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Énigmes des rues de Paris

Il n'est pas d'année où Yôn ne trouve dans les journaux les plaintes d'un certain nom* bre de propriétaires du faubourg Montmartre ou du faubourg Poissonnière, dont une subite inondation, venue on ne sait d'où, a submergé les caves. En mai 1855, les maisons qui portent les n os 48, 57, 62 de la rue du Faubourg-Montmartre , avaient eu principalement à souffrir de cette sorte de déluge souterrain, que rien ne semblait expliquer à une si longue distance de la Seine. Les rédacteurs de la Gazette municipale, consultés à ce sujet, ne surent que répondre, et se contentèrent de

ÉNIG. 1

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laisser tomber la question dans leurs colonnes 1 ; c'est là que nous l'avons ramassée, et voici à quel travail elle nous a conduit. Nous sommes peut-être remonté un peu haut. On nous le pardonnera.

Paris étant entouré comme il Test d'une chaîne presque continue de collines, et se trouvant pour ainsi dire placé comme dans le fond dune cuve , dut être tout d'abord, en plusieurs parties de sa surface , le réservoir naturel des ruisseaux qui descendaient des pentes voisines pour se perdre dans la Seine.

Ceux-ci venaient de Montmartre, ceux-là des prés Saint-Gervais ou de Belleville , et d'autres, à flots plus abondants, découlaient des hauteurs de Ménilmontant*. Trop faibles,

1 Gazette municipale du 1 er juin 1855.

* Le ruisseau de Ménilmontant, suivant Parent- Duchâtelet, dans un des mémoires qui forment son ouvrage sur V Hygiène publique (t. I, p. 176), devait être le plus fort de tous. «Tout nous prouve, dit-i], que les fontaines qui alimentaient ce ruisseau étaient fort abondantes ; elles provenaient de la nappe d'eau qui se trouve sur tout le plateau qui sépare le bassin de la Marne de la vallée où coule maintenant le canal de l'Ourcq, et qui est retenue audessus des couches de plâtre , par la puissante masse de plaise qui s'y remarque, et qui empêche

la plupart, pour pouvoir se creuser un lit certain, il était rare, si ce n'est en hiver, quand la pluie les avait considérablement grossis , qu'ils pussent arriver jusqu'au fleuve. Partagés en mille petits filets d'eau, ils s'égaraient, se perdaient dans les terrains vagues qui se trouvaient au bas de ces versants; ils les détrempaient outre mesure, et en faisaient ainsi ces cloaques immenses, ces marais inextricables, ceinture infecte de la Lutèce gauloise, au milieu desquel» Labiénus embourba son armée ! .

Dans les premiers temps du moyen âge, on voulut aviser à donner à ces ruisseaux un cours m oins vagabond. On parvint, en les maîtrisant, en les distribuant surtout d'une façon intelligente, à leur faire perdre ce qu'ils avaient de pernicieux pour la santé publique, et à les rendre en même temps utiles à la culture. Idée excellente, sans doute, mais dont le

que les eaux pluviales, qui pénètrent facilement le terrain léger et sablonneux qui recouvre tout ce plateau, ne descendent plus avant. »

i F., sur le lieu où Labiénus livra bataille, un savant travail de M. J. Quicberat, inséré dans les Mémoires de la Société des antiquaires de France (nouv. série, t. XXI, p. 384-431).

double but ne fut atteint, ou le verra, que trop imparfaitement.

Les religieux qui desservaient l'hôpital Saint-Gervais, fondé vers 1171, et dont les vastes dépendances s'étendaient sur une partie du quartier qui a gardé le nom de Marais, nous semblent être les premiers qui s'occupèrent à transformer en irrigations fécondantes ces mille ruisseaux infects. Ils possédaient-, entre Belleville et Romainviile, les magnifiques prairies qui leur doivent leur nom de prés Saint-Gervais 1 ; la pensée leur vint de mettre à profit, pour leurs cultures plus voisines de Paris, le trop-plein des eaux qui avaient leur source sur ces hauteurs verdoyantes, et qui se perdaient après les avoir fertilisées. Ils les firent donc dériver par de régulières et larges rigoles , ou regards , comme on disait alors, en souvenir du latin rir/are, jusqu'aux terrains environnant leur hospice auxquels on donnait le nom de Culture, ou CouturC'Saiid-Gervais , conservé par Tune des rues qui en ont pris la place.

Cet espace alors n'était pas compris dans

1 Piganiol de la Force, Description de la ville de Paris, 1705, in-8o, t. IV, p. 128.

l'enceinte de Paris, telle que l'avait construite Philippe- Auguste. Il était tout agreste et verdoyant, comme les prairies d'où lui venait enfin la bienfaisante irrigation. C'était un faubourg champêtre, peuplé de ces maraîchers qui ont laissé trace de leurs utiles cultures dans les noms des rues qui environnent celle dont nous parlions tout à l'heure, et tout le val Sainte-Catherine : la rue de YOscille, la rue du Pont-aux-C houx , à laquelle un petit pont jeté sur la rigole, puis sur le fossé du rempart, fit donner le nom qu'elle porte. Les maisons de vigne ou courtilles s'y mêlaient aux cultures ; je n'aurais à citer pour preuves de l'existence de ces villas bourgeoises que cette courtille Barbette, qui survécut à l'époque dont nous parlons, et dont une rue marque encore la place et rappelle en toutes lettres le souvenir.

Un écrivain du Mercure, qui consacra quelques pages d'ingénieuses conjectures au sujet qui nous occupe ici, veut même trouver, par un effort d'étymologie assez bizarre , la trace du passage de son cher ruisseau dans le nom d'une autre rue de ces quartiers :

« Après avoir passé sous le Pont-aux-C Iwux et servi au potager qui a laissé son nom à la rue de V Oseille, il s'échappait, dit-il, dans la vallée

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inférieure, par une petite cascade près de laquelle, au temps delà renaissance des lettres, un savant, même assez bon poëte latin...

enfin un lecteur d'Horace, avait placé sa maison, son jardin, son Tibur, dont la rue Bourg-Tibour est une annexe 1 . »

Tout alla bien, et le ruisselet de Belleville put serpenter à Taise dans cette banlieue fertilisée, jusqu'à l'époque où la ville trop peuplée exigea qu'on agrandit son enceinte. Les cultures qui la serraient de trop près, et celles dont nous venons de parler, celles de Saint- Gervais, celles de Sainte-Catherine étaient du nombre, furent enveloppées par la nouvelle muraille. Comment dès lors le ruisseau d'irrigation pourra-t-il arriver jusqu'aux jardins dont il fait la fertilité? Comment pourra-t-il franchir l'enceinte , sans auparavant se perdre dans les fossés? On y avisa.

La Bastille avait été construite en même temps que l'enceinte nouvelle, dont elle était même la plus imposante défense. De larges fossés, une cunette profonde avaient été creusés à l'entour. Il fallait de l'eau pour les remplir, et le chenal qu'on avait pratiqué de la

i Mercure de France, août 1811, p. 2-22-226.

forteresse jusqu'à la Seine, en longeant les murs du premier Arsenal, n'en fournissait pas en assez grande abondance ; il était bon d'ailleurs que cette eau trop dormante fût sans cesse renouvelée par un courant.

C'est à notre petite rivière, descendant à flots si clairs de Belleville, de Ménilmontant et des prés Saint-Gervais qu'on demanda l'eau qui manquait et le courant nécessaire.

On la partagea en deux branches, toutes deux déversées d'abord dans la cunette de la Bastille. L'une, après l'avoir traversée tout entière, s'en échappait par un passage creusé sous la porte Saint-Antoine; suivait pendant quelque temps la grande rue du même nom; puis, faisant un détour à gauche, s'allait perdre dans la Seine, vers un lieu qui pendant longtemps avait été hors des murs, sur la lisière d'un bois, et qu'on appelait le Pont- Perrin ! . L'autre branche, après un cours pareil et à flots communs, se séparait de la première à l'endroit où elle faisait son détour vers le fleuve. Tandis que celle-là allait ■ disparaître, celle-ci, au contraire, s'allait ébattre encore sur la droite, au milieu des

* tlaillot, Quartier Saint-Antni ii<>. j>. 5 C J.

jardins et des vertes ruelles que la ville, eu s'agrandissant de ce côté, n'avait pas tout d'abord remplacées par de lourdes maisons et de tristes rues 1 .

Les maisons, cependant, et les hôtels plus ou moins alignés en rues ne se firent pas trop attendre, et quoiqu'on les construisit lentement et en assez petit nombre, leur établissement se fit toujours au détriment de notre petite rivière. Jusqu'alors, tant qu'elle n'avait eu que des jardins, des cour-, tilles, des cultures sur ses bords, elle avait pu couler à flots purs ou du moins à peine troublés ; ce ne fut plus de même quand elle eut des habitations dans son voisinage.

Au lieu de rester comme auparavant le ruisselet aux eaux riantes, à qui préaux et jardins empruntaient leur fraîcheur, elle dut devenir le déversoir de tous les ruisseaux infects qui découlaient des rues nouvelles; elle dut servir de réceptacle aux immondices qui s'y entassaient et qui alors, soit qu'on les eût jetées par les fenêtres, comme c'était

1 Jaillot, contrairement à ce que Parent-Duchâtelet devait avancer. plus tard, dit positivement (p. 59) que J'egout du Pont-Perrin était différent de celui qui

se dirigeait vers le Temple, à travers les cultures.

trop bien l'usage, soit qu'on les eût déposées au coin des bornes, n'étaient que trop rarement enlevées par les Iwaniers passants f .

Le pauvre ruisseau devait tout recevoir, tout entraîner. Or, qu'on sache bien qu'il était très-peu large, encore moins profond ; qu'on se rappelle aussi qu'en le divisant en deux branches, on l'avait privé d'une partie de ses eaux emportées dans la Seine vers le Pont-Perrin, et l'on se fera une idée de la facilité avec laquelle il devait être obstrué, encombré, tari par toutes les ordures qu'on y jetait, et de l'infection malfaisante qui devait en résulter. La transformation de ce ruisseau d'eau vive, devenu un véritable cloaque courant, fut telle et si complète, que le nom même par lequel on l'avait désigné jusque-là s'en ressentit, et en fut tout à fait dénaturé. Du vieux mot aiguës, qui s'employait pour dire une eau fraîche et courante et qui se retrouve encore dans les dérivés aiguade, aiguière, etc., on avait fait le mot aigou, pour désigner les cours d'eau du même genre que celui dont nous parlons. Après la

i De ahaner, prendre de la peine, d'où l'expression suer d'ahan. (V. sur ces mots uos Variétés histor. cl littér., t. IX, p. 188.

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triste métamorphose, le mot resta, sauf une légère variante d'orthographe à la première syllabe ; mais vous savez avec quelle différence de sens, et combien il y a loin desaigoux du Paris primitif aux ègouti d'aujourd'hui !

Un moment on put croire qu'en dépit de la ville qui montait toujours de ce côté, et des immondices qui chaque jour s'y amoncelaient davantage, le cours d'eau allait redevenir à peu près ce qu'il avait été d'abord, c'est-à-dire couler, comme autrefois, à plein canal, et avoir ainsi facilement raison de tout ce qu'on jetait pour l'obstruer; c'est lorsque la seconde branche, détournée vers le Pont-Perrin, fut réunie de nouveau à la première, avec laquelle elle ne dut plus former qu'un seul et môme ruisseau.

Cette réunion, qui rendait à la petite rivière une partie de ses eaux jusque-là perdues dans la Seine, eut lieu vers 1412, lors de l'achèvement du grand hôtel Saint-Paul. Le ruisseau du Pont-Perrin passait justement sur le terrain que l'hôtel venait envahir avec ses vastes dépendances , ses beaux treillis , ses cerisaies, ses cours de lions, etc., toutes choses rappelées, comme on sait, par le nom des rues qui, aujourd'hui encore, en occupent

remplacement. On comprend que le petit, cours d'eau qui se jetait au milieu de ces dispositions de bâtiment, de verger et de ménagerie dut gêner un peu les architectes royaux. Si du moins il eût coulé à flots limpides et abondants , peut-être eût-on pu s'en accommoder en le faisant serpenter dans les jardins; mais ce n'était qu'un maigre ruisselet sorti déjà troublé des fossés de la Bastille, et qui n'avait pas dû se purifier en venant de la forteresse jusqu'aux enclos dn Thô tel. De peur qu'il n'altérât, en s'y mêlant, les sources d'eau plus pure qui jaillissaient du sol même des jardins *, il fallait aviser à

1 Par lettres patentes d'octobre 1385, il fut accordé par Charles VI au chancelier Pierre de Giac, le droit d'avoir, pour l'usage, de son hôtel, de l'eau des fontaines de l'hôtel Saint-Paul, « gros comme le bout d'un fuseau. » (Archives de V Empire , carton K, n'534.) Or, l'hôtel de Giac était celui qu'avait bâti Hugues Aubryot, rue de Jouy, il était par conséquent tout près. Le duc d'Orléans l'acquit en 1397 et en fit l'hôtel de son ordre du Porc-Épic, ensuite il vint aux mains de Jean de Montaigu, lequel, en 1408, obtint continuation du droit concédé à Giac, c'està-dire « une prise d'eau provenant d'une source, comprise dans le domaine royal de Saint-Paul. >» Il est dit dans le diplôme sur parchemin, que le prévôt H. Aubryot avait eu précédemment la jouissance

s en débarrasser ; ce fut bientôt fait. On le réunit, comme nous l'avons dit tout à l'heure, à la branche principale; on combla la tranchée qui lui servait de lit jusqu'au Pont-Perrin, et tout fut dit \

A peine l'avait-on joint ainsi, de l'autre côté de la rue Saint-Antoine, à cette première branche dont le parcours lui devenait commun, que d'autres obstacles se présentèrent. Dans cette partie du Marais, en effet, aussi bien que dans celle que nous venons de quitter, les constructeurs faisaient rage, les vastes demeures s'élevaient et s'étalaient à

de ce cours d'eau. (Archives royales de Munich, Franckreich konigreich zweistes fascic, 2 e liasse.) — Une ordonnance du même Charles VI, en date du 9 octobre 1392,» avait retiré toutes les concessions faites pour avoir un usage particulier des eaux publiques de Paris. Il parait que les sources de l'hôtel Saint-Paul n'étaient pas du nombre, puisque J. de , Montaigu conserva la jouissance qu'avaient obtenue "* Aubryot et Giac. Son hôtel passa ensuite au duc de Bourgogne, au connétable de Richemond, aux frères d'Estouteville, à l'amiral de Graville qui le fit rebâtir en partie, puis aux jésuites qui l'enclavèrent dans leur collège. On en trouve d'assez curieux restes dans le passage Charlemayne, au n° 102 de la rue Saint-Antoine. (F. Jérôme Pichon, le Mesnagier, t. II, p. 255.)

1 Registres de la Ville, t. XV, fol. 1 17 et t. XVr, fol. 55-2.

l'envi sur ces terrains trop longlomps vacants. Si, vers la Seine, on achevait de Mlir l'hôtel Saint-Paul, de ce côté Von bâtissait le Palais des Tournelles, d'abord simple habitation seigneuriale, puis demeure royale, embellie, agrandie à l'avenant, et toujours, bien entendu, aux dépens de notre petite rivière , .

Elle y perdit d'abord la partie de son cours qui suivait à ciel découvert la rue Saint-Antoine, depuis la Bastille jusqu'au Val Sainte-Catherine ou des Écoliers. Elle gênait ici comme elle avait gêné du côté de Thôtel Saint-Paul ; aussi après de vives plaintes, de tout le monde et même des rois, l'on avisa enfin à l'emprisonner dans un canal couvert longeant les bâtiments des Tournelles, dû côté de la grande rue, et d'où le ruisseau ne s'échappait en liberté que lorsqu'il avait déjpassé l'enclos royal, c'est-à-dire l'angle formé par la rue Saint-Antoine et par celle qui s'appelle encore rue de l'Ègout-Sainte-Catherine f .

* Sauvai, Recherches sur les Antiq. de Paris, 1724, in-fol., t. I, p. 251.

* De là encore ses émanations rendaient l'hôtel inhabitable; au point que François I er , cherchant un séjour plus nain pour sa mère, eut l'idée, en 1518, d'échanger sa torro de Chnntoloup contre l'empîa-

Ici son cours libre commençait vraiment ; il suivait cette première rue, puis celle qui. en était déjà la continuation et qui est devenue la magnifique rue Saint-Louis, après avoir été Jusque vers la moitié du xvn e siècle, le lit bourbeux et empesté de ce cloaque. Le ruisseau avait ainsi un parcours d'environ 625 toises, entrecoupé de ponceaux, tels que le Pont-aux-Choux par exemple, et cet autre Ponl-dc-voicrie, « derrière la culture Sainte- Catherine, » sur lequel Fervacques faillit tuer

cément actuel des/Tuileries(Félibien, t. III, p. 576}. En 1550, Henri II donna des ordres pressants contre cette infection (Registres de la Ville, t. XXII, p. 55), et Philibert Delorme, de concert avec le bureau de la ville, chercha s'il ne faudrait pas faire reprendre à ce ruisseau, vers la Seine, le cours dont on l avait détourné par la suppression de l'égout du Pont- Perrin (id., t. IV, p. 202). Le 23 mar3 1553, nouvelle ordonnance qui n'aboutit qu'à faire nettoyer l'égout avec plus de soin (td., t. XV, p. 574). Enfin, de guerre lasse, après la mort de Henri II, le cloaque l'emporte; c'est l'hôtel qui est démoli. « Jusqu'en 1830, dit M. Bonnardot (Le Pays, 4 avril 1856), on vit, rue Sainte-Catherine, un reste de l'ancien lit de l'égout a ciel découvert. » M. de la Michodière, étant prévôt des marchands, avait déjà, en avril 1778, fait aligner, élargir, aplanir la rue de l'Egout, pour faire communiquer entre elles les rues Saint-Louis et Saint-Antoine. (Mém. secrets, t. XI, p. 249-250.)

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