DEUXIEME LETTRE DE M. JEAN MOREAS
Jeudi, 11 Juin 91.
Mon cher Huret.
Voulez-vous être aimable encore une fois ?
Supprimez, je vous prie, le nom de Barrés là où il se trouve avec les noms de Morice et Régnier. (C'est tout à la fin de l'interview, je crois.)
Voulez-vous ajouter aussi cette phrase entre mes propos sur Tailhade et Vignier :
Sar Barres :
— Je Taime beaucoup. Il a retrouvé la charmante manière de conter des vieux humouristes.
Merci et excusez-moi du mal que je vous donne.
Votre Jean Moréas.
Voir page il.
lettre de m. PAUL ADAM
Vous avez rendu, mon cher confrère, un service immense à la jeunesse contemporaine, en publiant votre Enquête littéraire. J'aime à croire que les intelligences nubiles,
après avoir lu votre livre, se détourneront désormais du métier des Arts ; car l'acrimonie manifestée par les Maîtres contre leurs successeurs possibles et l'âpre débinage mutuel des ambitieux nouveaux prouvent décidément que la littérature, comme toute autre institution actuelle, ressemble au carreau du Temple où s'acharne l'esprit des négoces concurrents. On a môme pu constater que le système protectionniste y prévaut et que les détenteurs de gloire s'efforcent, par les plus perfides artifices, d'interdire aux productions d'autrui l'entrée de ce domaine au rendement fertile.
C'est avec une joie extrême qu'on a pu voir les poètes de la tradition, éternels apprentis de lettres, se formaliser de ne pas obtenir chacun la première place dans la littérature, restée éternellenaent pour eux une classe de versification.
Mais si l'on pensait que cette manie puérile était particulière aux bardes toujours méconnus, M. Zola, prosateur positif, a pris soin de détromper le monde.
Lui aussi, et perpétuellement, M. Zola veut garder la première place avec les privilèges du banc d'honneur et de l'exemption. L'idée seule que d'autres pourraient bien produire des compositions passables lui met la fièvre au pouls, et le fiel à la plume.
Voilà finie une de mes belles illusions.
M. lirunetière et lui me représentaient les deux consciences artistes les plus saines du temps. Sansqu'il m'advînt d'adopter intégralement les opinions du romancier ou Celles du critique, leurs déductions me parurent toujours homogènes, leurs esprits droits et cent fois invariables. Et c'était, à mon sens, un grand apaisement de les voir tels parmi la cohue bruyante des plumitifs qui transforment l'art en ministère et y sollicitent leur place, par l'intrigue, la flatterie, les visites, les dîners, les dédicaces et les exploits d'alcôve.
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Or, M. Zola s'évertuait jadis à révéler dans ses rudes écrits la coquetterie malsaine du succès, et combien peu il doit guider nos admirations! Gela nous séduisit. Aujourd'hui le conseiller municipal de Médan, chevalier de la Légion d'honneur, pense de façon différente ; et par là, il nous apitoie.
Car enfin, si on le pouvait prendre à part, sincère et bénévole, force lui serait bien d'avouer que c'est trop commode polémique de nier l'œuvre entier d'un groupe littéraire en critiquant avec rancune l'auteur de quelques sonnets excellents à coup sûr et de quelques pastiches heureux des vieux poètes. Feindre de le tenir pour la seule figure importante du groupe parce que le reportage favorisa cet expert joueur de Ijre, voilà qui est malicieux. Au fond M. Zola connaît trop bien les habitudes de notre critique pour ne pas avoir deviné que, si elle mena quelque tapage autour d'un nom, elle jouait là une habile manœuvre d'adversaires, heureux de réduire à la parcimonie d'un seul l'effort d'une série notable de penseurs envahissants. La porte à enfoncer était grande ouverte. C'est sot d'en avoir profité à si grand fracas.
Car M. Zola nous accabla fort.
Très fier de sa grosse vente, il insinue constamment qu'elle prouve l'infaillibilité de son génie et de son jugement. La raison est misérable. Il devrait se souvenir que MM. Ohnet et Daudet, par exemple, vendent à peu près autant : et cela ne suffit cependant point à leur acquérir l'es, time des artistes qui ne dînent pas chez eux. Il lui faudrait bien en outre réfléchir que le jour où son libraire vend 100.000 volumes de Nana, 99.900 acheteurs s'imposent la dépense de 2 fr. 75 afin de lire surtout les quatre passages erotiques y contenus. Les cent lecteurs restants, dont je me pique d'être, admirent seuls sa virtuosité d'artiste. Par
conséquent, si M . Zola n'avait jamais eu l'idée de traiter la passion génésique, il eût gardé de cent à mille lecteurs convaincus et légitimes, ce qui n'eût rien retranché à sa valeur d'écrivain et l'eût gardé des raisonnements piteux. II a donc mauvaise grâce de reprocher la vente restreinte de ceux qui s'adressent expressément à une petite élite.
Par un autre procédé bizarre de sa critique, M. Zola aime afflrmer que ses adversaires ne présentent pas d'œuvre à leur actif. Cette accusation semble d'une gratuité un peu naïve. Supposons un instant, en effet, que le symbolisme ait précédé le naturalisme et qu'il eût plu à M. Jean Moréas, puisque M. Zola le salue maître d'École, de dire perpétuellement que le naturalisme ne possédait pas d'œuvre à son actif malgré les Assommoir, les Cwée, les En ménage, les Lucie Pellegrin, les Madame Mœuriot, etc.. M. Zola eut, en quelques lignes de belle virulence, accusé M. Jean Moréas de mauvaise foi. Pourquoi nier dès lors le titre d'œuvre aux Moralités légendaires de Laforgue, à VAnceus de M. Griffin, aux Poèmes Romanesques de M. de Régnier, aux Hantises, aux Lauriers sont coupés de M. Dujardin, aux contes de M. Bernard Lazare et aux livres de tels et tels à qui il ne manque, pour gagner la gloire de M. Barres, que de faire antichambre chez les vieilles amies du critique à la mode.
Peut-être M. Zola répondra-t-il n'avoir rien lu de ces écrits-là. Bien que cette défaite prenne de l'usage, elle implique au moins une assez folle légèreté. Il appartient à l'ignorant de se taire, non de se vanter de son ignorance et de s'en faire un mérite.
En déûnilive, ce candidat à l'Académie renie depuis quelque temps les idées loyales et vigoureuses qui nous l'avaient jadis rendu si cher. Pour conserver sa place dans l'admiration publique, il emploie, ;ï se débattre, les plus vulgaires procédés du reportage, flagorneur envers les
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puissants et dur aux hommes armés de leur seule indépendance. Cela ne suffira point pour nous faire nier les cinq ou six feuillets de haute littérature qu'on rencontre chaque hiver dans sa redite annuelle, mais qu'il nous soit permis de nous étonner à le voir si différent de soi.
Que des personnes attachées à des journaux et qui en vivent grassement se liguent pour empêcher les écrivains nouveaux de mordre à leur tartine, — rien de plus humain. M. Zola n'est pas, que je sache, attaché à aucune gazette. Pourquoi donc cette mauvaise tenue ?
Il importerait cependant de terminer le conflit.
En somme, tout cela n'est que triste verbiage. Les artistes d'une époque pensent, peinent, produisent afin de créer un rythme de pensée générale qui se développe, s'enrichit et s'accroît pour trouver sa forme, un jour, dans le génie qui caractérisera celte époque. Nous nous agitons afin (le produire à notre tour l'atmosphère mentale nécessaire pour qu'il nous naisse un homme digne de continuer la série : « Moïse, Eschyle, Virgile, Dante, Rabelais, Shakespeare, Goethe, Flaubert et Laforgue. »
Il nous touche moins de savoir si M. Ajalbert l'emporte sur M. de Maupassant, M. Margueritte sur M. Hourget, et' M. Péladan sur iM. de Montépin. A peine pouvons-nous dire que certains marquent plus spécialement la direction générale de la mentalité et qu'il est, dans le monde de la pensée, des créateurs plus spéciaux comme Hennique et Rosny, Zola et Alexis, LotietMirbeau, Concourt et Hervieu.
Mais l'œuvre de distribuer ces noms sur les feuilles d'un palmarès serait excessivement grotesque.
Au lieu de nous abîmer mutuellement et publiquement pour la joie du philistin qui se gausse, il serait sans doute sage et noble d'entreprendre avec quelque sérieux un examen contradictoire sur la question qui nous divise.
Que M. Zola, que la critique, s'accordent avec nous pour choisir un sujet commun de discussion littéraire, une œuvre symboliste définitive, en prose.
Afin d'écarter le soupçon de réclame, prenons un auteur mort de privations et d'ascétisme dans la pure foi à l'Art ; Jules Laforgue, si vous le voulez bien, Messieurs, et ses Moralit es légendaires.
Vous aurez la complaisance délire avec quelque attention aussi impartialement que possible. Pour une fois vous laisserez à part votre souci constant de prévoir ce que penseront du verdict la dame chez qui l'on dîne le samedi et le monsieur chez qui l'on cause le dimanche. Puis, dans les feuilles où vous prîtes l'habitude de légiférer, vous coucherez votre sentiment, sous cette condition loyale que là même ou vous aurez opiné il nous sera loisible de répondre. Même vous vous inquiéterez de pourvoir à ce que le directeur de la feuille, étonné de nous voir lui offrir autre chose qu'une réclame payante pour le purgatif Untel ou la dernière entreprise sur les Métaux ne vous éconduise avec cette politesse d'usage : « Je regrette infiniment ; mais mon public est trop bête pour s'intéresser à cela. »
Si la critique accepte cette sorte de discussion, nous pourrons enfin croire que ce n'est pas la peur de révéler son ignorance qui l'empêche de se prononcer.
Agréez, mon cher confrère, les meilleurs de mes hommages.
Paul Adam.
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Voir page ISl .
J'ai reçu de M. Huysmans la lettre suivante que je crois devoir publier intég'ralement, malg'ré des appréciations trop bienveillantes, et qui, dans son entier, constitue une rectification qu'il importe de noter :
Paris, 6 avril 1891.
Mon cher confrère.
Votre interview est très vivant, très exact et je vous suis reconnaissant de tout le côté sympathique qu'il décèle pour moi.
Il y a cependant deux phrases qui mériteraient bien, je crois, d'être rectifiées.
L'une, détraquée par une erreur de typographie, me fait prendre le Pirée pour un homme et dire « le clou de Jean- Baptiste Girofle », alors qu'il s'agit de la « plante de Saint- Jean-Baptiste, le clou de girofle. »
L'autre est relative à mon chat qui, tel que vous l'amenez dans le récit de notre conversation, semble m'avoir servi de point de comparaison avec Moréas et déclaré par moi supérieur à l'écrivain, parce qu'il est castré ! !
Or, ce que j'ai dit du chat n'avait aucun rapport ni avec Moréas, ni avec le symbolisme ; c'était en dehors de toute espèce de littérature.
A part cela, je le répète, votre interview est parfait et je vous en remercie.
Bien à vous, mon cher confrère,
J.-K. Huysmans.
^i30 ENQUÊTE
Voir page 20:
J 'ai reçu, depuis ma conversation avec Octave Mirbeau, une lettre de lui d'où je me permets de détacher le paragraphe suivant, parce qu'il complète notre entretien :
Oui, mon cher ami, l'art doit être socialiste, s'il veut être grand. Car, qu'est-ce que cela nous fait les petites histoires d'amour de M. Marcel Prévost, et st s petites combinaisons? Ce n'est plus rien, c'est de la marchandise, comme des balles de coton, des caques de harengs ; encore ces marchandises-là sont utiles, et celles de M. Marcel Prévost ne sont utiles à rien, puisqu'elles n'évoquent aucune beauté, aucune pensée, aucune lueur...
Voir page 219.
LKTTIIK nK M. JOSTPH CARA<;:;1..
Mon cher lluret
Je profilerai de vos scrupules professionnels pour revenir sur une déclaration que faussa le souci de la rendre concise. Ma caraclérisalion du médanisme n'est plus applicable à MM. Ilennique et Céard, dont les œuvres de maturité différent sensiblement «le leurs premières tentatives ; et elle ne l'est qu'en partie à M. Alexis, cet écrivain reproduisant la normale sécheresse de notre race, avec la même naïveté
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que le vieux Furetière. Elle ne décrit donc, avec une suffisante rigueur, que l'ignominie intellectuelle de Tauteur de Sac au dos et de Là-bas.
Maintenant, permettez-moi de m'accuser d'un tort moins excusable. Nous aurions tous dû — particulièrement ceux qui, l'ayant vu de près, avions pu l'admirer jusque dans ses virtualités — dire l'influence prépondérante qu'eut Emile Hennequin sur l'évolution des lettres contemporaines. Ce précoce et puissant esprit fut, en même temps que le poète intense et le critique supérieur, connus et salués de tous les lettrés, un rare divinateur d'hommes et un propagandiste d'idées aussi sagace qu'audacieux. Que de talents il découvrit, à leur germe même ! que de théories, depuis victorieuses, il osa le premier répandre, sans seulement les adultérer de la courtisane apparence des paradoxes ! Et j'allais oublier son charme intime, sa prédication orale, qui nous faisaient si douces et profitables les heures dont son amitié nous gratifiait. Ces constatations, toutes glorifiantes du cher ami mort, nous n'avons pu manquer de les faire que dans l'enivrement de la combativité. Aussi bien, qu'importe, sinon à nos cœurs, cette négligence de notre justice! Le théoricien si largement original de l'Esthopsychologie, l'analyste, qui, à chacune de ses études, atteignit au chefd'œuvre, n'est-il pas assuré de vivre aussi longtemps que les maîtres dont il pénétra le génie et que la méthode, si féconde en ressources, dont il dota et amplitfa la critique !
Joseph Caraguel.
Voir page 271 .
LETTRE DE M. A.TALBERT
Cher Monsieur
Je lis notre conversation ! J'ai beaucoup bavardé sans guères répondre pourtant à votre consultation in extremis sur la littérature d'aujourd'hui — qui n'est pas si malade en somme, et compte un nombre de beaux et fiers talents ! Les citer ? Je ne veux pas paraître dresser un palmarès de mes amitiés et de mes admirations. Je me contenterai d'ajouter que je trouve qu'il y a plus de symboles dans l'Homme à la cervelle d'or de Daudet, ou dans les frères Zemganno de Concourt que dans les vers de bien des symbolistes ; et, qu'avec ou sans symbole, Sapho, et d'autres œuvres du maître, ne me semblent pas déshonorer la littérature française autant que le déclarent les féroces de chez Vannier.
Cette omission répai'ée, il faut que je m'accase d'une autre. Il n'est pas permis à ceux de notre génération de parler aussi longtemps que j'ai fait, sans nommer J. -H. Rosny, sans affirmer de hautes sympathies devant le labeur énorme, la grave intelligence, la ferme intégrité littéraire de J. H. Ilosny. Lui a donné du nouveau, et, robuste de foi dans l'avenir, par des œuvres maîtresses comme le Bilatéral, les Xipéhuz, le Plateau de Tornadres, la Légende sceptique, Daniel Valgraive, en aiguillai! t le roman vers la science et le socialisme, il pourrait bien avoir prévu la littérature de demain...
Si je parie de iiosny seul, c'est que des nôtres il est le premier par le talent — et le moins gâté de tous par une
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critique, assez aimable aux œuvres de transitioD, implacable aux œuvres hardiment en avant, comme celles de J.-H. Rosny, dont nous devons répéter le nom d'autant plus que l'injustice est plus grande. Je vous serais donc reconnaissant tout à fait de publier cette addition à mon interwiew. Veuillez agréer mes salutations les plus distinguées.
Jean Ajalbert.
Voir page 285.