M. PAUL ALEXIS
J'ai demandé à M. Paul Alexis, le plus fidèle des Médanistes, son avis pour cette enquête. Il est en ce moment à Aix en Provence. Voici la dépêche que j'ai reçue de lui :
(( Naturalisme pas mort. Lettre suit. » Puis la lettre que m'annonçait cette dépêche.
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« Aix, 't avril 1891.
« Mon cher confrère,
« Non, il n'est pas mort le naturalisme ! 11 est si peu mort, que, entrevu peut-être par Bacon et, à couj) sûr, par Diderot, pratiqué inconsciemment par l'auteur de Manon Lescaut, repris dans ce siècle par Balzac et Stendhal (que Flaubert, les Goncourt, Duranty, Zola et quelques autres continuèrent,) le naturalisme n'en est tout de même encore qu'aux premiers balbutiements. En cette On de siècle, où tant de choses sont mûres, sur le point de crouler de vétusté, lui est encore jeune, tout jeune. Demain, plus encon^ qu'aujourd'hui, lui appartient. Le naturalisme sera la littérature du vingtième siècle.
» Seulement, mon cher confrère, avant d'en arriver au jug-ement « détaillé » sur l'évolution littéraire que vous me demandez, il faudrait bien s'entendre sur le mot, — principalement sur la chose. Il y a une équivoque courante et grossière que je voudrais une fois de plus m'efîorcer de dissiper. Le naturalisme n'est pas une « rhétorique », comme on le croit généralement, mais quelque chose d'autrement sérieux, « une méthode ».
» Une méthode de penser, de voir, de réfléchir, d'étudier, d'expérimenter, un besoin d'analyser pour savoir, mais non une façon spéciale d'écrire. N'en déplaise à la jolie critique que l'Europe nous envie, le
naturalisme ne consiste nullement à imprimer le mot de Gambronne en toutes lettres. Ce serait trop facile. Les romantiques, d'ailleurs, l'ont fait, bien avant nous. Et, si nous l'avons fait quelquefois nous-même, — ■ moi tout le premier, dans une série d'articles spéciaux — ce n'est peut-être pas ce que nous avons fait de mieux. Dans tous les cas c'était pour rire, pour nous moquer d'une légion de confrères trop aimables, qui faisaient semblant de ne voir en nous que des « pornog-raphes », des « vidangeurs », et autres aménités. Mais passons.
» Au contraire, le naturalisme est assez large pour s'accommoder de toutes les « écritures. » Le ton de procès-verbal d'un Stendhal, la sécheresse impopulaire d'un Uuranty trouvent grâce devant lui autant que le lyrisme concentré et impeccable de Flaubert, que l'adorable nervosité de Concourt, l'abondance grandiose d,e Zola, la pénétration malicieuse et attendrie de Daudet. Tous les tempéraments d'écrivains peuvent aller avec lui.
» Aussi le naturalisme n'est-il nullement une secte, une confrérie, une école, un clan, une franc-maçonnerie, une chapelle. On n'y entre pas comme dans un moulin, ou à la brasserie. On ne s'y présente pas comme à l'Académie ou aux Mirlitons. Du naturalisme éclate — et nous prend au cœur — à chaque page même de Salammbô, comme il reste du romantisme à foison dans Madame Uonirn dnn^ le suicide
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du dénouement, par exemple ! caries madame Bovary réelles ne se suicident guère) et, bien davantage encore, dans Germinal.
» Mais vous, mon cher confrère, avec votre intéressante enquête sur l'Evolution littéraire, tout comme votre camarade Xau, avec la sienne sur la grave question des répétitions générales, vous venez tous deux de faire d'excellente besogne naturaliste. Un vent de naturalisme pénètre même à la Chambre, non pas, certes, les jours où nos honorables se traitent comme des crochetcurs ivres, mais les rares fois où ils accouchent de quelque réforme raisonnable et nécessaire. Enfin, vous n'ignorez point que M. Constans lui-même s'y prit en bon naturaliste lorsqu'il sut nous 'débarrasser du général Boulanger, lequel eut au contraire le romantisme de passer la frontière en croyant éviter le poison des Borgia.
» Voilà donc bien établi que le naturalisme n'est nullement ce qu'un tas de critiques ont eu le snobisme de croire. Ni une façon spéciale de tortiller le verbe écrit! ni une affectation d'immoralité ou de brutalisme î ni une panacée pouvant remédier au manque de talent I Gomme vous le disait M. Edn^nd de Goncourt, il consiste à remplacer de plus en plus l'humanité de (( dessus de pendule » du romantisme, par de l'humanité d'après nature. Et maintenant se pose une question : « Existe -t-il de nos jours de vrais naturalistes, complets? et en existe-t-il plusieurs ? »
» Eh bien, d'après un de vos interviewés, M. Paul Adam (l'auteur de Chair molle lui-même, un simple naturaliste en révolte), le naturalisme aujourd'hui ne battrait tellement que d'une aile qu'il n'y aurait plus que deux naturalistes « purs )).Et ces deux purs seraient : l'auteur de V Argent et... l'auteur de Madmne Meuriot.
» Ici, permettez-moi d'ouvrir une parenthèse. Pour rien au monde je ne voudrais avoir l'air de chercher à faire une réclame à ce livre. Aussi ne me coùte-t il nullement de reconnaître que, jusqu'ici du moins, cette œuvre n'a été sérieusement discutée qu'au delà de la frontière, en Russie, surtout en Italie. Tandis qu'en France, à part MM. Philippe Gille, Albert Delpit, Montorgueil et Auguste -Filon, qui m'ont consacré quelques lignes trop bienveillantes, mes confrères n'ont encore accordé à Madame Meuriot que du silence et du dédain. Et la maison Hachette, par là-dessus, a eu la cruauté de lui interdire les gares... Pauvre Madame Meuriot! Eh! c'est bien fait, d'ailleurs! Gela t'apprendra de n'avoir pas mieux choisi ton moment! Malheureuse, tu auras payé pour Mo/Lsieur lietsy.
» Donc, si j'avais l'honneur d'être, à moi tout seul, la moitié du naturalisme, — M. Paul Adam et ses amis me font vraiment trop d'honneur, — possible qu'après Madame Meuriot^ le naturalisme fût très malade. Seulement ces jeunes gens semblent oublier
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un détail, un tout petit détail : les soixante et dix éditions de V Argent! Oui, ce monceau de volumes de Zola enlevés en quelques jours, n'est-ce pas une preuve — un joli « symbole » de succès et de vitalité? Qu'en pense M. Moréas, lui qui, j'ose le croire, ferait encore ses choux gras des modestes trois mille exemplaires vendus de Madame Meuriot ^
» Mais, mon cher confrère, laissons bien vite ces petitesses, ces misérables questions de vente, de succès immédiat, qui ne prouvent pas tout. Le naturahsme, en somme, n'est qu'une ramification, dans le domaine de la littérature, du large courant général (jui emporte le siècle vers plus de science, vers plus de vérité et, sans doute aussi, plus de bonheur. Les vrais naturalistes, les purs, ne sont donc pas six, ni deux, ni un : à proprement parler, il n'en existe pas encore. Mais ils seront légion, car la voie est large, le but haut et lointain, et c'est dans cette direction que peineront à leur tournes enfants et les enfants de nos petits-enfants. Quant à nous-mêmes, et à ceux de nos aînés que nous aimons, en nous efforçant de les continuer, ni les uns ni les autres ne sommes encore véritablement des naturalistes. Le romaatisme, dont nous sommes tous sortis, est encore là, trop près. Nul de nous n'est jusqu'ici parvenu à purger complètement son sang du virus romantique héréditaire.
» — Soit, me direz-vous. Mais s'il n'y a que des naturalistes-précurseurs jusqu'ici, les psycholog'ues... que
sont-ils, eux? Et les symbolistes, qu'en faites-vous? » Patience ! j'y arrivais. Les psychologues, d'abord. Permettez-moi de mettre à part, absolument à part, un vieux camarade, — Paul Bourg-et, — que j'aime de tout mon cœur et à qui je trouve un énorme talent, non seulement fm et souple, mais puissant quand il veut l'être, par exemple dans Mensonges et même dans ses « Nouveaux Pastels », dans Monsieur Legrl- 'inaudet... cet admirable raté de lettres qui achève sa vie dans une louche maison meublée... Mais, Bourget excepté, je trouve que les psychologues ne sont que des naturalistes maling-res, affaiblis. Des petits frères à nous, malvenus, avant terme, qu'il a fallu élever dans du coton, et qui se ressentiront toute leur vie d'une jeunesse souiTreteuse, poussée en serre chaude. Qu'ils prennent donc du fer, sacrebleu ! ces gaillards-là. Oh ! ils en ont besoin ! Peut-être, alors, cesseront-ils de s'astreindre à ne faire que du demi naturalisme.^ a vous demande un peu, lorsqu'on n'arrive à la connaissance complète de l'homme que par la physiologie et la psychologie, pourquoi tenir une des deux fenêtres obstinément fermée? L'erreur inverse, d'ailleurs, serait tout aussi imbécile... Bourget, lui, au moins, bien qu'on le place parmi les psychologues, est un passionné de lettres et de vie, un sain et un vigoureux, q^ui ne crache nullement sur la physiologie... Le vrai chef de ce naturalisme borgne et chlorotiquc devrait être mille fois M. Edouard Rod, cet étonnant
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professeur genevois, à qui Jules Vallès disait un jour devant moi, en riant de son rire qui sonnait comme l'airain : «Oh! Rod!... Rod!... bon Rod!... comment va votre maladie de matrice ? »
» Quant aux symbolistes, aux décadents, ils n'existent même pas... Non! il n'y en a pas, je n'en vois pas... Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam, Mallarmé étaient des Baudelairiens attardés, pleins de talent certes, mais qui, un beau matin, durent être joliment étonnés tout de même de se voir bombardés chefs d'école. Ils se laissèrent faire, parbleu ! Mais l'école était piteuse. Sauf Paul Adam, un garçon de mérite, fourvoyé je ne sais pourquoi dans cette plaisanterie, les autres n'ont jamais rien fait, qu'un peu de bruit, mais pas d'œuvre. Ils ne sont que comiques. Les œuvres seulent valent quelque chose, sont tout. Et en 1901 il y aura beau temps que tous ces illisibles — décadents, symbolistes, déliquescents — et un tas d'autres écoles et sous-écoles fumistes, auront disparu.
» Au vingtième siècle, il n'y aura même plus d'écoles du tout. Car le naturalisme est le contreiire d'une école. Il est la fin de toutes les»écoles, mais l'affranchissement des individualités, l'épanouissement des natures originales et sincères.
» Paul Alexis. »
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M. HENRY OEARD
M. Henry Géard est l'un des auteurs des Soirées de Médan^ l'un de ceux, paraît-il, sur lequel on comptait davantag'e. Outre son conte des Soirées, il n'a publié qu'un seul volume de roman : Une hellc Journée. Depuis, le théâtre l'a tenté. Ses pièces jouées au Théâtre-Libre : Les Résignés, Tout pour r Honneur, La Pèche, ont eu un gros succès d'observation amère et de cruauté. R rima, en manière de passe-temps, des ballades dans la façon des poètes du quinzième siècle, Eustache Deschamps et Villon. Mais ses proches amis sont seuls à les connaître.
M. Henry Géard est, de plus, le monographe de Médan. Il a recueilU sur le pays quantité de renseignements historiques. Gritique dramatique du Siècle, devenu critique dramatique de Y Evénement, curieux de tout, très érudit, d'une érudition qui ne se contente pas de connaître le titre des volumes mais qui en sait le contenu et tâche à en démêler les rapports intellectuels. 11 est depuis plusieurs années sous-conservateur à la bibliothèque du Musée Garnavalet. Moustache en brosse et cheveux frisés. Accueil charmant.
\\ me dit :
— Comment le riMliu-nlism»» ponl-il mnuri!- piiisrin'il n'a jamais existé ?
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— Gomment, jamais existé ?
— Non, il n'a jamais existé ainsi qu'on l'entend généralement, c'est-à-dire comme une littérature d'accident, comme un produit spontané de notre époque. Dans tous les siècles, il y a toujours eu à l'état latent, derrière la littérature officielle, parallèlement à la littérature d'imagination, une littérature d'observation.
Sous Louis XIV, c'est Furetière avec le Roman bourgeois^ c'est surtout l'admirable Saint-Simon. Plus tard, à côté de Voltaire, c'est Diderot et Rétif de la Bretonne. Plus tard encore, en même temps que Victor Hugo, c'est Balzac.
Lequel des deux matera l'autre, la fonction ou l'esprit, toute la question est là.
Ce qui existe réellement, c'est le fait de voir les choses telles qu'elles sont, dans l'atmosphère que leur donne la science du moment. La minorité matérialiste se désintéressera- t-elle jamais de l'observation? l'humanité échappera-t-elle jamais à elle-même? Il y aura toujours des individus qui préféreront rêver. D'autres, au contraire, aimeront mieux connaître, encore que leur savoir leur amène un accroissement de douleur. Mais qui est maître de la tournure des intelligences ?
Quant au naturalisme, sa vie ou sa mort apparentes n'ont pas d'importance. Admettez qu'il se soit trompé dans la formule de ses théories et qu'il leur ait donné une défectueuse application, son erreur ne signifierait rien. Il a servi, il a excité la littérature et donné le goût
du nouveau, de Toriginal. A-t-il cessé d'être vrai ? C'est possible. Mais alors il se trouve dans les conditions mêmes de toutes les expériences scientifiques, où la réalité d'hier n'est plus celle de demain. Voyez Guvier. Il a créé la paléontolog-ie et n'en reste pas moins un fort grand homme, quoiqu'il soit démontré par les savants dé l'heure présente que ses prémisses étaient erronées et ses déductions fausses. Mais au-dessus de ses théories, il y a sa recherche, sa volonté de savoir et de faire connaître, aussi voilà où il est éternellement, où il demeure inattaquablement respectable.
— Ceci admis, dis-je, ne croyez-vous pas possible et normale une réaction, — provisoire si vous voulez, — contre la littérature matérialiste?
— Parbleu 1 et il faut qu'elle soit. Où serait la vie sans ces combats continuels ? Et puis, c'est le pendule, c'est le va-et-vient, et ce qui paraît si extraordinaire, au demeurant, n'est que monotone. Regardez. La littérature de la Renaissance est une réaction contre le mysticisme du moyen âge. Qu'est-ce que le romantisme ? une réaction contre l'esprit positif du dixhuitième siècle.
Elle avait même commencé plus tôt, cette réaction ; mais qui est-ce qui sait quelque chose de Baculard d'Arnaud et de sa tentative sentimentale contre les Encyclopédistes ?
— Les psychologues et les symbolistes vous paraissent-ils représenter cette réaction ?
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— La psycholog-ie ! Mais on n'en fait pas dans les livres ! Ce n'est pas une science dont les principes se déduisent d'eux-mêmes ; c'est l'empirisme de la vie ; elle n'existe que par l'accumulation des observations c|u'on peut faire sur les autres et sur soi-même. Gela peut servir à poser des règles et des axiomes, mais qui sont alors purement du domaine de la philosophie ; ce n'est donc pas encore de la littérature ; car il ne suffit pas d'inventer de toutes pièces des personnages en leur attribuant arbitrairement tels ou tels goûts, telles ou telles habitudes comme le fait Bourget pour avoir fait ce qu'on pourrait de même appeler un roman psychologique. Tenez, voyez Bourget, il écrit quelque part cette phrase : « C'étaient des femmes d'un esprit très retiré, car elles habitaient au fond de la cour ! » Eh bien ! non ! si c'est là ce qu'on appelle connaître « les rouages du cœur humain », ça n'est vraiment pas fort I je crois plutôt que ces braves héroïnes demeuraient au fond de la cour parce qu'elles n'avaient pas le moyen d'habiter sur le devant ! Et puis cette langue de Bourget enchevêtrée, sans logique, épouvantable ! Vous avez lu la Physiologie de V amour ? ces règles d'amour à l'usage des comtesses et des marquises qu'on dirait apprises dans les brasseries de femmes du quartier Latin ! Tout cela ■est à la fois naïf et prétentieux.
— Il n'y a pas que Bourget ! dis-je.
— Il y a encore Barrés qu'on classe aussi là. Ce
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qu'il fait, lui, est très intéressant, et il sait écrire. Mais ses pag^es qui arrêtent l'attention, les pages descriptives surtout, c'est du naturalisme, pas autre chose, bien plus encore que du stendhalisme. Ensuite, il faudrait discuter un peu sur Stendhal et ses qualités. C'est un psychologue, oui, mais un mystifica teur. Ce qu'on nomme sa psychologie résulte seulement de l'effort qu'il fait pour échapper à son instinct et à sa sensation. Voilà son intérêt ; il ne consiste pas dans la réalité de ce qu'il nous raconte, mais dans le travail de mensonge qu'il apporte dans ses analyses. Il faut tenir compte de cette nuance. La plume à la main, il se dupe lui-même et essaie de duper ses lecteurs, et je crois que tout son agrément vient de l'excès de son artifice. Sans doute, il est merveilleux, ce jeu d'esprit joué sur l'échiquier mental d'Helvétius et de Condillac, mais il faut le prendre pour ce qu'il vaut et s'en délecter, par virtuosité d'esprit, mais sans y attacher de souveraine importance.
Quant à ce que, dans le temps présent, on nous donne pour de la psychologie, c'est un simple retour à la pire scholastique du moyen âge. Des discussions sur des points de casuistique en dehors de l'humanité, c'est aussi négligeable que les devinettes et les rébus du Monde Illustrr.
— Mais n'y a-t-il pas eu des violences dans le naturalisme?
— Qu'appelez-vous violences? Il y a eu le résultat
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logique des chinoiseries spiritualistes contre lesquelles il luttait. D'ailleurs ces libertés de langage sont classiques et essentiellement dansles traditions françaises dos mystères et des vieux fabliaux ; c'est l'éternel style de la querelle entre la chair de l'esprit, entre le I)rccis et l'imprécis. Le quinzième siècle suivait déjà le débat du corps et de l'âme, et la polémique s'établit aujourd'hui dans les livres comme jadis elle se faisait au long des porches de cathédrales. Le mysticisme a eu beau élever des monuments superbes et mettre des symboles sacrés sous la dévote architecture des nefs, au dehors, par tous les boucs en rut dans les sculptures, par toutes les femmes en obscènes altitudes, par tous les corps d'hommes accouplés entre eux et forniquant même avec les animaux, la vie elfrontément s'étale et prend sa revanche. Aux accents des psaumes liturgiques sacerdotalement chantés sous les sombres piliers, elle mêle au grand soleil le cri de protestation de ses besoins physiques et l'hymne des revendications de la chair. Rabelais, lui aussi, avait été saturé jusqu'au dégoût des subtilités enseignées dans les écoles, aussi c'est pour s'en venger et rendre à la nature ses droits méconnus ^u'il a embrené de sa scatologie agressive toutes les pages de son œuvre.
Pourtant si la dispute continue, les adversaires commencent à se mieux connaître. La chair a démêlé les fonctions de l'esprit et l'esprit se montre
plus volontiers indulgent aux pratiques de la chair. La physiologie peu à peu a amené quelque rapprochement, et rheure n'est peut-être pas très éloignée où les deux éléments opposés finiront par se tolérer, sinon par s'entendre.
Quant aux symbolistes, j'imagine aisément qu'ils cherchent du nouveau, mais qu'ils ne savent pas exactement comment ils espèrent y atteindre. L'étiquette même qu'ils ont prise l'indique, ce sont les apôtres de l'immatériel, n'est-ce pas? Par quel illogisme s'appellent-ils symbolistes, alors que symbole signifie représentation matérielle d'une idée!
Définition à part, je crois avoir deviné ce qu'ils prétendent réaliser. Ils ont cette préoccupation de rendre les notes harmoniques^ les vibrations infinitésimales des circonstances et des êtres. Ils ont entrepris de décomposer la sensation comme les impressionnistes tentent en leurs tableaux de décomposer la lumière. Il est évident que les mêmes objets n'ont pas pour nous la même signification à tous les moments de notre existence. D'où vient que dans une maison que nous connaissons, rien n'ayant changé de place, à certains jours, nous y sentons une atmosphère de tristesse, de querelle ou de gaieté? Les mêmes choses ne nous affectent pas d'une manière identique, selon qu'il nous arrive un accident heureux ou défavorable.
De même, le même accord frappé sur le piano, quand nos oreilles sont ouvertes, ne produit pas pour
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nous la même sonorité si nous l'entendons après qu'il a été frappé quand nos oreilles étaient fermées. Tenez, vous allez comprendre.
M. Céard va à son piano, plaque un accord et dit ;
— Vous avez entendu ? A présent bouchez-vous les oreilles pendant que je frapperai, et retirez vos mains aussitôt que l'accord sera lancé...
Je fis comme il me l'indiquait. Et, en effet, j'entendis long-temps après que ses mains avaient quitté pour la seconde fois le clavier, comme un lointain écho d'orchestre, phénomène que je n'avais pas constaté lors du premier accord entendu hbrement.
— Eh bien ! je crois que c'est cela qu'ils veulent faire, me dit-il, les symbolistes. Et je trouve que cela vaut au moins la peine qu'on s'y intéresse. Quand ils se tromperaient, où serait le mal ? et ne faut-il pas se souvenir que c'est des tâtonnements des alchimistes impuissants et acharnés à fabriquer de l'or qu'est sortie la chimie moderne, et qu'aucun effort n'est jamais mutile ni méprisable. D'ailleurs, je tiens pour toutes les manifestations nouvelles, quelles qu'elles soient. Nos préférences ne signifient rien. Les querelles d'école n'ont que l'intérêt de la circonstance, il faut les laisser de côté et voir les choses avec plus de détachement. J'ai été jadis élève en médecine, et de ces études, au moins, j'ai gardé ce besoin et cette habitude d'esprit de constater les faits d'abord. On ne cherche pas querelle à un malade et on ne lui dit
pas : Pourquoi as-tu cette maladie-là? On 1 "étudie et on la décrit et on s'y intéresse ; or le symbolisme existe, c'est un fait. Eh bien, examinons-le, voyons ce qu'il offre de particulier. Moi, je demande qu'on dise toujours tout, et le reste. 11 me semble pourtant que le rêve, tout lég-itime qu'il soit, devrait commencer seulement après la constatation de la réalité.
Par exemple, je sais qu'à côté du son qu'on tire d'une corde tendue, il va des notes harmoniques qu'on n'entend pas, mais, je le sais^ j'ai, pour établir ma certitude, des preuves scientifiques. Aussi, demanderais-je aux symbolistes qu'avant d'étudier Y au- delà, ils connussent d'abord le là! Car s'ils ne tiennent compte que de la sonorité des choses, comme ils paraissent y tendre, ils auront vite fatigué ceux qui laisseront volontiers leur oreille artiste s'amuser uninstant à la musique des mots, mais dont l'esprit a besoin, en fin de compte, d'imag'es et d'observations précises.
La littérature est un résumé de tout, elle comprend aussi, à côté des agréments de la musique, l'ordonnance de la peinture et la proportion de l'architecture, elle comprend tant d'autres choses encore ! Il n'y a d'avenir pour un mouvement littéraire quelconque que s'il se soucie du côté scientifique. Baudelaire l'a écrit d'ailleurs, il y a longtemps : « Une littérature qui ne marche pas d'accord avec la science est une littérature suicide » et Balzac, d'autre part, l'avait I prophétiquement compris alors qu'il adressait la dé-
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dicace de la Comédie humaine au grand naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire.
Je demande à M. Géard son opinion sur les jeunes générations littéraires, les Cinq^ entre autres :
— Je ne les connais pas! me dit-il. Je les ai à peine rencontrés. J'ai lu Sous-Offs, de Deseaves, et j'ai même signé une pétition en sa faveur. Mais je crois qu'il viendra un bonhomme c^ui, sans s'en douter pour un sou, ramassera tout cela, les idées en l'air, les tendances et les théories des uns et des autres, fera en littérature ce que Wagner a fait en musique, et rendra, en même temps, la musique, la sensation, la peinture des choses ! Oh ! ce sera beau, cela ! Et je voudrais bien le voir ! Ge sera bien beau ! Et puis après l'homme qui aura réalisé le rêve, on dira : <( Il nous en donne trop, celui-là! » Et on recommencera, on fera contre lui une réaction, et tout le monde se mettra à travailler et à ne pas se comprendre; cela jusqu'à la fin des siècles. — L'histoire littéraire ne nous donne pas de plus consolante leçon.