‹ Enquête sur l'évolution littéraireChapitre 41 sur 72 · M. OCTAVE MIRBEAU · texte numérisé non relu

M. OCTAVE MIRBEAU

Le plus passionné d'art des écrivains de ce temps ; l'auteur célèbre du Calvaire^ de VAdhé Jules et de

<1) Voir Appendice.

Sébastien Rocli. Polémiste extraordinairement vigoureux, il s'est fait autant d'ennemis par la crâne et impétueuse énerg-ie de ses attaques, qu'il s'est attaché d'amis surs par la belle g'énérosité de ses plaidoiries en faveur de talents méconnus. Les lecteurs le connaissent sous cette double face de sa sympathique personnalité.

Je prends le train à huit heures du matin pour Pont-de-l'Arche, qui se trouve près de Rouen, à deux heures et demie de Paris. En descendant du train, je trouve sur le quai mon hôte, la figure avenante, les mains tendues. Tout de suite il me dit : « Tenez, c'est là-bas, la maison, voyez-vous, en dehors du village, ce toit qui brille? » On grimpe en voiture, et, à peine dix minutes après, on arrive devant la grande grille ouverte sur un jardin spacieux, soigneusement entretenu, aux allées sablées. « Il n'y a rien encore, c'est trop tôt, mais vous verrez cet été ! » Nous parcourons le jardin. Dans les parterres, de place en place, des bouts de bois sont plantes, tout droits, en arcs, en angles aigus; de ci, de là, de minuscules verdures pointent de la terre grise.

— Ça n'a l'air de rien tout cela, dit-il, eh bien ! tenez, voyez cette fraxinelie, les soirs d'été, quand elle a grandi, elle secrète des gaz et s'en enveloppe comme d'une atmosphère ; il n'y a qu'à en approcher une allumette, cela s'enflamme, et ce sont nos feux

d'artifice multicolores, nos feux de bengale, à nous autres de Pont-de-l' Arche. Ici j'ai planté des Eccre- 7nocarpiis qui grimperont aux arbres et rejoindront ces Boussingaultia et ces Lophospermum, ce sera comme une adorable pluie de fleurs qui se serait arrêtée à deux mètres du sol. Et partout, ici, là-bas, des Helîantus^ ces immenses soleils qui s'épanouissent à deux et trois mètres de hauteur, et que Van Gog-h a peints passionnément, des énormes Eremostachys^ les divins lys du Japon, des Iris Germanîca plus beaux que les plus belles orchidées, un Moréas de la Chine, iridée magnifique à grands pétales oranges : qui vaut bien les Moréas d'Athènes, je vous assure ; là des pourpiers fastueux, de gigantesques Iléléniums, et, sur cette pente, des pivoines, des citrouilles, des Hypeyncmn pedestrianum , fleur cocasse s'il en fut jamais, et qu'il faut piétiner pendant une journée avec des souliers de maçon pour la voir fleurir ; et tant d'autres merveilleuses comme ces Dielztras avec leurs tiges penchées où des cœurs roses sont pendus...

Avec un grand geste heureux et un éclair dans les yeux, il ajouta :

— Vous verrez, vous verrez tout cela cet été ! Ces fleurs, c'est plus beau que tout, plus beau que tous les poèmes, plus beau que tous les arts !

— Vous savez, continue M. Mirbeau, je n'ai rien d'intéressant à vous dire, mais j'espère que vous

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n'aurez pas perdu votre temps , regardez cela.

Du haut de la terrasse où nous nous trouvions et qui est le jardin, nos yeux plongeaient à présent dans un paysage splendide. A cent mètres à peine du garde-fou où nous étions appuyés, la Seine, sous le soleil, roulait de l'argent et du cuivre entre les îlots, sur l'autre rive venait mourir la colline crayeuse dont les éclats blancs se coupaient de rectangles de verdure et de lignes de hauts arbres ; l'horizon se perdait dans de l'ouate bleue.

Et, en même temps, je regardais mon interlocuteur, sa haute taille, ses solides épaules, sa courte moustache rousse relevée aux pointes, la richesse paysanne de son teint, tandis que lui, de son œil vert pailleté d'or, comme strié, continuait à fixer le paysage et disait :

— Hein ! est-ce beau ! Et Tété, là, dans l'île, si vous voyiez cette végétation ! Un énorme, un fabuleux paquet de verdure impénétrable, mystérieux... Ah ! comme c'est beau I

— Et comme on respire, ici ! fis-je en humant instinctivement de larges bouffées de cet air pur qu'agitait un petit vent du Nord.

(Je me tiens à quatre pour ne pas raconter minute par minute cette journée exquise, ce que je vis, ce que j'entendis, et la qualité des sensations que j'en rapportai. Mais je connais des Esprits Pointus et des

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Sourires Fins qui me rappelleraient à l'Enquête, et, ma foi, ils auraient raison ; pourquoi, en somme, ne conserverais-je pas tout cela pour moi ?)

— Nous causerons dans la fortH. Venez, venez, me dit M. Mirbeau.

Pour éviter des circuits, nous traversâmes des g-uéréts, enfilâmes des chemins creux bordés de haies qui apparaissaient, avec les mille petits yeux entr'ouverts des bourgeons, comme baignées d'une atmosphère verte. Pendant trois kilomètres, nous avions marché ainsi, sans que je pusse aborder la question qui m'avait amené à Pont-de-l'Arche, parce que tout ce que me disait mon interlocuteur m'intéressait davantage, quand, soudain, au hasard de la conversation, tomba le mot : naturalisme.

— Ah I dis-je alors, enfin 1 Croyez-vous qu'il soit mort?

M. Mirbeau se mit à rire, me plaisanta sur cette obsession qui me poursuivait à travers ces paysages magiques et s'écria :

— Le naturalisme I mais je m'en fiche ! Croyez-vous que, dans cinquante ans seulement, il subsistera quelque chose des étiquettes autour desquelles on se bat à l'heure qu'il est I Mais qu'il soit vivant ou mort, le naturalisme, est-ce que Zola ne demeure pas l'artiste énorme, l'évocateur puissant des foules, le descriptif éblouissant qu'il a toujours été ? Quand il a écrit' un beau livre, qu'est-ce que ça peut nous faire

que ça soit naturaliste ou pas naturaliste ! Tout de même, il y a une réaction, réaction bienfaisante contre cette absence de toute préoccupation de Tintellectuel, contre cette nég-ation de tout idéal, qui auront marqué d'une tache bête l'école naturaliste. Et tout le mouvement actuel est aussi le signe que la jeunesse n'est pas morte et qu'elle s'occupe un peu à se frayer un chemin au travers des vieux ronds-decuir qui détiennent toutes les spécialités de la littérature et de l'art.

Et ce que je reproche à Zola, par exemple, c'est justement ce dédain qu'il affecte pour les jeunes et sa façon de parler des petites r^evues, en faisant la moue. Il a donc toujours écrit où il a voulu, lui ? Il n'a donc jamais été débutant? Oui, cette morgue de parvenu qui, autre part, d'ailleurs, s'affiche, s'étale, me gâte mon bonhomme...

Voulez-vous que nous marchions encore un peu ? Je connais, à un kilomètre d'ici, là sur la gauche, un endroit extraordinaire que je voudrais vous montrer.

Nous étions en pleine forêt, dans une large allée, et nous grimpions une côte raide. De temps en temps, nous nous arrêtions une seconde, appuyés sur nos cannes, h regarder le paysage de soleil qui resplendissait derrière nous.

M. Mirbeau continua:

— Il y a là, au Mercure de France, des gens

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comme Rémy de Gourmont, Saint-Pol-Roux, Albert Aurier, critique d'art, et d'autres qui vraiment méritent mieux que le dédain de Zola. D'ailleurs, moi, je trouve que toutes ces « petites revues », comme il les appelle, c'est ce qu'il y a, à l'heure qu'il est, de plus intéressant à lire. Voyons ! Vllermitage, les Entretiens et le Mercure^ ça vaut tout de même mieux que la Revue des Deux-Moyides ! Et les chroniques, et les critiques qu'on y lit, sont diablement plus intelligentes et plus copieuses que les chroniques et les critiques de Sarcey et autres pisseurs de copie à six francs la colonne !

— C'est vrai, c'est vrai, dis-je.

— N'est-ce pas ?... Oh 1 elle est bien développée chez moi cette horreur des critiques littéraires ! Oh ! les monstres, les bandits ! Vous les voyez tous les jours baver sur Flaubert, vomir sur Villiers, se vanter d'ignorer Laforgue, ce pur génie français mort à vingt-sept ans, qu'on s'acharne à montrer comme un décadent et qui ne Test pas pour un sou, et prendre Marmeladoff pour un poète russe qu'ils ignorent. Vous les voyez tous les jours s'emballer pour les idées infâmes et sur les œuvres de bassesse, mettre le doigt avec une sûreté miraculeuse sur la médiocrité du jour, et s'étendre sur l'ordure et l'abjection, avec quelle complaisance porcine ! Oui, ils me dégoûtent bien les critiques Uttéraires ! N'en parlons plus, nous voici arrivés...

D'un geste machinal qui lui est familier, M. Mirbeau renvoya son chapeau sur le haut du front pour le l'amener tout à l'heure sur ses yeux, et, un poing sur la hanche, l'autre main appuyée sur sa canne, il admira. C'était un grand espace de forêt tout planté de hêtres énormes. Les fûts à l'écorce lisse et bleutée, espacés dans un désordre harmonieux, s'élevaient tout droit vers le ciel dans un jet élégant et viril. La perspective s'éloignait dans une profondeur bleue.

— Hein? Quelques femmes de Puvis lâchées làdedans ! Voulez-vous que nous nous allongions là, au milieu, dans ce rayon de soleil ?

Etendus sur les feuilles sèches, en fumant d'excellentes cigarettes « Raïchline », très russes, comme dirait Jean Lorrain, nous reprîmes la conversation de tout-à-l'heure, à bâtons rompus, s'accrochant à toutes les incidentes et s'égarant à tous les carrefours. J'en retiens les morceaux que voici :

— Les symbolistes... Pourquoi pas? Quand ils ont du génie ou du talent comme cet exqjais Mallarmé, comme Verlaine, Henri de Régnier, Charles Morice, je les aime beaucoup. Ce que je trouve d'admirable dans la littérature, c'est justement de pouvoir aimer en même temps et Zola qui, en somme, est surtout beau quand il arrive au symbole, et Mallarmé, et Barrés, Elémir Bourges, Paul Adam, et Paul Hervicu I Barrés, on est là à l'embêter tout le temps avec son moi^ c'est idiot ! Mais tonnerre I son moi est

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plus intéressant, je pense, que celui de M. Sarceyqui en encomîbre les colonnes de trois cents journaux tous les jours ! Et je considère son dernier livre, son Jardin de Bérénice^ comme un pur chef-d'œuvre ; c'est très grand, très élevé, cela, et c'est plein de préoccupations très nobles. Les psycholog-ues ! Je sais bien que le mot est devenu assommant, mais, enfin, il y en a de toutes les sortes. La psycholog^ie de Bourget, c'est un peu de la psychdlog-ie de carton écrite par un cerveau d'une intellig-ence et d'une variété extraordinaires, mais c'est aussi, hélas-! de l'excellent snobisme ; et celle de Paul Ilervieu est vraiment extraordinaire ; son Inconnue est l'œuvre d'un des hommes les plus doués de ces temps-ci.

Ils attendent un Messie! Quel Messie? Mais à aucune époque de la littérature il n'y a eu une pareille floraison d'art. A part les gens qui personnifient notre siècle avec M. Meilhac et M. Halévy, qu'est-ce que les esprits les plus difficiles demandent de plus que Mallarmé, que Verlaine, que Mendès, qu.e Zola, que Maerterlinck, que Tailhade ? Mendès ! Où est-il le poète plus exquis, plus imète^ plus personnel! Oui, plus personnel, car, enfin, elle est finie cette légende de Mendès imitateur d'Hugo et de Leconte de Lisle ! Ecoutez ce vers d'IIesx)érus :

Un jet d'eau qui montait n'est pas redescendu.

Dans le silence de la grande forêt de hêtres, à peine troublé de pépiements d'oiseaux, M. Mirbeau répéta deux fois ce vers avec un ton d'admiration sincère, presque de joie. Et ce vers, lancé ainsi parmi ces g"rands fûts bleus et ce silence, donnait bien cette sensation d'infini et de mystère que le poète a voulue. — Et l'œuvre de Mondes, continua M. Mirbeau, est pleine de choses pareilles, il n'y a qu'à le lire ! C'est comme sa prose ; dans son dernier roman, par exemple, la Femme-Enfant^ qui va paraître sous peu, et dont le succès sera énorme, croyez-vous que le passage des coulisses, entre autres, n'est pas du réalisme intense? Et les tourments d'artiste, du début de l'ouvrage, et tant d'autres pages, croyez-vous que ce n'est pas de la meilleure psychologie? Pourquoi nous embête-t-on alors avec des étiquettes, puisqu'un même homme, un même artiste comme Mondes résume en lui toutes les qualités possibles du plus parfait des écrivains !

Et Mifterlinck, donc !

Et voilà que reprennent à perte de vue les incidentes et les échappées dans les souvenirs.

— Celui-là m'émeut et m'enchante par-dessus tout, dans aucune littérature, voyez-vous, aucun poète n'a trouvé d'aussi sublimes analogies, n'a exprimé des âmes par des mots aussi inouïs I

Et j'écoute, en pulvérisant des feuilles sèches, oubliant tout ce que je dois retenir, entièrement pris par

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le charme de la parole et l'imprévu de la pensée de mon interlocuteur. Enfin, quandj'essaie de revenir au sujet, M. Mirbeau me dit en éparpillant machinalement dans l'air une poignée de feuilles :

— La littérature? Demandez donc plutôt aux hêtres ce qu'ils en pensent !

Soudain :

— Mais quelle heure est-il donc ?

— Six heures. Déjà !

Nous revenons. Le soleil va se coucher. Des rougeurs flamboient derrière les arbres et incendient les haies qui bordent la route ; le petit vent de ce matin est tombé, le silence se fait plus profond.

Quand nous rentrons à Pont-de-l' Arche, d'un côté le soleil tout roug-e va disparaître ; de l'autre, dans un val, entre l'écartement de deux collines, des brumes violettes s'élèvent vers le ciel gris. A contempler ce spectacle, l'œil ébloui de mon hôte paraissait de l'aventurine en fusion.

— Au fond, voyez-vous, c'est de la peinture que j'aurais dû faire, dit-il avec un peu de tristesse.

• Huit heures moins cinq. Le train de Paris passe à huit heures cinq. Mes adieux hâtivement faits, on saute en voiture.

— Nous n'arriverons pas, dit le groom.

— Si, répond M. Mirbeau, hue, Coco!

Le petit cheval breton part d'un g-alop effréné. Il fait nuit presque noire. Cinq minutes passent.

— Nous n'arriverons pas, répète le groom. Voilà le train qui arrive !

Dans les ténèbres, au lointain, en effet, l'œil rouge d'une locomotive a paru, en même temps qu'un grondement sourd arrive à nos oreilles.

— Hue ! Coco !

Une réflexion rapide me traverse l'esprit :

— Vous ne m'avez pas dit quelle direction paraît prendre le roman ?

— Socialiste, il deviendra socialiste, évidemment; l'évolution des idées le veut, c'est fatal, hue! hue! L'esprit de révolte fait des progrès, et je m'étonne, hue ! que les misérables ne brûlent pas plus souvent la cervelle aux millionnaires qu'ils rencontrent... hue! Oui, tout changera en même temps, la littérature, l'art, l'éducation, tout, après lechambardement général... huel hue donc! que j'attends celte année, l'année prochaine, dans cinq ans, mais qui viendra... hue ! hue I j'en suis sûr !

Le cheval s'arrête, le train entre en gare. Je saute à terre, je serr£ fortement- la .main de mon hôte, la locomotive siffle et s'ébranle avant que j'aie eu le temps de me reconnaître. Par la portière, je crie : Adieu ! et une voix me répond :

— A cet été !

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M. JOSEPH GARAGUEL. ,» )

Il n'est pas connu du ^rand public ; mais aucun de ceux qui ont été mêlés au mouvement littéraire depuis dix ans, aucun de ceux que j'ai interrog"és jusqu'ici, ne l'ignore. Dans la génération — fille du naturalisme — tous sont d'accord pour apprécier les qualités de son esprit puissamment généralisateur, son intense passion de vérité, la hauteur intransigeante de son caractère d'artiste.

M. Joseph Garaguel n'a pas d'ennemis, ayant toujours repoussé les occasions de réclame, et, de partipris, décliné les avantages et les* douteux honneurs des enrégimentements. Il se refusa, en 1887, à signer le Manifeste des Cinq, bien qu'il fût l'un des plus remarquables parmi les continuateurs de l'Ecole réaliste.

Il a publié jusqu'ici deux volumes : le BouVMich et les Barthozouls, deux aspects différents de son tempérament d'observateur et de coloriste. Depuis, tous les instants de sa vie ont été consacrés à l'observation et à l'étude. Très attiré par le théâtre, il s'est essayé à traduire à la scène la complexité de la vie moderne, et ses amis attendent beaucoup de cette tentative.

Trente-cinq ans, un cou puissant, un teint coloré

(1) Voir Appendice.

qui s'anime encore dans les discussions d'art ; la nature concentrée et fougueuse à la fois des fortes races du Midi narbonnais ; sa caractéristique est une timidité de solitaire qui Ta fait longtemps résister à mon interrogatoire. Il s'y est décidé pourtant et je m'en réjouis pour l'ampleur et la précision de mon enquête :

J'interroge :

— T On vous dit hostile aux manifestations littéraires de ces derniers temps ?

— A l'ésotérisme, au pastiche, au charabia, à l'instrumentation, aux ineptes abracadabrances dénommées symboliques et décadentes, oui certes !

— Leur croyez- vous seulement quelque avenir?

— Pff! Les adhésions ne leur viennent que de jeunes gens, et sont, en conséquence, peu significatives. La littérairerie est, vous le savez, passe-temps de bas âge. Ces novices, la plupart, ceux que n'avilira pas la bohème, deviendront sous peu bureaucrates, financiers, agronomes. Les gosses littéraires d'hier se prétendaient parnassiens et naturalistes, ceux d'aujourd'hui se proclament psychologues, mages, symbolistes, décadents ; qu'importe l'opinion de ces snobs !

J'objecte :

— N'indique-t-elle pas, au moins, la vulgarisation du mouvement nouveau ?

— Elle atteste leur sottise, n'est-ce pas assez? Ce

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qui signifierait davantage, ce serait la sympathie ou seulement la complaisance des artistes de la quarantaine. Or, à peine si l'école du non-sens a conquis les pleutres de la « compréhension ». Mais à quelle niaiserie ne prostituent-ils pas leur prétentieuse incompétence, ces jobards qui font les malins, et ces malins qui font les jobards : cervelles-filles, tellement besoigneuses de miches qu'elles œilladent aux passants les plus sordides !

— A quelles raisons attribuez-vous cette attitude des jeunes gens, et leur embrigadement volontaire dans le symbolisme?

— Je m'en tiendrai à la principale que, ma foi, j'excuse, approuve presque : c'est le besoin d'avoir une littérature à eux, à eux seuls, une littérature de vagissement, de balbutiement, de vague à l'esprit, une littérature d'avant les griots soudaniens. Tout en effet, se spécialise aujourd'hui, et les potaches ont bien une presse ! Le vrai grief, — oh! qu'on n'avoue pas, — contre le Parnasse et le naturalisme, c'est la difficulté des moyens esthétiques de ces écoles, notamment la savante complication de la langue, que l'on ne parle pas ainsi qu'on bave. Même leurs défauts les plus criants, la rime riche et rare de l'une, la descriptivité parasitaire et picturale de l'autre, voulaient du labeur, comportaient de l'énergie. La veule jeunesse, plus d'une fois, s'épuisait contre ; l'apprentissage, dans tous les cas, était fort

long"; et puis, il y avait la comparaison désastreuse des maîtres. Le lyrisme bamboulesque des symbolistes, qu'a répandu le reportage, ne présente, lui, aucun de ces inconvénients : d'où son rapide et lég'itime succès, qui g-randira, espérons-le.

— ... Gomment !

— Mais oui ! Je veux dire que ce serait une belle aubaine si la décadence, par une sélection à rebours., débarrassait la gent artistique de la promiscuité des bouffons et des amateurs ! Et rien d'utopique à ce vœu : n'a-t-elle pas un public, bien digne de son fastueux crétinisme, dans les raffmés, ces cumulards de toutes les bêtises?

Mon interlocuteur, le front plissé, le regard fixe, se promenait à travers la chambre, les mains dans les poches. Je m'oubliais à l'écouter et à le regarder, et cette éloquente indignation, que je sentais sincère, faisait taire toutes mes objections.

Je dis pourtant :

— Nierez-vous qu'une évolution artistique se prépare?

— Je soutiens que cette évolution ne cesse jamais ! L'enquête que vous faites en ce moment eût été aussi opportune l'année passée, le serait non moins l'an prochain. La nature, pour enfanter des talents nouveaux, et la civilisation pour les mûrir, s'inquiètent peu qu'on les interviewe ! Tenez, ces proches temps , lorsque la critique — cette compréhensive, — et Je

reportag-e — si bien informé — ne connaissaient, ne réclamaient que le médanisme, nous existions tout de même, nous, et valions, et comptions !

— Qui vous ?

Il s'écria, d'un souffle :

— Nous, les concrets, les complexes ; — oh ! réalistes, naturalistes, si Ton veut, bien que feu Ghampfleury et le médanisme aient fort g-alvaudé ces beaux termes; — nous, les évolutionnistes, ou mieux encore les positivistes littéraires (oui, cette dernière appellation conviendrait, il me semble), nous les héritiers, les continuateurs de Sainte-Beuve et de Flaubert, enfin. Nous les artistes, épris du monde moderne, pénétrés de l'esprit scientifique, adeptes de la philosophie positive, qui vivons en communion directe et fervente avec l'âme du prodig-ieux, de l'incomparable siècle dont nous sommes ! Et ce n'est point là un vain privilège, puisque la théorie de l'évolution, au lieu de nous cristalliser à l'imitation classique comme de nous restreindre à l'originalité isolante, nous fait sciemment confondre nos aptitudes aux qualités des écrivains antérieurs, de telle sorte que notre voix, sans répéter particulièrement personne, témoigne néanmoins pour l'humanité tout entière.

— Je comprends, dis-je. Mais qu'entendez-vous au juste par « médanisme » ?

— Eh ! j'entends le puffisme de M. Zola, ses polémiques, ses manifestes, et les partis-pris de vulga-

rite des acolytes des Soirées ^ M. de Maupassant mis à part. Vous connaissez la réclame du maître : nulle justice pour les adversaires, l'effacement des émules, sa complaisance aux seuls séides, M. Busnach, novateur, la quantité, qualité principale, la vente, étalon de la valeur! Vous connaissez aussi la falote étroitesse des élèves, leur pessimisme puéril, le milieu réduit au local, la description intarissablement oiseuse, la physiologie volontiers. . . rectale. En somme, quelques dons plastiques, à la Gautier, masquant mal une médiocrité intellectuelle, à la Ghampfleury : d'où leurs si vaines œuvres, mesquinement caricaturales, ennuyeusement vaudevillesques.

Il s'arrêta un instant, s'adossa à l'appui de la fenêtre ouverte sur Paris noyé de soleil, puis continua :

— Mais que Diable ! ni nos glorieux maîtres, ni nous-mêmes, ne sommes responsables des excès de rétention de ces quelques-uns, qui furent quatre, et, avec les inévitables jeunes snobs, mettons dix, mettons vingt. C'est pourtant d'après eux que la critique nous dénigre, nous affirme dépourvus d'idées, inaptes à la psychologie, désintéressés des hauts problèmes, insoucieux des nobles ambitions. Peut-être eût-il été convenable d'analyser de près nos tentatives, et avisé de s'enquérir de nos allures, souvent hautaines? Ceux, par exemple, qui, avant d'aborder les grandes œuvres, ont voulu attendre la maturité, manifestaient-ils donc des scrupules si misérables?

— Adopterez-vous une formule ?

— Nous laissons cela aux classiques, aux plagiaires. Nos maîtres, Benjamin Constant, Stendhal, Balzac, Michelet, Sainte-Beuve, et, plus récemment, Flaubert, Taine, les Goncourt, Vallès, Daudet, Zola, emploient, chacun, des moyens de réalisation personnels. Ceux de Flaubert varient même avec les œuvres, ainsi qu'il convient. Car, dès qu'un artiste a une manière, il s'imite lui-même; et c'est aussi infécond, ou plus, que si un autre l'imitait.

— Parmi ceux que vous venez de nommer, fîs-je remarquer à M. Garag-uel, — il est de vos maîtres qui s'accordent à tenir pour interrompu, sinon pour fini, le mouvement qu'ils illustrèrent...

— Peut-être le désirent-ils par une vanité qui serait de leur âge ! Mais, l'œuvre de libération spirituelle qu'ils s'honorèrent de poursuivre après tant de génies, est à jamais le devoir de tous.

— Pourquoi préféreriez-vous l'étiquette de positiviste ?

— Pour rendre sensible notre collaboration à l'efTort de l'humanité tout entière, à l'ascension civilisatrice par et vers la vérité. Notre art, — que lion pourrait définir : Le t'rai devenu le heau^ — doit moins à notre valeur propre, si grande soit elle, qu'à l'apport des siècles, à la concentration de connaissances qu'il esthétise. Loin de se croire l'antagoniste de la science, il se sait un de ses à peu près, son avant-garde. C'est

ainsi que les relig-ions, en leur période lég-itime, furent les tâtonnements de la philosophie. A la science, qui n'enregistre et ne série que les certitudes, il propose des h^^othèses, indique des probabilités. Son action essentielle consiste donc à rendre évident ce qui reste encore indémontrable. Et cet art, pour qu'il traduise la vie en ses plus extrêmes compHcations, nous le voulons aussi analytique que possible et aussi peu que possible abstrait. Les littératures primitives, puériles, réduisirent le plus souvent leur effort à des conquêtes isolées, que les odieuses écoles classiques, — la nôtre plus que toutes, — se complurent par la suite à rig-oureusement circonscrire et à stupidement abstraire. De là, les genres procustiens, les divisions anéantissantes, les représentations abréviatives, l'ode et la satire, le tragique et le comique, le caractère et la légende. Cependant, à toutes les époques et chez tous les peuples, les profondes conceptions, les amples chefs-d'œuvre, furent concrets, complexes, analytiques, c'est-à-dire positivistes, dans la mesure du possible, et, en proportion du développement humain, toujours davantage. Suivez plutôt cette progression du réel, depuis Tépopée, à travers le drame, jusqu'au roman moderne, de Vlliade aux Oiseaux^ de la Divine Comédie à Havilet, du Gargantua à l'Mducation sentimentale. C'est pourquoi, sans interdire aux petits artistes les formes fragmentaires qui correspondent aux besoins restreints des intelligences

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inférieures, et tandis qu'ils se confineront dans l'ode ou le vaudeville, l'élite des écrivains se proposera-telle, à la suite des Flaubert, des Elliot, des Tolstoï, une coordination esthétique des hétérogénéités vitales, autrement dit une synthèse où devront s'harmoniser toutes les variétés de la connaissance.

Je suivais de toutes les forces de mon attention l'harmonieux développement de ces belles théories dont l'ampleur me déroutait un peu. M. Csu-aguel parlait d'abondance, comme sur un sujet très familier, et je dus plusieurs fois lui demander de me préciser des idées dont le sens subtil m'échappait.

— Le roman, lui demandai-je, convient-il à ces tentatives ?

— Pas absolument, malgré son admirable polymorphie qui se prête on ne peut mieux à discipliner les moyens de l'artiste aux convenances du sujet. Ce qui le tare, c'est qu'il use, pour rendre la vie, de représentations malgré tout déformantes. Nous sommes, je crois, à la veille d'étudier les êtres et les qhoses directement, sans transposition aucune. Les mémoires seront la littérature de l'aveni^j.

— La croisade de vos adversaires, je le vois, vous émeut peu. Seriez-vous d'avis de dédaigner?

: — Je préférerais.... Si les bouffons toutefois prenaient de l'importance, il faudrait bien, si répugnantes.que soient certaines luttes, combattre ce bou-

langisme, comme il a fallu combattre l'autre. Mais je suis tranquille, les artistes sincères vaincraient aussi aisément que vainquirent les honnêtes gens.

— Vaincrez-vous du coup les psychologues ?

— Les monarchistes de la chose, les ci-devant de la trouée^ les fm -de-siècle de r action parallèle, parbleu ! si vous désignez par là les « compréhensifs » dont je parlais tout à l'heure. Oui, M. Anatole France risque fort d'être mal payé de sa défection. Et cela réjouit la courte honte de ce scoliaste fielleux, dont les livres sentent si fort le bouquin I Quant aux psychologues exactement dits, c'est nous-mêmes^ tout bêtement ; de préférence, à la rigueur, ceux des nôtres qui réussissent mieux l'analyse des mobiles que la mise en scène des actes.

— Une réaction spiritualiste, la croyez-vous possible, du moins ?

. — Il faut s'entendre. Le positivisme, bien qu'il domine la foule, est loin de l'avoir conquise ; il n'est, ne sera longtemps encore qu'une majorité morale, qu'une élite. Dès lors, que ses adversaires puissent, de temps à autre, soulever contre lui des tempêtes d'ignorance, des ressacs de snobisme, nul ne le conteste. Aujourd'hui, par exemple, le spiritualisme fait appel aux spirites, nous menace des tables tournantes. Nous en sourions, car il souligne ainsi le plus récent de nos triomphes : la pénétration, par la science, des phénomènes hypnotiques. Si nous avions besoin

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de quiétude, nous n'aurions qu'à nous souvenir, d'ailleurs. Toute la première moitié de ce siècle, idiots de l'idéal, bas-bleus de l'azur, cuistres de l'au-de-là, s'époumonnèrent à hurler notre mort, sous prétexte que le Génie du christianisme et autres fariboles encombraient les cabinets de lecture. A la même époque, la science bouleversait, mag'nifiait le monde de ses engendrements ; notre philosophie, coordonnant ses principes, prenait définitive conscience d'ellemême. Sous cette double influence, les plus hautes formes littéraires, la critique, le roman, l'histoire, se renouvelaient, se créaient à nouveau, et, tout de suite, irrésistiblement, imposaient leur domination. Nos adversaires de marque, à nous combattre, s'imprégnaient de nos théories, au point que le Chateaubriand des Mémoires d* Outre- Tombe est plutôt des nôtres. C'est qu'en effet nous sommes invincibles, du moins nous ne pouvons êlre vaincus qu'avec la civilisation elle-même. Aug^urer que les anathèmes qu'édite à l'ordinaire la librairie Perrin puissent produire un tel cataclysme me semblerait paradoxal... Je ne crains pour les doctrines, dont je m'honore d'être le servant, que les Russes, les Mongols etJes Nègres.

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