‹ Enquête sur l'évolution littéraireChapitre 53 sur 72 · M. LAURENT TAILHADE · texte numérisé non relu

M. LAURENT TAILHADE

Je connaissais M. Laurent Tailhade pour un poète d'un talent rare et ultra-personnel, et j'avais le dessein de faire figurer son opinion parmi celles des poètes symbolistes, avec lesquels il avait, dès 1884, et derrière les précurseurs Mallarmé et Verlaine, posé les bases de l'école alors dite décadente. Dans le temps, quand Moréas parlait de leurs débuts, il disait : Tailhade, Vignier et moi ; Yignier, à son tour, répondait : Tailhade, Moréas et moi. Laurent Tailhade apparaît donc bien comme l'un des initiateurs du mouvement actuellement dénomin.'. c;vnil>nli^niP, et son opinion importait à connaîtn .

Il faut dire, pour les lecteurs qui l'ignorent, que M. Tailhade joint à sa brillante réputation de poète celle d'un railleur féroce, se complaisant parfois à des

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mystifications échevelées dont il sort toujours avec des mots à Temporte-pièce. Son esprit, à la fois précieux et mordant, s'est éparpillé en mille revues ; il vient de réunir en une plaquette, précédée d'une préface d'Armand Silvestre, une série de ballades et de quatorzains qui va paraître sous le titre : Au Pays du Mufle. Ses mots ont fait le tour du quartier Latin, l'album de la comtesse Diane en ruisselle, et combien de ceux qu'ils ont lardés en conservent les cuisantes brûlures ! Certains, les plus rares, sont seulement drôles; c'est lui qui disait, et avec quelle délicatesse de ton, à une hétaïre qui voulait blaguer : « Est-il vrai, madame, que l'on soulag'e les poitrinaires avec l'huile de votre foie ? » Et puis : a Vous m'inspirez un sentiment bien pur : l'horreur du Péché ! »

J'ai rencontré hier, par hasard, Laurent Tailhade^ et comme je lui soumettais mon projet d'interview, il acquiesça sous cette réserve que je placerais son opinion partout ailleurs que parmi celles des poètes : « Ces gens-là, dit Rivarol, comme le rossignol ont reçu leur cerveau en gosier ». «

Voilà pourquoi je classe ici ma conversation avec l'auteur d'Au Pays du Mufle, conversation que je reproduis sténographiquement, sans commentaire.

— D'abord, dis-je, le naturalisme est-il fini?

— C'est-à-dire que Zola ne fera plus que continuer dans sa formule. Quant à ses successeurs, ils se sont vu forcés de chercher d'autres éléments que l'obser-

vation quotidienne de la vie sur le trottoir ; lorsqu'on a eu noté tous les propos des blanchisseuses et des égoutiers, on s'est demandé si l'âme humaine ne chantait pas en d'autres lyres. Gomme la fréquentation des g-ens qui se servent de brosses à dents et à qui l'usag-e des bains est familier répugne aux romanciers expérimentaux, ils ont dû s'adresser à d'autres couches sociales rudimentaires. M. Daudet ayant casé son fils et s'étant assuré l'héritage des Goncourt (1), M. Zola postulant l'Académie, les jeunes disciples de ces maîtres inventèrent le roman slave et le drame norvégien, sans compter le parler belge qui est le fond même de leur quiddité littéraire. Ils ont mangé de la soupe aux choux fermentes, avec les paysans de Tolstoï, découvert, avec M. Hugues Leroux, les jongleuses foraines, — ces sœurs d'Yvette Guilbert — • et surtout créé, avec Méténier, les rapports de police accommodés en langue verte.

— Quels vont être leurs successeurs?

— Il me paraît que l'évolution sera partagée nettement entre deux catégories, c'est-à-dire ; les jeunes hommes n'ayant aucune fortune ni de métier avouable dans la main, se destinent à un riche mariage, ce sont les psychologues; puis ceuxà qui suffit l'approbation des brasseries esthétiques et d'intermittentes gazettes; ce sont les symbolo-décadents-instrumento-

(1) Voir à l'appendice la lettre de M. de Goncourt.

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gagaïstes, à qui le français de Paul Alexis ne saurait plaire et qui le remplacent par un petit-nègre laborieux.

Un peu « estomaqué », comme dirait M. de Goncourt, par cette sortie inopinée, je demandai à M. Tailhade, avec un léger ahurissement :

— Vous n'êtes donc pas symboliste ?

— Je n'ai jamais été symboliste, me répondit-il. En 1884, Jean Moréas, que n'avaient pas encore élu les nymphes de la Seine, Charles Vignier, avec Verlaine, le plus pur poète dont se puisse glorifier la France depuis vingt-cinq années, et moi même qui n'attribuai jamais à ces jeux d'autre valeur que celle d'un amusement passager, essayâmes sur l'intelligence complaisante de quelques débutants littéraires la mystification des voyelles colorées, de l'amour thébain, du schopenhauérisme et de quelques autres balivernes, lesquelles, depuis, firent leur chemin par le monde. J'ai quitté Paris et vécu de longs mois en province, trop occupé de chagrins domestiques pour m'intéresser à la vie littéraire. Ce n'est qu'accidentellement que j'appris l'instrumentation de M. Ghil, les schismes divers qui déchirèrent l'école décadente et les démêlés de Verlaine avec Anatole Baju.

— Du symbolisme lui-même, que pensez-vous?

— Mais de tous temps les poètes ont parlé par figures ! Depuis Dante et la Vita Nuova^ depuis même

toujours, ceux qui composèrent des poèmes ont été symbolistes ! Pourtant, il faudrait s'entendre. Si l'on désig'ne par symbole l'allégorie et la métaphore, il y en a partout, même chez Nicolas, qui montre le Rhin

appuyé d'une main sur son urne penchante

Mais, de vrai, les symbolistes, qui n'ont aucune esthétique nouvelle, sont exactement ce qu'ont été en Angleterre les euphuistes, dont le langage a laissé de si détestables traces dans Shakespeare ; en Espagne les gongoristes dont le parler « culto » sigilla toute la poésie des siècles derniers, depuis les « agudas » amoureuses de Cervantes jusqu'à la glose de sainte Thérèse : « Yo muero porque no muero (1) »; en France, la Pléiade, au redoutable jargon continué par les Précieuses, que railla et pratiqua Molière; en Italie les secencistes fauteurs de si terribles pointes, le cavalier Marin, l'Achillini et tant d'autres : o Sudate o focchi a preparar metalli I (2) »

— En voulez-vous donc aussi aux archa.rîmt;» .'

— Les archaïsmes des ronsardisants modernes ont été fort agréablement raillés par Rabelais, pour ne citer que des souvenirs nationaux (car s'il faut en croire Suétone, Auguste reprochait à son neveu Tibère ce genre de cruauté). L'Ecolier Limousin ne parle pas d'autre sorte que les plus accrédités poètes de notre temps :

(1) Je me meurs de ne pas mourir!

(2) Suez, 6 feux, à préparer les métaux!

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«Nous transfretons laséquaneaudilicule et au crépuscule... puis cauponisons es tavernes méritoires... nous inculcons nos verètres es pudendes de ces meretricules amicabilissimes... m'irrorant de belle eau lustrale, élue et absterge mon anime de ses inquinaments nocturnes. »

La Gollantine, de Furetières, et les amis de Gombault, faisaient paraître le même style; il fallut que Malherbe vînt et biffât tout son Ronsard pour détourner le g-oût français de ces chemins rocailleux. Le principal effort des jeunes littérateurs contemporains consiste, comme je le crois, à découvrir la Pléiade et à la traduire en moldo-valaque.

Récemment, Barrés inventait Ignace de Loyola, auquel il voulait bien reconnaître des mérites égaux à ceux de M. Deschanel. Je ne désespère point, avant ma mort, de rencontrer un hardi novateur par qui nous seront appertes les Oraisons funèdï^es, et qui nous fera savoir qu'il existe, sous le nom d'Afhalie, un drame assez honnêtement charpenté.

— Vous avez lu le Pèlerin passionné^

— Et je suis passionné pour ce pèlerin, encore que la facture moins inattendue des Cantilènes et des Syrtes^ par quoi nous fut révélé Jean Moréas, s'accorde mieux à mes habitudes spirituelles et me laisse goûter sans effort les riches trouvailles de ce glorieux artisan. Sous le même titre (Passionèa Pilgrim), Shakespeare écrivit un poème qu ont fait oublier la

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Tempête et le Roi Lear. Jean Moréas, dont les lectures s'étendent sur diverses nationalités, favorisa le grand Will dans le choix de son titre, mais pour consoler nos nationaux emprunta au vieil Rutebœuf « le dict du chevalier qui se souvient », sans compter les grâces vendômoisesdont je vous parlais tantôt.

— Quel avenir accordez- vous à ces deux écoles nouvelles : les psychologues et les symbolistes ?

— Ceci est plus sérieux : je crois que le premier poète qui, dans la langue savamment préparée par nos devanciers du Parnasse et par les écoles contemporaines, exprimera simplement une émotion humaine, et pleurera d'humbles larmes en racontant que sa bonne amie lui a fait du chagrin, ou qu'elle a cueilli des pervenches sous les arbres en fleur, sera le maître indubitable des générations d'artistes qui viendront après lui. Entre Musset et Verlaine, toute Mo\^ sincère avait fait silence, étouffée par les rugis • sements méthodiques de M. Leconte de Lisle, ce bibliothécaire-pasteur d'éléphants. Cette circonstance est pour expUquer la fortune sans précédent mais non illégitime de Sagesse et de la Bonne chanson.

Quant aux psychologues, MM. Bourget et Barrés ayant contracté d'opulents mariages, l'école a certainement accompli sa destinée, tout aussi bien que le héros Siegfried, f(uand il eut reconquis le fameux anneau.

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— Quelle est donc votre formule littéraire, à vous?

— Je vous le dis tout de suite :

Je considère que, lorsqu'on n'est point un sot, ni un bélître, ni un pion, ni un quémand, l'art de faire des vers est la manifestation mtellectuelle d'un ensemble d'élégance qu'à défaut d'autre terme je qualifierai de dandysme, nonobstant l'abus qu'on a fait de ce vocable, éculé par les génitoires de Maizeroy et le pied de Péladan. Je réprouve donc toutes les exhibitions foraines ou mondaines qui assimilent le poète à un phénomène ou à un cabotin, et je n'aime pas plus les veaux à deux têtes des parlotes symbolo-décadentes que les Vadius des salons basbleuesques où Jean Rameau gasconne ses pleurardes inepties (i).

Voilà.

Je m'arrêtai là de mon enquête pour cette fois, me promettant bien de recueillir, en temps utile, les réponses qu'il faut, n'est-ce pas ? à cet impitoyable coup de caveçon.

(1) Voir Appendice.

M. EDMOND HARAUGOURT

— Normal? D'abord, tout ce qui arrive est normal, car ce qui ne le serait pas n'arriverait point. Cette tentative que vous appelez « symbolisme » est normale deux fois : parce qu'elle résulte de ce ([ui l'a précédée, permise, engendrée ; et puis, elle est normale comme l 'ingratitude.

Car, en vérité, la seule tendance commune que l'on puisse remarquer dans ces différents groupes de théoriciens, c'est un besoin d'effacer avec mépris le nom de ceux qui vinrent naguère, et qui dressant leur œuvre, permirent aux derniers venus d'en profiter pour essayer la leur. Il ne suffit pourtant pas de nier pour supprimer. On aura beau dire et écrire que l'on ne doit rien à personne, que l'on n'est issu de personne, qu'on a inventé Dieu et l'art, jeudi dernier, en buvant un bock : il n'en restera pas moins éternellement vrai que l'on n'invente rien, que l'on peut se perfectionner mais non pas se créer, et que nos esprits ont des pères comme nos corps. De ces pèriis, de leur œuvre et de leur effort nous sommes nés; nous vivons de leurs rentes et de leur labeur accumulé .'depuis le premier anthropoïde qui mangeait des poissons crus sur le bord de la mer et bahjutiait de vagues paroles, jus-

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qu'au plus raffiné décadent, c'est une chaîne non interrompue d'héritages. Ceux dont vous vous occupez pourraient-ils ce qu'ils peuvent en notre art, sans le métier que leur montrèrent les Parnassiens vilipendés?

Remontons. Anatole France eût-il fait ce bijou des Noces CorinfJnennes, ou Hérédia ses merveilleux sonnets, sans la formule que leur enseigna Leconte de Lisle? Celui-ci aurait-il édifié son œuvre, si Victor Hug-o ne fut venu d'abord? De père en fils, c'est l'héritage d'elTorts que Ton se transmet pieusement. Nier qu'on l'a reçu me semble peu louable ; insulter ceux qui l'ont transmis, me semble un essai de parricide : acte infiniment peu recommandable.

Réussira-t-il, cet essai, et les aïeux resteront-ils morts parce qu'on les déclare tels? Les pâles phalanges que voici remplaceront-elles Hugo qui nous créa? J'en doute. Le colosse apportait des montagnes dans ses bras, et nous les a jetées, en disant : « Voilà de la pierre, bâtissez. » On ne veut plus bâtir en pierre. C'est trop long, c'est trop dur. On cisèle des noix de coco, ou parfois des noisettes. — « Mon Dieu, je vous l'offre », disait la nonne aux pénibles entrailles, et vous savez de quelles noisettes nous parle le conteur. On fait comme elle. On présente son « symbole » dans un vase d'argent :

— « Postérité, je te l'offre. — Grand merci pour l'avenir, mais en voudra-t-il ? Les noix et les noisettes

sont rangées sur le parvis Notre-Dame : la Postérité choisira entre les deux « symboles ».

Car Notre-Dame aussi est un symbole : et tout est symbole. Il ne suffit pas de n'avoir rien à dire, et de le dire d'une façon inintellig-ible, pour symboliser. Je ne connais guère en art que des symboles. La Légende des Siècles en est faite ; Corneille, non moins conspué, n'édifia pas autre chose; et je vous demande ce que nous léguèrent la Bible et le Paganisme, sinon des symboles? Il n'y a pas d'école symboliste. Il y a un parti de mécontents et de gens pressés. C'est du boulangisme littéraire! Il faut vivre !i^or life! On veut tenir une place, être notoire, ou notable. On hdX^ la caisse, qui n'est même pas une grosse caisse. C'est la faute au journalisme, au téléphone et aux chemins de fer! Voilà leur vrai symbole. « CoHs pressé ». Tout le monde prend le rapide. Destination : la gloire. Malheureusement, on prend des billets d'aller et retour. Et l'on revient aussi vite que l'on est parti.

Ah ! comme à ce symbolisme je préfère le « zutisme » de Charles Cros et de (.îoudeau ou « l'aquoibonisme » de Georges Lorin! Ne vous occupez pas de ce qu'on pense de vous : rêvez pour vous! Si vous vous êtes fait plaisir à vous-même, il se trouvera toujours quel- (ju'un à qui votre rêve fera plaisir. Ne luttez pas, ne dogmatisez pas, travaillez : c'est le fonds qui man(|ue le plus. Travaillez seul, pour vous seul, et advienne que

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pourra ! L'art n'est point une querelle politique ou sociale. C'est une solitude en prière.

— Vous ne croyez donc pas que cette manifestation littéraire soit viable?

— Je le crois peu, car, en toutes choses comme en tout temps, la France a prouvé qu'elle aimait à comprendre. Elle a le g-énie net et précis, l'esprit droit et le parler clair. Tout ceci nous vient ou nous revient de l'étranger. Dans les écoles en question, on est volontiers Belge ou Roumain, Suisse ou Ang'Io-Saxon, la petite Pologne et la grande Bohême. Voulez-vous un symbole? En France, on fleuretait; les Anglais trouvant la chose jolie et le mot joli, continuèrent la chose et prirent le mot, qu'ils écrivirent conformément au génie de leur langue, et qui ÔQmni flirt. Aujourd'hui, nous leur reprenons ce que nous leur cédâmes, et nous flirtons au lieu de flcicreter. La jaquette de Jacques Bonhomme a passé la Manche, et l'a repassée sous le nom de Jachet. Une mode ! C'est la mode ! On ne dit plus que jamais en France l'Anglais ne régnera, Albion se venge de Jeanne d'Arc par le SinoJxing^ le Tea room et le fiv^ o'clock. Nous noiife prétons de bonne grâce aux invasions, étant hospitaliers et naïfs sans le savoir. Mais ces heures-là n'ont qu'une heure, et le démarquage de Ronsard restituera la place à feu Ronsard, comme ou oubliera de flirter pour se reprendre à conter fleurette aux belles de France.

— Ce n'est donc là, selon vous, qu'une mode?

— Une mode, éphémère comme les modes! On l'a déjà vue. Rabelais s'en est gaussé, l'hôtel de Rambouillet en vécut, puis en mourut, comme il sied. On pensa, alors aussi bien qu'aujourd'hui, que c'était l'art suprême, et les plus beaux esprits l'affirmaient à plaisir. Il devait pourtant suffire de Corneille pour qu'il ne restât plus de tout cela que quelques académiciens, des mortels. Sans souci d'eux, le grand siècle commença. Peut-être lui servirent-ils. Tout sert à quelque chose, et nulle force ne se perd, ni dans la nature, ni dans l'art. Mais les mortels sont devenus des morts, et l'ont voulu : A7nen. On recommence derrière eux pour le même résultat : Amen.

— Les symbolistes représentent-ils pour vous les tendances de la jeunesse littéraire?

— Assurément, ils représentent une partie de notre génération, puisqu'ils en sont : mais une partie seulement. A côté d'eux, il y a des hommes que l'on comprend, qui vivent et disent leur vie, d'intelligible manière ; il y en pour qui la suppression de toute forme ne constitue pas la forme suprême, et pour qui l'idéal de l'idée n'est point l'absence d'idée. Et ils sont nombreux : Vicaire, avec sa bonne odeur d'herbe écrasée entre les doigts. Michelet, subtil et nerveux, le savant de Guerne cl le voyant Quillard, Donnay qui dira notre gaieté triste et Bouchor notre mysticisme, Georges Clerc, la jeunesse rouge, et Daniel de

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Venancourt, la jeunesse pâle; Darzens qui mit dans un vers toute notre âme

Qui se meurt d'un amour qu'elle ne comprend pas.

Et aux choses bâtardes qui ne sont ni vers ni prose, je préfère sans hésiter ces savantes eaux-fortes que signe Jules Renard.

— Du vers libre, que dites-vous ?

— Je dis qu'il est commode.

— G'est-à-dire?

— Qu'il n'en faut pas. Il supprime des difficultés pour les faibles, et des ressources pour les forts : c'est sa condamnation. Il enlève toute cadence et n'offre rien en place. Il n'est point de vers libre qu'on ne puisse tailler dans l'alexandrin : l'alexandrin a ceci de merveilleux, que je défie de trouver une combinaison mathématique de nombre ou de rythme, qu'on ne puisse faire entrer dans son moule. En lui, tout se trouve en puissance, le vers de un pied, ou le vers de trente-six, si goûté dans les derniers accidents. Le vers libre et le vers décadent auront leu^prix, comme jeux de société, dans cette époque où les jeunes filles passent leur baccalauréat : je ne leur vois pas d'autre avenir.

Au surplus, que chacun fasse ce qu'il veut, c'est-àdire ce qu'il peut : l'important est de faire quelque chose; et je crois qu'on gagnerait davantage à don-

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ner moins de théories et plus de preuves, c'est-àdire plus de résultats; je crois qu'on prouverait plus en faveur de son art, si l'on prenait moins de brevets avant la mise en œuvre, et qu'on prouverait plus en faveur de soi-même, si l'on était capable, alors qu'on n'a rien fait encore, de conserver fièrement un respect pour les pères dont l'œuvre est terminée, les pères vivants ou morts à qui l'on doit beaucoup, sinon tout.

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