‹ Enquête sur l'évolution littéraireChapitre 55 sur 72 · LES INDÉPENDANTS · texte numérisé non relu

LES INDÉPENDANTS

Je voudrais, et sans en dissimuler Tartilice, rassembler sous cette rubrique complaisante les écrivains que Ton ne saurait encadrer dans les coupes actuellement en forme sans faire tort, sinon à leur orig-inalité artistique, du moins à leur louable désir d'indépendance. Nous n'examinerons d'ailleurs pas autrement la nature de cette indépendance qui pourrait bien, le plus souvent, n'être qu'occasionnelle. Peut-être certains d'entre eux, en effet, n'ont-ils pu constater sans déplaisir la décrépitude du romantisme, et n'est-ce pas la faute de quelques autres si les efforts de leur camaraderie n'ont pu disciplinei^des groupes réunis sous une esthétique? Toutefois, volontaire ou non, leur isolement a cet avantage de montrer chez eux des différenciations d'esprit plus nettes, plus accentuées, que celles des artistes ayant subi des solidarités de combat parfois diminuantes. C'est eux qui, à la fin de cette enquête, nous montreront les liens les

plus divers entre les réalisations et les virtualités de l'art moderne. C'est eux encore qui nous donneront l'image la plus exacte de la littérature telle qu'elle est, telle qu'elle sera de plus en plus, c'est-à-dire une force sociale tellement puissante qu'elle peut se manifester impunément, et même bienfaisamment, anarchique.

M. AUGUSTE VAGQUERIE

— Oh I vous trouverez en moi un adversaire acharné de toutes les étiquettes et de toutes les classifications ! Symbolistes, psychologues, naturalistes, qu'estce que c'est que tout cela? Vous savez que Victor Hugo a protesté toute sa vie contre cette épithète de romantique, et que, moi-même,je ne l'ai jamais acceptée. Malgré l'admiration très grande que j'ai pour Hugo, malgré le culte que je voue à son incomparable génie, je n'ai jamais consenti qu'on me prît pour un de ses disciples.

Car qu'y a-t-il de commun, par exemple, entre le génie de Hugo et celui de Gautier? Prenez, dans leurs œuvres, des choses qu'on devrait pouvoir comparer : le Rhin, du premier, et le Voyage en Espagne, du second. Quel abîme entre les deux visions ! Et pourtant, l'admiration de Gautier pour Hugo tenait du délire, c'était le dieu dans lequel il aurait voulu s'ab-

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sorber! Eh bien! si, pour deux hommes on ne peut trouver de classification commune, comment voulezvous admettre que les écoles signifient quelque chose, et quelle peut bien en être futilité ?

Ce besoin de classifier et de faire des théories mène à d'étranges aberrations. Pour beaucoup de gens, même encore àf heure qu'il est, le romantisme signifie Renaissance, Moyen-Age. C'est absolument faux! Ni dans le théâtre, — à part les Burgraves^ qui est un de ses derniers drames, — ni dans ses romans, à parA- Notre-Dame de Paris^ ni dans son œuvre poétique, on ne peut trouver le prétexte d'une telle théorie.

Le romantisme a signifié : Liberté! Pas autre chose. Et nous tous, nous n'avons jamais obéi à une autre formule! C'est ainsi que je considère Hugo comme le plus grand poète, mais que je ne partage pas du tout ses idées, que je ne n'accepte pas sa philosophie. Lui voyait Dieu partout! l'Homme n'était qu'un mode de la divinité. Moi, au contraire, je pars de FHomme. En philosophie, voyez-vous, je ne suis rien. Ni matérialiste, ni idéaliste, c'est-à-dire que je suis les deux en même temps! N'avofis-nous pas une âme et un corps? Vous pouvez vous laisser aller aux rêves les plus extravagants; parfait! Mais ce n'est pas une raison pour ne pas surveiller vos boutonnières ! Voyez-vous, le moyen d'imiter Hugo c'est de faire autrement que lui! Moi je veux être précis, scientifique si vous voulez...

Tenez, un exemple. Au deuxième acte de Lucrèce Borgîa, que je considère comme son plus beau drame, Alphonse d'Esté envoie Rustighello chercher le poison des Borg-ia enfermé dans un flacon, il lui décrit la porte, la serrure, qui est une guivre dorée, une guivre de Milan, le flacon, les coupes, etc., etc. Voilà ce que je ne ferai jamais ; moi, je ne comprends pas qu'au moment où on se dispose à empoisonner quelqu'un on s'arrête à ces détails ; je m'attacherais à peindre autre chose, les sentiments, les émotions, en un mot, l'état d'âme du personnag-e...

Mais cela n'empêche pas que ce ne soit intéressant et qu'on soutienne le droit qu'Hugo a eu de faire parler ainsi un personnage du seizième siècle, de cette époque où les œuvres d'art tenaient une telle place. Car, voyezvous, moi, je suis pour la liberté ; la liberté ! il n'y a que cela! Chacun libre. Lisez la pièce de Hugo, dans les Feuilles cV automne : Pan. Tout est de l'art! tout! Pan !

Et M. Vacquerie eut un large geste parabolique. Puis il se recueillit, et, d'une voix plus grave:

— Si vous aviez, commf^ moi, connu Victor Hug-o dans l'exil...

Je sens que nous nous éloignons un peu du symbolisme, mais mon éloquent interlocuteur est illuminé par la grande figure de Victor Hugo qu'il me montre à Jersey, au haut d'un rocher, dans un belvéder, audessus de l'Océan, contemplant les flots, écoutant la grande voix du large...

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— Hug-o c'est la mer ! ses images ont la puissance, la grandeur, l'abondance des flots. Parbleu! on a le droit d'aimer ou de ne pas aimer la mer et de la trouver toujours trop pareille à elle-même; je connais pas mal de Parisiens qui sont dans ce dernier cas. Mais de là à la puérile insolence qu'on prête à ([uelques-uns des jeunes poètes d'à présent, il y a loin !

La figure de M. Vacquerie, — cette figure calme et sereine de vieil évêque de pierre, s'éclaira d'un sourire malicieux.

— Ah ! ahl dit-il, on ne lit plus Victor Hug-o! Eh bien! je me suis amusé à calculer, avec l'aide des éditeurs, ce qui sortait de chez eux par an, d'ouvrages de Hug-o. Depuis sa mort, c'est-à-dire depuis six ans, il en a été vendu pour près de huit millions! Plus d'un million par an! p]t nous n'avons compté avec les éditeurs que le prix brut payé par le public ; — non le prix marqué sur les couvertures : ainsi les livres à 7 fr. 50 sont vendus 5 francs ! Non, voyez-vous ! il faut laisser dire!

Ainsi, quand je suis arrivé à Paris ^ c'est déjà loin, ajouta le poète en souriant, je vous parle de 1835 — c'était déjà la même chose ! Hug-o était passé de mode! Je venais de Rouen, j'avais le vif désir de finir mes études dans la capitale; mon père avait bien voulu, et m'avait accompagné pour me faire entrer à l'Institution Favart près Gharlemagne, la pension à la

mode, à cette époque. Bref, mon père, au moment de la présentation, dit au directeur :

— Oui! mon fils désirait beaucoup venir à Paris, et il rêve ardemment de faire la connaissance de Monsieur Victor Hugo, dont il est l'admirateur enthousiaste! (Remarquez que nous sommes en 1835!)

Le monsieur eut un sourire condescendant pour le pauvre petit provincial que j'étais, et répondit :

— Mon Dieu ! cela ne m'étonne pas ! Il y a deux ans, nous étions tous dans son cas ! Tout le monde ici était très emballé. C'était une mode. Mais maintenant il n'en est plus question. Et s'adressant à moi : Dans quinze jours, allez ! vous penserez comme nous!

Ainsi, vous voyez, il faut laisser dire.

Je demandai :

— Connaissez- vous les « Jeunes? »

— Non. Je n'ai presque rien lu d'eux, des bribes de ci, de là... Dernièrement, quelques vers sur les cristaux, les lustres, comment donc?...

— Du Silence, peut-être? de M. Rodenbach.

— C'est cela, c'est cela. Est-ce un symboliste? Oui, bien sur, il y a du talent là-dedans, mais c'est difficile à lire. Ça ne se comprend qu'après réflexion et avec beaucoup d'attention; il faut lire et relire et chercher... Au milieu de tant de productions, car c'est effrayant tout ce qui paraît, maintenant (on ne sait plus où mettre les livres, tant les bibliothèques sont

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encombrées), il faudrait être clair, précis. Autrement cane restera pas.

— Vous avez lu les psychologues ?

— Oui, je les connais un peu. — Bourg^et. Du talent. Mais voyez-vous, moi je ne voudrais pas rien que de la psychologie, il faut mélanger. De la psychologie et de l'action. — Barrés : j'ai lu de lui V Homme libre; du talent, évidemment. Je l'ai connu quand il est arrivé à Paris. Oui, du talent. Il avait fait sur moi un article très élogieux dans une Revue de Jeunes. Mais il a versé dans le boulangisme et, depuis lors, vous comprenez... il y a un fossé entre nous.

Enfin, pour me résumer, je veux bien qu'on fasse tout, qu'on essaie tout : faites du nouveau, tout ce que vous voudrez ! La liberté absolue ! c'est la seule formule, encore une fois; pas d'école.

Et puis, il ne faut pas qu'on oublie que c'est à 1830 qu'on doit, en même temps que la liberté de l'art, la vérité ! Quand don Carlos demanda dans Hernani : « Quelle heure est-il?» et qu'on lui répondit : « Minuit» et que, dans Othello^ on osa prononcer « mouchoir » au lieu de « royal tissu », les salles de théâtre tremblèrent sous les sifflets : c'est de ces simples mots que date l'avènement de la vérité dans Fart.

Donc, si l'on peut se permettre tant de privautés à présent, c'est au romantisme qu'on le doit, c'est à Victor Hugo, c'est à nous : le naturalisme lui-même est un produit direct du romantisme. Même Zola

n'est-il pas au moins aussi romantique qu'Hugo ! Cette accumulation d'images, cette abondance de descriptions, qu'est-ce que c'est, sinon du romantisme?

Quant aux jeunes, je vous le redis, je ne les connais pas assez pour les juger, et je ne veux pas me prononcer sur une chose que je ne sais pas ! Mais, encore une fois, la liberté ! la liberté ! Relisez la pièce de Victor Hugo: Prm. Voyez-vous, il n'y a que cela! Pan!

M. JULES GLARETIE

M. Jules Claretie est l'un des rares académiciens qu'on ait quelque chance de rencontrer sur le boulevard. Hier, comme j'allais justement me diriger vers la rue de Douai, j'ai croisé, devant le bureau des omnibus du boulevard des Italiens, le très aimable et très spirituel directeur de la Comédie-Française. Nous rîmes ensemble de cette rencontre, et après avoir expliqué mes projets :

— Je ne suis pas importun? dis-je.

— Mais non I je vais aux Français. Marchons.

Et, une fois la chaussée traversée et atteint le trottoir droit delà rue Richelieu, la conversation s'engage ainsi :

— Je suis très curieux de tout ce qui est nouveau et je suis, avec autant d'attention qu'il m'est possible, le mouvement qui emporte les générations nouvelles.

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Si vous m'aviez vu, chez moi, ce matin, j'étais précisément occupé à ranger et à donner au relieur les collections de ces revues déjeunes que je lis et dont la diversité et l'ardeur militante me plaisent, les Ec/Hts pour Vart de M. René Ghil, les Entretiens de M. Bernard Lazare, la Plume de M. Léon Deschamps, le Mercure de France, les numéros à' Art et Critiqite de M. Jean Jullien, et d'autres collections encore. Il y a dans ces publications, plus encore que dans les livres des nouveaux, une telle verdeur d'idées, une telle vivacité de ton, que cela me rajeunit de voir ainsi les jeunes monter à l'assaut €t sonner de l'olifant.

Nous avons fait de même. Dans le Gaulois illustré fondé par des jeunes qui sont, aujourd'hui, morts ou sénateurs, dans le Diogène dont doit se souvenir Ernest d'Hervilly, dans bien des petits journaux vaillants et juvéniles nous avons combattu le bon combat et crié nous aussi: Place aux jeunes! Nous étions quelque peu romantiques, avec une teinte de fantaisie, et mes premières impressions datent de l'enterrement du pauvre Murger et de la représentation des Funérailles de V honneur, de AL Yacquerie, à la Porte-Saint-Martin. Une vraie bataille où nos vingt ans sonnaient la fanfare !

Oh! nous étions sévères et notre besoin d'évolution se traduisait, comme aujourd'hui, par des articles militants. Je me rappelle ce que j'écrivais alors sur

la comédie d'Octave Feuillet : Montjoie, et sur son roman de Monsieur de Cainors. La théorie du bleu, émise par Fauteur de Montjoie, me semblait ce qu'il y avait de plus faux au monde. Or, je me suis aperçu que les drames tels que Montjoie ne sont pas fréquents et que les romans pareils à Julia de Trécœur ne sont pas nombreux.

L'idéal de la jeunesse — et je l'envie — c'est la recherche de l'absolu. L'absolu en art, en politique, en amour ! L'âg^e apporte nécessairement une philosophie qui ressemble, si Ton veut, à une abdication mais qui est plus rapprochée de la justice.

Du reste, je n'ai rien abdiqué de ce passé. Je suis seulement très attentif aux efforts de ceux qui arrivent. Ils ont un tort : ils me semblent bien sévères les uns pour les autres. Ce qui m'a frappé dans les intéressantes consultations que vous nous donnez, c'est l'âpreté des jugements que portent les nouveaux sur leurs voisins, leurs rivaux. C'est aussi leur parfait mépris pour tout ce qui les a précédés. Il semblerait que la littérature est une imprimerie où seuls compteraient les feuillets fraîchement tirés, quand au contraire elle doit être une bibliothèque où les œuvres passées sont aussi consultées que les œuvres du jour... Nous étions devant la Bibliothèque nationale, et, en contemplant cette longue et massive façade grise percée de rares fenêtres, je demandai :

— Vous croyez à l'évolution?

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— S'il y a une évolution nouvelle, elle a ses causes dans le passé. Tout a été dit, tout a été fait. Les générations nouvelles donnent un costume et un tour nouveau à ce qui fut autrefois. J'ai beaucoup lu et je pourrais vous retrouver sans longtemps chercher la genèse des idées présentes.

Il y a, par exemple, un renouveau magique pour le moment. Le livre si suggestif de M. Huysmans, Làô«^.^ a remis la magie à l'ordre du jour. Mais les œuvres de M. Péladan, les écrits de M. de Guaita, les traités de M. Papus, qui m'intéressent, ne m'étonnent pas. J'ai connu Eliphas Lévi, qu'ils n'ont pu voir, étant trop jeunes. J'ai fréquenté des mages avant la venue de ces mages récents.

M. Mirbeau, dontletalentest si viril, vous disait, s'il m'en souvient, que l'art doit devenir social pour être à la hauteur des desiderata du siècle. C'est ce qu'Eugène Sue déclarait déjà, il y a cinquante ans. L'instrument chez lui, le style n'était pas à la hauteur de ses visées, mais, comme tant d'autres de sa génération, il avait le sentiment que le cœur de l'artiste doit battre à l'unisson des foules, palpitant de pitié pour les souffrants.

Evolution nouvelle! Ce qui me frappe encore, c'est l'importance que prend la musique, la notation phonétique dans l'art d'écrire. La musique, le plus sensuel de tous les arts, triomphera, si l'on continue, de la littérature, la plus précise de toutes les manifestations cérébrales. Ceci tuera cela.

Voyez, les nouveaux sont plus préoccupés des mots, de leur tonalité, du charme musical qu'ils dégagent, que de leur précision même. Une maxime de La Rochefoucauld, un mot de Ghamfort, une page même de ce merveilleux La Bruyère, évoquent-ils une idée musicale? Oui, si Ton veut. Non, en réalité. L'idée apparaît d'abord, claire, nette, triomphante. C'est un peu le contraire dans les écrits du jour.

Encore une fois, je ne suis pas du tout réfractaire à ce qui est nouveau, jeune, ardent, vivant. Les romans de MM. Rosny, Paul Margueritte, tant d'autres que je pourrais citer, me captivent et je lis avec grand plaisir les critiques récents, même — et surtout, — quand ils sont injustes. Je les attends à plus tard. Je ne verrai pas leur évolution nouvelle, mais nos entretiens, à nous, puisque vous allez les réunir en un volume, seront bien curieux à relire, dans une vingtaine d'années. Avant cela, dans dix ans. Autant de petits miroirs où les implacables d'aujourd'hui seront peutêtre fort étonnés de se regairder.

Nous approchions du Théâtre-Français. Je dis à M. Glaretie :

— Quant au théâtre?...

11 répondit :

— Là encore, je vois un mouvement des plus intéressants qui n'a pas encore abouti au couronnement de la révolution. Le théâtre est plus malaisé à conquérir (jue le livre ou le journal. Il y a là un élément

avec lequel il faut compter, compter si l'on song-e au bilan de la fin d'année, compter même si l'on pense au résultat artistique immédiat. Toutes les théories qu'on peut faire sur le théâtre, Goethe les a à peu près publiées en tête de son Faust, dans ce remarquable dialog-ue entre \ auteur et le directeur, où chacun plaide pour son saint, tandis que le public, qui n'est pas toujours bon diable, jug-e en dernier ressort.

Mais il est, lorsqu'on veut être hardi au théâtre, un axiome qu'on devrait toujours se rappeler en se disant qu'une foule est simpliste et que l'œuvre parlée, l'œuvre interprétée choque où l'œuvre écrite et lue au coin du feu pourra plaire. Cet axiome est celui-ci :

Au théâtre, le spectateur n'a pas seulement sa prop7^e pudeur, il a aussi la pudeur des autres.

C'est hypocrisie, si vous voulez. C'est ainsi. Et j'aurais trop à dire si j'entrais dans la discussion. Ce qui est certain, c'est qu'au théâtre encore le nouveau consiste à refaire, avec son propre tempérament, à redire dans son style particulier ce qui a été dit et fait. L'humanité change de costumes, non d# sang- et de nerfs. Ce sang peut être plus déglobulisé, ces nerfs peuvent être plus tendus et les airs qu'on joue sur des cordes quasi maladives peuvent avoir quelque chose de plus pénétrant et de plus subtil, mais l'homme est toujours identique à lui-même, à moins qu'il ne soit une brute, bonne pour un cabinet d'an-

thropologie, mais indigne du livre ou de la scène. Au total, ce qui est extrêmement intéressant dans votre enquête, c'est la constatation du mépris, je dirai de ringratitude, que montrent les nouveaux envers la naturalisme, c'est ce mouvement ascensionnel vers l'idéal que vous avez constaté, ça et là. Idéal social, idéal mystique, peu importe. Trop mystique, à mon gré. On se perd dans le nébuleux, l'intangible. Mais à qui la faute? Le romantisme, avec ses grandes fièvres et ses belles folies, nous avait amené le naturalisme avec ses crudités. Le naturalisme devait fatalement nous amener le mysticisme, le symbolisme tout ce que nous voyons se produire aujourd'hui. Après le vin de Chypre, le petit bleu ; après le petit bleu, le haschich. C'était mathématique. Je ne l'avais pas seulement prévu, je l'avais prédit dans la préface d'un de mes romans dont je ne vous donnerai pas le titre pour n'avoir pas l'air de me faire une réclame.

Ce que j'aime le plus au monde, c'est l'oubli de soimême. On jette une idée dans la circulation comme on jetterait une graine au vent et elle pousse où cl!e veut. Ce qui est certain, c'est que vous avez eu une idée excellente en recueillant tant d'avis divers, d'opinions, d'idées justes ou paradoxales, en groupant les aspirations, les rêves d'art, les désirs de hiUc de toute une génération qui, entre autres mérites, a celui d'avoir vingt ans, comme Gélimène, c'est-à-dire d'avoir le droit d'être sévère, coquette et dédai-

gneuse. Ça lui passera quand elle sera devenue, à son tour, Arsinoé, car, pour le moment, une autre Gélimène grandit : elle est au couvent encore et s'appelle Ag-nès. Pour moi, — en un temps où chacun s*épuise à fabriquer sa petite liqueur, capiteuse ou colorée, son élixir spécial, enfermé dans de petits flacons aux ciselures imperceptibles, à alambiquer, gouttelette à gouttelette, le flot même qui jaillit du cœur et que toute cette chimie arrête et tarit, — je me suis attaché à puiser, au clair ruisseau du génie d e France, un peu d'eau pure, un peu d'eau fraîche, savoureuse et saine et, laissant les fabricants de spiritueux à leurs alambics, j'ai continué ma marche après m'ètre ainsi désaltéré dans le creux de ma main...

Nous étions arrives devant la porte de l'administration de la Comédie- Française. En me serrant la main, mon interlocuteur conclut :

— Et je continuerai à boire ma gouttelette, sans me soucier des écoles et des vocables !

Je m'en allais ; mais je me sentis tiré papla manche : c'était M. Glaretie qui revenait sur ses pas pour me dire, gaiement :

— Au fait — si, je pourrais inventer (puisque nous avons dit tout cela en marchant), une école nouvelle — la critique marchée, V école ijérixjatéiicienne!

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