le Singe, qui n'en a pas le principe?

« L'âme, en génerel, a son action propre et indépendante de la matière : mais comme il a plu à son divin auteur de l'unir avec le corps, l'exercice de ses actes particuliers dépend de la constitution des organes matériels; et cette dépendance est non-seulement prouvée par l'exemple de l'imbécile, mais mènu' démontrée par ceux du malade en délire, de l'homme en santé qui dort, de l'enfant nouveau-né qui ne pense pas encore, et du vieillard décrépit qui ne pense plus; il semble même que l'effet principal de l'éclucation soit moins d'instruire l'âme, ou de perfectionner ses opérations spirituelles, que de modilier les organes matériels, et de leur procurer l'état le plus favorable à l'exercice du ]irincipe pensant. Or, il y a deux éducations qui me paraissent devoir être soigneusement dislinguées. parce que leurs produits sont fort différents : l'éducation de l'individu, qui est commune à riiomme et aux animaux ; et l'éducation de l'espèce, qui n'appartient qu'à l'homme. Un jeune animal, tant par l'incitation que par l'exemple, apprend en quelques semaines d'âge à faire tout ce 'que ses père et mère font : il faut des années à l'enfant, parce qu'en uaissantil est, sans comparifison, beaucoup moins avancé, moins fort, et moins formé que ne le sont les petits animaux ; il l'est même si peu, que, dans ce premier temps, il est nul pour l'esprit relativement à ce qu'il doit être un jour. L'enfant est donc plus long que l'animal à recevoir l'éducation individuelle , mais, par cette raison même, il devient susceptible de celle de l'espèce; les secours multipliés, les soins continuels qu'exige pendant longtemps son état de faiblesse, entretiennent, augmentent l'attachement des père et mère, et, en soignant le corps, ils cultivent l'esprit ; le temps qu'il faut au premier pour se fortilier tourne au profit du second. Le commun des animaux est ]dus avancé pour les facultés du corps à deux mois que l'enfant ne peut l'être à deux ans ; il y a donc douze fois plus de temps employé à sa première éducation , sans compter les fruits de celle qui suit, sans considérer que les animaux se détachent de leurs petits dès qu'ils les voient en état de se pourvoir d'eux-mêmes ; que dès lors ils se séparent et bientôt ne se connaissent plus, eu sorte que tout attachement, toute éducation, cessent de très-bonne heure, et dès le moment où les secours ne sont plus nécessaires ; or, ce temps d'éducation étant si court, le produit ne peut eu être que très-petit, et il est même étonnant que les animaux acquièrent en deux mois tout ce qui leur est nécessaire pour l'usage du reste de la vie; et, si nous supposions qu'un enfant, dans ce même petit temps, devînt assez formé, assez fort de corps pour qnitter ses parents et s'en séparer sans besoin, sans retour, y aurait-il une différence apparente et sensible entre cet enfant et l'animal -/(Jnelque spirituels que fussent les parents, auraient-ils pu, dans ce court espace de temps , modilier ses organes, et ètablii' la moindre communication de pensées entre leur âme et la sienne? Pourraient-ils éveiller sa mémoire, ni la toucher par

Squelette d'orans;

orVDIUDIANES, ly

(les actes assez souvent réiléiés pmu' y faiic impression? l'oiiiiaiciii-ils même exercer ou (léi;c)iir(lir l'ori^ane de la pardle? Il faut, avant que l'enfant prononce un seul mot, que son oreille soit mille et mille fois fia[ipée du même son ; et, avant qu'il puisse l'appliquer et le prononcer à propos, il faut encore mille et mille fois lui pré'senter la même combinaison du mot et de l'objet auquel il a rapport : l'éducation, ([ui seule [lent développer son âme, veut, donc être suivie loiii^temps et toujours soutenue; si elle cessait, je ne dis pas à <lvux mois, connne celle des animaux, mais même à un an d'âge, l'âme de l'enfani qui n'aurait rien re(,'u serait sans exercice, et, faute de mouvement communique, demeurerait inaclive comme celle de l'imbécile , à laquelle le défaut des oriranes empêche que rien ne soit transmis; et, à plus forte raison, si l'enfant était né dans l'état de pure nature, s'il n'avait pour instituteur que sa méi'e liottentote, et qu'à deux mois d'à,;;e il filt assez formé pour se passer de ses soins et s'en séparer pour toujours, cet enfant ne serait-il pas au-dessous de l'imbécile, et, quant à l'extérieur, tout à fait de pair avec les animaux? Mais, dans ce même état de nature, la première éducation , l'éducation de nécessité, exin-e autant de temps que dans l'état civil, parce que dans tous deux l'enfant est également faible , éi,'alement lent â ci'oître; que, par conséquent, il a besoin de secours pendant un temps égal; (preuliu il périrait s'il était abandonné avant l'âge de trois ans. Or, cette habitude nécessaire, continuelle et commune entre la mère et l'enfant pendant un si long temps, suffit pour qu'elle lui communique tout ce qu'elle possède ; et, quand on voudrait supposer faussement que cette mère, dans l'état de nature, ne possède rien, pas même la parole, cette longue habitude avec son enfant ne suffirait-elle pas pour faire naître une langue? Ainsi, cet état de pure nature où l'on suppose l'homme sans pensée, sans parole, est un état idéal, imaginaire, qui n'a jamais existé ; la nécessité de la longue habitude des parents à l'enfant produit la société au milieu du désert ; la famille s'entend et par signes et par sons, et ce premier rayon d'intelligence, entretenu, cultivé, communiqué, a fait ensuite éclore tous les germes de la pensée : comme l'habitude n'a pu s'exercer, se soutenir si longtemps sans produire des signes mutuels et des sons réciproques, ces signes ou ces sons, toujours répétés et gravés peu à peu dans la mémoire de l'enfant, deviennent des expressions constantes. Quelque courte qu'en soit la liste, c'est une langue qui deviendra bientôt plus étendue, si la famille augmente, et qui toujours suivra dans sa marche tous les progrès de la société. Dès qu'elle commence à se former, l'éducation de l'enfant n'est qu'une éducation purement individuelle, puisque ses parents lui communiquent, non-seulement ce qu'ils tiennent de la nature, mais encore ce qu'ils ont reçu de leurs a'ieux et de la société dont ils font partie : ce n'est plus une communication faite par des individus isolés, qui, comme dans les animaux, se bornerait à transmettre leurs simples facultés; c'est une institution à laquelle l'espèce entière a part, et dont le produit fait la base et le lien de la société.

« Parmi les animaux mêmes, quoique tous dépourvus du principe pensant, ceux dont l'éducation est la plus longue sont aussi ceux qui paraissent avoir le plus d'intelligence : l'éléphant, qui, de tous, est le plus longtemps à croître, et qui a besoin des secours de sa mère pendant toute la première année, est aussi le plus intelligent de tous; le cochon d'Inde, auquel il ne faut que trois semaines d'âge pour prendre tout son accroissement et se trouver en état d'engendrer, est peut-être, par cette seule raison, l'un des plus stupides; et, à l'égard du singe, dont il s'agit ici de décider la nature, quelque ressemblant qu'il soit à l'homme, il a néanmoins une si forte teinture d'animalité, qu'elle se reconnaît dés le moment de la naissance, car il est à proportion plus fort et plus formé que l'enfant; il croît beaucoup plus vite; les secours de la mère ne lui sont nécessaires que pendant les premiers mois; il ne reçoit qu'une éducation purement individuelle, et, par conséquent, aussi stérile que celle des autres animaux.

« Le singe est donc animal, et, malgré sa ressemblance à l'homme, bien loin d'être le second dans notre espèce, il n'est pas le premier dans l'ordre des animaux, puisqu'il n'est pas le plus intelligent. C'est uniquement sur ce rapport de ressemblance corporelle qu'est appuyé le préjugé de la grande opinion qu'on s'est formée des facultés du singe. Il nous ressemble, a-t-on dit, tant ;'i l'extérieur qu'à l'intérieur; il doit donc non-seulement nous imiter, mais faire encore de lui-même tout ce que nous faisons.

« ... Et à l'égard de l'imitation, qui paraît être le caractère le plus marqué, l'attribut le plus frappant de l'espèce du singe, et que le vulgaive lui accorde comme un talent unique, il faut, avant de décider, examiner si celte imitation est libre ou forcée. Le singe nous imite-t-il parce qu'il le veut,

2(1 HISTOIRE NATUHELLE.

nu bien parce que, s-aiis le vouloir, il le ]ieul? J'en appelle sur cela volontiers à tous ceux qui ont observé cet animal sans prévention, et je suis coiivaincu qu'ils diront avec moi qu'il n'y a rien do libre, rien de volontaire, dans cette imitation. Le singe, ayant des bras et des mains, s'en sert comme nous, mais sans songer à nous; la similitude des membres et des organes produit nécessairement des mouvements qui ressemblent aux nôtres; éumt conformé comme l'homme, le singe ne peut que se mouvoir comme lui ; mais se mouvoir de même n'est pas agir pour imiter. Qu'on donne à deux corps bruts la même impulsion; qu'on construise deux pendules, deux machines pareilles, elles se mouvront de même, et l'on aurait tort de dire que ces corps bruts ou ces machines ne se meuvent ainsi que pour s'imiter. Il en est de même du singe relativement au corps de l'homme; ce sont deux machines construites, organisées de même, qui, par nécessité de nature, se meuvent, à Irés-peu de chose près, de la même façon; néanmoins, parité n'est pas imitation; l'une git dans la matière, et l'autre n'existe que par l'esprit : l'imitation suppose le dessein d'imiter; le singe est incapable de former ce dessein, qui demande une suite de pensées, et, par cette raison, l'homme peut, s'il le vent, imiter le singe, et le singe ne peut pas même vouloir imiter l'homme.

« Et celte parité, qui n'est que le physique de l'imitation, n'est pas aussi complète ici que la similitude, dont cependant elle émane comme effet immédiat. Le singe ressemble plus à l'homme par le corps et les membres que par l'usage qu'il en fait. En l'observant avec quelque attention, on s'apercevra aisément que tous ses mouvements sont brusques, intermittents, précipités, et que, pour les comparer à ceux de l'homme, il faudrait leur supposer une autre échelle ou plutôt un module différent. Toutes les actions du singe tiennent de son éducation, qui est purement animale; elles nous paraissent ridicules, inconséquentes, extravagantes, parce que nous nous trompons d'échelle en les lapportant à nous, et que l'unité qui doit leur servir de me-^ure est très-différente de la nôtre. Comme sa nature est vive, son tempérament chaud, son naturel pétulant; qu'aucune de ses affections n'a été mitigée par l'éducation, tontes ses habitudes sont excessives, et ressemblent beaucoup plus aux mouvements d'un maniaque qu'aux actions d'un homme ou même d'un animal tranquille. C'est par la même raison que nous le trouvons indocile, et qu'il reçoit diflicilement les habitudes qu'on voudrait lui transmettre ; il est insensible aux caresses, et n'obéit qu'au châtiment; on peut le tenir en captivité, mais non pas en domesticité; toujours triste ou revèche, toujours répugnant, grimaçant, on le dompte plutôt qu'on ne le prive; aussi l'espèce n'a jamais été domestique nulle part, et, sous ce rapport, il est plus éloigné de l'homme que la plupart des animaux, car la docilité suppose quelque analogie entre celui qui donne et celui qui reçoit; c'est une qualité relative qui ne peut être exercée que lorsqu'il se trouve des deux parts un certain nombre de facultés communes, qui ne diffèrent entre elles que parce qu'elles sont actives dans le maître et passives dans le sujet. Or, le passif du singe a moins de rapport avec l'actif de l'homme que le passif du chien ou de l'éléphant, qu'il suffit de bien traiter pour leur communiquer les sentiments doux et même délicats de l'attachement fidèle, de l'obéissance volontaire, du service gratuit et du dévouement sans réserve.

« Le singe est donc plus loin de l'homme que la plupart des autres animaux par les qualités relatives; il en diffère aussi beaucoup par le tempérament. L'homme peut habiter tous les climats; il vit, il multiplie dans ceux du Nord et dans ceux du Midi : le singe a de la peine à vivre dans les contrées tempérées, et ne peut multiplier, que dans les pays les plus chauds. Cette différence dans le tempérament en suppose d'autres dans l'organisation , qui , quoique cachées^ n'en sont pas moins réelles; elle doit aussi influer beaucoup sur le naturel : l'excès de chaleur, qui est nécessaire à la pleine vie de cet animal, rend excessives toutes ses affections, toutes ses qualités, et il ne faut pas chercher une autre cause à sa pétulance, à sa lubricité et à ses autres passions, qui toutes nous paraissent aussi violentes que désordonnées.

« Ainsi ce singe, que les philosophes, avec le vulgaire, ont regardé comme un être difficile à définir, dont la nature était au moins équivoque et moyenne entre celle de l'homme et celle des animaux, n'est, dans la vérité, qu'un pur animal, portant à l'extérieur un masque de figure humaine, mais dénué à l'intérieur de la pensée et de tout ce qui fait l'homme; un animal au-dessous de plusieurs autres par les facultés relatives, et encore essentiellement différent de l'homme par le naturel, par le tempérament, et aussi par la mesure du temps nécessaire à l'éducation, à la gestation, à l'accroissement du corps, à la durée de la vie, c'est-à-dire par toutes les habitudes réelles qui constituent ce qu'on appelle nature dans un être particulier. « (Buffon, Nomenclature des singes.)

Fig. 18. — l'apion femelle et son petit né .iu J;iidin-cles-PI;\ntes ^Vélins ilu Muséum. )

DEUXIÈME ORDRE. - QUADRUMANES

Pouces des extrémités antérieures et postérieures opposables aux autres doigts. Trois sortes de dents : incisives, canines et molaires le plus souvent en série continue.

Fig. tu. — iJrill.

Fis. 20. — Saki.

Tels sont les caractères généraux des quadrumanes qui se rapprochent des bimanes par de nombreuses analogies d'organisation et de forme, mais qui en diffèrent cepeiulant assez pour ne pouvoir èii'e confondus avec eux. Des pouces opposables aux quatre membres en font des animaux grimpeurs par excellence. On remarque cependant quelques exceptions qui résultent de l'absence de pouce ou de la non-opposition de ce doigt aux extrémités supérieures seulement.

La série continue des dents se fait remarquer, sauf l'intervalle où se placent, en se croisant d'une mâchoire à l'autre, les canines, qui sont généralement développées, et dépassent les autres dents. Les incisives sont verticales ou plus ou moins obliques en avant. Les molaires, dont le nombre varie dans quelques genres, ont des tubercules mousses et rarement pointus.

Fi-, 21. — Samûr

Fig. 22. — Indii.

Les mamelles, au nombre de deux, sont pectorales, à une exception près que présentent les loris, qui en ont quatre, deux pectorales et deux ini-uinales. L'organe mâle est libre et pendant; l'organe femelle peut se comparer à celui des bimanes, et il est le siège d'un écoulement périodique. Quelques espèces ont aux fesses des callosités nues qui prennent parfois un grand développemenl.

Fig. 23. — Manîçabey femelle.

Le cerveau a trois lobes de chaque côté; les derniers recouvrent le cervelet. Le crAne est plus ou moins arrondi , et assez volumineux. Les fosses orbitaires sont complètement séparées des temporales par une cloison osseuse. Les organes des sens sont très-développés; les yeux vifs et dirigés en avant, comme la face, qui est déprimée au-dessus du nez, dont la racine est étroite. Cette dépression explique le peu de développement en hauteur des cornets et des sinus ethmoïdaux.

Les lèvres, très-mobiles, peuvent s'ouvrir largement et s'allonger.

Fig. 25. — lyémui'icn.

Fig. 24. — Sajou

Les oreilles, grandes et peu éloignées de la forme de celles des bimanes, s'allongent dans la même proportion que le museau, qui se rétrécit et s'eflile vers la lin de la série. (Lémuriens.)

Les narines sont ouvertes en dessous, sur les côtés ou en avant.

Fig. 26. — Gibbon.

Fig. 27. — Sajou.

Fis. 28,

•Jlaki.

Les doigts des quatre mains sont généralement longs, grêles et nus à la face palmaire, et parfaitement organisés pour la préhension. Comme chez l'iiomme, les papilles du derme sont en lignes sinueuses régulières, et forment des tonrhiilons concentriques.

Les membres antérieurs, quelquefois exagérés dans leur longueur, et aussi faibles que les postérieurs comme supports du tronc, peuvent exécuter les mouvements de pronation et de supination, les os des bras et des jambes étant complets, articulés et non soudés.

Le bassin étroit est la cause principale de l'obliquité de la station et de la gène de la marche bipède, les pieds ne posant sur le sol que par leur bord externe, organisation qui convient mieux en effet à des animaux plus grimpeurs que marcheurs.

Quelques-uns n'ont point de queue; d'autres en ont une souvent fort longin», quelquefois prenante et pouvant s'enrouler aux branches, comme cinquième organe de préhension.

Il en est qui ont des abajoues ou poches, formées par la dilatation des muscles buccinateurs ; ces poches sont dans une convenance parfaite avec la gloutonnerie et le caractère inquiet de la plupart des quadrumanes. Ils se servent de la main pour porter les aliments à la bouche ; et ils ont le cou court. Leur régime, au besoin omnivore, quelquefois insectivore, est le plus généralement frugivore;

QliADRUMANES.

gr.

aussi sonl-ils souvi'iil obùses sans être gras, ou levrellès sans être maigres. L'estomac est le plus souvent simple ; les intestins de longueur moyenne, le cœcum court et pourvu d'un appendice vermiculaire dans rertaines espèc'es. Les autres visci'res présentent de nombreuses analogies avec ceux des bimanes.

Fig. 29. — Saï à gorge blanche.

L'intelligence des singe.^ est aussi précoce que peu durable ; les formes anatomiques phi.s arrondies du jeune âge les rapprochent des bimanes, surtout et presque exclusivement pendant leur jeunesse, qui est courte.

Le caractère des quadrumanes est irritable, mobile, capricieux, jaloux. Us suppléent souvent à la force par la ruse ; leurs sens, dit-on avec raison, les dominent au suprême degré. et cluicun d'eux semble commander seul tour :i tour; généralement ils témoignent une grande aversion pour les enfants, tandis qu'il est facile de remarquer leur prédilec^tion pour les individus du se.\e opposé an leur.

Les singes sont d'une lasciveté extrême qui s'explique par le développement de surfaces formées de tissu érectile qu'on remarque nonseulement aux fesses, mais encore à la face de certaines espèces, comme chez les mandrils. Les parties occupées par ce tissu se gonflent et se colorenlen rouge ou en bleuà l'âge de la puberté.

La taille des quadrumanes varie depuis celle d'un petit rat jusqu'à celle d'un lionnue de nioyeiiue taille.

Les nus sont moïKigames. les autres polygames.

Le temps de la gestation varie beauc(uq) suivant les espèces: il est fcnune, et le produit est le plus s(iu\eiit uiii(|Me : rarement il est doidde.

Fi-, 50

Miic'.i(|ui> liliiiliiipiiv.

moins lonij

■ifS

leur liabilat naliii'i'l, ils nn'iiiTiil yènéralenu'iit, en peu de temps, de cun-

'IVaiispoi'li's licirs de soniptiûii.

Les quadrumanes sont assez peu dispersés sur le globe. Ils se trouvent dans les régions tropicales, dans les pays peu élevés et boisés de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique; une seule espèce se trouve en Europe, et elle est confinée dans le midi de l'Espagne, sur les rochers inaccessibles de Gibraltar, où elle vit et se propage à l'abri des poursuites de l'bûnime. On n'en trouve point à la Nouvelle-Hollande.

L'ordre des quadrumanes a été divisé en quatre familles par M. Isidore Geoffroy Saint-Hilairc, et nous suivrons cette classification, qui nous parait être la plus naturelle, la plus simple, et qui présente l'avantage de laisser à la mémoire des caractères tranchés et facilement saisissables.

Des quatre familles adoptées par le savant professeur du Muséum, les singes proprement dits forment la première; les lémuriens, ou singes à museau de renard, se trouvent dans la seconde; la troisième, sous le nom de tarsiens, comprend un seul quadrumane remarquable par son organisation ; la quatrième, enfin, est composée des ehciromyens ou rats à mains.

Fis- 31.

Cheiroiiiyeu.

(JUAUllliMANES.

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