‹ Enquête sur l'évolution littéraireChapitre 51 sur 72 · M. JOSÉ-MARIA DE HÉRÉDIA · texte numérisé non relu

M. JOSÉ-MARIA DE HÉRÉDIA

— Ces jeunes gens ! Tous fumistes !

Cette exclamation, lancée joyeusement par une jolie voix de femme à travers des éclats de rire, m'accueillit quand j'entrai dans le cabinet de travail de M. de Hérédia. Je me rappelai à temps, pour ne pas en être déconcerté, que c'était la dernière phrase

prononcée par M. Leconte de Lisle dans mon interview avec lui, et je pris ma part de la gaieté générale. J'étais tombé au milieu d'un gracieux cercle féminin où Ton venait sans doute de parler littérature et symbolisme ; VEcho de Pans était là à demi déplié, sur la deuxième page. Les dames partirent, non toutefois, sans que j'aie entendu :

— Oh ! vos symbolistes ! Je les exècre !

Et, comme je faisais déjà mine de chercher mon carnet, on m'interrompit, en riant :

— Mais ce n'est pas de l'interview, cela ?

— Non, madame, dis-je en riant aussi, mais c'est de la couleur... si locale !

— Considérez-vous le mouvement symboliste, — demandai-jeàM. de Hérédia, quandnous fûmes seuls, — comme issu du Parnasse, ou comme une réaction?

— C'est plutôt une réaction, me dit-il, — une réaction contre la perfection du vers parnassien. Mais il y a là une erreur, un malentendu évident où les jeunes gens sont tombés et qu'il est peut-être bon d'éclaircir. A la suite des maîtres du Parnasse est venue une génération d'élèves, d'imitateurs plutôt, et d'imitateurs naïfs qui, trouvant un moule parfait, un canon impeccable, se sont mis à produire, sans talent et sans originalité, des vers banals sur des sujets banals ; qui ont cultivé l'illusion béte que l'emploi mécanique des procédés des maîtres suffirait à en faire des poètes,

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qui, en un mot, ont banalisé les conquêtes que Ghénier, les Romantiques et les Parnassiens, après Ronsard et toute la Pléiade, avaient faites dans la forme du vers.

Oui, la réaction symboliste me paraît provenir de ce quiproquo : que puisque la perfection de la forme et le respect des lois de la poétique avaient produit la platitude, l'insouci de la forme elle dédain des règles s'imposaient à des novateurs. De là est née cette tentative d'émeute dans la versification ; car il n'y a que cela, vous savez, au fond, dans le mouvement symboliste : une révolution de forme. Et l'étiquette de « symbolisme » ne signifie pas autre chose.

Mais (ils n'ont pas l'air de s'en douter !) bien avant eux on avait tenté cette révolution. Jean- Antoine du Baïf, Jacques Pelletier, Ponthius de Tyard, Ronsard lui-même, qui a fait des vers saphiques, ont essayé les formes du vers que les symbolistes reprennent aujourd'hui comme des nouveautés. Et ce n'est qu'après les avoir essayées toutes que Ronsard régularisa la versification, et qu'il nous a transmis, dans la préface de sa Francîade, les principes les plus nouveaux de Fart des vers. Si donc, après tous ces essais, on en est revenu à l'alexandrin, c'est qu'il y a évidemment quelques bonnes raisons pour cela.

Le vers polymorphe ! Mais l'alexandrin est le vers « polymorphe » par excellence ! Le poète qui sait son métier peut en varier les formes à l'infini, à l'aide de

la brisure, de la césure et de Fenjambement. Nous pourrions prendre dans Ronsard, dans Rég-nier, dans La Fontaine, dans Racine, des exemples à n'en plus finir. Contentons-nous d'en prendre un dans Ghénier, dans son admirable idylle de Néére :

Mon âme vagabonde à travers le feuillage frémira.

N'est-ce pas pour un symboliste un très beau vers de seize pieds?

Mais Ghénier a écrit :

Mon âme vagabonde à travers le feuillage Frémira.

C'est un alexandrin avec un rejet de trois pieds !

En voulez-vous un autre, d'exemple, de mesure brisée, de souplesse, de l'infinie variété de coupe à laquelle se peut prêter le vieil alexandrin manié par une main savante? Je le trouve encore dans un fragment d'élégie du divin André :

Les belles font aimer. Elles aiment. Les belles

Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d'elles.

Vous voyez bien qu'avec cet admirable outil de l'alexandrin on peut tout faire, tout ! Parbleu ! Le tout est de savoir s'en servir.

Pourquoi donc allonger le vers à plaisir ? Et, notezle bien, sans raison! car...

M. de Ilérédia s'interroinpit, et en riant, me dit :

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— J'ai à ce propos une histoire bien amusante à vous conter. On sait que les symbolistes n'ont pas de règ-le de technique fixe ; mais je m'en suis assuré de la façon suivante : l'un d'eux, que je ne vous nommerai pas pour ne pas l'ennuyer, me communiquait un jour une pièce de vers. J'en lorg'nai un de dix-sept pieds; j'insinuai à mon jeune ami que le vers serait bien plus joli s'il supprimait un qualificatif qui l'alourdissait, et je lui demandai s'il verrait un inconvénient à le retrancher :

— Pas du tout ! me répondit-il.

Et il biffa le qualificatif.

— Il n'aura plus que quinze pieds, voilà tout, me dit-il.

Cet aveu ma paru précieux à recueillir. Mais non seulement ils brisent, fâcheusement à mon avis, la cadence du vers en l'allongeant outre mesure, mais ils traitent la rime avec une coupable légèreté. La rime n'est pas une gène pour le poète : c'est un tremplin. La difficulté même excite le génie de l'artiste. La langue française, qui est intermédiaire entre les langues du Midi et celtes du Nord, n'a pas la sonorité de l'italien ou de l'espagnol où les rimes abondent à tel point que leur emploi constant pourrait paraître fastidieux. Et, pour faire une comparaison qui me paraît très juste et qui m'est souvent venue à l'esprit en regardant monter la mer, une rime heureuse arrivant au bout d'un beau vers, c'est

quelque chose comme le panache ou la frangre d'écume qui parachève, avec un fracas de tonnerre ou un murmure délicieux, le déferlement d'une belle lame !

Mais pour notre nouvelle école tout cela ne compte pas î Ils mêlent arbitrairement les rimes féminines et les rimes masculines, ils font rimer des mots à cinq ou six vers de distance, ils emploient des rimes fausses, ils ne riment pas du tout, ils font des assonnances... Bast ! qu'importe si l'œil et l'oreille s'y perdent ! C'est du symbolisme.

— Alors, selon vous, le symbolisme n'a pas d'avenir ?

— Je crois que cette tentative servira surtout au drame lyrique. Ils feront des vers qui pourront être mis en musique et qui seront moins fastidieux que ceux des opéras d'à présent. Mais alors, c'est que leur vers n'aura plus sa musique propre. En effet, le vers, quand il est beau, renferme sa musique en soi et il est impossible de le revêtir d'une harmonie étrangère : la preuve en est faite avec les vers d'Hugo et de Leconte de Lisle qu'on n'a jamais pu mettre en musique. Ils auront obtenu là un résultat assez inattendu, m€iis qui s'explique lorsqu'on sait que la plupart des jeunes symbolistes sont très férus de musique wagnérienne.

— Vous admettez donc que le mouvement symboliste doit quelque chose à l'influence de Wagner ?

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— Mais oui ! Voyez, comme Wagner ils ressuscitent le décor moyen-âg-e, ils déterrent les vieilles lég-endes et les vieux fabliaux, ils y prennent des mots, des tours, des noms propres, des sujets même ! Wagner en musique, Puvis de Ghavannes en peinture, sont pour quelque chose dans tout cela.

— Leur voyez-vous aussi des ancêtres littéraires ? Ah ! voici, selon moi. Tune des filiations symbolistes. Avez-vous lu le Gaspard de la Nuit d'Aloysius Bertrand? Ce sont d'exquis poèmes en prose rythmée, qui n'étaient g-uère connus que des poètes. Baudelaire, qui faisait très difficultueusement les vers, laissa en prose, peut-être un peu à l'imitation de Bertrand, des poèmes auxquels il n'était pas arrivé à donner la forme poétique. Mallarmé en fit aussi, puis Charles Cros, puis, plus près de nous, Jules Laforg-ue, leur ami qu'ils oublient y ajouta de vag^ues assonnances, des réminiscences de rimes, accentua le rythme de ces petits poèmes. De sorte que ce que nous voyons aujourd'hui , c'est de la prose rythmée, coupée avec des lambeaux de vers et présentée à l'aide d'artifices de typographie qui lui donnent l'apparence de vers d# toutes les mesures arbitrairement accolés.

Ajoutez à cela l'influence des étrangers qui sont nombreux dans le groupe... car je remarque avec assez d'étonnement que ce sont des Belges, des Suisses, des Grecs, des Anglais et des Américains qui veulent rénover le vers français...

M. de Hérédia s'interrompt brusquement :

— Moi je suis Espagnol, c'est vrai, mais je suis latin... Et puis je n'ai la prétention de rien révolutionner!

Puis il continue :

— Tenez, Vielle -Griffin, par exemple, qui est angio-saxon et qui a eu, je crois, une très grosse influence dans le mouvement symboliste, eh bieni il nous donne aujourd'hui, sous le titre de vers, une prose qui ressemble à une sorte de traduction linéaire d'un poème étranger. Beaucoup de talent, d'ailleurs, là-dedans, et un vrai sentiment poétique. Mais encore une fois ce ne sont [)as des vers !... Et que de Belges aussi I et que de Suisses! On dirait, ma parole, que les symbolistes de France ont pris le mot d'ordre à Bruxelles, à Liège, ou à Genève !

Notez, monsieur, me dit mon interlocuteur avec un grand accent de franchise et de sincérité, que je ne mets pas la moindre animosité dans mes paroles. Jaime beaucoup ces jeunes gens, ils m'envoient tous leurs ouvrages, car ils savent que je m'intéresse à tout ce qui vient d'eux. Les samedis, je les vois ici, autour de moi, je leur répète à satiété tout ce que je vous dis là. Et je vous assure très sincèrement que si je voyais naître parmi eux un grand poète, je serais le premier à m'incliner devant lui et à manifester hautement mon admiration. Mais (je n'ai pas le droit d'être aussi sévère que mon maître Leconte de Lisle), je

reconnais que quelques-uns d'entre eux ont du talent : Henri de Régnier, qui me paraît avoir de magnifiques dons de poète qui seront visibles pour tout le monde le jour où il se débarrassera des langes du symbolisme; Viellé-Griffm dont je vous ai parlé toutà-l'heure, Quillard, Ferdinand Ilérold, le fils de l'ancien préfet de la Seine, Bernard Lazare, un brillant et solide écrivain qui fait des poèmes en prose qui seraient de très beaux vers symbolistes s'ils étaient imprimés en lignes inégales.

... Mais pourquoi diable s'appellent-ils symbolistes? Je l'ai écrit à Moréas quand il m'a envoyé son livre : depuis que ses illustres compatriotes Orphée et Linus ont fait des odes et des chansons, tous les poètes sont symbolistes î Et Hugo plus qu'aucun, Hugo qu'ils affectent de tant mépriser, et qui en arrivait dans sa Légende des Siècles à symboliser tout, les êtres et les choses, qui écrivait la Mer avec un grand M, les Etoiles avec un grand E. Et Alfred de Vigny! tous, d'ailleurs, vousdis-je, tous les poètes de quelque talent sont forcément symbolistes. Qu'y a-t-il de dIus symbolique que Y Hymne de VOr, de Ronsard? Seulement, il yen a d'obscurs et de clairs. — Dante, que je considère comme le plus grand de tous les poètes, son poème tout entier n'est qu'un symbole I La figure seule de Béatrice contient trois ou quatre symboles. Mais jamais poète n'a écrit dans une forme plus magnifiquement claire; les quelques obscurités que nous

trouvons dans le poème de Dante sont dues soit à des allusions politiques ou théologiques qu'il est aisé d'élucider. Je ne nie point qu'il n'y ait du charme dans le mystère et même dans l'obscurité ; mais je crois que plus la pensée du poète est absconse, comme ils disent, plus la forme doit être claire. Est-ce donc une nécessité d'être inintellig-ible?

Et puis, voyons, est-ce une nécessité aussi, ce manque de vénération des jeunes gens à l'égard de leurs anciens, et cette absence totale de fraternité entre eux? Cette lutte acharnée pour la gloire, et cette irrévérence pour les vieux maîtres, — que vous avez notées dans vos interviews, — ce sont les traits les plus caractéristiques de la jeunesse d'aujourd'hui.

Nous autres, au temps du Parnasse, je vous assure que nous n'étions pas ainsi. Nous nous aimions tous beaucoup ; tous les bonheurs qui sont arrivés à plusieurs d'entre nous : l'Académie, les distinctions, le succès, nous réjouissaient tous à la fois. Et je me rappelle avec quel plaisir nous nous rencontrions, boulevard des Invalides, chez notre grand ami fraternel Leconte de Lisle, où nous allions, le samedi, « comme les Musulmans vont à la Mecque! » Le mot est de Goppée.et comme il est juste! Leconte de Lisle! Mais il nous a appris à tous à faire des vers I et les conseils qu'il nous donnîdt ce n'était pas du tout pour que nous fassions des vers comme les siens, il se mettait dans la peau de chacun : " moi, ù votre plaro ié> Diettrais

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ceci, je changerais cela. » Et gaiement, fraternellement ! Oui, nous devons tous le respecter, le vénérer, l'aimer comme il nous a aimés, d'une grande affection

dévouée...

M. de Hérédia se promenait à travers l'appartement, et il appuyait sur chaque mot avec énergie.

— Oui, pour nous tous, Goppée, Sully-Prudhomme, Mendès, Mallarmé, Silvestre, Gazalis, France, et tant d'autres, et pour moi le moindre, mais non le moins reconnaissant, ce grand poète a été un éducateur admirable, un maître excellent. Par son illustre exemple plus encore que par ses conseils, il nous a enseigné le respect de la noble langue française, l'amour désintéressé de la poésie. Nous lui devons la conscience de notre art. Aussi, tout ce que nous avons pu faire de bon doit-il être compté à l'actif de sa gloire...

Je repris :

— De l'évolution du roman, que pensez- vous?

— Oh ! je n'ai rien à en dire, ce n'est pas mon état. Je les connais tous, Goncourt, Zola, Daudet, un de mes plus chers camarades et que j'admire infiniment. Il me semble, pourtant, que les derniefs venus ont des tendances mystiques et de psychologie attristée semblables à celles qui marquèrent la suite des guerres de la Révolution et de l'Empire. Ge siècle m'a l'air d'un serpent qui se mordrait la queue ! Il y avait alors, — sans remonter jusqu'à Werther, — Ghateaubriand, Benjamin Constant, madame de Krudner, M. de Se-

nancourt, l'auteur d'Odermann; à présent nous avons, dans le même ordre d'idées, Bourget, un de mes plus vieux amis et un des écrivains les plus intellig-ents que je sache ; Barrés, le plus ingénieux de tous et d'un charme si délicieusement pervers; Anatole France, qui est un homme de g"rand talent que je considère comme un des plus parfaits écrivains de ce temps. Il m'a assez souvent cité et loué pour que je ne puisse lui garder rancune de quelques pointes que j'estime d'ailleurs assez anodines. Il me suffit d'ouvrir et de relire un de ses livres pour tout lui pardonner en considération du plaisir que j'y ai pris...

M. FRANÇOIS GOPPÉE

Très gaiement :

— Alors, c'est des symbolistes que vous voulez que nous parlions? Allons pour les symbolistes! Je ne sais pas si mon opinion est très intéressante... Ils me considèrent comme un vieux pompier, et ne s'empêchent pas de le dire dans leurs petites revues, que ma sœur lit, car moi je n'ai pas toujours le temps. Je trouve qu'ils ont raison, d'ailleurs. Il est bon que la jeunesse soit batailleuse et révolutionnaire. Mais il ne faut pas qu'elle soit seulement cela, pourtant! Je les vois bien lancer des manifestes, brandir des pla-

SUR l'évoll'tion littéraire 'M'.)

quelles, mais c'est lout. Ils m'apparaissent comme une bande d'esthètes qui ont des théories à revendre, mais les poètes, où sont-ils? Et leurs œuvres! Leurs œuvres! Je n'en vois pas. Je ne vois rien! Vraiment rien !

Gravement :

— Qu'est-ce qu'on demande à un poète? Qu'il se montre lui, nous dévoile son âme, qu'il nous fasse participer à ses visions personnelles de la vie et de la beauté, qu'il nous fasse frémir de ses frissons. Où est-il celui d'entre eux qui nous procure cette impression neuve que nous avons un peu le droit d'exiger ({u'il nous donne?

Très carré :

— Car, — cela je tiens à ce que vous le disiez bien, — on n'écrit pas pour soi tout seul !

Ils prétendent qu'ils se fichent des bourgeois, qu'ils écrivent pour l'art... (me menaçant le cou de son doigt tendu) :

Ils mentent par la gorge !

On écrit pour être lu, d'abord, pour lais^r quelque chose à la postérité, ensuite ! ou alors on conserve ses manuscrits dans son tiroir. N'est-ce pas vrai? Mais du moment où l'on fait gémir les presses, c'est qu'on veut des lecteurs. J'admets qu'ils n'en espèrent pas beaucoup, eux, mais ils comptent bien sur vingt, sur dix, sur un, enfin! Eh mais! il faut au moins se faire entendre de celui-là ! Et moi qui ne suis pas tout à fait

fermé à ces choses, j'avoue que je ne les entends pas, mais là, pas du tout.

Simplement :

— Et je vous le dis simplement, sans la moindre aigreur, vous le sentez bien. Car j'aime la jeunesse, et j'estime que c'est toujours respectable et très noble la recherche d'une nouvelle expression d'art. Mais, sapristi! tout de même, je veux comprendre! Et quand je les lis, ils me font l'effet d'enfants qui essaieraient de parler, qui feraient péniblement des efforts, et qui n'y arriveraient pas... C'est comme le cochon de l'enseigne du charcutier : il ne leur manque que la parole ! Oui, je sais bien, ils parleront peut-être demain! C'est possible, en effet. Et ce me serait une grande joie de voir sortir de tout ce chaos un poète qui parlerait vraiment, qui nous dirait quelque chose...

Il eut un long geste de résignation, et ajouta :

— Attendons !

Je demandai :

— A quelle inllucnce attribuez-vous le mouvement symboliste?

— Au dégoût général que tout le monde a de tout. Lamartine a dit ; « La France s'ennuie. » Eh bien, à l'heure qu'il est, on peut dire : la littérature s'ennuie. 11 n'y a plus que des dilettantes, voyez : cette vogue des exotismes, le succès de tout ce qui vient do l'étranger, le roman russe, le théâtre danois, cette

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curiosité banale qui s'éparpille sur des choses si contraires. On effleure tout, on ne va au fond de rien, et toutes les nouveautés un peu bizarres nous attirent... La critique subit l'influence de cet ennui universel, Anatole France fait une invraisemblable g^ag-eure, et il la gagne. Brunetière lui-même, Brunetiôre, ce préfet de police de la littérature ! il s'embarque aussi, donne son avis, compromet la Revue des Deuco- Mondes ! Gomment voulez-vous expliquer autrement des phénomènes pareils ?

— Le symbolisme vous paraît-il être une suite, une conséquence du Parnasse ?

— Peuh... Peut-être. Pas une suite naturelle, ni nécessaire, pourtant ! Mais ils se réclament de Mallarmé et de Verlaine, qui sont en effet de nos amis du Parnasse. Mallarmé a fait autrefois des vers très compréhensibles, de beaux vers ; mais je dois le dire, malgré toute l'estime que j'ai pour son esprit élevé, sa vie si pure, si belle, à présent je ne le comprends plus. Verlaine, lui, a écrit les Poèmes saturniens et les Fêtes galantes qui sont d'un poète parnassien ; depuis, malgré de belles choses, sa lanÇ^ue désarticulée et balbutiante, cette recherche pas naturelle de naïveté enfantine, donnent à sa littérature l'aspect d'un vieillard qui voudrait retrouver le parler de sa prime enfance...

Quant à leur technique du vers, Mendès vous a dit ce qu'il y avait à en dire, et ce n'est pas la peine d'y

revenir. Mais on peut répéter tout de même, c'est si vrai! que l'alexandrin permet de tout faire, de tout dire. Ils vous parlent de rythmes nouveaux ! Oui, je sais bien, Ronsard en a trouvé d'ingénieux, de bizarres, d'amusants, et il s'en est servi, comme les autres, quand il a voulu s'amuser. Mais, quand la passion vous enlève, comme on y revient bien vite, au bon alexandrin ou au vers de huit pieds, et à la bonne strophe carrée, et avec quelles délices on laisse couler son cœur dans ce vieux moule ! Hugo aussi s'est amusé à en trouver, des rythmes amusants. Parbleu ! quand on écrit S ara h la l)aignense on n'emploie pas le vers de la Tristesse cCOly m plo! Hugo...

Et M. Coppée rit de son rire sonore.

— Hugo, qu'ils estiment un « poète regrettable » ! C'est à mourir de rire, ma parole ! Hugo qui est l'honneur de la poésie tout entière , aussi grand qu'Homère et que Virgile, — plus grand que Virgile ! car il est plus varié, — Hugo qui restera comme la gloire du dix-neuvième siècle et de la France !

Ah ! ils sont bien rigolos !... Voulez-vous une cigarette ?

— Quels sont, alors, selon vous, ceux qui continuent la tradition poétique?

— Leconte de Lisle vous a nommé Haraucourt et il a raison, Haraucourt fait de très jolis vers. Et puis, il y en a d'autres, sapristi! Et Richcpin, et Boucher ! Et

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Bourget, car, lui aussi, a fait dans le temps des vers très distingués, et Gabriel Vicaire ! Il est personnel, celui-là, je suppose; ses Emaux Bressans ne sont-ils pas un pur bijou ! et qui ne doit rien à personne. Et Fabié, qui a chanté son Rouerg-ue d'assez jolie façon, je pense ! Il y en a d'autres encore parmi les jeunes, tenez, il n'y a qu'à chercher... Ajalbert, par exemple. Connaissez-vous ses Paysages .-? C'est très bien, cela ! J'y mets peut-être un peu de complaisance, parce ((u'il est plus près de mon cœur, car il m'a lu. Évidemment, cela se voit ; il fait plus réaliste, mais il m'a lu. Mais, enfin, c'est plein de talent quand même!

Ah ! je ne dis pas qu'il n'en sortira pas un de tous ces jeunes ! Je l'espère même beaucoup, je le répète. Mais il n'en vient pas trente-six tous les matins ; c'est rare, un vrai poète, vous savez! Il ne suffit pas de prendre des inscriptions dans une école de brasserie... Faire des vers, parbleu, ce n'est pas difficile. Ils font un embarras sans pareil avec leur technique... Mais moi je me charge d'enseigner à faire des vers comme Brard et Saint-Omer apprenaient l'écriture, en vingt leçons ! (Je mettrais une enseigne, là : Poésie en vingt cachets!) Qu'on m'amène un jeune homme intelligent et tant soit peu lettré, oui, en quinze jours je lui apprends son métier. Ah ! bien sur qu'il ne saura pas faire des vers variés, avec de la couleur, etc. Je ne lui donnerai pas du génie s'il n'en

a pas. Mais il la saura, cette fameuse technique ; et s'il a quelque chose dans le ventre il apprendra le reste... en le faisant. Ils sont extraordinaires ! M. Coppée s'était tu.

— A présent, dis-je, du naturalisme ?

Aussitôt :

— Mais le naturalisme, je ne le vois pas, moi ! Je ne vois que Zola! Goncourt, Zola, Daudet se sont rangés sous le drapeau de Flaubert — et ils ont bien fait parce que Flaubert est un admirable écrivain, — mais ça n'a été que pour faire colonne. Goncourt, un artiste en dehors de toute classification, Daudet avec son ironie vibrante et cette exquise délicatesse de nerfs, et Zola que j'ai soutenu à l'Académie, — et je ne le lâcherai certes pas, — Zola... c'est un rude bonhomme, allez ! Mais enfin, ils sont tous trois aussi dissemblables que possible 1

— Kt les psy....

— Ben oui, c'est comme les psychologues ! Où sontils? J'en vois un, Bourg^t. Et je trouve qu'on a été très injuste pour lui dans toute cette enquête ; on l'a vraiment traité avec un peu trop de désinvolture ; le monsieur qui a fait les Études et les Porhnits et les Essais..,

— On m'a surtout parlé du romancier, interrompis-je.

— Oui, eh bien, le monsieur (|ui a campé le baron Desforges et la femme de Mensonges^ vous savez!...

SUR l'évolution LITTÉRAIRE 319

— Barrés...

— Barrés, c'est surtout... un mystificateur! On ne comprenait pas ^rand'ciiose à ses premiers livres, les Barbares^ YHomirne libre^ mais dans son dernier, la Mâchoire de Bérénice, non, c'est d'Edg-ar Poë, comment donc?... ah oui 1 le Jardin de Bérénice, il y a de très jolies choses, curieuses. Dites-moi, comment expliquez-vous cela, vous ? Quand Charles Morice fait des vers, je ne les comprends pas ; quand il écrit la Littérature de tout à rheure, il est d'une clarté admirable, et il y a, là-dedans, des pages sur Pascal et le dix-septième siècle, qui sont tout à fait de premier ordre. Eh bien ! c'est comme Barrés ; quand il fait des articles au Figaro, il est d'une clarté... éblouissante, presque banale! Oui, c'est pour le bourg-eois... je sais bien! Mais, vous avez beau dire, devant des gens qui allument et qui éteignent leur lanterne avec tant de facilité, je me méfie, moi, je me méfie...

M. SULLY-PRUDHOMiMli

J'ai trouvé M. SuUy-Prudhomme , l'auteur de Justice, des Vaines Tendresses et de tant d'autres œuvres poétiques qui l'ont mené à l'Académie française, très préoccupé de la question qui m'amenait

près de lui : la signification et la portée du mouvement symboliste.

— Je prépare, en ce moment, m'a-t-il dit, une long-ue étude où je tâcherai d'analyser les états d'esprit de ces jeunes gens afin de les définir au point de vue poétique. Je ne suis pas encore fixé, j'en suis à la recherche des éléments de mon analyse, et, tenez, j'ai trouvé là-dedans, les Entretiens Politiques et Littércm^es, une note importante pour mon étude : l'auteur d'un article confond, dans leur définition, la poésie et l'éloquence. II se trompe, il erre regrettablement, et je crains fort qu'il n'en soit de même pour beaucoup de ces messieurs dans la plupart de leurs théories... Mais, je vous le répèle, je ne suis pas encore fixé, et je ne peux me prononcer à présent.

Ce que je puis vous dire, par exemple, après Leconte de Lisle, Mondes, de llérédia et Goppée, qui vous ont tout dit, c'est que mon oreille n'est pas sensible du tout, du tout, au charme cfue les novateurs veulent introduire dans leur nouvelle forme de vers. Ils me disent que j'ai l'oreille vieillie, gâtée par la musique des vieux rythmes, c'est possible ! Depuis vingt-cinq ans, trente ans même, je me suis habitué à voir djms le Parnasse la consécrafion de la vieille versification : il m'a semblé que le Parnasse, en fait de législation poétique, avait apporté la loi, et il se peut très bien que je m'expose à être aussi injuste envers eux que les romantiques envers Lebrun-Pindare

SUR l'Évolution littéraire 8*21

et Baour-Lormian ! Aussi, je cherche à m'instruire... Pour savoir si c'est moi qui ai tort, je m'appHque à analyser les ressources d'expression dont dispose la versification française. Mais c'est très difficile! Leurs ( ouvres ne m'y aident pas du tout. Généralement, n'est-ce pas, on apporte, avec une forme nouvelle, un sens nouveau ? Or, il arrive ceci : c'est que non seulement la musique de leurs vers m'échappe, mais le sens m'en demeure tout à fait obscur, t'g'alement !

De sorte, ajouta AI. Sully-Prudhomme, avec un vague sourire, que je me sens dans un état de prostration déplorable...

— Ce jugement, un peu général, s'applique-t-il, demandai-je, à tous indistinctement?

— D'abord, je ne les connais pas tous; ils m'ont quelquefois pris pour tête de Turc, et vous avez, d'ailleurs, enregistré leurs aménités à mon endroit. N'est-ce pas l'un d'eux, Charles Morice, qui m'a dit : Si vous étiez un poète ! et qui prend l'air de me breveter poète à l'usage des jeunes filles sentimentales? Bast ! qu'est-ce que ça me fait ! Il oublie qTiej'ai écrit Justice et traduit Lucrèce. Mais ça n'a pas d'importance. Dans son livre, La Littérature de tout à V heure, il y a des choses très bien, d'ailleurs. Mais quel cas voulez-vous (|ue je fasse d'opinions si peu renseignées ?

J'en vois quelques autres ici : Henri de Régnier,

par exemple, avec qui je parle souvent de tout cela. C'est celui qui, dans ses vers, chaque fois qu'il condescend à me faire participer à sa pensée, me paraît introduire le plus de musique dans le sig-ne conventionnel du lang'age, et qui doit être par conséquent le plus apte à exprimer l'indéfinissable.

Oui, insista M. Sully-Prudhomme, chaque fois que de Rég-nier daigne faire un vers qui me soit intelligible, ce vers est superbe, — d'où j'en conclus qu'il pourrait faire un poète supérieur si tous ses vers étaient intellig'ibles ! Mais, vous me comprenez, quand j'ai un volume de lui devant les yeux, que je cherche à le déchiffrer, je suis dans la situation d'un bonhomme qu'on aurait conduit au milieu d'une immense forêt, en lui disant : « Si tu as soif, il y a une source là, quelque part, cherche. » On en fait un Tantale, quand ce serait si simple de lui dire où elle est, la source. Eh bien ! moi, je lui demande, à de Régnier, de me conduire à son rêve...

Je demandai encore :

— Y a-t-il, selon vous, en dehors des Parnassiens et des symbolistes, une génération de poètes à considérer?

— Mais, monsieur, n'y a-t-il pas Rouchor, Richepin, le petit Dorchain, Fabié, qui n'ont rien de commun avec nous que de se servir de la langue française telle qu'elle nous est venue de 1830, et d'en faire un usage personnel? Ce sont là, il me semble, des

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poètes très originaux, et ce sont précisément des témoins de la puissance d'expression et de la féconde diversité qu'on peut trouver dans la langue poétique actuelle.

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