M. CATULLE MENDÈS
Une des figures les plus complexes et les plus larges de la littérature contemporaine.
A une extraordinaire activité de prosélytisme qu'il met magnifiquement au service des intérêts généraux de fart, se joint une universalité de dons littéraires, plus surprenante encore et qui en fait l'un des rares hommes de ce temps qu'on puisse comparer, pour l'ampleur et la variété des facultés, aux grands artistes de la Renaissance. Véritable fondateur du « Parnasse », il groupa autour de lui les jeunes talents de la Renaissance poétique qui succéda au romantisme épuisé. Cette combativité littéraire l'a occupé à toutes les périodes de sa vie : c'est ainsi qu'après la guerre de 1870, alors que les préoccupations artistiques n'é-
taient pas encore ranimées, et que les esprits demeuraient engourdis, sous le coup du désastre, son initia:tive s'employa aux premières tentatives de réveil littéraire. C'est ainsi qu'un peu plus tard, après le Parnasse, après la Revue fantaisiste, où il avait rassemblé les talents les plus originaux et les plus rares, il fondait la Vie populaire, destinée à diffuser dans les masses les chefs-d'œuvre de la littérature de ce temps. Son âme d'artiste passionnée pour toutes les nouvelles tentatives d'art, quoique follement éprise de préférences très marquées, n'a jamais montré d'étroitesse.
On connaît le poète exquis , le poète vivant et 1 yrique , d'une puissance pénétrante et douce, on connaît le romancier subtil, opprimant, le conteur inimitable, le dramaturge puissant et original des Mères Ennemies, des Frères d'armes , de la Femme de Tadarin, du Capitaine Fracasse, de Id, Reine Fiametta, de Justice, on a entendu le conférencier charmeur, le causeur adorable, on sait peut-être moins généralement sa passion musicale et Tœuvre de vulgarisation wagnérienne qu'il a entreprise des premiers en France.
N'est-ce pas Armand Silvestre qui le trouvait, avec ses fins et longs cheveux de soie blonde et sa barbe légère, « beau comme un demi-dieu » ? Et où sont ceux du monde des lettres que sa camaraderie n^'a pas servis?
A Ghatou, dans sa maison du bord de l'eau, par une après-midi de soleil de ces jours derniers. Voici tout ce que j'ai retenu de notre conversation :
— Ne me parlez pas d'écoles, c'est horripilant ! il n'y a rien de misérable, de petit et de déprimant, comme ces querelles sur une étiquette. Parlons plutôt d'autre chose...
— Mais pourtant, le Romantisme? Et le Parnasse? M. Mendès s'écrie :
— Ça n'a jamais été des écoles ! ou du moins, ce qui équivaut, les plus grands romantiques se sont toujours défendus d'en faire partie; Victor Hug-o a répété souvent qu'il consentait à s'appeler romantique si « romantisme » signifiait : Liberté de Vart. Et, justement, celui qui prétendit faire du mouvement romantique une école, et qui, en effet, à l'époque jouissait après Hugo de la plus grosse célébrité, c'est... Pétrus Borel ! vous voyez comme cela lui a profité !
he Parnasse f Mais nous n'avons seulement pas écrit une préface ! Feuilletez la Ketme fantaisiste, et tâchez d'y trouver une ligne de critique de l'un de nous! Le Parnasse est né d'un besoin* de réaction contre le débraillé de la poésie issue de la queue de Murger, Charles Bataille, Amédée Roland, Jean du Boys; puis c'a été une ligue d'esprits qui sympathisaient en l'art. Mais nos admirations ne sont pas nées de nos amitiés, ce sont nos amitiés qui sont nées
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de nos admirations. Quand quelque part un artiste se montrait, dans un besoin de solidarité bien naturel nous courions à lui ; c'est ainsi que j'ai rencontré Dierx un jour, chez Leconte de Lisle, où il lisait des vers qui me ravirent. En sortant, je lui pris le bras et je lui dis : « Oh! Monsieur! comme vous avez du talent! » Nous devînmes amis; il me lut de ses vers, je lui lus des miens, et jamais ni l'un ni l'autre n'essayâmes d'unifier nos façons de voir et de rendre la beauté. C'est comme cela, d'ailleurs, que nous nous sommes tous liés, par des haines communes et des amours pareilles. Le groupement Parnassien ne s'est fait sur aucune théorie, sur aucune esthétique particulière ; jamais l'un de nous n'a entendu imposer à un autre son optique d'art, c'est ce qui fait la belle variété des talents du groupe, et aussi, sans doute, que nous ne nous sommes jamais détestés.
Une autre preuve encore? Le premier Parnasse était sous-intitulé : Recueil de vers nouveaux, ce qui témoigne de son cadre éclectique ; et l'éditeur, dans un avant-propos que j'avais rédigé, disait : Le a Parnasse » sera à la poésie ce que le Salon est à la peinture. Et, en effet, on y vit des vers deLafenestre, de Theuriet, de Verlaine, de madame Blanche Cotte, de Ratisbonne, de Charles Cros, de Lepelletier, d'Alexis Martin, de tout le monde! Il n'y avait pas d'églises, et par conséquent pas de chapelles dissidentes, et pas de cultes rivaux!
Aujourd'hui, au contraire, quand on a fait une pièce de vers, vite on cherche à bâtir autour une formule, on fabrique une enseig'ne, on ramasse quelques amis, et on se proclame maître de chœur ! Mieux ! avant même de rien faire, on se demande quelle esthétique on adoptera... Vraiment, on ne met pas la charrue avant les bœufs avec plus de naïveté ! Qu'on produise ! qu'on produise donc ! et qu'après, si cela fait plaisir, on cherche à quelles tendances on a obéi, quelle beauté vous a instinctivement guidé. Mais non ! A-t-on pris un mot à Ronsard, vite on s'installe rénovateur delalang-ue du seizième siècle! C'est une mauvaise plaisanterie.
— Nous arrivons aux symbolistes, dis-je. M. Mendès répondit :
— Symbolistes ! si on entend par là l'ensemble des jeunes poètes que nous connaissons, je les aime beaucoup, j'en admire quelques-uns, je suis avec eux de tout mon cœur. Et je loue beaucoup VÉcho de Paris de cette attention accordée aux efforts, même confus, de la jeunesse, en me rappelant le temps où le Figaro littéraire arrêtait au troisième numéro la publication des Petits poèmes en prose, de Baudelaire ! Nous avons été, nous aussi, moqués, bafoués, piétines, et nous devons éviter ce sort aux autres, si nous le pouvons.
Et il continua lentement, d'un ton de voix adouci et profond, en répétant des mots :
— Oh ! voyez-vous, il ne faut jamais rire d'un jeune, la jeunesse c'est sacré. Qu'on examine, qu'on discute, mais qu'on tienne compte : dans dix ans, ce sera peutêtre le Poète ! Moi, je mourrais inconsolable si je pouvais croire que j'aie jamais méconnu un véritable artiste ; et s'il est vrai qu'à un certain âge nous ne comprenons plus ceux qui nous suivent, nous portons là une des infirmités les plus lamentables, les plus désespérantes qui soient...
Puis il reprit :
— Mais si le Symbolisme veut être une école révolutionnaire, avec une philosophie, une esthétique, des règ-les qu'elle prétend inventer, un sens de la beauté qu'on n'a jamais eu et qu'on aura après un court noviciat... je me réserve. Symbolistes! Tous les poèmes du monde, les beaux poèmes, sont des Apocalypses, et l'Apocalypse est-elle ou non symboUque ? Voyons, comment voulez-vous être poète sans espérer le prolong-ement de votre idée chez les êtres qui vous lisent, et comment se passer de symbole pour cela ? On est plus ou moins g-rand poète, justement en raison de la g-randeur, de la noblesse et de la beauté des symboles qu'on crée ! Et, à part les chansonniers du Caveau et les poètes didactiques, tous les poètes sont symbolistes. De même que tous les romanciers sont naturahstes ! Un écrivain qui met un chapeau de soie sur la tête d'un bourgeois du Sentier, au lieu de lui mettre un fez, fait du naturalisme. De même que tous
les romanciers sont psychologues, que diable ! Et il fait de la psychologie celui qui, après avoir habillé une femme de soie, de fleurs et d'un voile de dentelle, cherche à démêler le pourquoi de sa hâte à courir, vers les trois heures, chez sa corsetière !
Non, voyez-vous, tout cela c'est de la mauvaise plaisanterie. 11 n'y a pas d'école et il n'en faut pas. On a du talent ou on n'en a pas ; il n'y a pas d'autre distinction admissible. Ceux qui en ont peuvent faire tout ce qu'ils veulent, voilà tout : du symbolisme, du naturahsme, de la psychologie, et le reste ! Et que je vous dise une chose que vous imprimerez en petites capitales : faire ce qu'on peut le mieux qu'on