‹ Enquête sur la question monétaireChapitre 2 sur 4 · SÉANCE DU 8 AVRIL · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 8 AVRIL

PRÉSIJHB&Cfc »B S. SIC» S. LB ÏIAftÊCttAL VAILUftT ,

ËlNisttis o« u Maison fi£ i/empeueur. .

Est introduit :

M. WOLOWSKI , membre de l'Institut.

M, Lti PftisiDENT. Vous aVëz bien vottlu i Monsieur Wôlo#iM, nous promette de répondre aujourd'hui aux tjuéstieas qui tous seront sans doute adressées en grand nombre. Je donnerai li parois k eaux qui la rédameront»

M. Michel Chevalier eet41 pféSentî

M» WoloWski. Il est rëtônu ailleurë, et il m'a dit qu'il né pourrait pas venir os matin.

M* Vierok Bonnet, commmaire tpêèial. iê demande la parole.

M* me PftÉsîOMrr* M» Bonnet a la parole.

M. Vlifto* BO****. Hier, dans la déposition très-ihiportahte que noué a faite M. Wôlowski, j'ai voulu Farrétër au moment où il développait les Conséquences ^ selon lui, résulteraient de la démonétisation de l'Argent et qui seraient la cherté do l'or» Il m* semblait que, dans l'intérêt même dé sa déposition, il était utile que l'hypothèse sur laquelle il s'&ppuyait Ait par* f aitement établie pour donner plus de force aux déductions qu'il en tirait. Je voudrais, aujourd'hui qu'il a terminé §â déposition, éclairât ce pfcitit avec lui.

Mt Wolowskt nous a parlé dii stock métallique Considérable qui étistait dans le monde et il l'a éralué à 55 ou 60 milliards. Ce chiffre m'a paru très-élevé. Dans les études que j'ai faites sut la questionne ne suis jamais arrivé qu'à 44 où 45 milliards. Un homme très^considêrable, que M. Wolowskl connaît comme moi, M. NèWmttéh, établissait qu'avant 164S, il y avait 34 mil-

liards de métaux précieux dans le monde, savoir : 20 milliards en or et 14 milliards en argent.

M. Wolowski. Nous sommes d'accord sur ce point.

M. Victor Bonnet. Il a refait ce même calcul pour une époque postérieure à 1848, et il a trouvé qu'en 1857 la masse métallique s'était augmentée de 4 milliards; par conséquent elle était alors de 38 milliards. En supposant que, depuis, la production des métaux précieux ait été de 1 milliard par an — et c'est un très-gros chiffre, personne ne l'élève au-dessus — en tenant compte du frai, des pertes et d'autres éléments, on peut admettre que le stock métallique s'est enrichi de 7 à 800 millions par an. Pendant douze ans cela ferait encore 7 milliards. 38 et 7 font 45 milliards. C'est le chiffre que j'ai adopté.

Je regrette l'absence de M. Michel Chevalier qui, écrivant luimême sur cette matière en 1865, établissait qu'il y avait à ce moment dans le monde civilisé — et il faut entendre par là les pays avec lesquels on est en rapport de commerce, c'est-à-dire toute l'Europe, l'Amérique et même une partie de l'Asie, notamment l'Inde et la partie de la Chine qui nous est accessible — qu'il y avait, dis-je, de 39 milliards et demi à 40 milliards de métaux précieux. Il eût été très-étonné d'entendre dire que, depuis 1865, ce stock métallique s'était augmenté de 15 à 20 milliards. Je crois donc ce chiffre exagéré. Je n'y attache cependant pas une importance extrême, parce que, comme le disait hier notre honorable président, peu importe le chiffre en lui-même; ce qu'il y a de sûr, c'est que si Ton voulait démonétiser tout l'argent qui existe dans le monde, il faudrait démonétiser un stock considérable, qu'il soit de 20, 25 ou de 30 milliards.

Mais est-il raisonnable d'admettre que, si la France démonétise son argent, on va en faire autant dans l'Inde, dans la Chine, dans toute l'Asie? Cela n'est évidemment pas à craindre. L'Orient n'est pas dans la même situation que nous, il n'a pas les mêmes besoins; la monnaie d'argent lui conviendra longtemps encore parce que c'est celle des pays qui sont placés dans un état inférieur de civilisation. Nous pourrions démonétiser notre iflon-

naie d'argent en France et en Europe sans que l'Orient fit rien pour démonétiser la sienne. Il recevra même facilement celle que nous aurons de trop.

Il faut donc de la démonétisation possible de l'argent retrancher je ne sais combien de milliards qui sont dans l'Inde, dans la Chine, dans l'Amérique du Sud, pays qui conserveront longtemps encore ce métal, quelque mesure que nous adoptions. La question n'est à examiner qu'au point de vue de la France et tout au plus de l'Europe.

Qu'y a-t-il d'argent en France et en Europe ? Peut-être 4 ou 5 milliards. En démonétisant ces 4 ou 5 milliards serons-nous exposés au danger, que nous signalait M. Wolowski, de voir le renchérissement de l'or prendre des proportions considérables?

Il y a une chose que M. Wolowski sait comme moi, c'est qu'aujourd'hui le danger qui nous menace, et qui est signalé par beaucoup de bons esprits, n'est pas précisément celui qu'il indiquait hier ; ce n'est pas la cherté excessive des métaux précieux, c'est au contraire leur dépréciation. Des hommes considérables en France et en Angleterre déclarent que c'est à cette dépréciation qu'il faut attribuer l'augmentation du prix des choses. Il y en a même qui sont allés jusqu'à la chiffrer et la porter à 10, 15 et 20 pour 100.

Ce n'est pas mon sentiment, j'ai combattu cette opinion et je crois avoir démontré que, jusqu'à ce jour au moins, les métaux précieux n'ont rien perdu de leur valeur, et que la cherté du prix des choses doit être attribuée à d'autres causes. Mais si je garantis le présent, je ne voudrais toutefois pas garantir l'avenir ; je ne voudrais pas affirmer que si nous continuons à recevoir en Europe 7 ou 800 millions de métaux précieux par année, nous ne soyons pas menacés, malgré le développement des affaires, de voir, dans un délai assez court, se produire certaine dépréciation.

Le danger qui nous menace, je le répète, serait donc l'opposé de celui dont parlait hier M. Wolowski. Ce danger nous menace surtout, parce que nous avons deux instruments de cir-

culetion i l'or et l'argent. Si nous supprimions Tua des dont, nous donnerions peut4tre plus de fifcité au seul métal qui ras» terait et qui, de l'aveu de tous, devrait être l'or*

M. Wolowski nous dit ♦ « Prenes garde, l'or ne sera plus suffisant pour les besoins. »

J'avoue que éette assertion m'a paru excessive. Il ne s'agirait pas, en effet, de démonétiser du jour au lendemain les 4 ou 5 milliards d'argent qui se trouvent en Europe. On y mettrait te temps; ou emploierait tous les tempéraments possibles» Transi* toirement on pourrait employer une grande partie de ce métal comme monnaie d'appoint, et, pendant le temps qu'on mettrait à démonétiser le reste , les mines d'or, qui sont loin d'être épuisées* nous fourniraient le Contingent nécessaire pour satisfaire à nos besoins et empéêher cette cherté de l'or dont parlait M. Wolowski,

J'ajoute une autre considération. Il ne faut pas seulement tenir compte de la nécessité de l'augmentation des métaut pté* ciéux pour satisfaire à l'augmentation des affaires* il faut aussi apprécier le développement parallèle des moyen! de crédit* Plus âôtts irons, plus nous arriverons k faire beaucoup d'affaires aveê moins de numéraire. C'est ainsi qu'en Angleterre, arec tout au plus 2 milliards et demi dé métaut précieux, on aceom* plit un chiffre de transactions beaucoup plus considérable que celui que Uoas faisons chez nous avec 6 milliards ? et sans re» garder ce qui eiiste chee nos voisins comme l'idéal auquel nous pouvons atteindre* il est cependant permis d'espérer qde le stock métallique de 5, 6 et demi* peut-être 6 milliards* que nous avons en France, suffira pendant très-longtemps et largement k tous les besoins du pays; la tendance de la civilisation serti plutôt de le restreindre que de l'augmenter* Si j'en voulais «ne preuve* je la trouverais dans ce fait dont tout le monde est frappé, dans ces 1 200 millions d'encaisse qui restent éternellement à la Banque <de France, malgré l'augmentation sensible des affaires depuis trois ou quatre ans) cela dénoie évidemment une pléthore monétaire dans notre pays.

Je ne dis pas que noua soyons arrivés à la dépréciation ; mais il est inconfortable qu'il y a en France une plus grande masse de métaux précieux que le pays n'en peut employer. Celé devrait rassurer M* Wolowski.

La preuve encore que le développement parallèle des moyens de crédit neutralise dans une Certaine mesuré le trop grand besoin qu'on pourrait avoir des métaux précieux, c'est ce qui s'est passé depuis 1848 ; en éompafarit le stock métallique qui existait alors et celui d'aujourd'hui on voit que celui-ci s'est accru tout au plus d'un tiers* c'est-à-dire qu'il est passé de 4 à 6 milliards» tandis que, dans la même période, les affaires ont quadruplé, quintuplé ; et, cependant, ce stock métallique, accru d'un tiers seulement, a pu faire face à un mouvement d'affaires quadruple et quintuple.

Ce qui a eu lieu dans le passé aura également lieu dans l'avenir* et, à mesure que les affaires se développeront, on perfectionnera les moyens de crédit. Il y a, en Angleterre, des établissements dits clearing hmm, qui liquident pour 2 milliards d'affaires pir semaine, c'est à-dire pour plus de 100 milliards par an> sans* pour ainsi dire, employer de numéraire ; ces établissements finiront bien par s'acclimater en France, et alors nous aurons dès instruments puissants pour économiser lé numéraire.

Mi WoLOWs&i. P*s le moins du monde ; C'est le contraire qui se produit; le besoin du numéraire augmente avec le développement des instruments de crédit, je le prouverai par les fûts.

M. Victor Bonnet. Vous me répondrez.

Je crois donc qu'en présente de la trop grande abondance de numéraire qui existe aujourd'hui et de la menace de déprédation qui en est la conséquence, si nous arrivions à éliminer un des deux métaux prédeux qui nous servent de monnaie, nous redresserions, si je puis m'exprimer ainsi, la situation, nous donnerions plus dé fixité au seul instrument de la circulation qui nous resterait, tandis qu'en conservant les deux nous

sommes peut-être menacés de subir une certaine dépréciation.

M. Wolowski nous faisait envisager les conséquences fâcheuses de l'élévation du prix de For qu'il évaluait à 15 et 20 pour 100, et il nous montrait le propriétaire troublé dans sa fortune, l'Etat, le débiteur, obligés de payer beaucoup plus qu'ils n'avaient pris rengagement de payer. Mais il faut considérer la situation inverse. Il serait tout aussi désagréable au créancier de recevoir, après dix ou vingt ans, beaucoup moins qu'il' n'espérait recevoir, qu'au débiteur de payer davantage, et cette situation inverse nous menace plus sérieusement que le danger hypothétique que M* Wolowski nous mettait hier sous les yeux.

Je voudrais donc demander à M. Wolowski s'il ne croit pas qu'il faudrait restreindre les effets de la démonétisation de l'argent à l'Europe seulement, et peut-être même à la France, car nous sommes les plus pressés d'agir, attendu qu'ayant le plus gros stock métallique nous pourrions servir de débouché à ceux qui voudraient agir avant nous. Les autres pays, r Allemagne par exemple, ont besoin d'abord d'avoir de l'or et d'établir leur circulation dans une meilleure situation qu'elle n'est aujourd'hui; ils n'ont par conséquent pas les mêmes raisons de se presser. Nous n'avons donc à nous préoccuper que de nousmêmes, et n'est-il pas permis de croire que si nous démonétisons en France les 1 200 millions qui peuvent exister encore de numéraire d'argent, cela n'aura dans l'état actuel des choses aucun inconvénient, que nous trouverons facilement le débouché du métal qui ne nous servirait pas et qu'il nous sera facile de le remplacer par de l'or jusqu'à concurrence de ce qui nous sera nécessaire, sans craindre le renchérissement dont nous menaçait M. Wolowski?

M. Wolowski. La manière très-ample dont M. Bonnet a posé ses questions me servira d'excuse auprès du conseil si j'ai besoin, pour la réponse que j'ai à lui faire, de m'étendre un peu ; je désire ne laisser de côté aucun des arguments qu'il a produits et j'espère qu'aucun de ces arguments ne restera debout.

M. Bonnet fait comme les personnes dont je parlais hier et qui, tout en voulant un nouveau système, craignent qu'il ne se réalise trop vite. Elles trouvent un singulier moyen de rassurer ceux qui ne partagent pas leurs opinions, en parlant de la lenteur inévitable de l'exécution, lorsqu'elles devraient désirer que la réforme s'accomplit promptement, puisque Ton doit tant profiter do ne plus avoir, pour la monnaie légale, qu'un métal au lieu de deux métaux! — M. Bonnet dit : « Ce n'est pas du jour au lendemain que cela peut se faire -, il ne s'agit de transformer qu'une fraction du stock métallique. »

Je l'avais dit avant lui, et, si la sténographie est exacte, M. Bonnet retrouvera presque mot pour mot l'argument qu'il croyait formuler contre moi, articulé par moi-môme. J'ai dit : « Sans aucun doute, il ne s'agit pas ici d'un coup de baguette qui opérerait dans le monde une transformation de cette nature du jour au lendemain ; sans doute, la mesure n'atteindra qu'une fraction du stock métallique en argent. »

J'évaluais cette fraction au quart ; je réduisais donc sous ce rapport la question au lieu de l'étendre, et j'essayais de montrer comment cette démonétisation restreinte au quart, que j'évaluais de 6 à 7 milliards, causerait un préjudice énorme et nous ferait courir des dangers qui sont loin d'être atténués à mes yeux depuis les explications que je viens d'entendre de la bouche de M. Bonnet.

M. Bonnet parle d'une fraction qu'il évalue à 5 milliards; moi, j'ai parlé de 6 à 7 milliards. La différence est grosse, sans doute, mais elle n'est pas énorme; nous ne sommes pas à une très-grande distance l'un de l'autre, quant au point de départ. Ce sur quoi nous différons, c'est en ce qui concerne la masse du stock métallique dans le monde. Si je tiens à établir le chiffre tel qu'il m'apparaît, c'est pour essayer d'arriver aux constatations les plus exactes possibles.

Que ces constatations militent en faveur de mon système ou qu'elles l'ébranlent, peu m'importe ! Ce qu'il faut surtout pratiquer dans les études, c'est ce que j'appellerai la probité scienti-

46 ENQD$TE

fique; il faut scruter et déterminer les fait*, non pour las besoins de la cause qu'on défend, mais pour éclairer le débat, C'est un mauvais procédé que celui des hommes qui, examinant des question» sérieuses, croient qu'en altérant quelque peu, en atténuant les faits, ils peuvent donner de la force à leur raison* nement. J'ai toujours suivi un prooédé différent, j'ai préféré courir le risque de grossir le» données contraires, et je m'en suis bien trouvé.

Je croyais abonder dans le sens de cent qui demandent lu démonétisation, en établissant le chiffre de 55 019 60 milliard* pour le stock métallique, quotité qui, si elle est exagérée, ne Test pas de beaucoup. Il est difficile d'arriver à un chiffre mathématiquement exact } mais j'admets le chiffre le plus élevé, parce qu'il mitite en faveur de mes adversaires.

Plus ce chiffre sera considérable, moins la diminution du stock métallique, par le retrait d'une partie, agira sur 1 ensemble. Plus, au contraire, vous restreindras par vos calculs la stock métallique qui existe dans le monde, plus vous fortifierez mou argument. C'est en me faveur que vous combattez. Je s«ia aussi que yous combattez avant tout pour la vérité, et qu'eu restreignant le chiffre, vous ne voua inquiéter pas do savoir si c'est en faveur de la doctrine que je soutiens ou eu faveur de la vôtre que cela peut faire conclure; mata le résultat serait celui que je signale.

Maintenant, ai-je mis de l'exagération en signalant fit milliards comme le chiffre le plu» probable? Je vais immédiate* ment en faire juge le conseil supérieur*

Nous sommes heureusement presque d'accord avec M. Bonnet, quant tu point <te départ, et c'est la partie de la question qui reste en quelque sorte dans le doute et qui est de beaucoup h plus difficile à préciser; elle concerne le passé lointain, c'està-dire les époques qui vont jusqu'en 1848. Vous avez dit avec Newmarch, avec Stoëberr, avec les hommes les plus éminents qui se sont occupés de cette question, que le stock métallique était au moins de 34 milliards à cette époque.

SUR LA QUB9TIÔN MONÉTAIRE. 47

Par quel miracle le stock de 34 milliard* seraiVil passé à 55 milliards? Comment ces 21 milliards auraiept-ils été ajoutés? De la manière la plus simplet, f ai \k un relevé fait par M, Soëtberr qui indique qu'on a eitralt une vingtaine de milliards d'or et d'argent depuis 1849 jusqu'en 1870 : d'autres évaluations, faite* an Angleterre, portent ce chiffre à plut de 87 milliard»; il s'agit doua, pouf l'évaluation la plus faible» de 54 milliards, et pour une évaluation plus forte, da 61 milliards, Quoique compte que Ton tienne du frai at des parlas faites, on ne fera pas qu'en vertu da la plus «impie opération d'arithmétique le chiffre da 55 milliards na soit parfaitement aooeptabla par tout le roopde, d'après les bases mômes que voua ave* posées 1 ,

Voilà las faits. Nous avons les relevés de r accroisse ment annuel de la production» accroissement qui» en réunissant l'or et l'argent, dépassa da beaucoup 1 milliard»

M. Bonnet dans ses travaux s'est souvent appuyé, et, ja crois» avec grande raison» sur U précision avec laquelle uu homme distingué de l'autre côté du détroit, M. Bagehot, la directeur de Yfieçnmifitt a l'habitude de traiter ces queiUo»Si Eb bien, c'est k VJSvmwkt que je ma reporta, c'est sur ses évaluations que je m'appuie.

D'aprits eaa évaluations» la période da 1149 h 1851 a donné 3 milliards, et celle de 1852 à 1856 a produit 7 milliards ,

il faut remarquer que quand on évalue l'ensemble de la production des métaux, on ne comprend pas daus Je calcul, au moment où l'on écrit, le résultat de l'année même. On n'y comprend même qu'une portion du résultat de l'année écoulée,

* Dans uotre déposition, faite en novembre 1865 devant le conseil supérleor da commette, Bnquéêê wr tes prinetpe* et lu fait* §è*érmm qui rfjrittral te circulation monétaire et fiduciaire, nous avons, admis, comme chiffre des existences métalliques d'or et d'argent, une somme de 50 millions. Depuis cette époque, les évaluations les plus modérées des produits recueillis en cinq ans les portant a hmUIous ta frases,

Dans le même document, dont nous joignons un extrait, nous avions établi que le stock métallique de la France ne dépassait guère alors 3 milliards de (fanes ; il doit être aujourd'hui de plus da 4 milliards, mais )o chiffra de 5 1 6 «il* liards, dont parle H. Bonnet» »e semble fort exagéré.

Allons plus loin :

De 1857 à 1859, la production aurait été de. . . 4500000000fr. De 1860 à 1863, pendant quatre ans, la production dépassait, sui vaut l'Economie 5250000000

De 1864 à 1868, elle dépasse 6000000000

En y ajoutant 1 250 millions de francs pour Tannée 1869, on arrive à un total de 27 milliards, obtenus de 1849 à 1870.

Je demande au conseil la permission de déposer des tableaux qui constatent année par année le résultat de ces augmentations successives ; vous arriverez certainement, malgré toutes les atténuations que vous voudrez y porter, si vous prenez pour point de départ en 1848 l'existence de 34 milliards de francs d'or et d'argent, vous arriverez à un chiffre qui ne différera guère de celui de 55 milliards.de francs que j'ai indiqué.

Vous reconnaîtrez que le chiffre de 55 ou 54 milliards est plus acceptable que des chiffres inférieurs.

M. Victor Bonnet. Cela n'a qu'une importance médiocre dans le débat.

M. Wolowski. Je vous demande pardon. C'est vous qui avez soulevé ce débat, il forme le point de départ des questions que vous avez bien voulu m 1 adresser; l'importance et l'exactitude de ces chiffres, qui doivent servir de base au raisonnement, sont chose très-considérable.

Poursuivons. Je ne veux rien exagérer, je cherche seulement à établir que je ne me suis pas trompé en articulant la quotité de 55 milliards. J'ai dit 55 à 60 milliards, pour faire la part large à mes contradicteurs; je ne marchande pas; le chiffre est peut-être au-dessous de 55 milliards, peut-être de 1 ou 2 milliards, je ne le sais pas au juste ; personne ne le sait d'une manière exacte et positive ; seulement je déclare qu'à mesure que vous descendrez sur cette échelle, vous fortifierez mon raisonnement. Je suis disposé à prendre le chiffre le plus large, et à établir mon raisonnement sur cette base. Je me rapproche ainsi de M. Bonnet, et je suis charmé, lorsque l'occasion s'en présente, de me trouver d'accord avec lui.

Il ne s'agit, a-t-on dit, que d'une fraction de stock métallique d'argent qui serait atteinte par la mesure que Ton propose, c'est-à-dire par la démonétisation de l'argent comme instrument légal de la circulation, ce qui réduirait la masse employée.

Ici vient l'examen d'une question que j'ai à peine touchée hier, je remercie M. Bonnet de me mettre à môme de l'étudier en ce moment.

Quel est le danger qui menace l'avenir ? Est-ce celui de manquer d'un stock métallique suffisant pour l'accomplissement des transactions dans le monde? N'est-ce pas plutôt celui d'être submergé par une inondation nouvelle de métaux ? Ne faut-il pas rectifier l'expression commune de la valeur, en créant en partie un vide artificiel, par la démonétisation successive de l'argent? Tel est l'argument qu'on met en relief. — Elles sont bien anciennes les appréhensions de ceux qui redoutaient le résultat des riches découvertes métalliques faites depuis trente ans; nous connaissons depuis longtemps les craintes formulées à cet égard, heureusement il y a longtemps aussi qu'on les a réfutées.

L'or n'a encore ruiné personne; l'apparition d'un stock métallique plus considérable a été au contraire un bienfait pour l'ensemble de l'économie des États, pour la solidité de la circulation, et pour l'impulsion donnée à la production, aux échanges, à l'industrie et au commerce. Je le répète, l'or n'a encore ruiné personne.

Les appréhensions que vous conservez pour l'avenir, appréhensions qui se faisaient jour d'une manière bien autrement forte, il y a une vingtaine d'années, et que les faits ont complètement démenties jusqu'ici, ces appréhensions ne m'inquiètent pas plus aujourd'hui qu'elles ne m'inquiétaient il y a vingt ans. Puisque les faits m'ont donné raison dans l'intervalle, permettez-moi, jusqu'à ce qu'ils aient prouvé le contraire, de supposer qu'ils me donneront encore raison, car les précédents sont de nature à raffermir mes convictions.

50 ENOUtTÏ

Il y a un motif presque mathématique pour que cette espérance continue à subsister; un élément essentiel a été trop souvent mis ici de côté. Je n'ai fait que l'indiquer hier ; j'inai»* terai davantage aujourd'hui, puisque U question se trouva reprise.

La survenançe d'une nouvelle récolte de Wétaw, or ou argent, doit toujours être mise en regard de l'eiisteoce du stock métallique qui se trouve acquis au monde ; c'est la proportion dans laquelle la nouvelle moisson d'or QU d'argent vient s'ajouter à la masse, au stock déjà recueilli et conservé, qui détermine l'influence que peut exercer la survenançe des nouveaux métaux sur l'ensemble de l'économie des sociétés*

On a cité les évaluations de M. Newmarch, qui concluait k l'existence de 34 milliards d'or et d'argent, il y a de cela u& quart de siècle, lorsque le stock métallique du monde entier montait seulement, comme h la découverte de l'Amérique, à 1 milliard, composé de 300 millions d'or et de 700 millions d'argent, la survenançe d'une quotité moyenne de 80 millions par an déplaçait singulièrement la situation \ 80 millions sur

1 milliard, c'était le douzième. Quand M. Bonnet évalue aujour* d'hui à 1 milliard la récolte annuelle d'or et d'argent, ici encore je lui ferai la partie plus belle, car je pense que l'augmeutation annuelle de l'or et de l'argent s'élève aujourd'hui au moins à 1 100 millions. Qu'est-ce que 1 100 millions en présence d'un stock de 55 milliards? La proportion est facile à établir ; c'est environ 2 pour 100, c'est-à-dire une proportion infiniment plus faible que celle qui se manifestait dans le passé.

La production du métal marche suivant un progression de

2 pour 100. Or la population du monde augmente tous les jours; les résultats de la civilisation se communiquent de plus en plus h toutes les régions, une vie nouvelle se manifeste de tous les côtés. Pensez-vous que l'accroissement de la production en général et que l'augmentation des échanges ne suivent pas une progression plus rapide que celle de 2 pour 100 par ao?

Je pense que la progression, de ce côté, est bien plus forte;

bien autrement rapide, que celle de l'augmentation <lu stock métallique, qui vous préoccupe exclusivement.

Ainsi que j'ai essayé de l'indiquer, cela me parait Ôtre une considération essentielle pour l'étude de la grave matière qui nous occupe aujourd'hui.

Il faut savoir s'il existe, entre les transactions effectuées, la masse accrue des produits, les services rendus et l'accroissement des instruments appelés à rendre ces services, un mouve* ment progressif dans le même sens ; s'il est plus accentué d'un côté que de l'autre, il peut y avoir péril.

Or la marche des échanges et de la production est plus rapide que la marche suivie par l'accumulation des métaux. — Quant à une hausse générale des prix, je suis tout à fait de l'avis de M. Bonnet ; il a parfaitement démontré qu'on avait singulièrement exagéré la prétendue dépréciation des métaux précieux. M. de Lavergne et beaucoup d'autres économistes distingués, qui ont voix au chapitre, partagent cette opinion. La variation survenue dans le prix de choses tient pour une faible part à l'abondance des métaux ; cela vient de ce que l'augmentation du stock n'a pas été aussi prépondérante qu'on l'avait supposé, alors qu'on ne tenait pas suffisamment compte de l'accroissement parallèle des besoins de la circulation monétaire.

Cette augmentation relative du stock métallique a été plus considérable qu'elle ne le sera à l'avenir, car le point de départ sera tout autre; la masse des métaux précieux a plus que doublé dans ce siècle ; comme le stock actuel est double de ce qu'il était au point de départ du dix-neuvième siècle, la proportion dans laquelle se produiront les nouveaux résultats de l'exploitation des métaux vis-à-vis du stock existant devra être de plus en plus faible. Quand l'accroissement absolu de la production de l'or et de l'argent se maintiendrait à la môme hauteur, ce qui n'est pas le résultat constaté depuis .nombre d'années, l'accroissement relatif ne pourrait que diminuer ; en effet, les métaux précieux se conservent sous une forme ou sous une autre, ils no s'usent que lentement, et leur somme

acquise augmente sans cesso presque de toute l'importance des nouvelles récoltes.

La masse de la production s'est accrue ; mais elle n'a pas toujours augmenté suivant une proportion progressive. Le point culminant a été atteint en 1853 pour l'or vis-à-vis de l'argent; depuis cette époque la production de l'or a été moindre et celle de l'argent a constamment augmenté sans que la somme totale du produit annuel des deux métaux précieux ait pu égaler le chiffre de 1853. C'est une seconde considération que je recommande à votre attention.

Si Ton se trouvait en présence d'une production de l'or, augmentant sans cesse dans une proportion rapide, et d'une proportion de l'argent diminuant, je comprendrais mieux que je ne le comprends maintenant qu'on fût appelé à examiner s'il n'y aurait point un parti à prendre.

Je ne me rendrais peut-être pas, car j'ai des convictions très-fermes, mais je comprendrais qu'on posât la question ; tandis que, je l'avoue, je le comprends peu aujourd'hui.

En effet, l'or a diminué quant à la production totale, et l'argent a augmenté; en même temps la masse de la production réunie des métaux précieux n'a pas grandi, et c'est le moment que l'on choisit pour démonétiser l'argent, au moins dans le monde civilisé dont on se préoccupe, et pour charger l'or seul de suffire à toute la circulation 1 II semble que quand on veut demander à une force un certain travail, et lui faire rendre de certains services, on doit la mesurer et ne pas lui imposer une tâche plus lourde lorsque cette force diminue. La masse des transactions continue à grandir ; y aurait-il prudence à raccourcir le levier destiné à la soulever?

Mais, dit M. Bonnet, vous oubliez l'élément essentiel, vous oubliez que nous avons moins besoin de métaux précieux, à mesure que le crédit se multiplie, et que d'admirables instruments suppléent le métal dans ses fonctions ; plus nous irons, moins nous aurons besoin de numéraire.

M. Victor Bonnet. Proportionnellement, relativement.

M. Wolowski. Rien n'est absolu dans ce monde ; j'essaye de suivre le raisonnement de M. Bonnet et de le résumer. Il dit :

« Plus nous irons, moins nous aurons besoin de mêlai, par conséquent une sage prévoyance nous commande de rectifier la situation, de diminuer le stock métallique ; si nous ne le faisons pas, nous sommes menacés d'une révolution dans les. prix, révolution qui se prononcera non pas dans le sens indiqué par M. Wolowski, mais dans le sens contraire. »

Je crois avoir fidèlement reproduit la doctrine de M. Bonnet, je me suis permis de l'interrompre, je lui en demande pardon ; je désire toujours qu'on laisse à chacun la faculté de développer sa pensée d'une façon complète.

Le contraire de ce que suppose M. Bonnet me paraît être le vrai. Ici encore, quoiqu'on m'ait souvent accusé d'être homme de théorie, je ne consulte que les faits ; je puise ma doctrine dans l'examen attentif des faits exactement établis. Je demanderai, à mon tour, à M. Bonnet, qui connaît si bien ces matières, si, en fait, le stock métallique de l'Angleterre s'est accru ou s'il a diminué depuis trente ans?

M. Victor Bonnet. Il s'est accru d'environ 7 à 800 millions. M. Wolowski. Je crois le chiffre de l'augmentation plus fort encore, d'après les renseignements que j'ai puisés à la Banque d'Angleterre.

On estimait le stock, il y a trente ans, à 1 milliard et demi ; on l'estime aujourd'hui entre 2 milliards et demi et 3 milliards. M. Victor Bonnet. Je vous demande pardon de vous interrompre; ceci est un point important. Des statistiques faites avec soin en Angleterre, tout récemment, portent, comme maximum, à 95 millions de livres sterling le stock métallique; beaucoup l'évaluent à 90 millions et quelques-uns à 80 millions, c'està-dire à 2300 millions, 2200 millions de francs et même 2 milliards.

Enfin, les plus exagérés le portent à 2 milliards et demi. Voilà qui est très-essentiel.

M. WoLowsKr. M. Bonnet me permettra de lui dire que je

le remercie de son interruption : elle me permet d'établir qu'en Angleterre, comme partout, et il ne faut pas s'en étonner, il existe une certaine divergence entre les conclusions auxquelles arrivent diverses personnes qui s'occupent de la môme évaluation. Si le chiffre de 2 milliards et demi est exact, et je le regarde comme tel, le stock métallique en Angleterre est presque doublé.

Si le conseil le désire, je joindrai à ma déposition le tableau de la production de l'or et de l'argent, et les évaluations du stock existant actuellement dans le monde ; ces renseignements sont contenus dans les tableaux publiés par. M. Soëlberr, qui ne saurait être suspect dans la question aux yeux des promoteurs de l'étalon unique d'or. Je préfère éviter les contestations, en me servant des chiffres indiqués par un de mes contradicteurs, et peut-être par le plus autorisé.

Mais, a-t-on dit, c'est une question secondaire ; la question véritable est celle-ci :

Vous dites qu'en raison de l'extension des moyens de crédit, nous aurons moins besoin d'or et d'argent; moi, je soutiens que plus les moyens de crédit se multiplient, plus il nous faudra d'or et d'argent.

Je m'appuie sur un fait décisif; depuis trente ans, il y a eu un énorme développement des moyens de crédit en Angleterre, développement tel qu'on ne le soupçonnait même pas. L'admirable institution du clearing home a grandi jusqu'à s'élever à une importance colossale, et le stock métallique, au lieu de diminuer, a augmenté.

M. Victor Bonnet. C'est une question de proportion. M. Wolowski. Permettez-moi de suivre l'expression de ma pensée.

M. Victor Sonnet. Si je vous interromps, c'est pour donner plus de précision aux débats.

M. Wolowski. C'était aussi mon intention quand je vous ai interrompu.

Je constate les faits : une circonstance singulière me permet

dô donner, à cet égard, des détails précis. Le hasard a fait Qu'étranger k l'Angleterre, j'ai contribué à une mesure récente qui peut jeter beaucoup de lumière sur ces débats.

Il s'agit de la publication hebdomadaire du clearing house de Londres, qui a lieu maintenant comme les publications hebdomadaires du mouvement de la Banque d'Angleterre.

J'avais l'avantage de me trouver en rapport avec un homme éminent, sir John Lubbock, dont le nom est connu partout comme celui d'un des savabts distingués de l'Angleterre. Il est banquier et en même temps membre de l'Académie royale. Il y a peu d'années, j'étudiais l'organisation du clearinghouse de Londres : sir John Lubbock était secrétaire du comité des banquiers qui composent cette institution. Je lui exprimais mon regret et mon étonnement de ce qu'une donnée aussi essentielle que le relevé des mouvements des clearing houses ne fût pas publiée, tandis que, pour apprécier la marche et le développement des transactions, peu de renseignements pouvaient avoir la même importance. « Les banques donnent des relevés périodiques, lui disais-je, pourquoi n'en faites-vous pas autant? »

Il fit une réponse topique, que comprendront parfaitement ceux qui connaissent l'Angleterre : « Nous ne le faisons pas, parce qu'on ne Ta pas fait. »

Je répliquai aussitôt : « Si c'est la seule raison qui vous arrête, faites-le. »

Sir John Lubbock accueillit mon observation avec une grâce parfaite ; il voulut bien ajouter qu'une démarche personnelle pourrait hâter la soluiion. « Adressez-moi une lettre, me dit-il, je la soumettrai au comité, et je crois qu'il se décidera dans le sens que vous indiquez. »

J'écrivis la lettre convenue, le comité reconnut l'utilité de la mesure, et la publication du mouvement hebdomadaire du clearinghouse se fait depuis lors régulièrement. Elle fournit* des renseignements précieux pour le commerce, l'industrie et les finances.

C'est par le chiffre colossal de 1 00 à 1 25 milliards de francs

par an que se chiffre le montant des compensations accomplies au clearing house de Londres, presque sans intervention de monnaie ou de billets, surtout depuis que la banque d'Angleterre fait partie de cette association. C'est à peine si Ton peut tenir compte de ces instruments accessoires, en présence d'un mouvement qui s'est élevé jusqu'à 125 milliards !

L'extension considérable des moyens de crédit a coïncidé avec l'augmentation du stock métallique de l'Angleterre; il ne saurait y avoir de démonstration plus complète que celle-là. Ainsi, l'augmentation des moyens sérieux de crédit, loin de diminuer la masse nécessaire du stock métallique, en exige une plus considérable.

Pourquoi ?

C'est d'abord parce que la circulation fiduciaire et le mouvement colossal des compensations correspondent à une production rapidement accrue, qui entraîne avec elle un plus large mouvement de transactions secondaires, de salaires, de commerce de détail, ce qui met en action plus de numéraire. Tout se communique de proche en proche et le besoin de tous les moyens de circulation augmente à la fois.

Plus l'édifice s'élève haut et plus larges doivent en être les fondations. Si le métal n'intervient pas matériellement dans les opérations du clearing house, il n'en exerce pas moins une influence dominante sur les négociations et sur l'existence de cette institution ; il sert à fournir la mesure commune des transactions, il ramène toutes les fractions de la production et des échanges à un même dénominateur, il garantit les opérations et leur donne la sécurité.

Ainsi que je le disais hier, c'est le métal précieux qui doit toujours servir de terrain solide à la circulation, c'est lui qui constitue la base véritable sur laquelle repose l'économie des nations.

On répondra : «Vous ne parlez pas de papier-monnaie. Voilà encore un admirable instrument de crédit 1 Voilà un moyen un suppléer au métal. Cetera un supplément qui n'exigera aucune

intervention d'or ou d'argent; quelques feuilles de papier, promenées sous la presse, suffiront pour enrichir tout le monde. C'est très-commode; on peut multiplier considérablement le papier-monnaie. »

o Vous ne parlez pas non plus d'un autre élément, les billets de banque, ce merveilleux instrument qui s'ajoute au métal. Mais le billet de banque a un tort, il exige du métal pour être échangé, tandis que le papier-monnaie, c'est beaucoup plus beau ; on le frappe, et il n'exige rien en échange. On peut en multiplier la création à l'infini ; nous possédons ainsi des moyens inépuisables pour nous consoler de la démonétisation de l'argent : nous avons les billets de banque et le papier-monnaie. »

Je ne fais pas à M. Bonnet l'injure de mettre ces paroles dans sa bouche. Il est de ceux qui savent tenir un compte exact du danger qu'entraînent de pareilles chimères, et il serait le premier à les repousser. Mais il est des préjugés qui se maintiennent malgré les enseignements qu'a portés sur cette question la grande enquête faite il y a cinq ans sur la circulation monétaire et fiduciaire.

Ce n'est malheureusement pas chose superflue que de dire quelques mots à l'adresse de ces préjugés persistants, de ces plans chimériques qui renaissent sans cesse, et qui quelquefois égarent la foule ignorante, trop disposée à croire que l'on peut créer la richesse à volonté, sans travail et sans efforts. Il est essentiel de chercher toujours à dissiper cette erreur.

Examinons d'abord ce qui concerne les billets de banque. Nous passerons ensuite au papier-monnaie.

M. Victor Bonnet. Il me semble qu'il faut circonscrire le débat.

M. Wolowski. Moi, je demande à l'étendre, je crois que jusqu'à présent on a eu tort de trop- le resserrer dans des limites que je regarde comme étroites.

On a cru qu'il s'agissait d'une simple commodité commerciale ; je crois qu'il faut élever le débat.

Si nous étudions la marche suivie par les banques et le cou-

rànt des idées sérieuses qui se prononcent aujourd'hui à cal égard, nous verrons que l'écart entre le gage métallique conservé en caisse et les billets en circulation diminue constamment. Ce fait repose sur une meilleure appréciation des principes et sur une meilleure direction donnée au crédit ; la vérité succède de plus en plus à la fiction, elle exerce de plus en plus son etopire.

On reconnaît aujourd'hui que le billet de banque est un instrument commode, utile pour la circulation, mais c'est un infiniment petit quant aux services qu'on peut lui demander en dehors du métal qu'il est appelé à représenter et à mettre en mouvement, sous une forme plus agile et plus commode.

Si nous hous reportons aux idées classiques en matière de banque, qui se répandent aux Etats-Unis d'Amérique, cette ancienne patrie d'une circulation fiduciaire exagérée , que voyons-nous? L'opinion est favorable, non pas à la suppression du billet de banque, on aurait tort si Ton croyait cela, car le billet de banque est un instrument fort utile, alors qu'il constitue une sorte de warrant métallique, et qu'il donne le moyen de faire circuler rapidement le métal maintenu en caisse; elle est favorable au rapprochement, au nivellement des billets de banque et du métal conservé. — M. Bonnet, qui suit ce mouvement avec attention, doit l'avoir constaté comme moi. — On tend, de plus en plus, à effacer le supplément fictif ajouté à la circulation par le billet de banque, et à ne conserver à celui-ci que le caractère de commodité qui le distingue pour la circulation facile et rapide. Cette observation tend à expliquer l'accumulation du stock métallique de la banque de France ; les 1 300 ou 1 400 millions d'or et d'argent qu'elle possède ne restent pas inactifs : ils circulent sous la forme de pareille somme de billets de banque qu'ils couvrent; l'excédant seul de ces billetè est émis sans représenter le métal conservé.

Quel est aujourd'hui l'écart en Angleterre entre l'encaisse de la banque et les billets qui circulent? — je he parle pas des biliets qui existent à la banque, car M. Éonnet sait k merveille

cplHl y aune distinction essentielle à établir entre les billets qui ferment la réserve de la banque et ceux qui circulent; il ne faut s'occuper que de ces derniers.

L'écart n atteint pas 100 millions.

En France, l'écart est d'environ 200 millions. C'est une goutte d'eau dans l'Océan, si l'on compare ces chiffres à l'immensité du capital des nations.

Ici se place une considération essentielle. Les affaires grandissent, la production augmente, les transactions se multiplient, le capital des nations grossit, et de même qu'une machine pour être mise en mouvement a besoin de vapeur comme moteur, de même, il faut pour moteurs de la circulation générale, l'or et P argent devenus plus abondants.

Le capital des nations s'est accru dans une proportion énorme. On l'évalue aujourd'hui en Angleterre, non pas ce capital que l'on confond avec la richesse métallique, laquelle n'en est qu'une faible fraction, mais le capital véritable qui comprend le sol, les valeurs mobilières, les instruments, le mobilier, les approvisionnements, les denrées, toutes les richesses qui peuvent satisfaire aux besoins de l'homme en servant à la production, on l'évalue à 200 milliards de francs. Le capital réel s'accroît partout ; en Angleterre il augmente de 2 milliards par an ; en France, l'accroissement annuel semble être de 1 milliard et demi; notre capital ne saurait être évalué aujourd'hui à moins de 160 milliards de francs.

Telle est la masse qu'il faut soulever ; ce n'est pas le moment de raccourcir le levier; cette masse augmentant sans cesse, il faut au contraire fortifier ce levier, et saluer avec reconnaissance l'accroissement relatif du métal, les récoltes nouvelles d'or et d'argent, donnant une augmentation qui se réduit à là minime proportion de % pour 100 par an, alors que la multiplication des services que les métaux précieux doivent rendre se traduit par un chiffre beaucoup plus considérable.

Je désire encore dire un mot du papier-monnaie. Ici j'éprouve une vive inquiétude et je rencontre un motif de plus pour per-

sîster dans la conviction, que Ton court au-devant d'un danger énorme, qu'on y court à l'aveugle, et qu'il est temps de déchirer le bandeau.

Quelle est la situation, relativement au papier- monnaie, pour le présent et pour l'avenir? La position actuelle est déplorable, beaucoup de grands états souffrent du triste régime auquel ils se trouvent réduits. Pour l'avenir, le même principe est admis partout, on ne diffère que sur la possibilité d'exécution et sur une application plus ou moins prochaine. Partout, on multiplie les efforts pour sortir du triste état dans lequel le papier-monnaie plonge les intérêts les plus considérables des pays où il circule. Tous désirent arriver à la monnaie métallique ; on sait à présent ce que vaut un régime de fiction, source de spoliation et d'incertitude générale.

Sous ce rapport, de nombreux empires passent par la rude école de l'expérience. Je me bornerai à en signaler quatre des plus importants ; ils ont soif de métal et ils en absorberont des quantités énormes, du moment où une meilleure économie générale leur permettra de modifier l'instrument de la circulation.

Ces quatre États sont : les États-Unis, la Russie, l'Autriche et l'Italie. J'en passe d'une importance moindre.

Les États-Unis ont le greenback f le cours forcé du papier ; ils sont à la veille de l'abolir ; les efforts constants de la république américaine tendent vers ce but; ce sera son plus grand honneur, à côté de celui qu'elle a eu de supprimer l'esclavage ; elle veut abolir la circulation fictive, pour reprendre la circulation en métaux précieux, et ce qu'elle veut, elle le peut. C'est le but auquel elle tend, et auquel elle touche.

La masse des billets de la dette se compte par milliards; cependant la prime sur l'or est descendue successivement à 10 pour 100, après s'être élevée jusqu'à 140 pour 100.

Une proposition est faite, en ce moment, au parlement des États-Unis, pour retirer tout le papier, en le rachetant au moyen de fonds consolidés dont la négociation servirait à la reprise des payements en or. 1

SUR LA QUESTION MONÉTAIRE. 6i

Il y a de ce côté un besoin considérable, qui se manifeste; ce besoin devra être satisfait promptement, car les Américains marchent en tout à la vapeur. Quand ils entreprennent quelque chose, ils l'exécutent rapidement. On ouvrira ainsi un débouché énorme pour l'emploi du métal précieux.

La Russie, je ne dirai pas qu'elle soit dans les mêmes conditions que l'Amérique, quant à la possibilité de réalisation immédiate ; mais le mal dont elle souffre est tellement grand, qu'elle songe au remède. Les ressources y augmentent, les chemins de fer qui la sillonnent accroissent sa puissance au delà de ce qu'on s'imagine en Europe.

La Russie était faible, elle Test encore, mais elle peut devenir forte dans un avenir rapproché et le premier emploi qu'elle fera de ses forces sera de supprimer le papier-monnaie, parce qu'elle y perd beaucoup.

En ce moment la valeur du rouble est descendue de 4 francs au-dessous de 3 francs; le change est à 2 fr. 99. Vous jugez de la pression funeste que doit exercer une pareille dépréciation sur l'économie générale de la Russie ! Calculez l'effet produit sur toutes les. relations et sur les fortunes par l'influence de l'agiotage, résultant des variations soudaines dans les cours qui peuvent descendre de 4 francs à 3 fr. 70, 3 fr. 50, 3 fr. 25, remonter à 3 fr. 50 et tomber au-dessous de 3 francs ; je ne veux pas insister.

La Russie doit arriver à supprimer le papier-monnaie, dans un avenir plus ou moins rapproché.

L'Autriche le veut, elle aussi. Il est d'autant plus nécessaire de parler d'elle, qu'on nous présente un traité conclu avec cet Etat, comme le point de départ de la transformation que Ton veut accomplir dans notre système monétaire.

Je connais et je prise les qualités de l'Autriche; je désire de tout cœur que cet empire se raffermisse et sorte enfin des embarras auxquels il est livré, mais je ne puis me dispenser d'une réflexion qui ne saurait avoir rien de désobligeant. Je suis étonné que l'Autriche puisse avoir voix au chapitre, en ce qui

concerne la question monétaire ; je suis surpris de l'importance qu'on attache à une détermination relative à l'or et à l'argent, prise par un pays qui n'a ni or ni argent. Qu'il commence par restaurer la circulation métallique, et nous discuta * rons. Qu'il prenne rengagement de supprimer 1q papier- moU' naie, nous nous inquiéterons de savoir quelle sera la monnaie la plus utile pour les rapports internationaux, qu'on pourra d'un commun accord adopter; mais tant que l'Autriche resta rivée au régime du papier-raonqaie, je ne saurais débattre sérieusement les solutions doctrinales qu'elle propose.

J'espère et je désire une décision qui payerait largement l'effort fait et le sacrifice consenti ; que l'Autriche se débarrasse du fardeau humiliant et écrasant de la monnaie de papier, qu'elle reprenne les payements en espèces; ce sera un nouveau débouché, un nouvel emploi pour le métal.

Parlons de l'Italie.

La situation de ce pays est difficile : l'un de ses plus grands embarras se rencontre dans la question financière et mopétairq. L'Italie souffre aussi des variations du change qu'amène l'emploi du papier à cours forcé, jusque pour les fractions les plus minimes. Gela a déjà causé des désastres énormes, des sinistres multipliés; des institutions privées ont émis des signes monétaires sans aucune garantie; elles font subir une banque* route douloureuse à ceux qui ne sont pas en mesure de supporter de pareilles pertes, c'est-à-dire aux plus pauvres.

L'Italie se relèvera sous le rapport économique comme elle s'est relevée sous le rapport de l'indépendance nationale ; elle aussi demandera beaucoup d'or et beaucoup d'argent.

Les billets de banque sont un moyen de circulation commode, mais il ne faut pas les considérer comme propres à remplacer le stock métallique. Sous ce rapport, ils n'ont qu'une faible portée; ils sont de plus en plus remplacés par la monnaie corn* merciak, ainsi que la nomme le savant économiste de BpstOU» M. Amasa Walker, qui a publié dans ces derpiers temps Puu des plus beaux livres d'économie politique qui aient paru depuis

Adam Smith, Turgot, Say, Rossi; il demande h suppression de lu faculté d'émettre un seul billet sans qu'il soit représenté par une réserve métallique correspondra. Cette opinion d'un des représentants les plus éminents de la science de l'économie politique gagne de plus en plus de terrain. Quand elle ne serai) pis complètement acceptée, il est certain que désormais le billet do banque, non couvert par l'encaisse métallique, ne saurait porter que sur une quotité fort restreinte.

Quant au papier-monnaie non remboursable en espèces, ses jours sopt comptés. Aux États-Upis, il ne tardera pas à être supprimé ; il doit l'être successivement dans les divers pays qui l'emploient. C'est un abus grave, un danger auquel ils tâcheront de porter remède.

On verra probablement la circulation métallique se rétablir, demain aux États Unis, plus tard en Russie, en Autriche plus vite peut-être qu'en Russie, et en Italie plus vite encore, je l'espère, qu'en Autriche et en Russie : il s'ouvrira ainsi des débouchés pour des milliards de numéraire.

Gela me fortifie donc dans une conviction tout à fait opposée à Tillusion que l'on caresse aujourd'hui. Je crains que la production métallique ne suffise pas dans son expansion actuelle, même avec les deux éléments do l'or et de l'argent, pour faire face aux nouveaux besoins et aux nouvelles nécessités ».

1 M. William Newmarch, dont nous aimons à invoquer l'autorité, a exprimé une opinion analogue (Enquête sut la circulation, \ I|(, p. 539) :

c Nous constatons cet important résultat que, depuis 1856, les quantités d'or annuellement produites par les sources nouvelles ont diminué d'environ 15 pour 100, et que les quantités d'argent produites ont augmenté d'environ 12 pour 100. lion opinion est que, depuis 1862 jusqu'ici (novembre 1966), la production totale de l'or des nouvelles et anciennes sources a décru chaque année. Il est parfaitement certain que, chaque année, les demandes d'or et d'argent s'élèvent par sqite du développement du commerce dans le monde, des progrès des 8 ri» et des inventions, de l'augmentation de la production agricole et manufacturière, de l'accroissement des salaires et des revenus, enfin de l'abolition, des entraves qui arrêtaient autrefois l'ipdustrie et les échanges internationaux,

« Ep outre, i) ne faut pas oublier que tôt ou tard de grandes quantités d'er et d'argent seront employées à remplacer le papier non convertible, encore, |p

On se méprend singulièrement si l'on croit que le crédit consiste dans la multiplication des signes monétaires : il consiste dans le rapprochement facile des capitaux, et il en augmente la masse, en activant le travail et en fécondant les résultats obtenus.

La richesse des nations grandit, la masse à soulever est plus forte ; au lieu de raccourcir le levier solide de la circulation, il faut le fortifier. Sans cela on court gratuitement au-devant d'un péril, plus considérable qu'on ne se l'imagine.

Loin qu'il y ait pléthore dans le monde pour le métal précieux, nous sommes peut-être à la veille de voir la production des métaux précieux ne pas suffire aux besoins de la circulation. Le moment n'est pas opportun pour nous priver d'une partie du stock métallique, en démonétisant l'argent.

Quand cette démonétisation ne porterait que sur 5 milliards, comme le disait M. Bonnet, elle s'appliquerait au rebours de ce que commandent les intérêts commerciaux du monde. Si vous amenez une diminution du stock métallique, alors que le capital de production s'accroît partout et que le besoin de la circulation réelle et solide augmente partout, vous produirez un mal énorme que Ton pourrait presque calculer et préciser à l'avance : ce mal se traduira par l'élévation nécessaire du prix de l'or, élévation probable qui n'est niée par personne ; on ne diffère que sur la proportion dans laquelle la hausse de l'or devra s'accomplir.

Les hommes les plus considérables qui s'occupent de cette question, ceux dont l'autorité légitime est reconnue par tous,

usage dans certains pays. En Europe, ce sont la Russie, l'Autriche, l'Italie et la Turquie. 11 est probable qu'il y a au moins dans ces pays 400 millions sterling (10 milliards de francs) de papier- monnaie, dont une grande partie devra être remplacée par des espèces, lorsque ces pays deviendront plus riches et auront introduit la stabilité dans leurs gouvernements.

« Aux Etats-Unis, la quantité de papier non convertible est probablement de près de 250 millions sterling (plus de C milliards de francs). Au Brésil et dans les États du Sud-Amérique, il peut y en avoir pour 100 millions (2 milliards et demi). »

même par ceux qui, comme moi, ne partagent pas leur opinion, ne nient nullement le renchérissement de l'or, ils l'affrontent ; l'utilité de la mesure proposée est à leurs yeux si grande, qu'ils consentent à subir le renchérissement de l'or.

Pour moi, je pèse les deux intérêts, et je trouve Pun bien plus léger que l'autre ; je pèse les avantages que peut amener la réforme monétaire, telle qu'on prétend l'inaugurer; je pèse les dangers; les dangers sont énormes et les avantages exigus.

Voici une dernière considération que je désire faire valoir sur ce point, devant le conseil. On évoque un épouvantail. Je n'aime pas les fantômes; alors qu'on en voit un qui se dresse, il faut aller droit à lui, il ne tardera point à disparaître.

On dit : « Prenez garde, la France est le plus intéressée à la question ; son marché est menacé d'être inondé par l'argent qui sera démonétisé ailleurs. »

. Cette appréhension est singulière. Loin d'être le plus intéressée à la question, la France profite de la situation actuelle et c'est de sa part un acte chevaleresque, comme elle a l'habitude d'en faire, que de renoncer à l'avantage qu'elle possède.

On s'occupe des voyageurs, et l'on dit : « Il serait commode d'avoir une monnaie qui les délivrât des embarras du change. » Les voyageurs, on les fait figurer pour une part considérable dans la question.

Je voyage beaucoup, je devrais priser cet argument : l'expérience m'apprend qu'il est extrêmement faible. J'ajouterai même que, dans la situation présente, il est sans valeur aucune. Je visite chaque année diverses contrées de l'Europe, et je trouve extrêmement commode de voir le napoléon faire prime partout, ce qui permet au voyageur français de réaliser une économie. Cet avantage disparaîtra du moment où la mesure proposée sera mise à exécution.

L'intérêt de la France est ailleurs ; qu'on ne nous parle pas non plus des prétendus dangers que pourrait nous faire courir l'Allemagne.

On prétend qu'elle va nous déverser le trop-plein de son

argent et que cela diminuera la valeur de ôe métal* eu nous appauvrissant d'autant.

Je ne voudrais faire naître dans l'esprit de personne, même le soupçon d'une intention blessante de ma part» D'avance, je le déclare, ce serait l'expression qui me servirait mal. Je discute une question scientifique, je ne vise à aucun autre but; mais je suis forcé de le dire, il se joue entre la France et l'Allemagne un jeu singulier, et qui pourrait devenir périlleux.

L'Allemagne ne songeait point à la réforme telle qu'elle est aujourd'hui proposée. Jusqu'à ces derniers temps, elle n'y pensait pas. Il y avait eu des réunions d'économistes, des assemblées de chambres de commerce tenues jusqu'en 1865. Dans ces réunions, les uns s'étaient prononcés d'une façon exclusive pour l'argent $ les autres avaient recommandé d'employer l'or à côté de l'argent.

Vient, en 1867, la conférence de Paris à l'occasion de l'Exposition universelle, conférence qui réunit des hommes considérables, des diplomates distingués. J'ai l'honneur de les connaître pour la plupart et d'entretenir avec eux de bonnes relations ; mais, sauf quatre ou cinq exceptions, ces ministres plénipotentiaires s'étaient peu occupés de la question monétaire. Ils se sont réunis sans avoir à délibérer sur les termes d'une convention ; on avait assigné à leurs efforts un but lointain, vague, théorique. La majorité s'est prononcée d'une manière générale pour l'emploi unique For, sans môme formuler un avant-projet, sans débattre aucun des graves problèmes que soulèvent la sécurité et la fixité des transactions; les intérêts économiques, en présence d'une expansion croissante des affaires, s'accommoderaient mal d'une réduction arbitraire de la substance monétaire, destinée à favoriser les instruments d'une circulation sans cesse progressive. La conférence a simplement provoqué les divers Etats à l'étude d'une question qu'elle * traitait sommairement suivant un système préconçu; elle assignait un terme pour des propositions à venir qui devaient être discutées à nouveau.

Le* propositions ne sont pas venues \ sauf la convention projetée entre la France et l'Autriche, qui n'a pas de circulation métallique, les choses ne sont guère plus avancées qu'au moment où la grande solennité de l'Exposition universelle entrai* nait les esprits vers l'adoption des moyens propres à multiplier les rapports» rendus plus faciles entre les peuples*

Mais les délibérations préliminaires de la confôrenoe, dépourvues de toute sanction, n'en n'ont pas moins fait naître une équivoque à laquelle il importe de mettre fin.

On a dit en Allemagne: la France s'est décidée, nous n'avons plus à délibérer sur la question ; nous sommes forcés de démonétiser l'argent, sinon nous sommes menacés d'un danger énormêjCelui de devenir le réservoir où va se précipiter la masse d'argent démonétisé en France ; il faut donc aller au-devant du péril et prendre l'étalon d'or*

Nous entendons en même temps dire en France : un grave danger nous menace, l'Allemagne va passer de l'étalon d'argent à l'étalon d'or; elle compte nous envoyer des milliards d'espèces d'argent qui cesseront d'y avoir cours légal. Hâtons nous de prévenir la perte qui nous menace, prenons rétalon d'or.

Ces frayeurs réciproques rappellent une scène de comédie célèbre et fort divertissante ; en France, on argumente des prétendues décisions de l'Allemagne, et en Allemagne on argumente des prétendues décisions de la France.

Le motif que Ton prétend tirer de la double appréhension qui a saisi les deux pays, par suite des mesures que chacun d'eux attribue à l'autre, s'évanouit dès que l'on connaît les faite véritables. On pourrait même en induire l'espérance facile d'une entente pour l'emploi simultané des deux métaux; la France, loin d'avoir un danger à courir, si elle ne prend pas le parti qu'on lui propose aujourd'hui, décidera l'Allemagne à se rapprocher de nous.

Je suis pour les facilités données à la création d'une monnaie internationale qui puisse circuler partout, dont la valeur puisse

être aisément appréciée à l'aide de fractions qui correspondent entre elles ; mais en dehors du système présenté par M. Michel Chevalier, qui, sous ce rapport, est le seul rationnel; en dehors du système qui fait consister la monnaie dans la simple fixation du multiple d'un poids donné de métal précieux, il n'y a pas d'unification de monnaie possible» On peut amener des rapprochements pour la commodité de la circulation, tandis que la suppression de l'argent, comme monnaie légale, loin de fa* ciliter un pareil résultat, l'entrave. La mesure exclusive qu'on vous invite à prendre produirait un résultat de ce genre.

Si la France persiste dans le système pratiqué depuis la loi de germinal sans aucun inconvénient sérieux, l'Allemagne y viendra ; elle augmentera le nombre des peuples déjà reliés par l'union monétaire de 1865 ; elle fournira ainsi l'occasion de modifier certaines mesures secondaires, dont l'expérience a été tristement faite. Déjà on voit se prononcer dans le sens de la monnaie bimétallique beaucoup d'hommes qui inspirent respect à l'opinion dans la confédération du Nord.

Sont-ce des économistes qui réclament à cor et à cris la mesure projetée ? Non, ils la blâment. Un statisticien éminont, M. Soëtberr, a pris en main la défense de cette mesure; mais la plupart des économistes de l'Allemagne protestent ; la Société des économistes de Berlin se prononce dans un autre sens, et je pourrais produire devant le conseil des lettres fort remarquables, très -décisives, de M. Prince-Smith, président de cette Société, qui combat énergiquement le prétendu étalon d'or, dans les nombreux écrits qu'il a publiés pour la cause que nous défendons ensemble. Il voudrait rapprocher la France et l'Allemagne sur la base de l'emploi des deux métaux, en rendant facilement comparables les fractions monétaires employées, soit en or, soit en argent, tant en France qu'en Allemagne.

Loin de faciliter le rapprochement que vous désirez, en adoptant une décision exclusive, vous le rendez plus difficile parce que vous ne sauriez condamner des pays dans lesquels l'argent existe et forme la base générale de la circulation, à transformer

d'un coup de baguette cette masse d'argent en masse d'or. Il y a trop d'intérêts économiques engagés dans la question, pour qu'on puisse ainsi les fouler aux pieds.

En France, l'entreprise semble téméraire à un point de vue que je mets au-dessus même des intérêts, au point de vue du droit et du respect des engagements pris.

Quelle est la pensée dominante de la loi de germinal an XI ? De ses dispositions on peut donner deux interprétations. Elle laisse la faculté de faire alternativement les payements en or ou en argent : M. Michel Chevalier soutient qu'elle repose sur la base fixe d'un seul métal, l'argent; suivant une autre opinion, elle crée un franc d'or à côté du franc d'argent. — Je n'entends point discuter ici cette question ; le travail que j'ai publié sur les origines de la loi de Fan XI, et qui forme partie de ce que je puis appeler ma déposition écrite, fournit à cet égard d'amples indications; je ne veux point abuser de vos instants en les reproduisant ici. Qu'il suffise d'ajouter que l'interprétation de M. Michel Chevalier milite plus que la mienne contre l'innovation proposée ; si nous ne sommes pas en présence d'une loi qui permet l'emploi alternatif de l'or et de l'argent, si elle prescrit d'une manière permanente et absolue ce que l'on appelle l'étalon d'argent, comment pourrait-on l'enfreindre sans soulever les protestations les plus légitimes? Si l'or, devenu seul instrument légal de la circulation, Tenait à hausser, que répondraiton aux plaintes des débiteurs que l'on aurait écrasés?

M. Bonnet dit : M. Wolowski parle de la situation des débiteurs, mais il faut s'occuper aussi des créanciers ; s'il est désagréable à un débiteur de payer plus que l'engagement qu'il a contracté, il est désagréable à un créancier de recevoir moins que ce qu'on lui a promis.

Sans doute, il y a désagrément des deux côtés ; mais il y a une souffrance plus grande pour le débiteur, qui, d'ailleurs, invoque la sainte autorité delà loi. Notre Code civil, dans son heureuse prévoyance, quand il y aune interprétation à donner, fait pencher la balance du côté de l'obligé. C'est la règle gêné*

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raie du droit, «'est une règle sage, o'est la règle constant* de notre Code.

Réagir contre l'obligé ce serait aller contre l'esprit de la loi. Quant au* inconvénients que Ton prétend résulter pour les créanciers des conséquences du système actuel, je ne les aperçois pas, et les créanciers ne s'en sont guère aperçus jusqu'ici. Malgré la grande révolution métallique qui s'est produite dans le monde depuis le commencement de ce siècle, les droits des créanciers n'ont pas été lésés, personne d'entre eux n'a eu l'idée de se plaindre. Ici, comme dans d'autres circonstances, on peut dire que les avocats» font plus de bruit que les clients ; ceux-ci restent parfaitement tranquilles ; c'est en leur nom quo l'on réclame et qu'on élève la vois très-haut, lorsqu'ils n'ont aucun sujet de plainte sérieuse à faire valoir.

On parle des intérêts du commerce, et Pan concentre la question sur ce point. Cependant, je ne sache pas que les réclamations du commerce soient bien vives, bien instantes peur demander que l'on renonce à se servir de l'argent. Le commerce a parfaitement raison. Si la question peut intéresser les voyageurs, pour les rapports privés, accidentels, fugitifs, qui demandent instantanément l'échange d'une pièce de monnaie centra une autre, il n'en est pas de même du commerce. Le Commerce international veut faciliter les comptes, gagner du temps {lime i% momy)\ pour l'accomplissement de certaines opérations arithmétiques, il lui suffit que les monnaies des divers États soient exactement comparables entre elles, d'après une échelle commune*

Quant è la réalité des monnaies et à leur valeur, le change est là avec la puissance souveraine qui «'oppose à toute espèce de fiction et qui ramène toutes les transactions à un dénominateur commun, eiprimé par la quantité légale de métal contenue dans les divers disques ; le chango est là qui défie toute espèce de subterfuge, toute espèce de caprice absolu. Montesquieu, dont le regard perçant apercevait tout, car il voyait tout de haut, l'a djt e|$pui* longtemps, alors qu'il s'agissait des eiefcs du sys-

SUR LA QUEttlTO* MONÉTAIRE. 71

tème de iaw, et de l'exercice delà puissance souveraine qu'on croyait pouvoir appliquer à la monnaie d'une manière absolue, comme on 1© faisait pour le pouvoir qui dominait la France. Montesquieu a été le premier à montrer que la forée était impuissante à eet égard, et que toutes les fictions, toutes les injonctions violentes étaient détruites par le obange. Je ne lirai qu'une ligne, la dernière, de l'admirable passage de Y Esprit de$ lais, consacré à cette question : « Le change, dit-il empêche les grands coupa d'autorité, ou du moins le succès des grands coups d'autorité. »

Le change ramène tout à la vérité ; il rétablit l'équilibre dans les rapporte internationaux, il orée et continue }es relations entre les peuples, d'une manière exacte et précise; il opère, pour l'ensemble de* rapports dans le monde entier, ce que la Banque de Hambourg et les banques de dépôt avaient réalisé dans le moyen âge, alors qu'une diversité extrême existait pour les monnaies. Le marc banco ramenait toutes ces monnaies à leur valeur réelle; c'est Je plu* grand service que la Banque de Hambourg, avec ses dépôts représentés par une monnaie idéale, ait fendu au monde.

Le change a soulevé oertainee préventions. On a «pu que les banquiers et les ohangeurs tenaient à l'état de choses actuel, parée qu'ils en tiraient profit.

C'est le contraire. Je me rappelle la déclaration faite par l'un des marchands de métaux les plus considérables de Paris, M. Sourdis-, devant la commission monétaire dpnt j'avais Thon* neur de faire partie Tannée dernière. Il disait aux partisans de l'emploi exclusif de l'or comme monnaie : « Si je ne consultais que mon intérêt, je serais bien vite d'accord avec vous : l'intérêt des changeurs et des banquiers serait satisfait par la réforme que Von propos*. Le change ne disparaîtra pas } il existe entre des places qui se servent de la même monnaie, car il traduit les frais et les difficultés du transport des espèces; nous ne pouvons ni altérer son expression, ni écarter, par suite de l'abondance des métaux, la concurrence; celle-ci détermine le prix du service rendu. Ce qui augmente les bénéfices des changeurs, ce sept les

variations considérables du taux de la marchandise métallique; les hommes versés dans ces matières peuvent mieux prévoir ce qui arrivera, et opérer en conséquence ; on peut calculer ici les variations comme on calcule les bénéfices de tout commerçant, car le change est un commerce ; des variations plus considérablés amènent un écart plus grand et les bénéfices augmentent. Si au lieu de rencontrer ensemble l'or et l'argent, alors que le concours de ces deux métaux amène un certain équilibre dans la circulation, la hausse ou la baisse ne se trouve plus modérée par le choix alternatif du métal de payement, cette situation procurera aux banquiers et aux changeurs une belle moisson de bénéfices. »

Les chances de variation considérable dans le prix du, métal de payement diminuent-elles ou augmentent-elles avec la monnaie bimétallique? C'est le point auquel il faut toujours en revenir.

L'expérience, d'accord avec ce qu'indique le raisonnement, montre qu'alors qu'on peut choisir entre deux métaux pour accomplir le même engagement, du moment où une offre plus considérable fait baisser l'un, toute la demande se porte de ce côté, et l'équilibre se rétablit. Nous avons assisté à ce spectacle produit sur la plus grande échelle, lorsque la demande accrue de l'or lui a servi de parachute, en permettant aux milliards de l'Australie et de la Californie de prendre place dans la circulation, sans provoquer de forte oscillation.

Il existe sur la question monétaire beaucoup de préjugés, beaucoup de préventions qu'un examen plus attentif devrait faire écarter.

L'un do ces préjugés, le plus grand de tous — il a eu de nombreux et considérables échos — consiste dans l'appréhension d'une énorme exubérance de métal qui viendrait se répandre sur le monde.

J'ai essayé de reprendre les objections de M. Bonnet ; je regrette qu'il ne soit plus ici, j'ai tâché de les réfuter. Si j'ai omis quelque point, je prie MM. les membres du conseil de vouloir

bien l'indiquer; j'y répondrai, ainsi qu'aux questions qui pourront m'être faites.

M. Bordet, commissaire spécial. Vous venez de nous dire, monsieur Wolowski, que vous étiez grand partisan de la monnaie internationale.

M. Wolowski. Oui, je crois qu'elle peut être utile, pourvu qu'on procède au moyen de rapports simples à établir entre les fractions diverses des monnaies d'or et d'argent.

M. Bordet. Alors, comment pouvez-vous concilier la monnaie internationale avec le système du double étalon; car presque tout le monde reconnaît que l'unification monétaire n'est possible qu'avec l'unité d'étalon.

M. Wolowski. Cette assertion n'est exacte ni en fait ni "en principe ; pour parler avec plus de précision, on devrait dire double monnaie légale, car le terme double étalon est condamné par tout le monde.

H. Bordet. Soit, la double monnaie légale.

M. Wolowski. Je viens de le dire, j'ai la conviction que si la France prenait un parti définitif à cet égard, si elle renonçait à tenter une expérience périlleuse, rien ne serait plus facile que de faire accepter par la confédération du Nord de 1' Allemagne le système de l'union de 1865.

M. Bordet. Et l'Angleterre?

M. Wolowski. Je vais en parler; je désire compléter d'abord ce qui concerne l'Allemagne.

La confédération du Nord entraîne dans son orbite les pays Scandinaves; elle influera également sur les déterminations de l'Autriche. Un homme considérable, qui m'honorait de son amitié, et avec lequel j'ai continué d'entretenir d'excellents rapports, car la diversité d'opinions sur la question monétaire ne les a jamais troublés, M. de Hock, s'était épris de l'idée de l'étalon d'or et l'avait fait partager au monde officiel de Vienne. Avec sa mort, la situation s'est modifiée ; d'après des informations qui m'ont été transmises de Vienne, la direction des esprits change depuis que M. de Hock n'exerce plus son influence personnelle.

Il aurait facile; ai ta confédération du Nord «a décidait, et «M*

peut se décider cette année, d'amener avec elle l'Autriche dus l'union qui ebraprend actuellement la France, l'Italie, la Belgique, la Suisse. I/Bapagne fabrique des monnaies dans ]a même direction. Je crois que voilà déjà un champ asseï vaste pour satisfaire ^ambition des partisans de la monnaie internationale.

On disait tout à l'heure : « Ne voua effrayez paa, la démonétisation de l'argent n'aura lieu que successivement, a

4e dirai de mon côté i L'union monétaire marchera succès» sivetnent; elle peut bientôt embrasser le continent européen, et c'est déjà beaucoup.

Quant à l'Angleterre, ai la proposition faite par M. Robert Love à la Chambre des communes aboutissait, le souverafo aurait une valeur de %h francs* un quart eu sus de la pièce de 20 francs, ce qui serait un pas de plus pour établir le système de la monnaie internationale, telle que peut la recommander la pratiqua journalier*, sans tomber dans les graves implications que ferait naître la suppression de la monnaie légale d'argent*

J'ai combattu la système de Mk Miche) Chevalier qui, seul, je le reconnais, conduirait a. une véritable unité monétaire dans le monde ; je l'ai combattu, parce que je crois qu'une révolution destinée à changer radicalement la dénomination de* monnaies entraînerait plus d'inconvénients que d'avantage*.

Je voudrais rapprocher les peuples., faciliter leurs relations», mais je n'eiagère pas ee côté de la question : on obtiendrait ainsi un avantage limité, qu'il faut savoir peser sens, trop l'e**l* ter* U change établit déià cea relations si*r le pied fie la vérité, Jies monnaies, mise* en rapport direct les unes avec les, autres, Genfcribnaraient à rendra le circulation plus facile, plus eop^ mode. Je crois travailler * oe résultat d'we manière plus pn^ tique que oeun qui professent l'idée contraire, lofa de faciliter le rapprochaient entre lea diverses, fractions du continent européen* on le rend plus difficile w prétendant foire admettre fin Franee, e&nt** l'équité* centre nn* iutfcôto» *e q u'on *w?*Ue

i'itohn «Fer unique. On retarde le moment où une circulation oommune pourra s'établir entre les divers pays.

C'est en Allemagne que se rencontre le nœud de la question. On lui fera adopter la monnaie légale d'or k côté de la monnaie légale d'argent, pourvu qu'elle sache que nous n'entendons point supprimer oelle-ei. Lorsque l'Europe sera constituée tout entière de manière à pouvoir échanger facilement les monnaies, en les frappant non d'une manière uniforme mais suivant des types proportionnels exacts. l'Angleterre se décidera peut-être à la réforme qu'a proposée M. Robert Lowe. Ainsi se réalisera la monnaie internationale* et oeut qui croient la trouver ailleurs risquent fort de se tromper,

M. Boawrr. Monsieur Wolowski sait comme moi que les Anglais ont toujours déderé qu'ils ne traiteraient jamais sur la base du double étalon dans les conditions eu il etiste en France aujourd'hui*

M* Wolowski. Nous n'avons pas besoin de traiter avec eux ; il s'agit seulement que leurs pièces de monnaie cadrent avec les ©êtres, et c'est une autre question : c'est celle du rapport qui peut eiister entre les monnaies des divers pays.

Croit-on que nous traiterions avec l'Angleterre sur le pied d'une monnaie légale qui serait forcément reçue dans la circulation anglaise, alors qu'elle aurait été frappée ailleurs 9 C'est là un autre ordre d'idées.

M. Bordet. Il n'y a pas de monnaie internationale, si elle n ? e pas cours légal dans les pays confédérés*

M. Wolowski. La question du cours légal est une question à part. L'application de la convention de 1865 montre suffisamment les périls à éviter de ce e6té.

Ceui qui ont visité la Banque d'Angleterre ont pu admirer la machinée peser les pièces d'or, inventée parltf. Cotton, ancien gouverneur de cet établissement, laquelle rejette immédiatement en dehors de la circulation toute pièce légère, et l'envoie à la refente. Croit-on que toutes les pièces des nations qui entreront dans une union monétaire légale seront pesées et reje-

iées de même, quand elles n'auront pas le poids voulu? Comment établira-t-on la police universelle en matière de monnayage? Je ne veux pas entrer dans ces considérations, qui m'entraîneraient trop loin.

M. Bonnet, au lieu de m 'adresser une simple question, a développé tout un système, il a touché beaucoup de points. Taurais cru déserter mon devoir si je ne l'avais pas suivi sur ce terrain; je l'ai fait autant que ma mémoire me Ta permis. M. Bonnet devra partager la responsabilité des développements dans lesquels j'ai été obligé d'entrer.

M. Le Président. M. Wolowski vient de toucher à une question que M. Magne et moi agitions l'autre jour. À la Banque d'Angleterre, a dit l'honorable déposant, aussitôt que les pièces ne remplissent pas certaines conditions, on les détruit, on les envoie à la refonte. Dans le cas où Ton arriverait à l'unification des monnaies, toutes les pièces qui ne rempliraient pas les conditions mathématiques d'exactitude devraient aussi être rejetées. Il y aurait donc une monnaie contrôlée dans sa fabrication. Où se fabriquerait cette monnaie ? Une puissance serait-elle chargée de faire cette monnaie unique pour tout le monde ? S'il y avait plusieurs ateliers de fabrication, qu'est-ce qui empêcherait certaines puissances, poussées par le besoin ou ayant des idées d'honnêteté moins strictes que d'autres, de faire exécuter des monnaies composées de différentes façons? Où sera, si je puis ainsi dire, le commissaire de police, le juge de paix, chargé de faire rentrer chacun dans le devoir? Voilà le point qui effrayait M. Magne et moi.

M. Wolowski. Cela m'effraye aussi; je serais fort embarrassé pour répondre d'une manière arrêtée à cette question. Je suis de ceux qui pensent qu'il y aurait un embarras très-grand à établir une sorte de police universelle, dont on trouverait difficilement les agents, les instruments. Il y a dans des faits récents un avertissement qui, à cet égard, doit profiter pour l'avenir; il ne faut pas engager le monde dans cette voie, quand les véritables intérêts du commerce ne le réclament point. Le rap-

prochement commercial consiste à se servir partout de monnaies facilement comparables les unes aux autres.

Quant à certains pays dans lesquels un contrôle mutuel pourrait s'exercer, pays qui gravitent on quelque sorte dans l'orbite d'autres États et qui pourraient peut-être renoncer à la faculté de battre monnaie, que ces pays entrent dans une union monétaire légale, c'est possible; mais que le monde entier y entre, cela me paraît d'autant plus difficile qu'on prétendrait n'employer qu'un seul métal. Le rapprochement entre les diverses nations, le rapprochement désirable pour les effets commerciaux qu'il est naturel de lui attribuer, se trouve facilité par remploi simultané de l'or et de l'argent.

On répète toujours : Mais l'Angleterre ? L'Angleterre constitue une exception isolée. Je ne sais si cette exception continuera à subsister longtemps, si l'effet des tentatives faites dans l'Inde pour y amener la circulation de For sur le pied du change légal avec l'argent ne refluera pas sur la métropole, et si la métropole ne reprendra pas l'emploi de l'argent à côté de l'emploi de l'or. Des hommes très-pratiques, versés dans ces matières, donnent ce conseil; l'Angleterre ne répugnerait pas d'une manière absolue à l'emploi de l'argent, s'il y avait un change légal établi dans le monde entier entre ce métal et l'or. Ce qui a jeté le trouble dans la question, ce sont les diversités nombreuses du change légal appliqué à l'or et à l'argent dans les différents pays. Qu'on arrive à un taux uniforme, qu'on emploie sur le môme pied les deux métaux dans les divers États, et la question de la monnaie internationale sera résolue de la manière la plus simple et la plus efficace.

M. de Lavenay, président de section au conseil a* Etat. L'honorable M. Wolowski a traité brillamment la question en embrassant dans ses considérations le monde entier, et il a terminé en s'occupant presque exclusivement de la monnaie au point de vue international.

Je me préoccupe, quant à moi, d'une question plus restreinte, celle du marché français.

18 ENÇOÉTK

Mi Wolowski a reconnu que dans 00 moment, la production de l'argent s'accélérait plus rapidement que celle de l'or. Si le fait actuel sa continue pendant quelque temps, il est évident que ce sera l'ar qui fera prime sur l'argent, comme il y a trente ans; mais quand l'or fera prime» il arrivera qu'avec de l'argent monétisé au rapport de 15 et demi on nous achètera de l'or pour l'exporter ou le démonétiser, et que» de même qu'il y a Vingt ans, la oiroulation de l'or a été substituée à eelle de l'argent la circulation de l'argent se substituera à celle de l'or. C'est un résultat inévitable.

Je demanderai d'abord à M. Wolowski s'il ne voit pas un inconvénient pratique pour la Franco à cette substitution. La circulation de l'or, telle que nous la possédons, suffit à nos besoins : l'argent, devenu inerte dans les eaves de la Banque de France, ne sert plus guère qu'aux appoints; ot non-seulement la circulation de l'or suffit à nos besoins, mais elle répond à nos commodités, à nos habitudes, à nos instincts. C'est après bien des efforts que nous sommes parvenus à avoir la circulation de l'or la plus perfectionnée et la plus abondante qui existe chez au* cime nation du monde. C'est dono une bonne situation.

En laissant de côté ce que feront les Allemands ou toute autre nation ayant besoin de remplacer le papier par un métal -» l'argent alors serait déjà un progrès - je me demande si ce que nous aurions de mieux à faire pour notre compte, en attendant le desideratum de l'unité monétaire, ne serait pas d'imiter l'Angleterre en posant, nous aussi, une barrière pour qu'on ne nous prenne pas notre circulation d'or.

M. Wolowski, qui a signalé un mouvement dans la produe» Uon de l'argent, ne croit-il pas : 1° que nous sommes menacés de perdre une grande partie de notre circulation de l'or et de voir reparaître le métal incommode, primitif, lacédémonien, l'argent, en un mot, dans les payements ; fr que si tsette menace se réalisait, il en résulterait un inconvénient grave pour notre circulation intérieure? En fait : sommes-nous menacés, et, si nous le sommes, en peut-il résulter des inconvénients?

M. Wolowsïu. Je n'ai nullement parlé d'une éventualité qui ferait substituer chez nous la circulation de l'argent h la circulation de l'or. Ces deux instruments n'ont jamais cessé de coexister et, dans ma pensée, ils doivent coexister toujours; les proportions seules varient. Nous ne sommes pas menacés au degré que parait supposer l'honorable M. de Lavenay, et si nous Tétions l'inconvénient qu'il signale ne m'effrayerait pas beaucoup.

Je m'explique sur les deux points.

Nous avons fait singulièrement de chemin dans cette question. Si je ne me trompe, le débat avait été soulevé au sujet de la monnaie internationale ; en demandant une monnaie unique en or, on n'a pas suffisamment prêté attention aux injustices et aux embarras que causerait la démonétisation de l'argent.

M, de Lavenay. C'est un autre point de vue.

M. WoLowski. Soit, laissons pour le moment de c&té la monnaie internationale, étudions simplement la question au point de vue de la France ; examinons s'il y a pour elle un besoin réel à satisfaire ou une menace de crise qu'il faille chercher à conjurer.

L'accroissement du stock d'argent relativement au stock d'or marche dans le sens que l'honorable M. de Lavenay vient d'indiquer avec l'autorité légitime de sa parole. Mais l'effet que M. de Lavenay entrevoit se trouve maîtrisé par l'emploi simultané des deux métaux, qui fait toujours osciller le rapport autour d'un point fixe déterminé par le change légal. La solidarité naturelle entre l'or et l'argent, fortifiée par le change légal, exercera toujours son empire.

M. de Lavenay craint qu'on ne nous enlève noire or, et que, pour une portion considérable de la circulation, cette monnaie, agréable, commode, ne soit remplacée par ce qu'il a appelé une monnaie Ittcédèmonienne...

M. de Lavenay. Lacédémonienne, eu égard à celle plus perfectionnée de l'or.

M. WoLowsiu. Il n'en est pas tout à fait ainsi. La monnaie d'argent peut être une monnaie moins facile à manier que ht

monnaie d'or; cependant, sans remonter jusqu'à une haute antiquité, la Hollande, nous le savons, s'accommode si bien de la circulation de l'argent, qu'elle Ta adoptée à l'exclusion de l'or ; ce n'est pas un Etat pauvre, c'est, au contraire, un Etat où l'opulence domine. Le conseil supérieur a entendu à cet égard l'opinion do M. Mees, directeur de la Banque d'Amsterdam, qui fait autorité dans son pays et qui a déclaré qu'on s'y trouvait très-bien de l'emploi de l'argent. On n'éprouverait donc pas chez nous un grand embarras si l'on était réduit à une pareille extrémité.

Mais la prévoyance de M. de Lavenay s'étend trop loin, nous ne saurions être menacés d'une transformation pareille; ce qui en préserve, ce sont les mouvements alternatifs qui accompagnent l'emploi des deux métaux.

On s'élève contre l'emploi de l'argent dans la circulation ; on dit : Nous avons maintenant une excellente circulation en France, empêchons qu'on no l'altère.

Quelle est la circulation de la France aujourd'hui? Elle embrasse l'or et l'argent. D'après les évaluations les plus faibles, la circulation de l'argent en France dépasse un milliard. M. de Lavenay. Je ne le conteste pas.

M. Wolowski. Je crois que c'est davantage.

Mais le phénomène nouveau sur lequel doit se porter l'attention du conseil supérieur, c'est que nous aurons bientôt 1 milliard et demi de billets de banque ; de plus en plus le billet de banque entre chez nous dans la circulation journalière, comme cela a lieu en Angleterre. Dans ces conditions, les pièces d'or ne sont plus que des pièces d'appoint aussi bien que les pièces d'argent; les billets de 50, de 100 francs, et d'un chiffre plus élevé, occupent les couches supérieures ; enfin les virements accomplissent le mouvement le plus considérable.

Si le billet de banque circulait à découvert, je protesterais; mais je vois avec plaisir qu'il s'acclimate et qu'il se répand, justement à cause de la solidité inébranlable du gage sur lequel il repose.

SUR LA QUESTION MONÉTAIRE. 8i

M. de Lavenat. Nous sommes d'accord.

M. Wolowski. Je crois que la circulation de plus en plus développée du billet de banque, garanti par le dépôt métallique qui en assure la solidité, rend de moins en moins grave la difficulté dont parlait M. de Lavenay.

Quant à la portabilité comparative de l'argent et de l'or, grand argument invoqué en faveur de la circulation de ce dernier métal, qu'on ne l'oublie point : lorsqu'il s'agit de sommes un peu considérables, la circulation ne s'accomplit ni en or ni en argent, mais, nous le voyons tous les jours, en billets de banque, ou par voie de compensation. La circulation de l'or et de l'argent satisfait chez nous aujourd'hui à d'autres conditions que par le passé; les habitudes anglaises prévaudront de plus en plus, grâce à la forte et inébranlable constitution de la Banque de France, grâce aussi à la direction éclairée et sage qui lui est imprimée.

Lorsque la France n'employait que quelques centaines de millions de billets de banque, l'argument pouvait avoir quelque force ; mais il n'en est pas ainsi alors qu'il existe près de 1 milliard et demi de billets en circulation. Je crois, pour employer l'expression dont s'est servi le savant professeur d'économie politique de Boston (Etats-Unis), Amasa Walker, que nous sommes destinés à voir de plus en plus la circulation se réaliser sous la forme de monnaie commerciale, c'est-à-dire d'un papier pleinement couvert par le métal existant en caisse ; cette monnaie commerciale concilierait la plus grande sécurité avec la plus grande facilité d'une circulation à la fois agile, commode et fortement gagée.

Ricardo, cette grande autorité en matière financière, a posé le principe : « La monnaie la plus parfaite sera celle de papier quand elle reposera sur un gage métallique de pareille valeur. » Ces paroles s'appliquent au billet de banque circulant rapidement, et représenté en caisse par l'or et l'argent immobiles.

La question de la portabilité du métal s'efface devant cette facilité de circulation ; il importe peu que le warrant métallique

ait pour base For plui léger, ou l'argent plus lourd, du moment où il s'agit de payements plus considérable*, accomplis par la transmission des billets méiaUiqm*

I/or et l'argent tiendront toujours leur place dan» les couchas inférieures des échanges, en donnant pleine satisfaction à des besoins divers. Il y a des mains plus aptes à manier les lourdes pièces d'argent que les délicates pièces d'or. Dans certaines situations, la pièce de 5 francs d'argent se maintient; elle doit être conservée comme monnaie véritable, non altérée, sans mixtion adultère. Cette pièce joue et jouera un grand rôle dans la circulation des campagnes, dans le payement des salaires et pour le commerce de détail ; elle sert d'appoint à l'or, comme l'or sert d'appoint au billet de Banque, et comme le billet de banque sert d'appoint aux virements.

D'ailleurs, H, Dumas Ta admirablement prouvé, la pièce de 5 francs en or est à la fois incommode pour beaucoup de ceux qui s'en servent, et onéreuse à l'État, par les frais de fabrication et d'usure qu'elle entraîne. Elle occasionne une perte qui ne permet point d'en multiplier l'emploi.

Je le répète, le billet de banque, reposant sur l'or et l'argent, servira h l'accomplissement des transactions lea plus considérables, et la valeur du billet de banque, qui représente un dépôt métallique, sera d'autant plus stable qu'une compensation naturelle et nécessaire continuera à maintenir un rapport plus constant entre les prix de l'or et de l'argent,

On a beaucoup parlé de l'épuisement de l'argent en France par suite de la légère différence survenue dans le rapport entre les deux métaux sous l'empire d'une énorme production d'or.

L'argent, alors que son prix s'est élevé, s'est écoulé an partie sur les marchés étrangers. Qu'on ne s'en plaigne pas, c'est l'effet naturel du commerce libre ; l'argent est revenu comme il était parti.

Ce que nous devons vouloir, c'est un instrument qui puisse remplir l'office de la circulation sûrement, exactement et avec le moins de charges possible. Là où certaines personnes ont

vu une perte, il y avait profit. Lorsqu'on nous a enlevé notre argent, on l'a payé cher : la France a bénéfioié d'une prime. SI on vient nous prendre une partie de notre or, on acquittera aussi une prime, légère peut-être, mais il n'y aura pas détriment. Nulle part il n'y a de perte; au contraire, il y a partout bénéfice : bénéfice modéré pour le pays, bénéfice considérable pour la stabilité de la mesure det valeun, pour la fixité de l'instrument d'une circulation garantie par l'emploi simultané ou alternatif de l'or et de l'argent.

En résumé, le danger dont a parlé l'honorable M. de La*» venay n'est ni menaçant ni prochain; je le crois restreint dans des limites très-étroites, par suite du balancement naturel entre les deux éléments métalliques de la circulation.

Le danger n'est pas celui que M. de Lavenay a laissé entrevoir, alors qu'il a parlé d'une condamnation à l'emploi de la monnaie lacédémonienne. Le rôle de l'argent se concilie avec les facilités que présente la circulation du papier, auquel il sert de gage immobile. D'un autre côté, l'argent et l'or, comme appoints, sont utiles pour une grande masse de relations; l'argent, comme l'or, doit demeurer une des bases solides de la circulation.

Je n'ai abordé que quelques côtés de la grande question qui vous est soumise ; le temps ne permettait pas d'entrer dans des explications, qui auraient d'ailleurs fait double emploi avec le volume sur la Qmtion monétaire \ que j'ai mis entre les mains du conseil comme une sorte de déposition écrite.

Qu'il me soit permis de résumer brièvement les considérations sur lesquelles j'ai cru nécessaire d'insister.

Le prix des choses représente leur valeur commune, exprimée au moyen d'une marchandise tierce appelée à mesurer tous les produits et tous les services; cette marchandise tierce, ce sont les métaux précieux, destinés par la nature des choses à cet offico, et, pour parler comme Turgot, nés monnaie tous les deux, et monnaie universelle.

* Ce volume est complètement éputeé ; notre outrage VOr et l'Argua le reprodait et le esmplëte. L. W.

Le prix est donc le résultat du rapport entre la masse des échanges et des travaux accomplis d'un côté et la masse des métaux précieux d'autre part. Ce résultat se trouve naturellement soumis à une double influence, car tout se déplace, importance des services demandés à la monnaie et masse métal* lique.

Qu'on se figure une balance dont l'un des plateaux réunit les produits, les services, le capital réel accumulé, les instruments de travail, etc., et l'autre, la somme d'or et d'argent qui doit servir aux évolutions du marché, en ramenant au même dénominateur les fractions destinées à s'échanger entre elles.

A mesure que les transactions portent sur des produits ot sur des services plus multipliés, il faut les accomplir avec une quantité plus considérable d'instruments métalliques, ou bien recourir à des combinaisons ingénieuses qui économisent sur cet emploi, et qui multiplient le service rendu en accélérant la circulation.

Jusqu'ici, il a fallu le concours cumulé de ces divers éléments pour que l'œuvre de la production et des "échanges s'accomplisse sans embarras. Nous avons vu le crédit, sainement appliqué, donner pour ainsi dire des ailes au numéraire ; nous l'avons vu économiser sur l'intervention matérielle des espèces au moyen des vire?nents; mais nous avons vu aussi l'accumulation successive du métal précieux, or et argent, élargir sans cesse le terrain sur lequel reposent l'édifiée du crédit et la facilité des échanges ; c'est à peine si, d'une manière normale, l'équilibre a pu se maintenir entre les deux plateaux de la balance universelle. Cette marche constante, troublée un moment à la suite de la découverte de l'Amérique, qui avait multiplié les instruments du trafic, alors que la masse des produits n'avait pu grandir avec la même rapidité, a repris depuis un cours régulier.

Depuis un siècle surtout, le développement de la liberté, les progrès de l'intelligence et l'application des sciences à l'industrie ont changé la face du monde en augmentant, dans une

proportion énorme, la masse échangeable des produits et des services. Par une action'simultanée, la somme des instruments métalliques s'est constamment et rapidement accrue ; mais cette alluvion providentielle d'or et d'argent n'aurait pas suffi pour tenir tête aux besoins nouveaux, si le crédit n'avait encore singulièrement accru leur puissance.

L'or et l'argent ont rempli d'une manière féconde leur rôle régulateur et intermédiaire ; on a. vu leur masse s'accroître et la mutation des parcelles qui la composent s'accélérer, au grand profit de tous. Le milliard de métaux précieux du quinzième siècle a pris la proportion colossale de 50 ou 60 milliards, qui suffisent à peine pour accomplir un office merveilleusement élargi.

Jusqu'ici la progression a été, sinon égale, du moins correspondante des deux côtés : l'extension des affaires s'est appuyée sur l'augmentation des moyens de circulation. Les deux plateaux ont pu se maintenir presque en équilibre. .

Çfu'adviendrait-il si, au lieu d'accroître sans cesse la somme métallique, on venait à la réduire, et à la réduire brusquement, dans une forte proportion? On ferait chavirer la balance; le plateau qui porte maintenant environ 27 milliards d'argent et 28 milliards d'or se verrait enlever, dès le début, plusieurs milliards d'argent, alors que la production et les échanges continuent à suivre dans le monde une marche ascendante. Quel bouleversement dans les relations I quelle altération fatale des prix et de la portée des transactions 1 quelle atteinte portée au principe, adopté d'instinct par les peuples, avant qu'il ne fût promulgué par la loi, principe en vertu duquel l'or et l'argent ont été employés partout comme régulateurs du marché, en vertu du caractère de stabilité qu'ils présentent seuls, et qui se base sur ce que leur somme totale ne varie que peu, ne s'accroît que lentement et ne diminue jamais ! Une partie notable du stock métallique se trouvant mise hors de service, en ce qui concerne la fonction monétaire, le principal avantage du numéraire serait mis en échec.

Tout se trouverait compromis à la fois, au détriment des intérêts les plus sérieux et les plus dignes de respect. Et pourquoi? Quel est l'avantage à recueillir? Aucun ; il est facile de s'en convaincre quand on examine les choses de près, quand on sait à quoi s'en tenir sur le prétendu inconvénient du double étalon, inconvénient qui ne saurait exister, puisque, c'est un fait acquis h la science, il ne peut y avoir aucun étalon de la valeur; quand on comprend l'influence régulatrice produite par l'emploi des deux métaui précieux, également destinés à l'office monétaire ; quand on saisit le véritable caractère et les conditions faciles à remplir de la monnaie internationale; enfin, quand on écarte Terreur commise au sujet d'une prétendue perte imposée aux peuples qui se servent de la monnaie double, •lors que celle-ci leur procure, en réalité, un double bénéfice. Lee préventions dirigées contre le commerce de banque et de change pèchent également par la base, car ce commerce, comme tous |es autres, tend à égaliser les rapports en les facilitant loin de voir les bénéfices diminuer , par suite de l'adoption arbitraire d'une monnaie légale, forgée d'un seul métal, il y gagnerait.

La mesure proposée, au lieu de continuer la marche parai* lèle suivie jusqu'ici par l'augmentation des affaires et par l'augmentation du stock métallique, tend h restreindre violemment celui-ci : la suppression de milliards d'argent élèverait dans une proportion rapide le prix de l'or ; elle aggraverait la charge de tous les débiteurs, et en premier lieu celle de l'État, obligé d'acquitter en or renchéri la dette publique, traduite en somme eertaine, pour le capital et pour l'intérêt.

On attaque, de nos jours, d'une manière violente, la propriété. Je crains peu les révoltes ouvertes contre les lois de la société humaine, nées avec l'homme, émanant de la nature même de l'homme; mais je n'ai pas la même sécurité quand il s'agit d'attaques, d'autant plus périlleuses que souvent ceux qui les commettent ne s'en rendent même pas compte ; telle serait la mesure relative à l'exclusion de l'argent, ta hausse inévitable

SUR LA QUESÎîOff MONÉTAIRE. fft

de Por entraînerait la* baisse de l'évaluation de la propriété et, d'autre part, elle amènerait l'augmentation virtuelle des dettes qui grèvent celle-ci et qu'il faudrait acquitter en Or, devenu plus cher, ta propriété, prise comme dans un êtau, ne sortirait que meurtrie de cette rude épreuve.

Sous une apparence Inoffensive et avec l'étiquette d'un intérêt commercial mal entendu, la monnaie unique d'or Consacrerait une grave injustice ; elle ouvrirait la porte à un péril que nous avons la ferme conviction de ne point exagérer : ce serait la dépréciation de la propriété et du travail; ce serait un cadeau fait aux créanciers, au détriment de la terre et de l'État ; ce serait le trouble apporté dans l'exécution équitable des contrats et le resserrement d'un élément essentiel de la production, la diminution du stock métallique destiné à forger les instruments delà circulation ; ce serait la rupture violente de l'équilibre que la marche progressive des affaires à liquider et de. la masse métallique^ marche suivie toujours dans le même sens, a eu de la peine à maintenir ; on le briserait violemment par l'exclusion successive, considérable dès le début, de la fraction de l'approvisionnement, qui consiste en argent, employé Jusqu'ici à servir de substance à ta monnaie.

On s'imagine à tort que le législateur puisse se déterminer suivant des préférences arbitraires; il ne suffit pas de dire : l'or est plus agréable et plus commode, ne nous servons plus de l'argent ; il faut mesurer la portée d'une pareille décision, dont l'effet se communique à l'ensemble des transactions passées et des relations présentes» On ne doit jamais oublier que la monnaie étant une sorte d'instrument de précision destiné à tout évaluer, et une espèce de machine employée à tout faire circuler, on ne saurait user d'arbitraire à l'égard de la masse métal* lique, utilisée par le consentement universel comme matière première de cet instrument et de cette machine; en effet, du rapport entre cette masse comparée à l'ensemble des richesses, des produits et des services, résulte la détermination des prix.

Le droit et l'économie politique sont d'accord pour établir

cette vérité fondamentale ; il est facife d'en déduire les conséquences, qui militent contre l'élimination de l'argent, comme monnaie légale.

M. le Président. Quelqu'un a-t-il encore des questions à poser?

Nous remercions M. Wolowski de l'intéressante et complète déposition qu'il a bien voulu faire devant nous.

Nous joignons ici le tableau de la production de l'or tel qu'il a été dressé par le docteur Soëtberr, de Hambourg, le défenseur le plus accrédité de l'opinion contraire à la nôtre.

PRODUCTION TOTALE DES MÉTAUX PRÉCIEUX D'APRÈS UNE ESTIMATION APPROXIMATIVE BASÉE SUR DES RECHERCHES SPÉCIALES.

ANNÉES

Production d'i

iprii le ptidi.

Productif d'aprct

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OR

ARGENT

OR

ARGENT

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thalers

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pour 100

pour 400

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