‹ Enquête sur l'évolution littéraireChapitre 14 sur 72 · M. EDOUARD ROD · texte numérisé non relu

M. EDOUARD ROD

Genève, 24 février 1891.

Monsieur,

Je suis vraiment très embarrassé de vous exposer en quelques lignes mon opinion sur toutes les questions que vous voulez bien m'adresser. C'est toute la philosophie de la littérature contemporaine qui pourrait seule répondre à votre questionnaire.

Je crois que la littérature naturaliste, sans cire finie, a passé son heure : non seulement à cause des excès de quelques-uns de ses adeptes, mais surtout parce qu'elle a été l'expression littéraire de tout un mouvement positiviste et matérialiste qui ne répond plus aux besoins actuels. Le coup d'œille plus superficiel sur l'état du monde nous montre que, dans tous les domaines, nous sommes en pleine réaction. Ceth réaction a emporté le naturalisme. Est-elle une crreuid'un instant ? Est-elle, au contraire, le commence-

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ment d'une ère de certitudes et de solidité politiques, morales et religieuses? Je n'en sais rien : nous le verrons ou nous ne le verrons pas.

Il me semble évident, d'ailleurs, que le naturalisme a été fort utile à son heure : il a introduit la précision dans le roman et la vie dans le style narratif, ce qui est bien quelque chose ; sans parler des libertés et des hardiesses qu'il a introduites dans les lettres, et qui, grâce à lui, sont maintenant acceptées. Aussi, à ce qu'il me semble, y a-t-il une filiation directe entre le naturalisme et le psycliologis'ine^ malgré les dilférences apparentes.

Je ne me hasarderai pas à prophétiser l'avenir de la littérature actuelle. Les psychologues et les symbolistes me semblent des frères, à peu près jumeaux ; les différences qui les séparent tiennent surtout, je crois, à des différences de tempérament et d'imagination.

Les poètes sont symbolistes ; les esprits précis se contentent d'être psychologues. Peut-être sont-ce les symbolistes qui rendront à la littérature le signalé service de la sauver de l'abstraction cla|sique. A coup sûr elle en est menacée. Mais elle a des chances d'éviter l'écueil, pour cette raison que rien ne se recommence exactement.

La question : où allons-nous? demeure donc abso-' lument réservée- Dans le gâchis des opinions contradictoires, des écoles tâtonnantes, de toutes les idées

qui se remuent dans les couches supérieures de la littérature, celui qui voudrait distinguer un chemin plus clair que les autres serait bien téméraire. Pour ma part, je vous l'ai déjà dit, je crois à la réaction, dans tous les sens que ce mot comporte. Mais jusqu'où ira cette réaction ? C'est le secret de demain.

Recevez, etc..

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