Deuxième période : IÎ94 à
Dans l'hisloire des fêtes de la première République, la fête de l'Être suprême marque la fin d'une période et en inaugure une autre. Le rapport lu par Robespierre à la Convention, le 18 floréal an II, 7 mai 1794,
n'avait pas seulement pour but de faire décréter la célébration de la fête de l'Etre suprême. 11 avait nettement affirmé la nécessité politique d'instituer des fêtes nationales :
Rassemblez les hommes, tous les rendrez meilleurs; car les hommes rassemblés cherchent à se plaire, et ils ne pourront se plaire que par les choses qui les rendent estimables. Donnez à
lUSTOIRE DE LA MUSIQUE
XVIIIo ET XIX" SIECLES. - FRANCE
leur rc'union un grand motif moral et politique, et l'amour des choses honnêtes entrera avec le plaisir dans tous les cœurs, car les hommes ne se voient pas sans plaisir. Un système de fêtes nationale? liien entendu serait il la fois le plus doux lien de fraternité et le plus puissant moyen de régénération.
Ayez d.s lOles générales cl plus solennelles pour toute la république ; ayez des fêtes particulières et pour chaque lieu, qui soient des jours de repos et qui remplacent ce que les circonstances ont détruit...
En conséquence, Robespierre proposait l'institution tle fêtes régulièrement périodiques, ctîmmémorant les anniversaires glorieux, tels ceux du 14 juillet, du 10 aofll, du 21 janvier, et l'institution des fêtes décadaires — le décadi remplaçait le dimanche — célébrant la nature, le genre humain, le peuple français, les bienfaiteurs de l'humanité, les héros de la liberté, les martyrs de la république.
La Convention vota le projet, qui concluait en fixant au 20 prairial, 8 juin, la célébration d'une fête nationale en l'honneur de l'Être suprême. Un mois plus lard, le 10 thermidor, 28 juillet, Robespierre tombait. Mais l'organisation systématique des fêtes n'est pas abandonnée après le 10 Ihermidor par la Convention. Au coinilé d'Instruction publique, Chénier et ses collègues reslent préoccupés de la question. Le rapporteur Eschassériaux apporte à la tribune de la Convention, le 17 pluviôse an III, o février 1795, un nouveau rapport :
... Le peuple soupire après les fêtes nationales avec la même ardeur qu'il a lefu la constitution que vous lui avez donnée. Il faut des inslitutions pour achever la Révolution.
Les lois politiques fondent la liberté; ce sont les institutions qui leur impriment la durée et la vénération des siècles; ce sont elles qui créent la morale du peuple et qui forment le caractère national... elles sont le rempart delà liberté... La tyrannie et la superstition ont désolé la terre ; vous l'avez vengée de l'une, législateurs, vous devez soulager les maux de l'autre, vous devez éclairer les erreurs... Chaque fête civique offrira une vertu, un bienfait de la nature, delà société ou de la révolution à célébrer... C'est aux patriarches des génêrationsà présider les représentations de la vertu...
... Nous nous sommes rappelés que ce furent les sons de l'harmonie qui arrachèrent le sauvage de ses forêts qu'il ensanglantait par ses combats... C'est dans les fêtes civiques que les hommes de tous les cultes viendront se réunir.
Lorsque, après avoir voté, le 30 thermidor an III, 17 août 179';, la constitution dite de l'an III, la Convention se sépare, le 4 brumaire an IV, 26 octobre 179S, elle a institué, la veille de sa clôture, par la loi du 3 brumaire, au titre VI, sept fêtes nationales .
Article I". — Dans chaque canton de la République, il sera célébré chaque année sept fêtes nationales, savoir : celle de la fondation de la République, le i'^' vendémiaire; celle de la jeunesse, le 10 germinal; celle des époux, le 10 floréal; celle de la reconnaissance, le 10 prairial; celle de l'agriculture, le 10 messidor; celle de la liberté, les 9 et 10 thermidor; celle des vieillards, le 10 fructidor.
Articlk II. — La célébration des fêtes nationales des cantons consiste en chants patriotiques, en discours sur la morale du citoyen, en banquets fraternels, en divers jeux publics propres à chaque localité, et dans la distribution des récompenses.
<i Ce que nous vous proposons, avait dit le rapporteur Uaunou, n'est qu'un essiT! qui devra, dans des temps meilleurs, recevoir des développements utiles ». Pendant tout le Directoire, du 13 brumaire an IV (4 novembre 179a| au 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) sans interruption, après le coup d'Etat du 18 fructidor an V (4 septembre 1797), les hommes au pouvoir s'elforceront de fortifier j«ir « des développements utiles » l'œuvre commencée par la Convention. En messidor an IV, juin 1796, le député de Maine-et-Loire, Leclerc, intime ami de MéhuI, et grand admirateur de Gluck, publiera un Essai sur la propaijntion d". la musique en France, sa conservation £t ses rapports avec le ijouvernement, qui montre le
développement des fêtes lié au développement de l'éducation musicale de la France et établit la nécessité de créer dans les villes de province, dans les villages même, des institutions dépendant du Conservatoire. Au nom du Directoire, pour répondre à des railleries contre une fête de la vieillesse, célébrée le 10 fructidor an IV, 27 aoilt 1796, le directeur La Réveillère-Lepeaux fera insérer dans le il^rfac^etir, journal officiel, du 23 fructidor an IV, 9 septembre 1796, ces fermes déclarations :
La République existait, mais les lumières, les coutumes, les inslitutions qui doivent la ronsnlider n'existaient pas encore.
Il appartenait au gouvernement actuel, chargé par les lois et par la propension de ses prineipes, aulant que par l'intérêt de son existi'nce, de l'honorable soin de la consolider, d'employer à ce but l'utile moteur des fêtes publiques, d'en faire chérir les maximes, par l'allrail naturel des délassements et des spectacles, et de mettre en quelque sorte en représentation les vertus les plus propres à lui servir d'appui pour en rendre le culte agréable et familier.
Tous les législateurs des peuples libres ont su ménager et employer habilement ces espèces de commotions électriques, qui impriment ii la fois à tout un peuple une même pensée, celle d'une vertu, qui identilient tous les citoyens par l'esprit de fraternité qu'inspirent des jouissances communes, instants de bonheur pour les imes sensibles, goûtés d'avance par l'espoir de les voir renaître, goûtés après qu'ils se sont écoulés par le souvenir qui les perpétue...
Ceux qui ont cherché à verser le ridicule sur une telle fête par cela seul qu'elle n'était pas dénature à provoquer un rassemblement de citoyens, n'ont pas observé que pour remplir son but, il suffisait qu'elle fut l'gccasion d'une exhortation familière que chaque père de famille a pu faire le même jour ii ses enfants, et ils ont oublié surtout combien une institution publique ajoute de force à ces sortes de leçons sur l'esprit de la jeunesse.
Une instruction « sur la célébration des fêtes nationales, à l'usage des commissaires du Directoire près des administrations départementales et municipales », sera rédigée, en ventôse an V, mars 1797, par le ministère de l'Intérieur, dont la direction générale de l'Instruction publique, occupée par Ginguené, comporte l'instruction ;publique, la morale publique, les fêles nationales, les inslitutions républicaines. Le " bureau des fêtes nationales, des théâtres et des monuments » y est chargé de la << partie morale » des fêtes, dont la « partie esthétique » reste dépendante du Conservatoire.
Enfin, l'un des plus actifs ministres de l'intérieur du Directoire, François de Neufchâteau, ne se préoccupe pas seulement de tracer lui-même le programme de fêtes qui seront l'origine de nos expositions universelles, de nos concours agricoles; il rappellera, dans de fréquentes circulaires, le but élevé poursuivi par le gouvernement du Directoire. " Une pensée philosophique, écril-il dans une circulaire du 17 ventôse an VII, 7 mars 1799, a présidé à l'ordonnance du système des fêtes. Elles sont politiques ou morales. Les premières ont pour but de rappeler h l'universalité des citoyens, par des images imposantes, le senliment de leur dignité, de leurs droits et de leurs devoirs, ou de solenniser les époques mémorables et les grands souvenirs des triomphes de la République. Les autres présentent des tableaux moins vastes, mais gracieux, mais revêtus de l'intérêt le plus touchant; elles retracent les vertus des ditîérents âges, des professions diverses; elle répandent et approprient l'instruction à toutes les époques, à toutes les circonstances les plus marquantes de la vie, et c'est ainsi que l'institution des fêtes contribue à former à la fois l'homme et le citoyen. .- Des instructions détaillées seront adressées par lui aux administrations centrales, pour la célébration des fêtes politiques du 9 thermidor, du 10 août, du 18 fructidor, du l" vendémiaire, du 2 pluviôse (21 janvier), du 30 ven-
tose (souveraineté du peuple), des l'éles morales du 10 germinal (jeunesse), du 10 tloréal (épouxi, du 10 messidor (agriculture), du 10 prairial (reconnaissance), du 10 fructidor (vieillesse).
En outre, François de Neufchâteau voudra faciliter la célébration des frtes, dans tout le pays, par la publication officielle de musique et de chants spéciaux. Déjà, dès le mois de mars 1794, les artistes de l'Institut national de musique avaient créé le M(iijasin de musique à l'iismje des fûtes nationales, dont on a conservé les douze livraisons, parues de germinal an II, avril 1794, à ventôse an III, mars 179.'5, en un format réduit, Ûinrinji' prni'i/iqiie dr rkfinsons et romances civiques. Fr.iui nis ilr .Xi'iirili.iic.iu commencera en 1799 la puhlK mIioii du licnieil îles époques de la Révolution fram-aise. qui réédite, avec un accompagnement restreint à 2 clarinettes, 2 cors, 2 bassons, les principales œuvres écrites pour les fêtes antérieures. Le 18 brumaire arrêtera cette publication, qui devait comporter trois parties : livre I , des Epoques de la Riivolution frunçniic: livre 2, des FiHcs nationales; livre 3, des Epoques de la vie de l'homme. Le seul spécimen du Recueil des époques qui ait été retrouvé, un exemplaire d'épreuve conservé à la bibliothèque du Conservatoire, montre l'impression arrêtée au début du livre 3.
Au 18 brumaire, h la fin de l'année 1799, l'organisation des fêtes nationales, léguée par la Convention, a été poursuivie sans défaillance par le Directoire; mais elle n'a pu êlre définitivement établie. Dans un rapport au ministre de l'intérieur, en 1797, Ginguené signalait parmi les principales causes des difficultés de la propagande civique officielle : les manœuvres des prêtres, la modicité des fonds consacrés aux fêtes, la malveillance attaquant les fêtes par l'arme terrible du ridicule, le peu d'empressement des administrations composées de royalistes déguisés ou de républicains très tièdes, enfin les souvenirs de la Terreur, dont le culte républicain semble être une survivance... A ces causes, M. Mathiez, dans son Essai sur l'histoire religieuse de la Révolution, ajoute cette considération :
... La propagande, qui i'tait surtout patriotique, politique, devient de plus en plus morale. Les institutions politiques ont perdu leur prestige, on s'aperçoit de plus en plus de ce que valent les hommes, et changer la forme du gouvernement apparaît une œuvre assez vaine tant que les hommes restent les mêmes. Aussi compte-t-on de moins en moins sur les pouvoirs publics pour opérer la transformation nécessaire, et davantage sur l'action individuelle, sur l'exemple des bons citoyens. On parle plus rarement des institutions républicaines, et plus souvent des institutions dunu'sliiiitcs.
Par l'institution de fêtes où la propagande devient de plus en plus morale, de moins en moins politique, l'Eglise était particulièrement menacée. Arrachée aux périls de 93, peu à peu renaissant au prestige et à l'autorité, elle ne pouvait pas ne point lutter contre ce mouvement. Sa première victoire sera de voir le Consulat, pendant la première année, en 1800, se désintéresser des résultats acquis dans l'organisation des fêtes, abandonner la propagande morale à des efTorts privés, tels que ceux des théophilanthropes, et ne conserver de la propagande politique que deux manifestations : la célébration de l'anniversaire du 2o messidor (14 juillet) et celle de l'anniversaire du i" vendémiaire (22 septembre). L'avenir lui appartiendra lorsque, après 1800, le Consulat préparera'^'empire, par des manifestations exclusivement militaires, par des revues au Carrousel,, où la musique n'est plus représentée que par
des marches qu'interprète le corps de musique de la garde consulaire,' formé de musiciens détachés du Conservatoire, dont la tradition est désormais brisée et la fonction limitée à l'enseignement d'une aristocratie d'artistes.
Le peuple n'est pas mêlé à l'histoire de la deuxième période des fêtes de la première république, comme à l'histoire de la première. Il n'en est pas de même pour les musiciens. Si la première période appartient presque exclusivement à Gossec, la deuxième réunit tous les maîtres du moment dans le même elïort. Une admirable floraison d'œuvres commence en 1794. Elle s'achèvera magnifiquement eu 1800 par deux œuvres considérables, le Chant national du li juillet, de Méhul, le Chant du 1" vendémiaire, de Lesueur, véritables oratorios laïques, qui demeurent pour attester la généreuse vitalité de l'art républicain au début du xix» siècle.
De 1790 à 1794, en dehors de la fête de la Raison et de la fêle de l'Être suprême, l'objet des fêtes et des oîuvres qu'elles inspirèrent avait été la commémoration d'anniversaires glorieux, des cérémonies funèbres, la glorification des grands citoyens, la célébration des victoires des armées. Les fêtes de la fin de l'année 1794 à 1800, et les a:uvres eurent le même objet. Heprenant, sons une forme moins accentuée, ce qui avait été tenté avec la fête de la liaison et la fête de l'Être suprême, les fêtes civiques du Directoire apportèrent un élément nouveau, où la musique aurait trouvé un essor fécond, si leur durée avait été moins éphémère.
Les principales œuvres de la deuxième période de l'histoire des fêtes de la première République, de 1794 à 1800, sont :
Pour l\ COMMÉMORATION de l'anniversaire du