‹ Enquête sur l'évolution littéraireChapitre 24 sur 72 · M. STÉPHANE MALLARMÉ · texte numérisé non relu

M. STÉPHANE MALLARMÉ

• L'un des littérateurs les plus généralement aimés du monde des lettres, avec Catulle Mondes. Taille moyenne, barbe grisonnante, taillée en pointe, un grand nez droit, des oreilles longues et pointues de satyre, des yeux largement fendus brillant d'un éclat

extraordinaire, une singulière expression de finesso tempérée par un grand air de bonté. Quand il parle, le geste accompagne toujours la parole, un geste nombreux, plein de grâce, de précision, d'éloquence; la voix traîne un peu sur les fins de mots en s'adoucissant graduellement : un charme puissant se dégage de l'homme, en qui Ton devine un immarcessible orgueil, planant au-dessus de tout, un orgueil de dieu ou d'illuminé devant lequel il faut tout de suite intérieurement s'incliner, — quand on l'a compris.

— Nous assistons, en ce moment, m'a-t-il dit, à un spectacle vraiment extraordinaire, unique, dans toute l'histoire de la poésie: chaque poète allant, dans son coin, jouer sur une flûte, bien à lui, les airs qu'il lui plaît; pour la première fois, depuis le commencement, les poètes ne chantent plus au lutrin. Jusqu'ici, n'est-ce pas, il fallait, pour s'accompagner, les grandes orgues du mètre officiel. Eh bien ! on en a trop joué, et on s'en est lassé. En mourant, le grand Hugo, j'en suis bien sûr, était persuadé qu'il avait enterré toulo poésie pour un siècle ; et, pourtant, Paul Verlaine avait déjà écrit Sagesse: on peut pardonner cet(«^ illusion à celui qui a tant accompli de miracles, mm il comptait sans l'éternel instinct, la perpétuelle et inéluctable poussée lyrique. Surtout manqua cette notion indubitable : que, dans une société sans stabilité, sans unité, il ne peut se créer d'art stable, d'art

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définilif. De cette organisation sociale inachevée, qui explique en même temps l'inquiétude des esprits, naît l'inexpliqué besoin d'individualité dont les manifestations littéraires présentes sont le reflet direct.

Plus immédiatement, ce qui explique les récentes innovations, c'est qu'on a compris que l'ancienne forme du vers était non pas la forme absolue, unique et immuable, mais un moyen de faire à coup sûr de bons vers. On dit aux enfants : « Ne volez pas, vous serez honnêtes ! » C'est vrai, mais ce n'est pas tout ; en dehors des préceptes consacrés, est-il possible de faire de la poésie ? On a pensé que oui et je crois qu'on a eu raison. Le vers est partout dans la langue où il y a rythme, partout, excepté dans les affiches et à la quatrième page des journaux. Dans le genre appelé prose, il y a des vers, quelquefois admirables, de tous rythmes. Mais, en vérité, il n'y a pas de prose : il y a l'alphabet, et puis des vers plus ou moins serrés, plus ou moins diffus. Toutes les fois qu'il y a effort au style, il y a versification.

Je vous ai dit tout à l'heure que, si on en est arrivé au vers actuel, c'est surtout qu'on est las du vers officiel ; ses partisans mêmes partagent cette lassitude. N'est-ce pas quelque chose de très anormal qu'en ouvrant n'importe quel livre de poésie on soit sur de trouver d'un bout à l'autre des rythmes uniformes et convenus là oii l'on prétend, au contraire, nous intéresser à l'essentielle variété des sentiments humains!

Où est l'inspiration, où est l'imprévu, et quelle fatigue ! Le vers officiel ne doit servir que dans des moments de crise de l'àme ; les poètes actuels l'ont bien compris ; avec un sentiment de réserve très délicat ils ont erré autour, en ont approché avec une singulière timidité, on dirait quelque effroi, et, au lieu d'en faire leur principe et leur point de départ, tout à coup l'ont fait surgir comme le couronnement du poème ou de la période !

D'ailleurs, en musique, la même transformation s'est produite : aux mélodies d'autrefois très dessinées succède une infinité de mélodies brisées qui enrichissent le tissu sans qu'on sente la cadence aussi fortement marquée.

— C'est bien de là, — demandai-je, — qu'est venue la scission ?

— Mais oui. Les Parnassiens, amoureux du vers très strict, beau par lui-même, n'ont pas vu qu'il n'y avait là qu'un effort complétant le leur ; effort qui avait en même temps cet avantage de créer une sorte d'interrègne du grand vers harassé et qui demandait grâce. Car il faut qu'on sache que les essais des der^ niers venus ne tendent pas à supprimer le grand vers ; ils tendent à mettre plus d'air dans le poème, à créer une sorte de fluidité, de mobilité entre les vers de grand jet, qui leur manquait un peu jusqu'ici. On entend tout d'un coup dans les orchestres de très beaux éclats de cuivre ; mais on sent très bien que s'il n'y

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avait que cela, on s'en fatig-uerait vite. Les jeunes espacent ces grands traits pour ne les faire apparaître qu'au moment où ils doivent produire l'effet total : c'est ainsi que l'alexandrin, que personne n'a inventé et qui a jailli tout seul de l'instrument de la langue, au lieu de demeurer maniaque et sédentaire comme à présent, sera désormais plus libre, plus imprévu, plus aéré : il prendra la valeur de n'être employé que dans les mouvements graves de l'àme. Et le volume de la poésie future sera celui à travers lequel courra le grand vers initial avec une infinité de motifs empruntés à l'ouïe individuelle.

Il y a donc scission par inconscience de part et d'autre que les efforts peuvent se rejoindre plutôt qu'ils ne se détruisent. Car, si, d'un côté, les Parnassiens ont été, en effet, les absolus serviteurs du vers, y sacrifiant jusqu'à leur personnalité, les jeunes gens ont tiré directement leur instinct des musiques, comme s'il n'y avait rien eu auparavant ; mais ils ne font qu'espacer le raidissement, la constriction parnassienne, et, selon moi, les deux efforts peuvent se compléter.

Ces opinions ne m'empêchent pas de croire, personnellement, qu'avec la merveilleuse science du vers, l'art suprême des coupes, que possèdent des maîtres comme Banville, l'alexandrin peut arriver à une variété infinie, suivre tous les mouvements de passion possible : le Forgeron de Banville, par

exemple, a des alexandrins interminables, et d'autres, au contraire, d'une invraisemblable concision.

Seulement, notre instrument si parfait, et dont on a peut-être trop usé, il n'était pas mauvais qu'il se reposât un peu.

— Voilà pour la forme, dis-jeà M. Stéphane Mallarmé. Et le fond?

— Je crois, me répondit-il, que, quant au fond, les jeunes sont plus près de l'idéal poétique que les Parnassiens qui traitent encore leurs sujets à la façon des vieux philosophes et des vieux rhéteurs, en présentant les objets directement. Je pense qu'il faut, au contraire, qu'il n'y ait qu'allusion. La contemplation des objets, l'imag-e s'envolant des rêveries suscitées par eux, sont le chant : les Parnassiens, eux, prennent la chose entièrement et la montrent ; par là ils manquent de mystère ; ils retirent aux esprits cette joie délicieuse de croire qu'ils créent. Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu ; le suggérer^ voilà le rêve. C'est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole : évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d'âme, ou, inversement, choisir un objet et en dégager un état d'âme, par une série de déchillrements.

— Nous approchons ici, dis-je îiu maître, d'une grosse objection quej'avais à vous faire... L'obscurité!

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— C'est, en effet, également dangereux, me répond-il, soit que l'obscurité vienne de l'insuffisance du lecteur, ou de celle du poète... mais c'est tricher que d'éluder ce travail. Que si un être d'une intelligence moyenne, et d'une préparation littéraire insuffisante, ouvre par hasard un livre ainsi fait et prétend en jouir, il y a malentendu, il faut remettre les choses à leur place. Il doit y avoir toujours énigme en poésie, et c'est le but de la littérature, — il n'y en a pas d'autres, — d'évoquer les objets.

— C'est vous, maître, demandai-je, — qui avez créé le mouvement nouveau ?

— J'abomine les écoles, dit-il, et tout ce qui y ressemble ; je répugne à tout ce qui est professoral appliqué à la littérature qui, elle, au contraire, est tout à fait individuelle. Pour moi, le cas d'un poète, en cette société qui ne lui permet pas de vivre, c'est le cas d'un homme qui s'isole pour sculpter son propre tombeau. Ce qui m'a donné l'attitude de chef d'école, c'est, d'abord, que je me suis toujours intéressé aux idées des jeunes gens ; c'est ensuite, sans doute, ma sincérité à reconnaître ce qu'il y avait de nouveau dans l'apport des derniers venuS. Car moi, au fond, je suis un solitaire, je crois que la poésie est faite pour le faste et les pompes suprêmes d'une société constituée où aurait sa place la gloire dont les gens semblent avoir perdu la notion. L'attitude du poète dans une époque comme celle-ci, où il est en

grève devant la société, est de mettre de côté tous les moyens viciés qui peuvent s'offrir à lui. Tout ce qu'on peut lui proposer est inférieur à sa conception et à son travail secret.

Je demande à M. Mallarmé quelle place revient à Verlaine dans l'histoire du mouvement poétique.

— C'est lui le premier qui a réag-i contre l'impeccabilité et l'impassibilité parnassiennes ; il a apporté, dans Sagesse^ son vers fluide, avec, déjà, des dissonances voulues. Plus tard, vers 1875, mon Aprèsmidi d'un faune ^ à part quelques amis, comme Mondes, Dierx et Cladel, fit hurler le Parnasse tout entier, et le morceau fut refusé avec un grand ensemble. J'y essayais, en effet, de mettre, à côté de l'alexandrin dans toute sa tenue, une sorte de jeu courant pianoté autour, comme qui dirait d'un accompagnement musical fait par le poète lui-même et ne permettant au vers officiel de sortir que dans les grandes occasions. Mais le père, le vrai père de tous les Jeunes, c'est Verlaine, le magnifique Verlaine dont je trouve l'attitude comme homme aussi belle vraiment que comme écrivain, parce que c'est la seule, dans une époque où le poète est hors la loi : que de faire accepter toutes les douleurs avec une telle hauteur et une aussi superbe crânerie.

— Que pensez-vous de la fin du naturalisme ?

— L'enfantillage de la littérature, jusqu'ici a été de

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croire, par exemple, que choisir un certain nombre de pierres précieuses et en mettre les noms sur le papier, même très bien, c'était faire des pierres précieuses. Eh bien, non ! La poésie consistant à créer, il faut prendre dans Tàme humaine des états, des lueurs d'une pureté si absolue que, bien chantés et bien mis en lumière, cela constitue en effet les joyaux de l'homme : là, il y a symbole, il y a création, et le mot poésie a ici son sens : c'est, en somme, la seule création humaine possible. Et si, véritablement, les pierres précieuses dont on se pare ne manifestent pas un état dame, c'est indûment qu'on s'en pare... La femme, par exemple, cette éternelle voleuse...

Et tenez, ajoute mon interlocuteur en riant à moitié, ce qu'il y a d'admirable dans les magasins de nouveautés, c'est, quelquefois, de nous avoir révélé, par le commissaire de police, que la femme se parait indûment de ce dont elle ne sav£dt pas le sens caché, et qui ne lui appartient par conséquent pas...

Pour en revenir au naturalisme, il me paraît qu'il faut entendre par là la littérature d'Emile Zola, et que le mot mourra en effet, quand Zola aura achevé son ceuvre. J'ai une grande admiration pour Zola. Il a fait moins, à vrai dire, de véritable littérature que de l'art évocatoire, en se servant, le moins qu'il est possible, des éléments littéraires ; il a pris les mots, c'est vrai, mais c'est tout ; le reste provient de sa merveilleuse organisation et se répercute tout de suite dans l'esprit

de la foule. Il a vraiment des qualités puissantes ; son

sens inouï de la vie, ses mouvements de foule, la peau

de Nana, dont nous avons tous caressé le g"rain, tout

cela peint en de prodigieux lavis, c'est l'œuvre d'une

organisation vraiment admirable ! Mais la littérature

'^a quelque chose de plus intellectuel que cela : les

choses existent, nous n'avons pas à les créer ; nous

\ n'avons qu'à en saisir les rapports ; et ce sont les fils

^ de ces rapports qui forment les vers et les orchestres.

— Connaissez-vous les psychologues ?

— Un peu. Il me semble qu'après les grandes oeuvres de Flaubert, des Goncourt, et de Zola, qui sont des sortes de poèmes, on en est revenu aujourd'hui au vieux goût français du siècle dernier, beaucoup plus humble et modeste, qui consiste non à prendre à la peinture ses moyens pour montrer la forme extérieure des choses, mais à disséquer les motifs de l'àme humaine. Mais il y a, entre cela et la poésie, la même différence qu'il y a entre un corset et une belle gorge...

Je demandai, avant de partir, à M. Mallarmé, les noms de ceux qui représentent, selon lui, révolution poétique actuelle.

— Les jeunes gens, me répondit-il, qui me semblent avoir fait œuvre de maîtrise, c'est-à-dire œuvre originale, ne se rattachant à rien d'antérieur, c'est Morice, Moréas, un délicieux chanteur, et, surtout, celui qui

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a donné jusqu'ici le plus fort coup d'épaule, Henri de Régnier, qui, comme de Vigny, vit là-bas, un peu loin, dans la retraite et le silence, et devant qui je m'incline avec admiration. Son dernier livre : Poèmes anciens et romanesques, est un pur chef-d'œuvre (1 ) . — Au fond, voyez-vous, me dit le maître en m^ serrant la main, le monde est fait pour aboutir à un beau livre.

M. PAUL VERLATNn

La ligure de l'auteur de Sagesse est archi-connuo dans le monde littéraire et dans les différents milieux du quartier Latin. Sa tête de mauvais ange vieilli, à la barbe inculte et clairsemée, au nez brusque ; ses sourcils touffus et hérissés comme des barbes d'épi couvrant un regard vert et profond ; son crâne énorme et oblong entièrement dénudé, tourmenté de bosses énigmatiques , élisent en cette physionomie l'apparente et bizarre contradiction d'un ascétisme têtu et d'appétits cyclopéens. Sa biographie serait un long drame douloureux ; sa vie un mélange inouï de scepticisme aig'u et « d'écarts de chair » qui se^^ésolvent en intermittents sadismes, en remords pénitents et en chutes profondes dans les griseries de l'oubli factice.

Malgré tout, Paul Verlaine n'est pas devenu méchant; ses accès de noire misanthropie, ses silences

(1) Voir Appendice.

sauvages s'évanouissent vite au moindre rayon de soleil, — quel qu'il soit. Il a cette admirable résignation qui lui fait déclarer avec un accent de douceur à peine absinthée : « Je n'ai plus qu'une mère, c'est l'Assistance publique. » J'ai dit l'autre jour l'intluence que M. Stéphane Mallarmé lui reconnaît dans le mouvement poétique contemporain; on verra ce qu'en pensent les jeunes qui le suivent. En attendant, voici comment il parle, lui, d'eux.

Je l'ai rencontré à son café habituel, le François^ Prer}iier^ boulevard Saint-Michel. Il avait fait, dans la journée, des courses pour récupérer des ors, comme il dit ; et sous son ample mac-farlane à carreaux noirs et gris, rutilait une superbe cravate de soie jaune d'or, soigneusement nouée et fichée sur un col blanc et droit. Verlaine, chacun le sait, n'est pas très causeur ; c'est l'artiste de pur instinct qui sort ses opinions par boutades drues, en images concises, quelquefois d'une brutalité voulue, mais toujours tempérées par un éclair de bonté franche et de charmante bonhomie.

Aussi, est-il très difficile de lui arracher, sur les théories d'art, des opinions rigoureusement déduites. Le mieux que j'aie à faire c'est de raconter de notre longue conversation ce qui a spécialement trait à mon enquête.

Gomme je lui demandais une définition du symbolisme, il me dit :

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— Vous savez, moi, j'ai du bon sens ; je n'ai peutêtre que cela, mais j'en ai. Le symbolisme?... comprends pas... Ça doit être un mot allemand... hein? Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Moi, d'ailleurs, je m'en fiche. Quand je souffre, quand je jouis ou quand je pleure, je sais bien que ça n'est pas du symbole. Voyez-vous, toutes ces distinctions-là, c'est de l'allemandisme ; qu'est-ce que ça peut faire à un poète ce que Kant, Schopenhauer, Hegel et autres Boches pensent des sentiments humains ! Moi je suis Français, vous m'entendez bien, un chauvin de Français, — avant tout. Je ne vois rien dans mon instinct qui me force à chercher le pourquoi du pourquoi de mes larmes ; quand je suis malheureux, j'écris des vers tristes, c'est tout, sans autre règle que l'instinct que je crois avoir de la belle écriture, comme ils disent !

Sa figure s'assombrit, sa parole devint lente et grave.

— N'empêche, continua-t-il, qu'on doit voir tout 'de même sous mes vers le... gulf stremn de mon existence, où il y a des courants d'eau glacée et des courants d'eau bouillante, des débri^ oui, des sables, bien sûr, des fleurs, peut-être...

A chaque instant, dans les conversations de Verlaine, on est surpris et ravi par ces antithèses imprévues de brutalité et de grâce, d'ironie gaie et d'indignation farouche. Mais, je le répète, il est impossible de suivre

rigoureusement la marche d'un entretien avec lui. Ce jour-là, il s'écartait à chaque instant du sujet, et, comme je m'efforçais par toutes sortes de biais à le ramener au symbolisme, il s'emporta plusieurs fois, et frappant de grands coups de poing sur la table de marbre dont son absinthe et mon vermouth tremblaient, il s'écria :

— Ils m'embêtent, à la fm, les cymbalistes ! eux et leurs manifestations ridicules! Quand on veut vraiment faire de la révolution en art, est-ce que c'est comme ça qu'on procède ! En 1830, on s'emballait et on partait à la bataille avec un seul drapeau où il y avait écrit Hernani ! Aujourd'hui, c'est des assauts do pieds plats qui ont chacun leur bannière où il y a écrit RÉCLAME ! Et ils l'ont eue leur réclame, une réclame digne de Richebourg... Des banquets... je vous demande un peu...

Il haussa les épaules, et parut se calmer, comme après un grand effort. Il y eut un instant de silence. Puis il reprit :

— N'est-ce pas ridicule tout cela, après tout! Le ridicule a des bornes, pourtant, comme toutes les bonnes choses...

Par bribes, il continua, la pipe constamment éteinte et rallumée :

— La Renaissance ! Remonter à la Renaissance ! Et cela s'appelle renouer la tradition ! En passant par dessus le dix-septième et le dix-huitième siècles!

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Quelle folie ! Et Racine, et Corneille, <;a n'est donc pas des poètes français, ceux-là ! Et La Fontaine, l'auteur du vers libre, et Ghénierî ils ne comptent pas non plus ! Non, c'est idiot, ma parole, idiot.

Toujours il haussait ses épaules, ses lèvres avaient une moue dédaig-neuse, son sourcil se fronçait. 11 dit encore :

— Où sont-elles, les nouveautés ? Est-ce que Arthur Rimbaud, — et je ne l'en félicite pas, — n'a pas fait tout cela avant eux? Et même Krysinska ! Moi aussi, parbleu, je me suis amusé à faire des blag"ues, dans le temps ! Mais enfin, je n'ai pas la prétention de les imposer en Evangile ! Certes, je ne reg'rette pas mes vers de quatorze pieds; j'ai élargi la discipline du vers, et cela est bon ; mais je ne l'ai pas supprimée ! Pour qu'il y ait vers, il faut qu'il y ait rythme. A présent, on fait des vers à mille pattes ! Ça n'est plus des vers, c'est de la prose, quelquefois même ce n'est que du charabia... Et surtout, ça n'est pas français, non, ça n'est pas français! On appelle ça des vers rythmiques ! Mais nous ne sommes ni des Latins, ni des Grecs, nous autres! Nous sommes des Français, sacré nom de Dieu !

— Mais... Ronsard?... hasardai-je.

— Je m'en fous de Ronsard! Il y a eu, avant lui, un nommé François Villon qui lui dame crânement le pion ! Ronsard! Pffiî! Encore un qui a traduit le français en moldo-valaque !

— Les jeunes, pourtant, ne se réclament-ils pas de vous ? dis-je.

— Qu'on prouve que je suis pour quelque chose dans cette paternité-là! Qu'on lise mes vers !

Sur un ton comique, il ajouta :

— 19, quai saint Michel, 3 francs!

Puis :

— J'ai eu des élèves, oui; mais je les considère comme des élèves révoltés : Moréas, au fond, en est un.

— Ah! fis-je.

— Mais oui ! Je suis un oiseau, moi (comme Zola est un bœuf, d'ailleurs), et il y a des mauvaises langues qui prétendent que j'ai fait école de serins. C'est faux. Les symboHstes aussi sont des oiseaux, sauf restrictions. Moréas aussi en est un, mais non... lui, ce serait plutôt un paon... Et puis il est resté enfant, un enfant de dix-huit ans. Moi aussi je suis gosse... (Ici, Verlaine prend sa posture coutumière : il redresse la tête, avance les lèvres, fixe son regard droit devant lui, étend le bras)... mais un gosse français, cré nom de Dieu! en outre !

Et aussitôt il se mit à rire d'un rire bonhomme, vraiment gai, contagieux, qui me prit à mon tour.

— Gomment se fait-il que vous ayez accepté l'épithète de décadent^ et que signifiait-elle pour vous?

— C'est bien simple. On nous l'avait jetée comme une insulte, cette épithète; je l'ai ramassée comme

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cri de guerre ; mais elle ne signifiait rien de spécial, que je sache. Décadent! Est-ce que le crépuscule d'un beau jour ne vaut pas toutes les aurores! Etpuis,lesoleil qui a l'air de se coucher, ne se lèvera-t-il pas demain? Décadent, au fond ne voulait rien dire du tout. Je vous le répète, c'était plutôt un cri et un drapeau sans rien autour. Pour se battre, y a-t-il besoin de phrases ! Les trois couleurs devant l'aigle noir, ça suffit, on se bat!...

— On reproche aux symbolistes d'être obscurs... Est-ce votre avis ?

— Oh ! je ne comprends pas tout, loin de là ! D'ailleurs, ils le disent eux-mêmes : « Nous sommes des poètes abscons. Mais pourquoi « abscons » tout court? Si, encore, ils ajoutaient : « comme la lune ! », en outre !

De nouveau, il éclata de rire, et je fus bien forcé de l'imiter.

A ce moment, il me sembla que la partie sérieuse de notre entretien prenait fin... Je me rappelai une réflexion que m'avait faite M. Anatole France, et je dis encore à Verlaine :

— Est-il vrai que vous soyez jaloux de Moréas?

Il redressa le buste, improvisa un long geste du bras droit, se mouilla les doigts, se frisa rythmiq^uement la moustache et dit en appuyant :

— Voui ! ! !

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